Lors du colloque
Gramsci qui s'est tenu à
Sienne en avril
1987, Michael
Lowy a présenté une communication sur « Lukacs et Gramsci ».
Deux figures originales du mouvement communiste, qui ont ouvert les voies d'un marxisme dégagé des ornières du positivisme.
Lukacs et Gramsci sont fréquemment présentés comme les fondateurs du " marxisme occidental ". Ce concept défini en termes géographiques est trop vague pour rendre compte de la convergence et similitude de leur pensée. Plus intéressante (même si hostile) est la caractérisation d'Althusser: les deux sont responsables d'une interprétation humaniste historiciste du marxisme. En réalité, partisans et adversaires des deux penseurs marxistes sont d'accord pour constater la profonde affinité de leur orientation théorique et politique. La tentative de dépasser la uersion positiuiste du marxisme -c'est-à-dire, en fait, l'interprétation dominante aussi bien dans la W Internationale que dans la lW Internationale (surtout après 1924)- est un des pnnc1paux traits communs de leur philosophie dialectique et révolutionnaire, humaniste et historiciste.
L'affinité entre Gramsci et Lukacs n'est nullement due à une quelconque " influence " de l'un sur l'autre : il est même probable que Gramsci n'a jamais lu Histoire et Conscience de classe. Le seul passage des Cahiers de prison où Lukacs est mentionné est formulé en termes conditionnels : " Il semble que Lukacs affirme qu'on ne peut parler de dialectique que pour l'histoire des hommes et non pour la nature. Il faut étudier la position du professeur Luka cs [sic, M. L.] envers la philosophie de la praxis. Il semble que Lukacs affirme qu'on ne peut parler de dialectique que pour l'histoire des hommes et non pour la nature. Il peut se tromper et il peut avoir raison. Si son affirmation présuppose un dualisme entre la nature et l'homme, il se trompe parce qu'il tombe dans une conception de la nature propre à la religion et à la philosophie gréco-chrétienne ; et aussi à l'idéalisme, lequel, réellement, ne réussit à unifier et mettre en rapport l'homme et la nature qu'en forme verbale. Mais si l'histoire humaine doit se concevoir aussi comme histoire de la nature (aussi à travers l'histoire de la science), comment la dialectique peut-elle être séparée de la nature? Peut-être par réaction face aux théories baroques de l'Essai populaire [de Boukharine, M. L.] Lukacs serait tombé dans l'erreur opposée , en une espèce d'idéalisme 1. "
D'après le contenu de ce passage, il est probable que la source de Gramsci est une des critiques " orthodoxes " de Lukacs, qui n'ont aperçu dans Histoire et Conscience de classe que " l'hérésie " sur la dialectique de la nature. Lukacs est pratiquement inconnu en Italie dans les années vingt ou trente. Le seul texte traduit est l'article " Rosa Luxemburg marxiste ", publié dans Rassegna communista en 1921. Ordine f'iuouo publie quelques lignes de Lukacs sur les conseils ouvriers, le 12 juin 1920 : " Les conseils ouvriers, comme organisations de toute la classe , aussi bien sa partie consciente que celle qui ne l'est pas, de par leur existence même, engagent le dépassement de la société bourgeoise. "
Comme le remarque Robert Paris, il s'agit d'une version légèrement remaniée d'une phrase dans la conclusion de l'essai sur la conscience de classe dans Histoire et Concience de classe. R. Paris soulève l'hypothèse que Gramsci a pu être indirectement influencé par les idées de Lukacs à travers la médiation des articles de son disciple hongrois Laszlo Rudas (en 1926), dirigés contre l'économiste du Parti communiste italien , Antonio
Graziadei 3 . Cette supposition ne me semble pas crédible: non seulement Rudas n'était pas disciple de Lukacs en 1926 (l'a-t-il jamais été?) mais au contraire, depuis sa rupture politique avec Lukacs vers 1923, il en était devenu son critique " matérialiste" (vulgaire) le plus féroce.
