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E romantisme révolutionnaire dont se réclame Henri Lefebvre est une des principales sources de l'originalité- la singularité mêmede sa pensée dans le panorama historique du marxisme français (marqué dés son origine par la présence insidieuse et permanente du positivisme). Tout au long de son itinéraire intellectuel, sa réflexion va s'enrichir par une confrontation avec la tradition romantique, depuis ses travaux sur Schelling dans les années vingt, sur Nietzsche à partir des années trente, sur Musset et Stendhal dans l'après-guerre. C'est pour cette raison qu'il refusera -à juste titre- la position étriquée et dogmatique de Lukacs dans la Destruction de la raison (1953) qui ne voyait dans le romantisme qu'une idéologie réactionnaire, sans aucun rapport avec le marxisme, et destinée par son irrationalisme, à favoriser l'essor des doctrines fascistes 1•
Sa .lecture de Marx lui-même sera éclaircie par cette perspective: pour lui, les écrits de jeunesse sont la manifestation d'un romantisme révolutionnaire radical, auquel les œuvres de la maturité donneront un fondement pratique et non spéculatif 2• D'où son refus de l'interprétation structuraliste du marxisme, qui prétend trancher de l'œuvre marxienne sa dimension humaniste et romantique, et dissocier les écrits de jeunesse de ceux de la maturité par une prétendue« coupure épistémologique».
La critique de la vie quotidienne, sans doute un des apports les plus importants de Lefebvre au renouvellement contemporain de la pensée marxiste, trouve là aussi sa source première, examinant les écrits du jeune Lukacs et de Heidegger, il souligne: «Il faut rappeler que ces thèmes - appréciation de la réalité quotidienne comme triviale, abandonnée au souci, dépourvue de sens, ce qui oriente la philosophie vers la vraie vie, ou la vie vraie et l'authenticité -provient du romantisme. Et plus précisément du romantisme allemand: Ho/-
Michael LOWY der/in, Novalis, Hoffmann, etc. 3 • »
Bien entendu, il ne s'agit pas, pour Henri Lefebvre, de prendre à son compte, telle quelle, la problématique du romantisme classique (allemand ou français) , avec son refus total de la modernité et ses illusions passéistes. Sa démarche est critique et elle part du matérialisme historique marxien - hostile à toute idéalisation mythique du passé féodal - pour dépasser les limitations du romantisme ancien et lancer les fondements pour un nouveau romantisme, un romantisme révolutionnaire tourné vers l'avenir.
Cette perspective est formulée de façon explicite et systématique dans un texte programmatique publié par Lefebvre dans la Nouvelle Revue française en 1957, précisément au moment où il menait au sein du Parti communiste français le combat antistalinien dont allait résulter bientôt son exclusion ( « suspension » ). Ce texte capital - insuffisamment connu et qui n'a pas trouvé l'écho qu'il méritait- est l'esquisse d'une nouvelle interprétation du marxisme et contient le noyau de la vision du monde qui se manifeste dans l'ensemble de son œuvre philosophique. Intitulé le Romantisme révolutionnaire, il précise ce qui distingue l'ancien romantisme (de Novalis et Hoffman à Baudelaire) du nouveau dont il se réclame : l'ironie romantique traditionnelle ((juge l'actuel au nom du passé - historique ou psychologique - idéalisé; elle vit dans l'obsession et la fascination de la grandeur, de la pureté du passé > >. Ceci n'est pas le cas du romantisme nouveau, à vocation révolutionnaire, qui refuse cette nostalgie du passé. Il existe cependant une continuité essentielle entre les deux formes : (( Tout romantisme se fonde sur le désaccord, sur le dédoublement et le déchirement. En ce sens le romantisme révolutionnaire perpétue et même approfondit les dédoublements romantiques anciens. Mais ces dédoublements prennent un
sens nouveau. La distance (la mise à bonne distance) par rapport à l'actuel, au présent, au réel, à l'existant, se prend sous le signe du possible et non au titre du passé, ou de la fuite 4 . » Le détour par le passé
Toutefois, l'on peut se demander si la référence au passé - plus concrètement au passé précapitaliste- n'est pas un aspect intrinsèque à toute forme de romantisme, non seulement le conservateur ou restaurationiste, mais aussi le révolutionnaire. Dans l'œuvre de Lefebvre lui-même la nostalgie du passé n'est pas absente. Par exemple, dans le remarquable chapitre de sa première Critique de la vie quotidienne (1947) intitulé « Notes écrites un dimanche dans la campagne française», il regrette <<une certaine plénitude humaine )) de l'ancienne communauté rurale, disparue depuis longtemps. Tout en critiquant les partisans attardés du « bon vieux temps )), il ne peut s'empêcher de souligner que «contre les théoriciens naïfs du progrès continu et complet, il faut notamment montrer la déchéance de la vie quotidienne depuis la communauté antique et l'aliénation croissante de l'homme 5 JJ.
Bien entendu, dans le romantisme nouveau, tourné vers l'avenir et le possible, le rôle de ce détour par le passé n'est pas le même que dans les formes traditionnelles de la culture romantique. Mais il nous semble néanmoins constituer une composante essentielle de toute critique romantique de la modernité industrielle-capitaliste.
