A propos de l'article de Michel Lequenne consacré au film Mission
M
ICHEL LEQUENNE est un homme courageux. Il n'hesite jamais à se lancer dans l'exploration de domaines historiques ou theoriques peu frequentes par les marxistes d'Europe occidentale. L'article qu'il a consacre à " L'autre colonisation 1 >> est ainsi plus une introduction au debat qu'un compte rendu de film. Ces lignes se proposent moins d'engager une polémique que d'apporter des éléments complementaires au sujet aborde - que ce soit par l'article, mais aussi par le film Mission lui-même. Les missions jésuites n'étaient pas utopiques
<<Si cette colonisation n'était pas idéale -et ne pouvait /'étre par d~/inition -. l'on n >·tuait pas et un avenir original des peuples autochtones aurait pu naÎtre de ce communisme primitif. paternaliste, moraliste et bureaucratique 11, ecrit Michel Lequenne. Mais la republique jesuite ne doit pas seulement etre comparee aux tueurs esclavagistes de Sao Paulo. Il convient de s'attarder sur la condition des Indiens avant l'arrivée des Europeens, d'une part, et sur la nature reelle de l'Etat jesuite, de J'autre. Ce qui revient à populariser les idees exprimees par Paul Lafargue dans son pamphlet intitule Der jesuiten Staal in Paraguay (l'Etat jesuite au Paraguay) paru dans le livre de Karl Kautsky. Vor/aiifer des Sozia/ismus (Precurseurs du socialisme) , en 19 21 2•
«A l'époque de sa conquéte par Alvaro Mme:: en 1536, le Paraguay était habité par plusieurs tribus sauvages qui se différenciaient essentie//ement par la langue. Le peuple des Guaranis, de loin le plus important d'entre el/es. occupait un territoire trés étendu qui a/lait de la Guyane au nord jusqu'à l'embouchure du Rio de la Plata au sud, limité par l'océan Atlantique à l'est et les Andes à l'ouest. Les Guaranis ont peuplé le Brésil et de nombreuses autres nations habitaient parmi eux. A::ara remarque que Ton pouvait visiter tout le Brésil, venir au Paraguay, al/er à Buenos Aires puis remonter au Pérou sans avoir besoin de changer de langue '". >! Les mœurs de ces Indiens etaient paisibles. l'agriculture en etait à ses
Czeslaw WILKO debuts, meme l'esclavage dans les tribus ennemies comme les M'bayas était relativement doux: « Les M'bayas ne donnaient jamais d'ordres à leur serviteurs ( ... ); ils s'en remettaient à leur bonne volonté, se contentaient de ce qu'ils .faisaient de leur propre initiative et partageaient avec eux tout ce qu'ils possédaient. 2 11 Si communisme primitif il y avait, il se situait donc là où le fait remarquer le theoricien du Droit à la paresse, et non dans les missions.
L'entreprise jesuite a d'abord ete une colonisation authentique qui a beneficie de circonstances exterieures exceptionnellement favorables, la sauvagerie des colons ordinaires n'etant pas des moindres. Mais les Indiens qui venaient se refugier dans les missions cessaient d'arriver des que les campagnes de chasse des « Mameluks >> s'arrêtaient. Et pour qu'ils ne puissent repartir, ils etaient bel et bien parques et prisonniers. L'acculturation ideologique. même menee de main de maître . n'avait de prise que sur leur descendants. les « Beurs >> du lieu et de l'époque comme on dirait maintenant. Les Indiens des missions ont avant tout servi de main-d 'œuvre au profit des maîtres du royaume de Dieu.
11 La république chrétienne 11, qui avait ete fondee d'apres les leçons de l'Evangile et de la vie des premiers chretiens , « n 'était en aucune manière une société commwziste, dont tous les membres prenaient part à la production agricole et industrie/le et avaient les mémes droits sur les biens produits. C'était bien plus un Etat capitaliste dans lequel des hommes, des .femmes et des enfants étaient condamnés au tra vail .forcé et au fouet, tous leurs droits c01z/isqués, végétant dans la méme misère et la méme dépravation, quel que soit le puissant essor de l'agriculture et de l'industrie, que/le que soit aussi /'importance du flux de marchandises qu'ils produisaient 2 11
Comme le dit explicitement J'un des personnages du film, les jesuites n'etaient pas des democrates. Leur défaite vient aussi de leur trop grande reussite economique sur le marche mondial alors en formation. L'hypothese d'un avenir original formulée par Michel Lequenne est sujette à caution.