Une similitude
des conceptions
Cette absence de rapport direct ou indirect ne rend que plus significative la similitude des conceptions des deux penseurs. Si Gramsci ne connaît presque rien de Lukacs, celui-ci ne va " découvrir " le marxiste italien que bien après la Seconde Guerre mondiale, avec la publication des Quaderni del Carcere. Il mentionnera Gramsci dans les années soixante, en reconnaissant sa parenté avec la vision du monde d'Histoire et Conscience de classe: "Ce livre [HCC M. L.] doit être considéré comme un produit des années vingt, comme un écho théorique de la série d'événements déclenchés par la révolution de 1917 et l'activité de Lénine et, au même titre que les écrits de Gramsci et de Korsch qui ont le même caractère en dépit de dissemblances parfois essentielles 4 • "
Dans une interview à la New Left Reuiew, Lukacs souligne que Korsch, Gramsci et lui avaient, dans les années trente, lutté contre le mécanicisme hérité de la W Internationale et il ajoute même, en passant, que Gramsci était " le meilleur d'entre nous 5 ". La voie de Gramsci vers le marxisme présente certaines ressemblances significatives avec celle de Lukacs, dans la mesure où elle passe par la médiation d'un hégélianisme antipositiviste (Croce et Labriola) et d'un volontarisme romantico-éthique (Sorel et Bergson). Le point de départ de son évolution politique est une espèce de " socialisme sarde " fait de régionalisme méridional, révolte paysanne et lutte contre les " riches ". Influencé par Gaetano Salvemini , Gramsci tend à opposer la Sardaigne et le Mezzogiorno à l'Italie industrielle dans son ensemble 6 , dans un cadre idéologique qui n'est pas sans présenter certaines analogies avec le romantisme anticapitaliste de l'Europe centrale. D'autre part, le " communisme éthique " de Gramsci en 1917-1919 ressemble étonnamment à celui des essais de Lukacs à la même époque ; il suffit de mentionner l'article d'avril 1917 où il croit déceler dans la Révolution russe de février " l'instauration d'une nouvelle morale " et la réalisation de l'Homme " tel qu'Emmanuel Kant, le théoricien de la morale absolue, l'a exalté: l'homme qui dit: "Hors de moi, l'immensité du ciel ; en moi, l'impératif de la conscience" 7 ". Luka cs, quant à lui, écrivait dans un texte de 1918 que le prolétariat est l'héritier de " l'idéalisme éthique de Kant et Fichte qui supprimait tout attachement terrestre et qui devait arracher de ses gonds - métaphysiquement - l'ancien monde 8 ". On trouve la même idée dans le célèbre essai provocateur et " hérétique " la Réuolution contre le Capital ( 1917) qui salue avec ferveur la révolution d'Octobre et développe une interprétation radicalement volontariste de la politique des bolcheviques : " Ils vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais, celle qui est la continuation de la pensée
idéaliste italienne et allemande. ( ... ) Et cette pensée reconnaît toujours comme plus grand facteur de l'histoire, non les faits économiques bruts, mais l'homme, les sociétés des hommes. ( ... ) ces hommes qui comprennent les faits économiques et les jugent, et les plient à leur volonté, jusqu'à ce que celle-ci se fasse l'élément moteur de l'économie, l'élément formateur de la réalité objective 9 . "
Même son de cloche chez Lukacs : dans sa brochure Tactique et Ethique de 1919, il salue dans les bolcheviques des marxistes authentiquement révolutionnaires, qui osent proclamer " avec les mots de Fichte, un des plus grands philosophes classiques allemands : ( . . . )"T an t p1s . pour 1 es f . a1ts " 10 ".
La référence à la pensée " idéaliste " - notamment Bergson et Croce - est chez Gramsci en 1917-1918 un moyen pour s'opposer à l'orthodoxie positiviste, scientiste et économico-déterministe des Claudio Treves et Filippo Turati, représentants officiels du marxisme de la Il" Internationale à la tête du socialisme italien. Tentative qui 1919: rél'olution hongroise. Be/a Kun harangue la (oule. trouve son équivalent précis dans l'idéologie révolutionnaire sui generis de Lukacs à la même époque, composée à partir d'une combinaison Hegei-Ady-Dostoïevsky-Sorel radicalement opposée au kautskysme. Ce " bergsonisme " de Gramsci, terme ambigu employé surtout par ses adversaires positivistes 11 , sera peu à peu dépassé, au{gehoben, au cours de son évolution idéologique, de la même manière que Lukacs dépassera son " fichtisme " après la révolution hongroise des conseils.
