La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

André Breton : De toute beauté, la révolution

· Critique communiste, n° 75, juin 1988 · p. 32-34 · 2 521 mots

ORS de la campagne récente pour l'élection présidentielle, certains d'entre nous ont été frappés par l'heureuse initiative de Pierre Juquin qui terminait la plupart de ses réunions publiques par la lecture ou la récitation d'un poème. On va nous soutenir, sans doute, que ce geste entretient quelques rapports avec l'éclectisme auquel, par la suite, le candidat fit des concessions. Mais brisons là avec les pisse-froid de la politique, même révolutionnaire : s'il est exact que dans ses dernières apparitions, notamment télévisées, le visage terne d'une gauche • bon chic-bon genre • menaçait de s'imposer, au point de faire écran au radicalisme initial, nous prétendons que ces glissements n'ont rien à voir avec la porte entrouverte à la poésie par Pierre Juquin dans ses meetings.

L'édition des œuvres complètes d'André Breton dans La Pléiade, confiée par Gallimard aux bons soins et à l'érudition mêlée de chaude sympathie pour son sujet de Marguerite Bonnet, relance un débat auquel, par son histoire, notre mouvement a su participer et qu'il est bon de ne jamais prendre de haut: La poésie peut-elle s'accorder à la révolution ? Ont-elles un intérêt réciproque à l'union, ou s'agirait-il d'une profonde mésalliance ? Est-il possible de conjuger l'une et l'autre, ou faut-il se contenter de les pratiquer comme deux activités tout au plus parallèles, au moyen d'un cloisonnement strict analogue à la palissade qui ménage un partage commode entre vertus publiques et vices privés ? Que ces questions puissent encore être posées n'attirera sans doute que des sarcasmes du côté de ceux chez qui l'adhésion au marxisme s'est insensiblement muée en une sorte de cléricalisme militant qui croit avoir trouvé la condition de son efficacité dans la négation de toute activité poétique, rangée pour les besoins de la cause au rayon • sentimentalisme • du magasin des accessoires du mode de vie bourgeois.

Un phénomène de rejet dont ils ne sauraient être tenus pour entièrement responsables, dans la mesure où il renvoie évidemment aussi à l'âpreté de la lutte des classes dont les exigences décapantes au quotidien peuvent, si on n'y prend pas garde, aboutir à dépouiller ses acteurs, quand bien même ils se sont rangés du bon côté de la barricade, de toute la charge utopique et de l'énergie transformatrice dont ils étaient porteurs à l'origine, pour les rendre exténués et méconnaissables au terme de leur combat.

Mais telle n'est pas, précisément, la tradition de notre 1v• Internationale qui, éduquée dans le meilleur sens du terme par son fondateur, a su éviter dans ses grandes lignes le piège à double mâchoires tendu à tout mouvement politique concernant ses rapports à l'activité artistique : celui de l'indifférence, y compris lorsque celle-ci prend la figure d'un libéralisme de bon aloi, et celui d'un trop plein d'intérêt, qui consiste pour le parti à trancher de tout sans nuances, même lorsque cela prend ses justifications dans une exaspération ouvriériste à l'égard des coupeurs de cheveux en quatre ... Il est vrai qu'à partir de la co-rédaction par Léon Trotsky et André Breton du manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant (Mexico 1938) nous étions dotés d'une référence efficace, susceptible par exemple de nous interdire de sombrer dans les délires stalino-maoïstes en matière d'art et de culture tels que nous les avons vus fleurir après Mai68 1 •

Le premier volume des Œuvres de Breton qui vient d'être édité ne couvre que la période qui s'étend de 1919 (date de la publication de Mont de Piété, premier recueil de Breton) à 1930. Il faudra donc attendre le ou les volumes suivants pour disposer d'un panorama complet et intégrer certains des textes où Breton atteignit le sommet de son art, ainsi par exemple du Revolver à cheveux blancs (1932), de l'Amour fou (1937) ou encore de la superbe Ode à Charles Fourier (1947). Mais les dix-neuf années embrassées par cette première livraison sont d'une telle richesse créative (les Champs magnétiques, Poisson soluble, les Pas perdus, Clair de terre, les deux premiers Manifestes du surréalisme, etc.) et l'édition critique de Marguerite Bonnet d'une telle qualité, qu'il ne saurait être question de bouder notre plaisir au nom de l'étendue des territoires qui nous restent à arpenter, jusqu'à la disparition de Breton en 1966 ...

