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NF1N l'équilibre! • C'est ainsi (( qu'Alain Touraine saluait dans le Monde, dès avant le premier tour, la nouvelle donne politique qu'il imaginait se dessiner au lendemain de la présidentielle. Mais, comme d'habitude, notre sociologue a manié les formules avec imprudence. Les points d'équilibre sont éphémères, soumis à la permanente pression des antagonismes sociaux. Le nouvel état de grâce qu'Alain Touraine appellait de ses vœux évoque irrésistiblement l'espoir illusoire que placent les esprits effrayés par la crise en un monde débarrassé par magie de ses contradictions terribles et cruelles. L'illusion se comprend de la part de ceux qui les subissent; elle sert d'alibi à ceux qui en vivent. De la part d'intellectuels et de politiques, elle n'est que la façade de leur paresse à penser l'avenir, de leurs renoncements, « dans un monde où il n'y a d'invariable que l'invariabilité •.
Alain Touraine, tout comme François Mitterrand, ne nous feront pas confondre point d'équilibre et numéro d'équilibrisme. Si besoin en était, l'ampleur du vote pour le Front national, le vacillement de la Nouvelle-Calédonie au bord de la guerre civile sont venus rappeller à tous la réalité de la crise, que la campagne électorale, à droite comme du côté de Mitterrand, s'était efforcée <;le faire oublier derrière l'écran de fumée de l'unité nationale. Car Mitterrand, même fort de ~es 54 % qui ont achevé le chiraquisme déja mis à mal par la vague de grèves de l'hiver 1986, se retrouve face à la même insoluble crise, tant que l'on reste dans le cadre du système capitaliste lui-même.
DANS LE TRIANGLE
DES BERMUDES François Mitterrand réélu a t-il réussi son entrée dans l'histoire, grande ou petite ? Il effectue en tout cas sa sortie de la politique, entrant de son vivant dans le Panthéon qu'il s'est taillé à sa mesure. Son personnage s'est désormais hissé au niveau des figures mythiques parce qu'insaisisables. Elu, il y a sept ans, sur une orientation réformiste de • changement » , ancrée à gauche, au moins dans les intonations, voici qu'il entame son second mandat dans le Triangle des Bermudes dont se gaussait Uonel Jospin, il y a quelques années : ce • centre » introuvable d'où Valéry Giscard d'Estaing espérait contempler deux français sur trois au fond des yeux, cet • ailleurs • dont rêvait autrefois Michel Jobert. La manoeuvre ne manque pas d'allure, jouant au passé sur ce qui reste de la tradition républicaine, démocratique de la révolution de 1789, et au futur sur l'ouverture lyrique vers la construction européenne, culturelle et technologique. Alors que de toute part on nous annonçait la fin des idéologies au profit du pragmatisme néo-libéral, la campagne de François Mitterrand aura été d'abord idéologique, s'efforçant de redonner une dimension historique à une élection qui menaçait de ressembler au renouvellement d'un PDG.
Mais cette tentative va manquer de souffle parce que ses objectifs, faut-il le répéter, sont enrobés d'un flou trop épais et, cause et effet, parce qu'elle va manquer de moyens. Et c'est ici que la tentative mitterrandienne, coulée au moule des institutions de la V • République, échappe, en dépit des analogies, à la comparaison avec l'entreprise gaulliste des années soixante.
LA BOURGEOISIE
FRANÇAISE: UN MAILLON FAIBLE Vues de l'étranger, les données politiques françaises apparaissent toujours énigmatiques, et elles le sont à nouveau aujourd'hui, avec le double phénomène du mitterrandisme et du score du Front national. Pourtant, cette irrationnalité hexagonale a de profondes racines.
C'est peu de dire qu'au fur et à mesure de son évolution puis de sa décadence, le capitalisme connaît un besoin croissant d'entretenir le mythe de l' • Etat impartial •, du président au-dessus des partis, de la démocratie électorale, parlementaire ou
présidentielle. Ce ciment idéologique, le mythe du monde ft libre K, lui a été ré-offert comme cadeau inespéré par la contre-révolution stalinienne des années trente lorsqu'elle a brisé, en URSS et dans le monde, l'espoir né de la Révolution russe de 1917.
