La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

« Et si on parlait vrai » : de quoi ? De réforme ou de révolution ?

· Critique communiste, n° 59, janvier 1987 · p. 28-30 · 2 836 mots

Jacqueline ALLIO, Cyril SMUGA, Arthur WILKINS

L

A publication du numéro spécial de Critique communiste consacré à J'URSS aurait pu constituer un véritable événement car la presse de la LCR a par trop délaissé la réalité sociale, économique et politique de cette immense Etat depuis des années. La publication de l'excellent article de Bohdan Krawchenko sur la classe ouvrière soviétique dans le n° 46 de Critique communiste ne fut dans ce domaine que la proverbiale hirondelle qui, comme chacun le sait, ne fait pas le printemps. Si la société soviétique n'est pas figée ni plongée dans l'immobilisme - et nous ne pensons pas que ce soit le cas-, pourquoi notre presse ne s'y intéresse-t-elle que lorsque quelque chose bouge au Kremlin ?

La parution de ce numéro spécial est néanmoins un événement, mais pour de tout autres raisons : sa ligne générale, déterminée par les articles et prises de position d'Alain Brossat et de Vera Lapotchkine, et à laquelle la conception d'ensemble du numéro est subordonnée (à la seule exception de l'article de Michel Lequenne sur la guerre d'Afghanistan, qui est en totale opposition avec cette ligne), constitue une remise en cause radicale de notre approche traditionnelle des sociétés postcapitalistes et de l'URSS en particulier. Dans leur article de réponse au numéro spécial. publié dans Critique communiste no 58 de décembre 1986, François Dietrich et Michel Lequenne affirment que la méthode employée pour engager le débat « pose un problème de méthode ii. Nous trouvons l'expression bien polie ... Mais sur ce point - comme sur beaucoup d'autres questions fondamentales déterminant notre approche des sociétés en question, notre obstination à défendre la nécessité d'une révolution politique - nous sommes d 'accord avec leurs critiques, quand bien même des divergences nous séparent sur d'autres questions d'analyse théorique. Certes, Daniel Bensaïd et Eric Laurent opposent certaines objections à A. Brossat dans le cadre du débat publié dans le numéro spécial. Toutefois. ces objections donnent à plus d'une reprise une impression de complicité avec la démarche et la ligne proposées. Peut-être cela tient-il au fait que la réalité des pays sous domination bureaucratique est pour eux une référence idéologique plus qu'un terrain d 'action politique. Mais la rédaction de Critique communiste n'était pas condamnée à choisir une telle composition de participants à la table ronde, même si elle devait se limiter au cadre des seuls militants de la LCR.

Sous prétexte de lutte idéologique avec le discours 11 antitotalitaire ii (anticommuniste), A. Brossat et V. Lapotchkine révisent -de manière à peine voilée- l'analyse qui était la nôtre jusqu'ici concernant la nature de l'URSS, le caractère et le rôle de la bureaucratie dominante dans cet état, ainsi que le processus de contre-révolution qui l'a portée au pouvoir - analyse élaborée par Trotsky et qui représente l'un des fondements du marxisme révolutionnaire contemporain. Selon cette analyse, le caractère totalitaire du système de pouvoir politique de la bureaucratie dans une société post-capitaliste est inéluctable et il a un fondement organique. Cela ne signifie pas pour autant que la société est elle aussi totalitaire - ce ne fut jamais le cas de la société soviétique, même aux pires moments du régime stalinien. S'il en avait été ainsi, sa nature en aurait été profondément modifiée, comme le montrait Trotsky dans sa polémique avec Bruno Rizzi.

Pour leur part, A. Brossat et V. Lapotchkine sont prêts à admettre que le pouvoir de Staline fut totalitaire, mais ils dénient que ce soit le cas du régime de la bureaucratie poststalinienne. Ceux qui refusent cette 11 innovation ii font preuve à leurs yeux d'une totale incompréhension de la mobilité et du dynamisme du régime soviétique, voire subissent les pressions de l' 11 idéologie antitotalitaire ii. Que des modifications soient intervenues après la mort de Staline dans la façon dont la bureaucratie exerce le pouvoir, personne n'en doute parmi les marxistes révolutionnaires. Mais ces changements n'ont aucunement supprimé le caractère totalitaire de ce pouvoir, et il ne pouvait en être ainsi. Car ce dernier reste fondé sur l'interdiction permanente de tout mouvement ouvrier indépendant, sur la suppression de toute démocratie ouvrière jusque dans les moindres recoins de la vie sociale, ainsi que sur la fragmentation et la compartimentation forcées de la classe ouvrière et de l'ensemble de la société. On connaît le sort de toute personne qui tente de créer un syndicat - degré le plus élé-

