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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'Assemblée ric-rac

· Critique communiste, n° 75, juin 1988 · p. 4-9 · 3 683 mots

une situation ... ouverte 1

L'ASSEMBLEE RIC·RAC

FRANCIS SITEL

L'après-législatives:

AURENT Fabius a trouvé le mot : • c'est ric-rac • ... L'Assemblée sortie des urnes le 12 juin au soir n'est ni introuvable, ni, sans doute, ingouvernable. Elle est • ric-rac •. Côté rie, elle est à gauche, dès lors qu'on comptabilise les députés communistes, dont le parti a appelé à voter Mitterrand et a pratiqué avec le PS le désistement réciproque au second tour des élections législatives. Côté rac, elle offre à Mitterrand et au PS des possibilités inédites d'alliances avec des forces réellement existantes à droite : le CDS, en mesure de former un groupe parlementaire distinct, une bonne partie de l'UDF, derrière R. Barre et S. Veil, voire Giscard, et quelques RPR anti-lepénistes.

Avec cette Assemblée, à majorité variable, tout est possible ... Née de toutes les surprises, elle en réserve d'autres !

La campagne législative, dominée par l'ennui né de l'assurance que tout était joué, conduit à tous les paradoxes imaginables.

Le PS, croyant profiter de la dynamique de la victoire présidentielle et escomptant une déferlante rose, n'atteint pas la majorité absolue. Le conglomérat RPR-UDF, qui avait rafistolé à la hâte une unité de façade pour tenter de sauver quelques meubles, se retrouve à parité avec le PS et confronté brutalement à une nouvelle cohabitation, aux formes imprévisibles et aux conséquences incalculables.

Le Front national, dont on aurait tort d'oublier la force et les potentialités, simplement escamotées par une manipulation du mode de scrutin, voit sa représentation parlementaire réduite à néant. Tandis que le PCF, qui serait bien inconscient de nier son déclin, retrouve un quasi-groupe parlementaire, véritable miraculé, détenteur théorique des clés d'une possible majorité de gauche.

Quant à Mitterrand, qui prétendait, cueillant les fruits de la cohabitation, engager le nouveau septennat sur la base d'un partage plus êquilibré des pouvoirs entre le Président, d'une part, le Premier ministre et l'Assemblée, d'autre part, le voici maître absolu du jeu. Sur lui, seul, et comme jamais, tout repose ! Extraordinaire symbole d'une situation, se développant dans le cadre des institutions de la ye République, où plus les problèmes s'accumulent, plus se distendent les liens entre le peuple et ce qui est censé être sa • représentation • politique. Et plus se focalise le champ du pouvoir, au point de se réduire à la silhouette vieillie d'un seul individu.

RETOUR

, SUR LE PREMIER TOUR

Le 5 juin, la direction du PS a curieusement semblé vouloir mimer, à l'inverse, le rôle qu'elle avait tenu le 16 mars 1986. Ce jour-là, jubilant d'avoir dépassé les 30 % de voix, elle avait oublié la victoire, incontestable et grave, de la droite pour afficher une satisfaction injurieuse. Cette fois, malgré un score • historique • de 37,7 % des voix, et une majorité absolue que les instituts de sondages promettaient à portée de main, elle prit un air renfrogné. Médusée qu'elle était de l'ampleur, elle aussi historique, de l'abstention et voyant lui échapper l'espoir de franchir la barre des 40 %. C'était le souffle d'un échec relatif qu'est venu confirmer le second tour.

Les commentateurs, quelque peu perturbés par tant d'évolutions déconcertantes1, devaient dès le 6 juin faire appel à des trésors d'ingéniosité pour interpréter la subtilité des soubresauts successifs du • corps électoral • 2 •

On peut dire, à postériori, que la surprise advint d'une non-surprise. Les résultats bruts du premier tour ne faisaient, en effet, que confirmer, en une fascinante symétrie, la prégnance des clivages gauche/droite et la stabilité des équilibres entre l'une et l'autre: 9,1 millions de voix (37,5 %) pour le PS, 9,8 millions de voix (40,4 %) pour l'alliance RPR-UDF, dite URC; que venaient flanquer, de part et d'autre, les 2,7 millions de voix (11,3%)

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du PCF et les 2,4 millions de voix (9,8 %) du Front national. L'effet de surprise provint donc uniquement du climat créé faisant croire, pour les législatives, à l'inéluctable amplification de la victoire de Mitterrand, qui devait provoquer un raz de marée socialiste. Pronostic qui amenait les caciques du PS à prendre la pose, affichant, en écho au Président, leur crainte d'une victoire trop écrasante et feignant de distribuer les circonscriptions à qui en voulait. • L'ouverture • n'allait pas sans condescendance ... Mal leur en prit ! LES RATES DE L'OUVERTURE

• L'état d'ouverture •, qui aurait pu se substituer à • l'état de grâce • de l'après 1981 , s'est brutalement brisé sur un mur d'indifférence et de réprobation mêlées. Rien n'annonçait le véritable coup de théâtre, venu bouleverser toutes les prévisions, de l'explosion abstentionniste: près de 13 millions d'électeurs, 34,3% des inscrits, un électeur sur trois... Alors que le premier tour de l'élection présidentielle avait été marqué par une participation record (18,6% d'abstentions), dépassant même légèrement celle de 1981 (18,9 %).

Là est le véritable échec essuyé par un PS qui, surfant sur la dynamique de la victoire présidentielle, escomptait arracher une facile et incontestable majorité. D'où la convocation précipitée des électeurs. Il est vrai que le précédent de 1981 invitait à pronostiquer un élan de la gauche venant confirmer et amplifier le score de Mitterrand, une partie de la droite se démobilisant, tandis qu'une autre partie des électeurs voudrait harmoniser majorité législative et présidentielle.