Dans cette première tentative pour formuler un marxisme révolutionnaire non positiviste, aussi bien Gramsci que Lukacs feront largement usage de Sorel, ce représentant paradigmatique du socialisme romantique anticapitaliste. Dans une lettre écrite en 1968, Lukacs décrit rétrospectivemet son évolution politique au cours des années 1917-1918 : " J'ai essayé de lire les théoriciens sociaux-démocrates contemporains, mais Kautsky a fait sur moi une impression repoussante ( ... ). Ce fut précisément Sorel qui exerça sur mon évolution spirituelle la plus forte influence. D'une part positive, dans la mesure où il a renforcé mon refus de toute interprétation révisionniste et opportuniste de la théorie marxiste ; d'autre part, négative, dans la mesure où est devenue dominante dans mes vues théoriques une conception du parti mythifiant la pure et directe lutte de classes 12 • " Les références au philosophe du syndicalisme révolutionnaire français sont nombreuses dans les écrits de jeunesse de Gramsci ; l'article du 11 octobre 1919 dans Ordine f'luovo est particulièrement significatif mème s'il est " loin de tout accepter" dans l'œuvre de Sorel, Gramsci salue chaleureusement " cet ami désintéressé du prolétariat " qui " ne s'est enfermé dans aucune formule et, ayant conservé ce qui était vital et neuf dans sa doctrine, c'est-à-dire cette exigence hautement proclamée que le mouvement prolétarien s'exprime à travers ses formes propres et donne vie à ses propres institutions, il peut aujourd'hui suivre ( ... ) avec un esprit plein de compréhension, l'effort de réalisation entrepris par les ouvriers et paysans russes ... 13 ". Ce que les deux jeunes penseurs révolutionnaires doivent à Sorel c'est, avant toute orientation politique précise, une certaine Stimmung, une certaine atmosphère spirituelle faite de romantisme antilibéral et idéalisme moral.
Le réalisme révolutionnaire
Gramsci connaîtra comme Lukacs l'expérience vécue de la participation à un mouvement révolutionnaire concret en 1919-1920, les conseils ouvriers de Turin. Si la référence à Rosa Luxemburg et à sa conception du mouvement de masse est commune aux deux, les écrits de Gramsci pendant cette période, dans l'hebdomadaire Ordine f'luovo, sont beaucoup plus concrets et " politiques " que les essais de Lukacs. Il dépassera plus rapidement que celui-ci le " bolchevisme éthique " vers une conception plus réaliste de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Contrairement à Lukacs, Gramsci ne connaîtra pas une étape " gauchiste " en 1919-1920. Tandis que le marxiste hongrois défendait des concep-
tions antiparlementaristes abstraites dans les pages de Kommunismus, Gramsci refusait à la fois les thèses " abstentionnistes " de Bordiga et le parlementarisme réformiste de la direction du Parti socialiste italien (alors section de la lW Internationale) ; son orientation stratégique sera saluée par Lénine dans ses Thèses sur les buts fondamentaux du Second Congrès de l'Internationale communiste ( 1920) comme " correspondant entièrement à tous les principes fondamentaux de la Ill • Internationale 14 ". Il est vrai qu'en 1922 au W Congrès du PCI, Gramsci va se rallier aux thèses " sectaires " de Bordiga, opposées à l'orientation pour le :ront unique ouvrier du Komintern (juin-juillet 1921). Mais il s'agit, comme il l'écrira en 1926, d'une concession tactique à Bordiga, pour le maintien de l'unité du parti et pour empêcher une nouvelle crise en son sein 15• En dernière analyse, l'ensemble des conceptions politiques de Gramsci, de 1919 à son arrestation en 1926, se développent sur le terrain du réalisme révolutionnaire, dont les quatre premiers congrès de l'Internationale communiste constituent le cadre politique global. On peut donc considérer l'œuvre de Gramsci pendant cette période comme " l'équivalent politique" d'Histoire et Conscience de classe, fondée, comme le livre de Lukacs, sur la Au{hebung (conservation-négation-dépassement dialectique) simultanée du " sectarisme " (Bordiga) et de l'" opportunisme " (Serrati) dans le mouvement communiste. Si Gramsci n'a produit pendant ces années aucun texte philosophique ou théorique comparable au grand livre lukacsien de 1923, c'est très probablement parce que l'activité politique à la direction du PCI absorbait l'essentiel de son éf\ergie intellectuelle.