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mentaire de l'organisation ouvrière- ou ne serait-ce qu'un journal ouvrier indépendant, pour ne rien dire d'un parti politique. La lutte de la classe ouvrière, atomisée par les changements individuels de lieu de travail, a ètè ramenée à son niveau le plus primitif en URSS. Et c'est cet exemple de l'incroyable dégradation de la situation de toute une classe qu'A. Brossat et V. Lapotchkine ont le front de présenter comme un 11 droit fondamental ii. Quant au caractère prétendument rationnel des passeports intérieurs -institution honteuse s'il en est-, ce sont là des propos plutôt surprenants, pour ne pas dire .plus. V. Lapotchkine est-elle incapable de comprendre qu'un groupe social dominant n'étant porteur d'aucune rationalité socio-èconomique doit recourir à la « rationalité » policière pour contrôler la force de travail ?

Il n'est guère surprenant, dès lors, que A. Brossat et V. Lapotchkine n'abordent pas le problème des conditions nécessaires au développement - ni même de la nécessité - d'un mouvement ouvrier indépendant ou d'autres mouvements sociaux en URSS et qu'ils ne disent rien des expériences embryonnaires dans ce domaine. Ce n'est pas non plus un hasard s'il n'est fait rèfèrence au programme de la révolution antibureaucratique qu'une seule fois, à propos de considérations sur la vision de Trotsky qui leur apparaît 11 sans objet i! à l'heure actuelle. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'Alain Brossat propose de réviser le concept de contre-révolution bureaucratique èlaborè par Trotsky.

De quoi s'agit-il? A. Brossat le déclare ouvertement : 11 Il faut que nous entreprenions une véritable œuvre de refondation de notre théorie du "socialisme réel" conçu comme une autre variante, imprévue, de cette société d'avant la véritable histoire humaine dont parle Marx. !i Le centre de cette 11 refondation Ji renvoie au concept de consensus : 11 Comprendre la réalité soviétique, écrit A. Brossat, c'est comprendre de quelle matière étaient faits les consensus qui ont permis à Staline de faire passer l'Union soviétique en trois décennies de l'araire à la pile atomique. »Ce n'est pas grâce à Staline, mais grâce à l'éradication de la propriété privée -c'est-à-dire grâce à la révolution d'Octobre - que le passage à la pile atomique a pu s'effectuer. En revanche, c'est 11 grâce)) à Staline (lire au régime bureaucratique) que cette pile atomique est allée de pair avec la non-satisfaction des besoins sociaux des larges masses et avec un phénomène extrêmement dangereux - une forte tendance à la décomposition de la nature sociale du travail humain et à l'atomisation du travail, ce qui freine l'utilisation des retombées technologiques de la pile atomique dans le procès de production ainsi que le développement des forces productives. Il suffit pour s'en convaincre de constater que le nombre d'ouvriers soviétiques affecté à la réparation des machines est trés fortement supérieur au nombre de ceux qui les produisent. Il suffit de voir ce que signifie le 11 développement de la division du travail i! à la soviétique : des entreprises obligées d'avoir leurs propres ateliers pour fabriquer de nombreux outils introuvables et des ouvriers contraints d'errer dans les ateliers pour trouver les outils qui leur manquent ou pour réparer les leurs avec les moyens du bord. Il suffit enfin de rappeler les résistances incroyables qui ont fait obstacle à l'adoption d'une technique aussi élémentaire que l'usage de la palette et la proportion énorme du travail manuel non qualifié et non mécanisé en URSS. Pas un mot de tout cela dans le numéro spécial de Critique communiste, alors que ce sont autant d'èlèments qui déterminent les conditions du procès du travail social et de la production matérielle et qui sont décisifs pour comprendre la nature et les effets de la domination bureaucratique.