Henri Lefebvre reviendra sur ces questions dans le dernier chapitre de l'Introduction à la modernité, intitulé « Le nouveau romantisme ». Mais d'une façon ou de l'autre, le romantisme révolutionnaire est au cœur de toute sa démarche de philosophe et de critique sociale. Elle lui permet de rompre avec le stalinisme et de mener le combat, de façon cohérente et lucide, contre la structuralisme, le positivisme, la technocratie, J'étatisme. Et ce n'est pas un harsard si c'est précisément lui qui exercera une influence intellectuelle non négligeable sur la révolte de la jeunesse de Mai 68, révolte dont la dimension romantique révolutionnaire est indéniable.
Dans son essai sur les événements de Mai, Lefebvre rejette sans appel ceux qu'il appelle « les modernistes », c'est-à-dire ceux dont la seule ambition est de répondre au « défi de l'Amérique)) et de « mettre la France à l'ordre des ordinateurs, en terminer avec les retards )) : ce sont les « récupérateurs par excellence du mouvement JJ, des gens qui ont «peu d 'imagination et beaucoup d 'idéologie)). Il leur oppose les « possibilistes JJ, ceux qui vont < <jusqu 'à proclamer le primat de lïmagination sur la raison JJ, qui explorent le possible et veulent réaliser toutes ses potentialités. Parmi eux, les étudiants en révolte contre la mercantilisation de la culture et du savoir, et la jeunesse ouvrière qui va « vers un romantisme révolutionnaire, sans théorie, mais agissant 6 ». Critique de la modernité
L'idée que certaines caractéristiques sociales ou culturelles des communautés précapitalistes, certaines qualités humaines et spirituelles du passé doivent se retrouver dans l'avenir postcapitaliste, qu'elles peuvent enrichir notre conception du possible socialiste est, à notre avis, un des thèmes les plus féconds du romantisme révolutionnaire, depuis Fourier et William Morris jusqu'à nos jours.
Mais c'est aussi - contrairement à ce que l'on croit d'habitude- un aspect significatif de la pensée marxienne elle-même : il suffit de mentionner les écrits de Marx et Engels sur les cornmunautés rurales anciennes - la gens grecque, la marka germanique, l'obschtchina russe - pour se rendre compte de cette dialectique révolutionnaire entre le passé et l'avenir, d'inspiration romantique.
En réalité, une bonne partie de la culture moderne depuis le XVIII' siècle jusqu'à nos jours, de Rousseau aux expressionistes, de Novalis aux surréalistes, de E.TA. Hoffmann à Kafka, n'est-elle précisément une critique de la modernité sociale, c'est-à-dire de la civilisation industrielle-capitaliste modeme ? Une critique qui se fait tantôt au nom du passé, tantôt en référence à l'avenir possible, mais qui contient dans les deux cas une dimension de nostalgie envers les communautés authentiques ou les valeurs culturelles des sociétés précapitalistes, préindustrielles ou prémodernes. L'on ne peut pas comprendre les plus grandes œuvres de ce que l'on appelle habituellement < < l'art moderne )) sans ce profond cri de révolte contre la modernité industrielle, contre la quantification de la vie, la mercantilisation de l'âme- contre ce que Michel Leiris appelait, dans un article récent, << la merdonité )) 7 •
A notre avis, les travaux les plus novateurs, les plus créatifs, les plus actuels dans la philosophie marxiste du xx• siècle sont précisément ceux qui ont su combiner, articuler ou fusionner la critique romantique de la modernité industrielle bourgeoise avec le matérialisme historique et sa visée révolutionnaire : le jeune Lukacs, Ernst Bloch, Walter Benjamin, Herbert Marcuse.
Henri Lefebvre est un des rares, sinon le seul, à avoir essayé cette aventure hérétique en France. La force critique de son œuvre et la richesse de son utopie de l'avenir sont indissolublement liés à sa vision du monde romantique révolutionnaire.
Michael Lôwy 1. Henri Lefebvre, la Somme et le reste, La Nef, Paris, 1958, tome II, p. 422. Cf. aussi p. 423 : 11 On pourrait d 'ailleurs soutenir que le fascism e allemand impliquait un rationalisme d 'Etat, autant et plus qu'une ontologie sommaire de la race et du sang. Qu 'était la pratique politique hitlérienne, sinon l'application aux exigences impérialistes d 'une raison technique définie au niveau de l'Etat, sur le plan du pouvoir, et s 'abattant impitoyablement sur les groupes faibles ou vaincus dans la lutte politique ? »
2. La Somme et le reste, tome II, p. 596. 3. Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, t. II, l'Arche, 1981, p. 23-24.
4.Henri Lefebvre, Au-delà du structuralisme, Anthropos, 1971, pp. 37, 46.
5. Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, Grasset, 1947, p. 178 et 211.
6. Henri Lefebvre, « L'irruption de Nanterre au sommet » l'Homme et la société n° 8 avril-mai-juin 1968, pp. 65, 79.
7. Michel Leiris,« Modernité, merdonité », Nouvelle Revue française, octobre 1981. Cf. aussi Jean Chesnaux, « Au chevet de la modernité », la Quinzaine littéraire, janvier 1983.