Parmi les textes les plus caractéristiques du réalisme révolutionnaire gramscien se trouvent par exemple les Notes sur la question méridionale et les Thèses pour le congrès de Lyon (du PCI), tous les deux de 1926. L'idée maîtresse de Gramsci est la nécessité de l'unité ouvrière et paysanne dans le cadre d'une stratégie révolutionnaire anticapitaliste - de façon tout à fait analogue aux analyses de Lukacs dans sa brochure de 1924, la Pensée de Lénine : " Le prolétariat peut renverser la classe dirigeante et dominante dans la mesure où il réussit à créer un système d'alliances de classes lui permettant de mobiliser contre le capitalisme et l'Etat bourgeois la majorité de la population laborieuse, ce qui signifie, en Italie, dans la réalité des rapports de classes existants en Italie, dans la mesure où il réussit à obtenir l'accord des grandes masses paysannes. "
Toutefois, à partir de 1926 (son article sur Moses Hess), Lukacs commence à s'éloigner de cette perspective commune pour privilégier le réalisme - la sollicitation de la réalité ( Versohnung mit der Wirklichkeit) hégélienne - aux dépens de la dimension utopico-volontariste. Au cours des années trente, il va même se rallier (jusqu'à un certain point) au diamat soviétique, soumettant son livre de 1923 à une autocritique sévère et dénonçant " le front de l'idéalisme " comme identique au " front de la contre-révolution fasciste 17 ".
Du point de vue politique, une comparaison, entre les Thèses de Lyon ( 1926) rédigées par Gramsci (en collaboration avec Togliatti), et les Thèses Blum (1929) de Lukacs, montre comment, en partant d'une même préoccupation - rompre l'isolement du Parti communiste, chercher des alliés pour le prolétariat-, les deux penseurs arrivent à des conclusions relativement distinctes. Les thèses de Luka cs proclament que le Parti communiste hongrois " est le seul parti qui lutte sérieusement pour la démocratie du prolétariat et de la paysannerie ", et propose comme mot d'ordre " la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ", conçue comme un régime où la bourgeoisie "tout en maintenant l'exploitation économique, abandonne au moins une partie du pouvoir aux larges masses des travailleurs 18 • " Les Thèses de Lyon de Gramsci proposent un mot d'ordre apparemment semblable, le " gouvernement ouvrier et paysan ", mais elles prennent le soin de préciser qu'il s'agit d'une " formule d'agitation, qui ne correspond pas à une étape réelle du développement historique " ; il est impossible que " le problème de l'Etat soit résolu dans l'intérêt de la classe ouvrière par une forme qui ne soit pas celle de la dictature du prolétariat 19 " .
Les Cahiers de prison
En 1926, Gramsci est arrêté par la police fasciste. Sa grande œuvre philosophique et théorique ne date pas de 1923, comme celles de Lukacs et Korsch, mais sera écrite en prison entre 1929 et 1935. Malgré la différence de période, l'analogie entre les Quaderni del Carcere et les écrits de Lukacs des années 1922-1925 est indéniable 20 •
Cette problématique s'articule autour d'un certain nombre d'axes théoriques et politiques étroitement liés entre eux ; inutile d'insister sur les aspects les plus connus qui se retrouvent aussi bien dans Histoire et Conscience de classe que dans les Quaderni: importance du rapport Hegel-Marx (ce qu'Althusser appelle, de façon inexacte, " un retour radical à Hegel ") ; la dialectique du sujet-objet et l'importance du " facteur subjectif " (conscience de classe, hégémonie idéologique) ; le refus du matérialisme métaphysique et de l'économisme de certains courants " orthodoxes " du marxisme, etc. Je voudrais attirer l'attention ici sur trois questions particulièrement importantes où se manifeste la " convergence " antipositiviste entre Gramsci et Lukacs :
1. L'historicisme radical, impliquant l'application du matérialisme historique à lui-même et la définition de ses limites historiques. Lukacs écrivait dans Histoire et Conscience de classe que les vérités du marxisme sont des vérités à l'intérieur d'un ordre social de production déterminé: cela n'exclut pas l'apparition de sociétés dans lesquelles, " par suite de l'essence de leur structure sociale, vaudront d'autres catégories, d'autres ensembles de vérités ". Le même raisonnement se retrouve chez Gramsci : comprendre l'historicité du marxisme signifie reconnaître qu'il peut - ou plutôt doit - être dépassé par le développement historique, avec le passage du règne de la nécessité au règne de la liberté, de la société divisée en classes à la société sans classes. Evidemment, l'on ne peut pas dire, sans tomber dans l'utopisme, quel sera le contenu de cette nouvelle forme de pensée post-marxiste 2 1•
C'est la démarche résolument historiciste de Gramsci et de Lukacs, leur affirmation de l'historicité nécessaire de
tous les phénomènes sociaux, qui les oppose de façon décisive à toutes les variantes du matérialisme scientifico-naturaliste , à toutes les doctrines semi-positivistes de la loi naturelle (Nature gesetzlichkeit) de la vie sociale.