Mission (le film) constitue par ailleurs un enorme clin d'œil aux theologies de la liberation. Il s'agit en fait d'une impression fausse et, par-delà des analogies certaines.
il importe de rappeler ce qui sépare l'entreprise jésuite des XV!l' et XY!II ' siècles de la pratique actuelle de certains courants des Eglises latino-amèricaines. Les théologies actuelles
Les chrétiens qui se reconnaissent dans ces courants ont abandonné l'ancien projet jésuite de «réaliser l'unité chrétienne du monde entier sous leur domination théocratique 1 11. Leur engagement s'inscrit dans une réalité politico-èconomique fortement structurée (quelles que soient les crises qui affectent cette structure). Un Tischner ou un Helder Camara s'attachent à s'inscrire de façon critique dans ce concret. Ils parlent plus facilement de syndicalisme ou de réforme agraire que de théologie, ce qui
Idéal, réel
et possible
'ARTICLE de Czeslaw Wilko, critique de celui que j'ai écrit à propos de Mission et des réductions jésuites du Paraguay, traite de trois questions, dont l'une ne concerne que le film. Cette dernière ne m'avait pas effleuré : le film serait comme une tentative de suggérer, sinon une continuité historique. du moins une filiation idéologique entre colonisation jésuite et théologie de la libération. Peut-être ! Bien qu'il me soit difficile de voir l'utilité d'une telle entreprise. Ne serait-ce pas plutôt un effet second de ce " christianisme révolutionnaire >>, un produit de l'esprit du temps?
Les deux premières questions sont liées. Czeslaw Wilko les aborde en se fondant uniquement sur une étude de Lafargue, publiée en allemand par Karl Kautsky (et à ma connaissance inédite en français). Il s'agit de deux versants d'une argumentation qui peut se résumer ainsi : 1. Les ethnies indiennes de la région, en particulier les Guaranis, vivaient une vie pacifique ; 2. La colonisation des jésuites ne fut pas moins exploiteuse que les autres si sa violence fut moins sanglante ; en tout cas, rien d'un « communisme >>.
C'est là la thèse -généreuse et sympathique- de l'anticolonialisme du XVIII' siècle finissant, et d'abord du grand Diderot. On ne peut s'étonner de la retrouver chez Lafargue dont le marxisme (si peu apprécié de Marx) est toujours resté très français, c'est-à-dire peu dialectique . La spirale des vaut a fortiori pour les prêtres présents à la base, sur le terrain. Les prêtres-ouvriers ont dû se faire reconnaître en tant qu'ouvriers ; et, selon l'adage marxiste bien connu, l'existence déterminant la conscience, cela n'a pas été sans conséquence. Ceux qui œuvrent maintenant n'ont en vérité pas grand-chose à voir avec les colonisateurs intelligents du Paraguay de jadis.
Les qualités incontestables du film de Roland Joffè ne doivent pas faire oublier leur sens critique aux militants.
Czeslaw Wilko l. cr Critique CO/Illllll/1iste n° 59. janvier 1987.
2. Paul Lafargue. Der jesuiten Staal in Paragua1•, éd. Packpapier Versand. Box 2521. D-44 Münster, RFA. Sans date. Notre traduction (C. W.)
Michel LEQUENNE idées, avec l'écologie et l'ethnologie d'avant-garde, nous ramène à ces concepts-là. Mais ...
Il est douteux que les sociétés indiennes des forêts de l'Amérique du Sud aient été idylliques, celles des « bons sauvages ,, des Lumières. Ce que l'on sait aujourd'hui de sûr à leur propos ne va pas dans ce sens. Il n'y avait là aucun « communisme primitif>>. Et il est douteux qu'il y en ait eu un jamais nulle part. C'est d'ailleurs parce qu'il n'y avait pas de << paradis >> primitif que l'on ne peut reprocher aux humains d'avoir voulu se sortir de leurs situations « actuelles >> pour un avenir incertain plein de nouveaux problèmes souvent, sans doute , pires que les premiers. Mais nous n'en sommes pas là.