1911-1930, en effet, ce furent, pour Breton, les années du tournant décisif nourries du passage en lui des grands influents (les symbolistes, Rimbaud, Lautréamont,

Page 33

ANDRE BRETON.

Apollinaire); ce traumatisme profond né de la guerre, de la rencontre troublante avec la folie et de la découverte d'une psychanalyse balbutiante ; de la collision avec cet astre énigmatique, le grand-frère Jacques Vaché, suicidé en 1919 ; de la participation à • Dada •, entreprise plus grave qu'on ne l'a dit de dynamitage systématique du monde comme il faut des arts et des lettres de l'époque ; de la prise de conscience des limites théoriques et pratiques d'un mouvement qui, se confinant à l'expression d'une révolte à l'état pur, se dérobait au travail de construction et de cristallisation positives qu'appellait toute la situation ; époque enfin de la fondation du surréalisme, archipel révolutionnaire qui surnage dans l'entre-deux-guerres, ou comment, sous la direction du phénix André Breton, un mouvement apparemment circonscrit à la sphère artistique peut en arriver à sortir de son aire d'application initiale pour déborder sur tous les champs d'activité de l'humain, poussant l'exploration jusque dans ses implications le plus directement politiques et sociales (adhésion au PC en 1927) ...

C'est cette rencontre impossible entre un mouvement d'intellectuels en pleine radicalisation à partir des déterminations qui leur sont propres et ne voulant rien abandonner de leur spécificité d'un côté et, de l'autre, un Parti communiste déjà en voie de glaciation stalinienne, qui a assuré au surréalisme sa mauvaise réputation définitive, et les facteurs d'une crise interne à rebondissements, ainsi que pour André Breton, quelques solides inimitiés ou querelles de mauvaise foi. Celles-ci se poursuivent d'ailleurs, quoique sous une forme atténuée, encore aujourd'hui, ce dont témoignent certains articles du Magazine littéraire, par ailleurs passionnants, récemment consacré à André Breton : la trajectoire magnifique qui mène celui-ci de la poésie à la révolution, accomplie sans que celle-ci ne se dissolve dans celle-là, voilà la pilule éternellement difficile à avale~ ! Le surréalisme a allumé quelques mèches explosives qui ont couru souterrainement jusqu'à nous, et il y a encore et toujours quelque chose à désamorcer en lui... Pour ce faire, il s'agit de présenter l'adhésion de Breton et de ses amis à la cause révolutionnaire comme une sorte de maladresse fondée sur la sous-politisation, un écart de jeunesse sans rapport avec les convictions profondes des surréalistes 3 •

Mais l'étude des textes de Breton, et tout particulièrement de ceux, cruciaux, dans lesquels il exprime sa séparation d'avec le dadaïsme et où se lit la gestation lumineuse de la vision du monde surréaliste (notamment les Pas perdus, paru en 1924) accrédite tout simplement le contraire de cette thèse : Breton, d'entrée de jeu, refuse de se définir comme un simple littérateur, tout de suite il se met à la recherche des travaux pratiques de la poésie, s'en tenant à une position extrême qui sera celle de toute sa vie, comme le dit à juste titre Marguerite Bonnet : • La certitude que doivent être maintenus liés les deux termes du rapport humain, la conscience des réalités politiques et sociales et les richesses multiformes de la subjectivité dont la transformation du monde et de l'homme implique à ses yeux une indispensable interaction. •

Mais il y a d'autres poncifs sur le surréalisme en général et Breton en particulier que la lecture de ce volume fait voler en éclats.