2. La compréhension du marxisme comme vision du monde radicalement nouvelle et spécifique , se situant du point de vue du prolétariat : " Graziadei ( .. . ) considère Marx comme unité d'une série de grands hommes de science. Erreur fondamentale ; aucun des autres n'a jamais groduit une conception originale et intégrale du monde 2 . " Cette vision du monde (Weltanschauung) cohérente ne peut être décomposée en une science positive , d'une part, et une éthique , de l'autre; elle dépasse, dans une synthèse dialectique, l'opposition traditionnelle entre " faits" et " valeurs "• être et devoir-être , connaissance et action 23 . En tant que philosophie de la praxis, en tant qu 'unité indissoluble entre théorique et pratique , le marxisme peut briser ce que Lukacs appelle " le dilemme de l'impuis<sance " : la dualité entre le fatalisme des lois pures et Lu kacs. l'éthique des pures intentions. D'où la critique lukacsienne à l'austro-marxisme (Hilferding) qui prône une impossible séparation entre la science ·" pure " du marxisme et le socialisme 24 .
3. La révolution prolétarienne comme clé de voûte de toute réflexion théorique , comme élément t.mificateur (implicite ou explicite) de l'ensemble des questions philosophiques , historiques , culturelles ou politiques abordées: " L'élévation théorique des Quaderni ne doit jamais nous faire oublier que le filigranne des pages les plus subtiles de la philosophie de la praxis est l'action révolutionnaire 25 . "
Cette remarque vaut aussi, bien entendu , pour Histoire et Conscience de classe. Le lien entre la méthode dialectique et la stratégie révolutionnaire se trouve , en réalité, au cœur même de toute la démarche de Gramsci comme de celle de Lukacs. Dans un passage significatif des Quaderni, Gramsci souligne le rapport décisif entre méthode théorique et orientation politique : dans le cadre d'une critique marxiste de Croce, il montre que l'œuvre du philosophe italien " représentait essentiellement une réaction face à l'économisme et au mécanisme fataliste " ; et il ajoute: " Que cela n'était pas sans intérêt est démontré par le fait que, contemporainement à Croce , le plus grand théoricien moderne de la philosophie de la praxis, sur le terrain de la lutte et l'organisation politique, avec une terminologie politique en opposition aux diverses formes " économistes" , a revalorisé le front de la lutte culturelle et construit la doctrine de l'hégémonie comme complément de la théorie de l'Etat-force et comme forme actuelle de la doctrine de la " révolution permanente" de 1848 26 . ••
L'homologie th éorique entre Gramsci et Luka cs est particulièrement frappante si l'on compare leurs analyses respectives de la principale œuvre philosophique de Boukharine, Th éorie du matérialisme historique. Manuel populaire de sociologie marxiste ( 1922) . Tous les deux vont critiquer sévèrement son " matérialisme ", bourgeois et contemplatif pour Lukacs , métaphysique et vulgaire, selon Gramsci. Lukacs rejette aussi ce qu'il appelle le " scientisme " de Boukharine , son utilisation " irréfléchie, a-critique , a-historique, et a-dialectique " de la méthode scientifico-naturelle pour la connaissance de la société - ce qui constitue, bien entendu , une des caractéristiques les plus essentielles du positivisme. Gramsci constate à son tour que l'auteur du Manuel populaire est " totalement prisonnier des sciences naturelles , comme si celles-ci étaient les seules sciences ... selon la conception du positivisme " ; ce qui a pour résultat que sa compréhension de l'histoire n'est pas dialectique mais " un plat et vulgaire évolutionnisme ". Pour Gramsci comme pour Lukacs, c'est à partir de cette méthode semipositiviste qu'on peut comprendre une série de thèses erronées du Manuel populaire, qu'ils mettent en évidence tous les deux : la substitution au concept de forces productives de celui d'" instruments techniques " ; la prétention à produire, en histoire, des " prévisions scientifiques " semblables à celles des " sciences exactes ", etc. 27 •
La question philologique de savoir si Gramsci a lu ou non le compte rendu critique de Lukacs sur Boukharine - paru en 1925 dans la revue allemande Archiv für die Geschichte des Sozialismus und der Arbeiter-bewegung, qui avait peut-être quelques lecteurs en Italie -me semble secondaire. L'aspect essentiel est la profonde convergence de la polémique des deux penseurs marxistes contre celui qui apparaissait à l'époque comme le principal théoricien du Komintern. Cette coïncidence n'est, en réalité, qu'un aspect " concentré •• d'un phénomène plus général : les Quaderni de Gramsci, dans leur ensemble, se situent, du point de vue de la méthode marxiste, fondamentalement sur les mêmes positions que les écrits de Lukacs de la période 1922-1925. Cependant, tandis que les œuvres de Lukacs correspondent à une période d'essor révolutionnaire, et apparaissent comme la manifestation de tout un courant théorique (Korsch en Allemagne, Revai et Fogarasi en Hongrie, Mariategui au Pérou, etc.), ce n'est pas tellement le cas pour les Quademi.
