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U moment où Moscou commémore le soixante-dixième anniversaire d'Octobre, il est symptomatique que ressurgissent dans les organes de presse et parmi les milieux historiens soviétiques les questions clés sur le stalinisme. Plus précisément, sur son avènement et sa consolidation au tournant de la fin des années vingt et du début des années trente.
La publication en français du livre de Moshe Lewin est un jalon important dans la connaissance que nous pouvons avoir des bouleversements d'où devait émerger la toute puissance du système bureaucratique.
Marxiste de formation, spécialiste du monde agraire soviétique auquel il a consacré une thèse devenue un classique de la question, Moshe Lewin renouvelle assez profondément les méthodes d'approche qui ont fait l'essentiel de l'historiographie de langue française consacrée à 1 'URSS du « grand tournant ». Une historiographie plus souvent attachée à enfiler les perles des faits et des événements sur une trame idéologique prédéfinie qu'à chercher les racines sociales profondes du phénomène (la palme de la caricature revenant à Charles Bettelheim et au charme caméléonesque de ses Luttes de classes en URSS).
Une partie des essais et des communications publiées par Moshe Lewin traite aussi des phénomènes de longue durée dans les comportements sociaux d'une paysannerie qui constitue alors l'essentiel de la population de J'URSS. Ses études sur le fait religieux dans les campagnes ou la question du droit coutumier éclairent de façon inusitée le contexte du village soviétique entre la NEP et la collectivisation. Ces textes, comme l'ouvrage de Nicolas Werth publié en 19 84 (la Vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la collectivisation, chez Hachette), permettent de mieux appréhender la réalité
Michel ROYERE sociale du monde agraire soviétique. On peut seulement regretter ou espérer que Moshe Lewin aborde un jour de ce point de vue l'étude du sentiment nationaliste « grand russe » qui fut aussi l'un des fleurons fonctionnels du système politique stalinien. Grand tournant ou grande cassure ?
Le cœur du livre aborde la question de la collectivisation. Là encore, toute la qualité du travail intellectuel de Moshe Lewin apparaît dans la méthode d'aller-retour qu'il opère en permanence entre l'histoire des aléas de la politique agraire officielle et sa mise en œuvre dans la réalité sociale des campagnes. Il montre ainsi la distance qui existait entre les diverses crises des céréales et la prétendue puissance des koulaks ( c.f les articles « Qui était le koulak soviétique? » ou « L'arrière plan de la collectivisation soviétique »). Cette confusion de perspective fut, on le sait, aussi opérée, bien qu'à une tout autre mesure, par l'opposition de gauche avant son écrasement. Il montre également comment une politique coercitive dans les campagnes, à plus forte raison centrée sur la mobilisation des villes et des appareils répressifs de l'Etat central contre la paysannerie, auto-alimente le caractère policier-administratif du système des kolkhozes et sovkhozes. La classe ouvrière absente au rendez-vous ?
Les passages qu'il consacre au cercle vicieux (collecte, baisse de la production, montée de la répression, hausse des collectes, etc.) sont particu-
lièrement éclairants sur J'explication du désastre agricole dont l'URSS n'est toujours pas relevée , et surtout sur la montée en puissance et la généralisation des méthodes coercitives de masse sur lesquelles le stalinisme devait prospérer.
Il existe un décalage réel entre ce que furent les réactions politiques et sociales de la classe ouvrière soviétique au début des années trente, réactions somme toute assez faibles (et surtout dispersées, atomisées , isolées) , et la montée du stalinisme comme système global reposant non seulement sur J'expropriation politique du prolétariat, mais aussi sur l'accentuation de ses formes d 'oppression et d'exploitation.
C'est de cette réalité que se nourrissent tous les courants qui ne voient dans le stalinisme qu'un avatar un tout petit peu plus sanglant du léninisme, ou. au-delà de ses « désordres ,, et de ses excès, qu'une expression immanente de la nécessité historique.
Là encore. Moshe Lewin, sans occulter ce que furent les faiblesses du léninisme (par exemple J'absence de politique de rechange après l'échec du contrôle ouvrier dans les usines, la sous-estimation des causes de la bureaucratisation à J'œuvre dans le parti et les soviets mêmes) , n'hésite pas à prendre à rebrousse-poil certaines méthodes intellectuelles qui font florès en France. (Est-ce pour cela que l'accueil de ce livre a ètè si discret?) A diverses reprises, il montre les effets directs d'une politique, celle du groupe stalinien, qui ne se réduisit pas à accentuer 1 'isolement international de l'URSS par sa politique en Chine ou en Allemagne, mais qui, par ses choix concrets, provoqua les catastrophes successives.
L 'émergence. puis la victoire et la consolidation de cette fraction ne s'expliquent pas à elles seules par l'utilisation de la coercition dans tous les domaines - de la collectivisation à J'épuration sanglante du Parti bolchevique. Elle ne s'explique pas non plus seulement par les appuis sociaux dont elle disposait et qu'elle a toujours su préserver ou reconstituer même aux pires moments de la terreur. La trajectoire contre-révolutionnaire du stalinisme renvoie non seulement à l'arriération de la société soviétique (ce qui n'est pas une découverte pour ceux qui se réclament du combat de Trotsky et de J'Opposition de gauche) , mais aussi aux modalités pratiques et sociales de cette arriération.
Nous ne pouvons qu'être d'accord avec Moshe Lewin quand il souligne que les effets pervers de la guerre civile ne sont pas seulement quantitatifs, dans la baisse de la production industrielle et agricole , mais d'abord sociaux. En 1920, Moscou avait perdu la moitié de la population d'avant-guerre, Léningrad les deux tiers. La classe ouvrière perdait la moitié de ses effectifs absorbés dans l'appareil d 'Etat et l'Armée rouge. Ce fut la première « ruralisation » de la ville et du prolétariat soviétique.
Encore pouvait-on dire qu'elle était le fruit de la nécessité. Mais l'un des effets les plus pervers, sous couvert de
« collectivisation » et de developpement industriel à outrance de la politique stalinienne des annees trente. fut de renouveler à une echelle plus gigantesque encore la ruralisation des villes et du proletariat. En y injectant massivement, en cinq ans, dix -sept millions de paysans arraches à leur terre , et qui arrivaient dans les usines non seulement avec sur leurs epaules le poids de leurs traditions historico-culturelles (voir comment le mythe du « Petit Pere des peuples )) se repandit dans la classe ouvriere) , mais au terme d'un processus de deracinement (au sens litteral) social sans precedent.
A l'autre extremite du champ social, des modalites dïntegration-cormption furent preservees, permettant aux elements les plus qualifies de la classe ouvriere ou de la jeunesse d'assurer leur ascension sociale, soit par le biais de la hierarchie industrielle, soit par le biais du parti et de l'Etat (Medvedev ou Rigby ont souligne comment, à chaque phase d'epuration dans le PCUS, le groupe stalinien joua la base ou la cohorte des nouveaux venus contre les echelons intermediaires ou superieurs de la bureaucratie) . Ce systeme de noria perdura jusqu'à ces dernieres annees. même si la proportion d 'ouvriers dans les rangs du PCUS n'a cesse de decroître depuis le debut des annees trente.
C'est une realite incontournable pour quiconque prétend analyser sérieusement. au-delà des formes d'exploitation et d'oppression , la realite socio-economique du systeme stalinien.
Michel Rovère