Certes, rien de cela ne justifie la colonisation quelle qu'elle soit.
Mais il ne s'agit pas de justifier. L'histoire ne peut que constater. Le jugement de l'historien est relatif et n'est plus de l'histoire.
La colonisation était une fatalité de l'histoire différentielle des continents. A partir de ce constat, on peut juger sans intérêt la manière dont elle a été menée, au nom du fait que, partout, elle se solda par un ethnocide. Mais c'est encore un jugement, une attitude de moraliste (respectable), mais pas d'historien. Les leçons de l'histoire ne sont pas toujours directes et évidentes comme on le pensait justement au siècle des Lumières. Mais, pour ma part, je
crois qu'il y a toujours profit. même s'il n'est pas immèdiatemement perceptible. à comprendre la dialectique des intentions. des actes et de leurs conséquences. L'« Etat,, jésuite du Paraguay n'était pas une utopie mais une société concrète. Ce qui était utopique. c'était son projet. La réalisation d'un projet utopique. parce que toute utopie est unilatérale. entraîne toujours l'apparition de contradictions brutales. Dans le débat du XVII' siècle sur les missions. la défense. a posteriori. de Voltaire. est borgne. sous-tendue par son approbation de la colonisation. pour lui en principe progressive et civilisatrice, ce qui lui fait passer outre son hostilité aux jésuites au profit d'une " colonisation humaine ». L'hostilité du vieux Diderot est inversement borgne. parce que sous-tendue par la lutte qu'il mène contre l'obscurantisme catholique. politique dont les jésuites sont les soldats . Mais son radicalisme aboutit, paradoxalement. chez son ami Bougainville. à l'approbation du pire colonialisme génocide contre lequel Diderot appellera bientôt à la " révolution coloniale >> dans sa collaboration à l'œuvre de Raynal 1• Lafargue. qui écrit en pleine guerre anticléricale. prend la relève de Diderot. Le tableau qu'il donne de 1'« esclavage ,, des Indiens des réductions. dans le passage traduit par Czeslaw Wilko. est très porté au noir. La réalité fut plus complexe. plus nuancée. Ces Indiens étaient peut-être " abrutis » comme les membres des sectes actuelles. mais ils ne travaillaient pas sous le fouet ni à mort comme dans les plantations.
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Wilko fait d'ailleurs une intéressante comparaison de ces Indiens de la deuxième génération avec les Beurs. Justement, ceux-ci ne revendiquent l)as le retour à la vie de leurs pères mais la logique pleine d'une réelle intégration. Si la colonisation jésuite avait été un esclavage, on ne comprend pas pourquoi des hommes armés. et en masse, se seraient battus comme des chiens pour défendre un système d'exploitation forcenée. Ils savaient à la fois ce qu'ils avaient en face d'eux et derrière eux .
Les jésuites enlevèrent des Indiens par force -et avec l'aide des convertis- certes ; mais tardivement. Le début de leur colonisation s'opéra par la séduction et des moyens << politiques » C'était bien << une autre colonisation,, dont l'assimilation à une exploitation de type capitaliste me semble simplificatrice.
Puisqu'il est maintenant d'usage de dire d' << où l'on parle ''• qu'est-ce donc qui sous-tend mon intérêt pour les missions ? Evidemment , la dialectique de la transformation sociale volontariste. celle de la révolution/contre-révolution d'Etats fondés par des gens dont. lointainement. nous partageons l'utopie d'une société harmonieuse. C'est dire que cet intérêt n'a rien d' une approbation.
Michel Lequenne 1. Cf Yves Benot, Diderot, de l'a1héisme à /'anticolo!Jialisme, éd. La Découverte, et Raynal. Histoire philosophique et politique des deux lndes, éd. La Découverte ; ainsi que. toujours sur le problème des missions, Muratori, Relation des missions du Paraguay, même éditeur.