Paradoxalement, c'est peut-être l'isolement de Gramsci dans sa prison, de 1926 à 1935, qui a contribué à faire de ses Cahiers un îlot de marxisme authentique dans une période de régression politique et intellectuelle du mouvement ouvrier. Sa pensée s'est maintenue au niveau théorique et révolutionnaire élevé qu'elle avait atteint en 1919-1926, sans connaître une crise comme celle de Lukacs après 1926. Son emprisonnement a épargné à Gramsci le dilemme qui a brisé le ressort révolutionnaire de Lukacs : capituler devant le stalinisme ou être mis au ban du mouvement communiste, comme Korsch. Les barreaux de la geôle fasciste étaient des limites brutales mais purement extérieures qui n'étaient pas un obstacle pour la pensée de Gramsci, tandis que Lukacs était prisonnier des subtiles et insidieuses chaînes de l'autocensure et de la " réconciliation avec la réalité ".
En étudiant les écrits de prison de Gramsci, on ne peut que reconnaître que, comme l'observe Jean-Marie Vincent, " la perspective révolutionnaire ne disparaît pas de son horizon. Malgré les épreuves de la captivité, il refusera de s'adapter à la stalinisation progressive de son parti en abandonnant l'acquis pratique et théorique du groupe de I'Ordine Nuovo (de la bataille des conseils ouvriers à la lutte antifasciste) 28 ".
Cela ne veut pas dire que les textes de Gramsci des années 1929-1935 se situent tout à fait sur les mêmes positions que ses écrits de jeunesse (les articles d'Ordine Nuovo). L'impact du stalinisme se fait sentir malgré tout, par exemple dans une conception plus " autoritaire " du Parti communiste. Dans ses articles de 1920, Gramsci insistait sur l'idée que le Parti communiste ne devrait pas être un rassemblement de " petits Machiavel " (" Piccoli Machiavelli 11), ni " un parti qui se sert de la masse pour tenter une imitation héroïque des Jacobins français ", mais le parti des masses qui veulent se libérer par leurs propres moyens, de façon autonome, l'instrument du "processus de libération intime par lequel l'ouvrier, d'exécuteur, devient initiateur, de masse devient chef et guide, de bras devient cerveau et volonté 29 ". Par contre, dans les Quaderni, le parti doit exercer le rôle d'un " prince moderne ", héritier légitime de la tradition de Machiavel et des Jacobins ; en tant que tel, il " prend la place dans les consciences, de la divinité ou de l'impératif catégorique " ; sa base est constituée par des " hommes communs, dont la participation est caractérisée par la discipline et par la fidélité et non par l'esprit créateur 30 " .
Gramsci manifestait néanmoins sa lucidité critique en analysant le phénomène bureaucratique dans les partis politiques : " La bureaucratie est la force coutumière et conservatrice la plus dangereuse ; si elle finit par constituer un corps solide, qui est en soi et se sent indépendant de la masse, le parti finit par devenir anachronique et dans les moments de crise aiguë, est vidé de son contenu social et reste comme suspendu en l'air 31 • "
Des critiques aussi pénétrantes contre la bureaucratie apparaissent aussi dans les écrits de Lukacs ... de l'année 1922 - notamment le remarquable texte polémique contre la direction du Parti communiste hongrois intitulé " Noch einmal lllusionspolitik " (Encore une fois les illusions politiques) 32• Ces critiques disparaîtront pendant l'époque stalinienne (sauf quelques remarques éparses en " langage ésopien ", dans un contexte littéraire) et ne resurgiront à nouveau qu'après le xx• Congrès du PCUS.
C'est aussi dans ses écrits postérieurs à 1956 que Lukacs commence à se référer à Gramsci. Dans son dernier grand ouvrage, l'Ontologie de l'être social, il compare les écrits de Gramsci avec Histoire et Conscience de classe: dans les deux cas, il s'agit de tentatives analogues, inspirées par la vague révolutionnaire qui a suivi Octobre 1917, de penser un marxisme " nouveau, frais, non déformé par les traditions embourgeoisées de la social-démocratie " - tentatives réduites au silence par la pression " schématisante et homogénéisatrice " du stalinisme 33 • Mais on n'a pas l'impression que la pensée de Gramsci joue un rôle central dans sa réflexion ontologique.