Défendre l'idée que la société soviétique est passee de l'araire à la pile atomique grâce à Staline et qu'il s'agit en quelque sorte d'un acquis à mettre au compte de la bureaucratie, c'est faire chorus avec le pire des discours staliniens - un discours ne valant pas beaucoup mieux que celui qu'Alain Brossat et Vera Lapotchkine entendent dénoncer. Un tel discours conduit nécessairement- et A. Brossat n'y échappe pas - à réhabiliter la domination de la bureaucratie en tant que groupe dont le comportement est deterrniné par une 11 dialectique du conservatisme et du dynamisme » et qui porte en soi deux tendances contraires. La bureaucratie peut non seulement arrêter n'importe quel mouvement de l'histoire, mais aussi - ecoutons bien - 11 l'accélérer de manière fantastique comme s ïl échappait brusquement à l'attraction terrestre !!. A. Brossat considère que le regime stalinien, prétendument mu par cette dialectique, 11 impulse en permanence un mouvement extrêmement impétueux de la modernité, en accélérant même, en un sens, l'irruption dans l'univers de la modernité, en suscitant - avec la poigne de fer et les moyens sanglants qu'on lui connaÎt- un dynamisme dont les performances industrielles et la capacité à mobiliser cette société pour écraser le nazisme sont les indices les plus patents Ji.

Tout cela est absolument faux. La bureaucratie stalinienne n'a jamais suscite un dynamisme assurant des performances industrielles. Elle a d'abord freine l'industrialisation et, par la suite, elle lui a imposé un rythme suraccèlére qui relevait du plus pur aventurisme economique dont Khrystian Rakovsky, l'un des dirigeants de l'Opposition de gauche, décrivit les effets economiques et sociaux dés 1930. La bureaucratie n'a jamais impulse de mobilisation de la sociéte sovietique pour ecraser le nazisme. Sa politique a eu pour effet d'ouvrir la porte à l'invasion de l'impérialisme allemand. Elle porte la responsabilité des defaites de l'armee sovietique et du défaitisme massif qui s'est developpé durant les premiers mois de la guerre, en Ukraine et en Bielorussie avant tout - phenoméne que même la presse soviétique a commence à evoquer ces derniers temps. Ce n'est pas le stalinisme qui a mobilise les masses mais le danger mortel que représentait le nazisme, la peur de voir aneanti tout ce qui pouvait subsister des conquêtes de la révolution d'Octobre - concrètement, la proprieté collective des principaux moyens de production - et le refus de la restauration capitaliste.

A propos d'analyses du système du pouvoir de la bureaucratie stalinienne du type de celle d'A. Brossat, Ernest Mandel a écrit : 11 De cette façon, par un long détour, on revient à son bon vieux point de départ stalinien ou stalinisant. Certes, le Goulag est détestable. Le code du travail stalinien, le plus dur du monde, fut difficile à avaler. Le massacre des cadres bolcheviks fut un "terrible excès". Mais y avait-il vraiment une autre voie ? Les circonstances internes et externes n'étaient-elles pas si défavorables qu'on n 'avait pas le choix ? Peut-on faire une omelette sans casser des œufs ? Peut-on dépasser des conditions d'arriération autrement que par des moyens barbares ? Hier, "nous" appelions cela "construire le socialisme par des moyens barbares". Aujourd'hui, nous l'appelons "construire une nouvelle société de classe exploiteuse mais progressiste par rapport au capitalisme, à l'aide de moyens barbares". Mais, aujourd'hui comme hier, "nous" considérons ce despotisme comme historiquement prédéterminé et inévitable - même si nous l'appelons, comme Rudo(f Bahro, "la voie non capitaliste vers lïndustrialisation" qui était seule ouverte à certains pays. Et ainsi de suite, jusqu 'à la nausée .. .

11 L 'adoption de la position marxiste, c'est-à-dire trotskyste, sur la question de l'URSS, évite évidemment ce piège analytique. Tout ce qui est réellement progressiste dans le développement de la Russie, de la Yougoslavie, de la Chine, est le produit d 'une révolution socialiste, c'est-à-dire en dernière anazvse le produit du prolétariat. Tout ce qui est réactionnaire, c'est le produit de l'usurpation du pouvoir par une bureaucratie parasitaire, produit de la survie du capitalisme à l'échelle internationale. Il n y aucune interconnection entre ce qui est progressiste et ce qui est réactionnaire dans ces sociétés 1• !!

Trotsky disait qu'un des principaux devoirs de la rv• Internationale est de 11 comprendre théoriquement, mobiliser politiquement et organiser la haine des masses contre la bureaucratie en tant que caste dirigeante ( ... ) qui opprime et vole les ou-

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vriers et les paysans, qui mène à leur ruine les conquêtes d'Octobre, et qui constitue l'obstacle principal sur la voie de la révolution internationale 2 >>. Il s'agit là du devoir des marxistes révolutionnaires non seulement en URSS, mais dans le monde entier. Cela reste notre conception et, nous sommes certains que l'immense majorité des militants de la LCR la partage.