Depuis l'avènement du capitalisme, et davantage encore depuis l'onde longue internationale de crise qui le secoue depuis quinze ans, la bourgeoisie française a particulièrement besoin du mythe. C'est qu'elle a tiré sa force de sa génèse révolutionnaire de 1789, mais aussi sa faiblesse, la dépendance de sa domination vis-à-vis de l'idéal égalitaire et démocratique des sans-culottes, qui débordait le cadre de ses interêts propres contre le monde féodal. Cette faiblesse originelle marque son histoire, comme la nécessité de disposer en permanence d'un Etat fort, centralisé, qui en soit le pendant. Seule la phase d'équilibre, toute relative, de la Ille République sut échapper à ce besoin constant d'un leader capable de s'élever au-dessus des intérêts immédiats de la classe dominante pour permettre le consensus avec les classes dominées. En phase d'expansion comme en phase de crise, la bourgeoisie française a organiquement besoin d'un Bonaparte. N'en ayant plus, elle s'effondra devant le nazisme. Parce que Giscard n'en était pas un, il devait être balayé par la crise. Parce qu'il n'en a pas les dimensions personnelles, politiques, culturelles, Raymond Barre, qui eut été la candidat • raisonnable • de la bourgeoisie, a échoué, en dépit d'un discours ressemblant parfois jusque dans les termes mêmes, à celui de François Mitterrand. DE GAULLE ET MITTERRAND:
DE LA PERIPHERIE VERS LE CENTRE Celui qui, en France, veut devenir durablement le leader de l'Etat bourgeois doit, en conséquence, partir des marges et non du centre, pour y revenir.
Charles de Gaulle était un bonaparte moderne issu de la marge du personnel politique bourgeois, déconsidéré par la honte de la collaboration avec le nazisme. Le monde politique, y compris la blafarde SFIO, n'avait plus les capacités de sortir la
France du bourbier de l'empire colonial agonisant, ni d'assurer son insertion dans le monde capitaliste renaissant de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale.
Le bonapartisme de De Gaulle s'appuyait initialement sur les secteurs les plus réactionnaires ulcérés par le délabrement politique de la IVe République et par l'émiettement de l'Ancien Empire. Parvenu au pouvoir en ayant • compris • les pieds-noirs de l'Algérie, de Gaulle allait les sacrifier en s'appuyant indirectement sur les forces de gauche pour résoudre l'impasse coloniale. L'expansion économique de la fin des années cinquante et des années soixante allait permettre de stabiliser pour un temps les conflits. C'est Mai 68 qui devra révéler que la répartition des ft fruits de la croissance • était d'une telle inégalité que les travailleurs et la jeunesse avaient perdu confiance dans le Général et dans sa capacité à assurer l'équilibre.
En même temps qu'il bénéficiait d'un contexte économique favorable, Charles de Gaulle s'était taillé un parti à sa mesure, une machine politique rodée dans l'opposition des années cinquante, assurant la jonction entre les cadres de la résistance gaulliste, les nouveaux technocrates, et une certaine base populaire. Avec une telle donne, structurée autour du mythe personnel, il était possible de résoudre la question coloniale tout en tenant en laisse les secteurs ultras et le mouvement ouvrier. Le coup du balancier était jouable.
Le coup de père François l'est-il? François Mitterrand, tout en s'étant nourri de l'exemple de son prédécesseur, renouvelle le genre. Mais il lui manque l'essor économique, et l'outil politique adéquat.
Cette fois, il a établi sa base de départ aux marges du mouvement ouvrier, en cueillant comme un fruit mûr un Parti
socialiste épuisé par la conduite des affaires de la 1v• République, l'opposition impuissante à de Gaulle, la vague de Mai 68. Un temps englouti, le Parti Socialiste allait, tel un surfeur, se faire porter par elle jusqu'au triomphe électoral de 1981.
Inauguré dans la croissance économique maintenu, le projet pouvait se permettre des largesses sociales, se laisser aller à une tonalité " Front populaire " qui aurait combiné nationalisations et trente-cinq heures, dans le but de mieux répartir les " fruits de la croissance •.