La comparaison esquissée ici ne vise nullement à nier l'existence de divergences, parfois même d'oppositions, entre les écrits de prison de Gramsci et les œuvres du jeune Lukacs (1922-1925). Mais au-delà des différences de style et de contenu (aussi bien philosophiques que politiques), des contrastes entre deux périodes historiques très distinctes, et malgré l'absencE. (probable) de tout rapport ou influence directe, on ne peut nier la profonde affinité de leur démarche et la " convergence objective " qui fait d'Histoire et Conscience de classe et des Quaderni del Carcere les deux sommets philosophiques de la dialectique révolutionnaire au xx• siècle et le point de départ nécessaire de toute tentative pour penser un marxisme libéré des entraves positivistes.
Michael Lowy 1. A. Gramsci, Il materialismo storico ela {i/oso{ia di Benedetto Croce, Torino, Einaudi, 1955, p. 145.
2. Cité par Robert Paris dans " Gramsci e la crisi teorica del 1923 " • f'luoua Riuista Storica, Anno Lill, Fas. I-ll, 1969, p. 167-168.
3. R. Paris, op. cit. , p. 168. 4. Luka cs, , Mon chemin vers Marx , , 1969, Nouvelles Etudes hongroises, vol. 8, 1974, p. 85.
5. , Lukacs on his life and work "• f'lew Left Reuiew n° 68, juillet 1971, p. 51.
6. C{. Giuseppe Fiori, /a Vie d 'Antonio Gramsci, Paris, Fayard, 1970, p. 72-96.
7. Gramsci, , Notes sur la Révolution russe •, Il Grido del popolo. 29 avril1917, in Gramsci, Ecrits politiques, 1, 1914-1920,
Paris, Gallimard, 1974, p. 121. Il faut reconnaître tout de même l'impressionnante lucidité ou intuition de Gramsci écrivant en avril 1917 : " Nous sommes persuadés que la Révolution russe ( ... ) est un acte prolétarien et qu'elle doit naturellement déboucher sur le régime socialiste " (p. 119).
8. Lukacs, " Le bolchevisme comme problème moral ", 1918, trad. française en annexe à M.Lowy, Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires: l'évolution politique de Gyorgy Lukacs 1909-1929, Paris, Presses universitaires de France, 1976, p. 310.
9. Gramsci, " La révolution contre " le Capital" ", A van ti, 24 novembre 1917, in Ecrits , 1, p. 136. Dans d'autres écrits de 1918, Gramsci souligne : " Le communisme critique n'a rien en commun avec le positivisme philosophique, la métaphysique et la mystique de l'évolution et de la nature ( ... ) Le marxisme est fondé sur l'idéalisme philosophique( ... ) A la loi naturelle, le mouuement fatal des choses des pseudo-scientistes, s'est substituée la vo lonté tenace des hommes. " Cité parE. Garin, " La formazione di Gramsci e Croce "• in Prassi rivoluzionaria e storicismo in Gramsci, Roma, Quademi Critica f\1a1xista , 1967, p. 127.
10. Lukacs, "Taktik und Ethik "• in Werke, Band 2, Neuwied, Luchterhand, 1968, p. 48.
11. Cf. Robert Paris, " Introduction à Gramsci ", Ecrits, 1, p. 29-30. Gramsci ironise sur l'utilisation du terme par ses adversaires réformistes et positivistes au sein du Parti socialiste italien : " Vous ne savez pas quoi répondre à votre contradicteur? Dites-lui qu'il est un volontariste ou un pragmatiste ou - en faisant le signe de la croix- un bergsonien. " Cf. Gramsci, Socialismo e Fascismo. Ordine Nuovo 1921-1922, Torino, Einaudi, 1972, p. 13.
12. Lukacs, " Lettre au directeur de la bibliothèque Erwin-Szabo de Budapest "• publiée dans Eva Fekete et Eva Karadi, Georg Lukacs. Sein Leben in Bildern , Se/bstzeugnissen und Dokumente, Budapest, Corvina Kiado, 1981, p. 72. Sur le rapport de Lukacs à Sorel au cours de sa vie, voir M. Lowy, "Sorel et Georg Luka cs. Sous l'étoile du romantisme ", in Geo1g Sorel, Paris, Cahiers de l'Herne, 1986.