On a trop souvent dressé le portrait d'un Breton pape sourcilleux, affairé à la perpétuation de sa petite chapelle, occupé à instruire de dérisoires procès contre ses disciples en dissidence, en résumé un Breton hautain qui fonde son • école • pour prendre la pose devant l'histoire! C'est oublier que, comme l'a déjà fait remarquer Michel Lequenne, les victimes de la plupart de ces • purges • se sont chargées par la suite de donner raison, et à profusion, à leurs contempteurs de l'époque : on songe au devenir misérable d'Aragon et d'Eluard, cautions poétiques du stalinisme aux couleurs de la France, et à un Salvador Dali s'appliquant furieusement à ressembler en tout point à l'anagramme de son nom : • Avida Dollars •!

Mais c'est surtout négliger le bien-fondé d'une préoccupation permanente de Breton au long de sa vie, et qui n'est pas sans lien avec le refus d'une activité poétique qui se bornerait à être l'ornement, l'accessoire décoratif, le grain de folie prudemment circonscrit à un enclos délimité : faire vivre un groupe, ne pas agir seul, ne pas penser seul, chercher la médiation indispensable d'autrui, condition non seulement de la fécondité intellectuelle et de la rigueur morale, mais aussi de toute tentative d'influence sur le sort de la vie elle-même. Rien de grand, sans doute, mais rien de beau non plus ne se fait

1 . Voir le livre de Michel Lequenne, Marxisme et Esthétique, paru aux éditions La Bréche en 1984, notamment le chapitre • Esquisse de critique marxiste de la critique marxiste de l'art et de la littérature •, p. 11 .

Page 34

ANDRE BRETON

2. Voir dans ce journal l'article de Dominique Rabourdin p. 48 à 51, qui traite le rapprochement avec le PCF sur le mode de la déchéance momentanée en dénichant - il faut le faire - dans l'éloge par Breton du livre de Trotsky sur Lénine ( 1925) une volonté de • se ranger •, une • banalisation •.... Voir aussi, hélas, l'article de José Pierre • La pratique ou la poésie •, p.31-34, dans lequel celui-ci semble reprocher à Breton d'avoir encouragé certains de ses compagnons • à considérer le combat révolutionnaire comme J'un des aspects "pratiques" de la poésie • ; l'auteur ne se rachète pas, quelques lignes plus loin, en opérant une odieuse analogie entre les activités antimilitaristes, antireligieuses et anticolonialistes des surréalistes et celles de groupes comme la bande à Baader ou Action directe ! cf. numéro 254, mai 1988, du Magazine littéraire. 3. On relira avec profit les articles documentés écrits

Michel Lequenne : • Surréalisme et Communisme • et repris p. 127 de son livre Marxisme et Esthétique. 4. Michaux (dans la revue belge le Disque vert en janvier 1925) juge Poisson soluble comme • lnémotif, monotone comme un clown • et ajoute que Breton a seulement • vu Je nez de J'automatique ; il y a encore derrière tout un corps. On n y arrivera pas de sitôt à ce relâchement complet. Rien n'est difficile à l'homme comme de se reposer... On est toujours préoccupé .. •. Bien que la critique appliquée à Poisson soluble soit injuste en l'espèce, Michaux met bien le doigt sur l'une des limites de l'automatisme en poésie.

sans organisation collective : cette conviction, chevillée à André Breton, explique, bien mieux que quelques traits de caractère sur lesquels on s'est étendu complaisamment, ses efforts incessants pour faire vivre et se déployer un mouvement digne de ce nom et la recherche têtue de points d'application et de contact du surréalisme avec d'autres mouvements, d'autres forces, d'autres formes d'approche de la réalité. L'image d'un Breton individualiste et arrogant constitue un contresens complet.