Mais voici que cet étrange socialisme n'avait pas prévu que le capitalisme puisse aller mal et que cette crise allait bouleverser les données. Pendant la seconde moitié des années soixante-dix, on espéra longtemps qu'elle ne serait que passagère et l'orientation ne changea point. Mais avec son approfondissement, les travailleurs qui en étaient victimes chargèrent le projet néo-réformiste d'un contenu plus vaste : celui du " changement ", cet espoir confus qu'on ne se contenterait pas de boucher les fissures. Et comme le thème électoral n'était pas si mauvais, ce fut l'axe de la victoire de 1981.
On sait ce qu'il advint : en un an, avec le coup de frein de 1982, puis avec le démarrage véritable de la " rigueur " (était-ce donc bien le laisser-aller jusqu'alors?), le changement s'évaporait et, avec lui, toute politique de réforme un tant soit peu solide. Et voici le comble pour un gouvernement réformiste : ne plus avoir les moyens des réformes, être prisonnier d'une crise capitaliste qui ne laisse comme latitude que de faire avaler la pilule à grand ou petit feu : mais plus de place pour le sucre.
De Gaulle autrefois av3it trahi les pieds-noirs, mais pour mieux pouvoir réaliser le redressement de l'Etat et du capitalisme français. Les ultras d'Alger n'étaient qu'une force d'appoint, un simple levier. A l'inverse, et dès le départ, François Mitterrand a scié sa branche maîtresse, comme si de Gaulle eut renoncé d'emblée à la réforme institutionelle.
LE PS FACE AU VIDE DE LA VICTOIRE
A travers le Parti socialiste rénové et modernisé, François Mitterrand voulait récupérer la base sociale que le gaullisme avait laissée échapper : celle d'une classe ouvrière en mutation, où l'employé qualifié, le technicien remplaçait progressivement l'ouvrier traditionnel. Un temps, dans la seconde moitié des années soixante-dix, le PS crut pouvoir devenir le parti qui serait le porte-parole de ces nouvelles couches du prolétariat moderne, asséchant le PCF de ses sources vives, et ne laissant au RPR qu'une partie des couches traditionnellement plus réactionnaires : paysans, artisans, commerçants. Un pan entier des animateurs politiques de Mai 68 crut pouvoir y trouver la continuité de son histoire.
Mais le PS n'aura réussi qu'à précipiter l'agonie par ailleurs inéluctable d'un PCF prisonnier de son histoire stalinienne et totalitaire. Mais, ce dernier, quoiqu'en dise les commentateurs superficiels, n'est pas le seul à faire fi des difficultés. Sa force vient aussi d'une crise capitaliste confuse parce qu'en demi-teinte. Elle ne connait pas, ou du moins pas encore, et pour ce qui concerne les pays développés, ces brusques accélérations qui marquèrent celle des années trente. Ici, les progrès réalisés par les Etats bourgeois dans la régulation de la crise sont indéniables et pèsent lourd.
Mais en quinze ans de crise qui dure, ni la droite ni la social-démocratie mitterrandienne n'ont réussi à la contrôler dans la politique des petits pas qui leur a été commune. La crise persiste, sans régression durable. Elle accumule les tensions sociales. Et la droite est sans cesse confrontée à un dilemme : la gérer sur le long terme, mais se trouver alors devant un véritable tonneau des danaïdes, ou au
contraire accélérer les solutions, mais au risque d'explosions incontrôlables. François Mitterrand, au-delà des apparences, n'a pas plus que la droite classique, aujourd'hui en déroute, la solution de cette insoluble équation. Son fauteuil présidentiel est de verre. Contrairement à de Gaulle pour qui les perspectives étaient traçées, les mois et années qui viennent vont confirmer l'absence de toute projet mitterrandien stable. Aussi, l'éclatement politique que manifeste le score du Front national va se confirmer.
D'un côté, se dessinent les éléments d'une solution radicale à la crise : celle du lepénisme, version moderne de ce qu'ont connu l'Italie et l'Allemagne des années trente. De l'autre, un mouvement ouvrier qui cherche encore ses marques pour reconstruire une nouvelle force anticapitaliste de masse.
Parce qu'un tel projet ne peut procéder par coups médiatiques ou démagogiques, son émergence va connaître encore beaucoup de méandres et de difficultés. Pourtant, tout ceux qui ont suivi la campagne de Pierre Juquin, au-delà de la relative déception de son score national, savent qu'il a commencé à se construire, et que l'avenir s'ouvre à lui.