13. Gramsci , Ecrits , 1, p. 277. Enzo Santarelli, Nicola Badaloni et Paolo Spriano ont déjà suffisamment mis en évidence l'influence de Sorel sur Gramsci. Pour un bilan récent de la question, cf Michel Charzat, " A la source du "marxisme" de Gramsci ', in Geo1ges Sorel, Cahier de l'Herne , 1986.
14. Cité par Fiori , p. 161. 15. Cf Fiori , p. 183. 16. Gramsci, " Alcuni te mi della questione meridionale ", 1926, in la Construzione del partita communista 1923-1926, Torino, Einaudi , 1972, p. 140. Confronter avec Lukacs, /a Pensée de Lénine, Paris, Denoël, 1972, p. 28-29.
17. Lukacs, " Die Bedeutung von f\1alerialismus und Empirio-kritizismus für die Bolshevisierung der Kommunistischen Parteien- Selbst-kritik zu Geschichle und Klassen-bewusstsein "• 1934, in Geschichle une K/assenbewusslsein heule, Amsterdam, 1971 ' p. 261.
18. Lukacs, "Blum Thesen "• 1929, Werke, 2, p. 710-712. 19. Gramsci, " La situazione italiana e i compiti del PCI " , la Construzione del Partita, p. 513.
20. Comme le constate avec raison R. Paris, la lecture des Cahiers de prison montre que " l'essentiel de la grande discussion philosophique de 1923 se retrouve chez Gramsci " (in " Gramsci e la crisi teorica del1923 "• p. 177).
21. Lukacs, Histoire el Conscience de classe, p. 263. Cf à ce sujet, M. Lowy, "Le marxisme historiciste de Lukacs "• préface à G. Lukacs, Lilléralure, Philosophie, Marxisme. Paris, Presses universitaires de France, 1978. Le texte mentionné de Gramsci se trouve dans Il materialisme slorico, pp. 84, 98-101.
22. Gramsci, Il Materialisme storico, p. 83. Confronter avec la position d'Althusser: " Pour comprendre Marx, nous devons le traiter comme un savant parmi d'autres. ( ... ) Marx apparaît ainsi comme un fondateur de science comparable aux Galilée et Lavoisier.' (Lire le Capital, Paris, Maspero, 1965, Il , p. 119.)
23. Voir R. Paris, " Gramsci e la crisi teorica del 1923 ", p. 170 : " En réalité, Gramsci retrouve - disons après Vico et Croce -précisément le problème de Histoire el Conscience de classe : essayer de résoudre le dilemme que la pensée bourgeoise pose entre les jugements de fait et les jugements de valeur, entre les "prémisses à l'indicatif" et les conclusions" à l'impératif" (Poincaré), en dernière analyse, fonder le marxisme comme connaissance du présent. ,
24. Lukacs , Histoire et Conscience de classe, p. 61, 41. 25. E. Garin, " La formazione de Gramsci. .. ", p. 122. 26. Gramsci , Il f\1alerialismo slorico, p. 203. La référence à Lénine , impossible à nommer à cause de la censure carcérale- est transparente.
27. Lukacs, " N. Bukharin, Th eorie des historischen f\1aterialismus" (Rezension), 1925, Werke, 2, p. 598-608. Gramsci, Il f\1alerialismo storico, chapitre Ill.
28. Jean-Marie Vincent, Fétichisme et Société, Paris, Anthropos, 1973, p. 294.
29. Gramsci, Ordine Nuouo, 1919-1920, Torino , Einaudi , 1954, p. 139, 140, 157.
30. Gramsci, Note sur f\1achiauelli, su lla politica e su llo Stalo f\1oderno , Torino, Einaudi , 1955, p. 6-8, 53.
31. Gramsci, Note sur f\1achiavelli, p. 51. 32. G. Lukacs," Noch einmallllusionspolitik "• 1922, in Werke, 2, p. 159: " Ce culte artificiel et injustifié de l'au torité n'a sans doute qu'un seul résultat, rendre la bureaucratie du Parti encore plus vide et sans âme (see/en/ose) ; elle devient une fonction (Amt) avec des chefs et des subordonnés, et non une organisation communiste centralisée, mais néanmoins fondée sur la camaraderie du travail en commun. "
33. Lukacs, Zur Ontologie des Gesse/schaglichen Seins. Die ontologische Grund prinzipien von f\1a1x, Neuwied, Luchterhand , 1972, p. 30.