C'est pourquoi il est étonnant que le comité de rédaction de Critique communiste (voir son explication dans le numéro de décembre dernier) ne voie pas la moindre raison de prendre ses distances avec la ligne affirmée dans le numéro spécial. Nous prenons acte de sa déclaration de n'avoir 11 nulle réticence>> (sic) à reconnaître la nécessité de la révolution antibureaucratique ni à proclamer une 11 solidarité indéfectible avec les travailleurs des pays de l'Est>>. Mais nous regrettons qu'on ne trouve rien de ces 11 vérités premières >> dans le numéro en question. Nous sommes surpris que cela ne semble poser aucun problème au comité de rédaction : ce dernier paraît ne pas comprendre qu'un tel «oubli>> a quelque chose à voir avec une orientation bien loin de se situer 11 dans la stricte continuité des analyses de Trotsky >>.

Qu'il nous soit permis pour terminer de faire deux remarques. A. Brossat place 11 la clarté idéologique et l'indépendance politique >> de la rv• Internationale 11 au poste de commande>>, entre autres de la manière suivante : 11 Nous sommes d'irréductibles adversaires de Jaruzelski - mais pour de tout autres raisons que l'immense majorité de ceux qui le combattent aujourd'hui, avec l'abnégation que l'on sait, dans la clandestinité polonaise. >> Ni les participants au débat, les camarades Daniel Bensaïd et Eric Laurent, ni les éditeurs de Critique communiste n'ont malheureusement jugé bon de répliquer à cette déclaration du camarade Brossat, faite à tort au nom de la IV• Internationale.

Les membres et les partisans polonais de la IV• Internationale, dans le pays comme à l'étranger, sont d'irréductibles adversaires du régime bureaucratique en Pologne en vertu de raisons pour l'essentiel identiques à celles de l'immense majorité des militants de Solidarnosc. Nous sommes convaincus que c'est aussi la position de la IV• Internationale et qu'elle ne s'oppose pas à Jaruzelski pour de 11 tout autres raisons>> (mystérieuses), comme l'affirme Alain Brossat.

Il existe toujours des différences entre les organisations marxistes révolutionnaires et les mouvements de masse, tant du point de vue du niveau de conscience que de la clarté du programme ou de la stratégie de lutte. Ne s'agit-il pas là de l'ABC du marxisme ? Tous les mouvements de masse sans exception font preuve d'idéologies confuses, indépendamment du fait qu'il s'agisse de la France, du Nicaragua ou de la Pologne. Il n'y a pas de différence, de ce point de vue, entre le combattant de la milice sandiniste, le syndicaliste français et le militant de Solidarnosc, même si l'un va à l'église et l'autre pas, même si l'un fréquente l'église du peuple plutôt que l'église officielle. Un syndicaliste de la CGT ou un guérillero du FSLN convaincu que l'URSS est la patrie du socialisme n'a pas une conscience plus élevée que le militant de Solidarnosc convaincu que les Etats-Unis sont la patrie de la démocratie.

Ce même numéro de Critique communiste reproduit un article d'Isaac Deutscher, <<La conscience ex-communiste >>, avec une note introductive du camarade A. Brossat. L'œuvre littéraire et historique de Deutscher est remarquable. Il est toutefois du devoir élémentaire d'informer les lecteurs (surtout lorsqu'il s'agit d'un numéro consacré à l'URSS) que Deutscher : - bien qu'il ait critiqué de manière brillante l'attitude des intellectuels ex-staliniens convertis en anticommunistes, partageait avec eux la conviction que le stalinisme découle du léninisme ; - professait la théorie absolument fausse selon laquelle le système de pouvoir de la bureaucratie totalitaire serait capable de s'autoréformer et de s'autoliquider; - affirma que les mouvements antistaliniens de la classe ouvrière en Allemagne de l'Est en 1953, de même qu'en Pologne et en Hongrie en 1956, avaient conduit l'Europe de l'Est au bord de la restauration bourgeoise et que l'intervention ou la menace d'intervention de l'armée soviétique s'étaient révélés nécessaires pour l'empêcher.

Une telle clarification s'impose car, jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de gens continuent de confondre la pensée de Deutscher avec le marxisme révolutionnaire.

Jacqueline Allio, Cyril Smuga, Arthur Wilkins 1. Ernest Mandel, << Pourquoi la bureaucratie soviétique n'est pas une nouvelle classe dominante », Quatrième lnternationale n° 1, 1980, p. 69-70.

2. Léon Trotsky, Œuvres, vol. 18, IL T, Paris, 1984, p. 126. 0 Nous conclurons ce débat avec les derniéres contributions à paraître dans notre numéro de février.

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