Autre cliché que ce livre, collection de livres, fait exploser : celui d'un Breton théoricien plein de bonnes idées, grand magicien des méthodologies, habile synthétiseur des courants nouveaux, mais poète relativement stérile ou médiocre pour ce qui concerne sa • production • personnelle, laissant les premières places de l'inspiration et du talent concrets à d'autres, plus doués que lui, comme Robert Desnos, René Char, Paul Eluard ou Aragon... Ecrivain difficile quelquefois (les • notes • de Marguerite Bonnet nous font découvrir derrière chaque texte de Breton tout un arrière-plan d'allusions à la vie culturelle et aux faits divers de son temps, tout un • non-dit • lié secrètement à la vie sentimentale et aux amours - splendidement tumultueuses- de l'écrivain): poète déroutant certainement, dans la mesure où, faisant fi de tous les cloisonnements, • l'or brut • de la poésie vient se nicher au cœur des manifestes qui se donnent pour les plus théoriques, les plus abstraits... Mais poète majeur, incontestablement: la lecture de Poisson soluble 1924), de Nadja (1928) évidemment et de la plupart des • inédits • rassemblés dans ce volume achèvent de nous en convaincre. Il est vrai que la lecture de quelques-uns des • poèmes • jetés sur le papier à l'aide de la technique révolutionnaire (et directement en prise sur les acquis naissants de la psychanalyse) de l' • écriture automatique • peut parfois laisser une certaine impression de monotonie, d'ailleurs soulignée avec autant de lucidité que de ménagements par Henri Michaux à l'époque4. Sans qu'il soit évidemment question de régresser au formalisme éculé et au • quant à soi • insupportable des littérateurs du passé, il y avait effectivement risque à ouvrir ainsi les vannes, souvent momes et décevantes, de la spontanéité. Mais l'avis de

Breton et de ses camarades était que l'expérience valait d'être tentée, quitte à y apporter ensuite les correctifs indispensables pour aboutir à l'achèvement de textes admirables, parrni les plus somptueux qui aient été écrits en langue française dans ce siècle. Dans son étude minutieuse à propos des Champs magnétiques, fleuron de l'écriture automatique, Marguerite Bonnet souligne d'ailleurs que celle-ci, • dès ses premières manifestations, apparaît comme une expérience ambivalente : parole pulsionnelle, elle reste en même temps surveillée, cet irrésistible contrôle intervenant à des moments et à des degrés divers. C'est dire que l'automatisme est un objectif que le poète se propose sans jamais pouvoir l'atteindre totalement dans la durée, et que, contrairement à une autre idée reçue, Breton n'ajamais sacralisé cette technique, tout en appuyant sur elle l'élan de son écriture poétique. •

Alors que dire, que faire qui ne soit un hommage ensevelissant pour cette homme fantastique, qui aura perrnis de nous reconnaître dans une définition de la poésie n'ayant rien à voir avec l'exercice dérisoire et plein de moisissures que trop de professeurs enfournent dans les cartables d'écoliers? Un programme : ne pas faire de la beauté une catégorie à part. Une ligne : déraciner les barbelés qui encerclent le merveilleux dans une zone bien délimitée. Une consigne valable par tous les temps : militer, révolutionner ce monde infect, mais sans jamais négliger de placer nos moyens sous la haute surveillance de notre fin, qui consiste avant tout en la sauvegarde de l'individu et le déploiement de toutes ses virtualités, même poétiques.

Dans ces conditions, dans ces conditions seulement, vous pouvez faire lire autour de vous André Breton, discrètement, mais non sans une délicate obstination : moyennant une certaine impassibilité, et un enchaînement rapide de gestes sûrs et précis, il est ainsi possible d'oublier le Uvre dans la chambre où dort, pure hypothèse, l'être aimé.

Tout devient probable, alors: vous pouvez raisonnablement envisager l'apaisement de votre amour, préservé du quotidien des calamités environnantes ; mais attention, vous pouvez aussi obtenir le déclenchement d'un orage à l'infini sur le toit du monde.

Didier Hanne

Une erreur sur cette page ?