Les résultats sont venus remettre les pendules à l'heure, et l'ouvrage sur le métier, montrant au PS qu'il ne pouvait l'emporter sur la seule base de l'engagement à conforter le Président. Bref, 1988 n'est pas 1981.

Mitterrand Il, à la différence de Mitterrand 1, n'a pas triomphé parce que porteur de l'aspiration au changement. Une majorité a voulu le reconduire pour un second septennat afin de se débarrasser d'une droite jugée sur pièces et prise dans les rêts de l'extrême droite, et parce que vainqueur de la cohabitation il apparaissait à une fraction de l'électorat modéré comme le • rassembleur •, l'homme de • l'union des français • et de la • paix civile • ...

Mais il s'est avéré que cette • ouverture •, si bien accordée au registre présidentiel, trouvait ses limites une fois transposée au plan législatif. Le PS a payé de l'échec de ses ambitions son alignement pur et simple sur Mitterrand Il. D'une part, à gauche, bon nombre d'électeurs aguerris, qui ont su reconnaître dans le nouvel air de l'ouverture la vieille rengaine des alliances à droite, ont voté PC. D'autre part, au sein de la droite modérée, même si la perspective séduit, elle ne profite ni au PS ni à ses chouchou centristes. Ironie de l'histoire : si est tellement souhaitable, comme le claironnaient Mitterrand, Rocard et consorts, l'alliance avec une composante de la droite, encore faut-il que celle-ci existe !

Giscard, remis en selle pour la circonstance, a su exploiter à fond l'argument: «Pour qu'existe une réelle possibilité d'ouverture, il est souhaitable que le Parti socialiste ne détienne pas la majorité absolue de la prochaine Assemblée nationale. Ceux qui souhaitent associer les deux moitiés de la France à la conduite des affaires du pays devront voter pour les candidats du centrf? ». Ce qui revenait, ni plus ni moins, à faire écho aux propos du Président soi-même: • Il n'est pas sain qu'un seul parti gouverne. »

«L'ouverture n'est pas un piège» était titré, dans le Mondé', l'entretien de Michel Rocard, qui voulait rassurer les centristes. Il s'est avéré que c'en était un: pour le PS!

Si bien que, pour tenter de rameuter les abstentionnistes et d'arracher in extremis une majorité au second tour, le PS a été amené à renverser la vapeur, réaffirmant • l'ancrage à gauche • qui rappelait à son bon souvenir que, sans lui, il n'est point de majorité possible. Les éternels effaceurs de l'archaïque clivage gauche/ droite, une nouvelle fois, se voyaient renvoyés à leurs études.

Michel Rocard expliquait en ces termes ses objectifs : 11 Mais je veux redire ici

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L'APRES·LEGISLATIVES

Les deux tableaux reprennent ceux publiés dans Critique communiste, n° 51 d'avril 1986, en prolongeant les courbes jusqu'aux dernières législatives. Les évolutions tendancielles longues qui ont conduit jusqu'à 1981 (courbe déclinante de la droite et ascension symétrique de la gauche) ont laissé place, depuis, à des mouvements beaucoup plus erratiques. Zone d'instabilité !

On notera dans le tableau 2 par rapport aux inscrits, qui ont précisément pour intérêt d'intégrer l'abstention comme phénomène politique plein, l'étonnant point de jonction des trois courbes:

droite, gauche et abstention se partagent équitablement le corps électoral : à chacune son François

. ....... . . . 1------llll-om!

Tableau 1 sur trois ... comment je conçois l'ouverture. C'est l'espoir de déplacer la frontière des affrontements politiques et de modifier les comportements de part et d'autre 5 . » Pour lui, ce premier grain est un avertissement : les reclassements politiques auxquels il travaille, s'ils sont possibles, ne se feront pas selon le scénario prévu. Il convient à présent de revoir la route, car la navigation sera aventureuse.

UNE SITUATION

DE DESTABILISATION

Comprendre comment on en est arrivé à l'actuelle Assemblée oblige à revenir sur les scores présidentiels, miroir d'évolutions politiques profondes.

Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle pouvaient être compris comme une simple réédition de ceux de 1981. La gauche retrouvait ses 13,7 mil-

Droite, Gauche, Abstentions

.:,au.rlcsinscrits

50,00%

L 62 L 67 L 68 L 73 L 78 L 81 L 86 L 88 Tableau 2 lions de voix, soit 45,3 % des exprimés, (contre 13,6 millions de voix et 46,7% en 1981), face à une droite rassemblant 15,4 millions de voix, soit 50,8 %, (contre 14,3 millions et 48,2% en 1981). Chiffres qui pouvaient inciter à conclure d'une grande stabilité du corps électoral, une fois absorbés les à-coups du septennat qui avaient, en 1986, ramené la gauche à 12 millions de voix (42,7 %), la droite stabilisant à la même date ses 15,3 millions de voix (54,8 %).

Mais une telle vision ne prendrait pas en compte l'essentiel: les impressionnants déplacements de voix, masqués par les scores globaux de 1981 et 1988, qui constituent une donnée fondamentale du septennat écoulé.

En 1986, la gauche a enregistré une déficit de 1,6 million de voix par rapport au premier tour de 1981 (et de 3, 7 millions de voix par rapport au second tour). En 1988, au premier tour, 1, 7 million de voix ont

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rejoint la gauche. Au second tour, 3 millions de voix supplémentaires sont venues grossir le score de Mitterrand, soit un million de plus qu'en 1981. Ce dernier million de voix se traduit par une perte sèche à droite, au regard des scores cumulés de ses candidats du premier tour.

Un mois plus tard, plus de six millions d'électeurs qui s'étaient exprimés lors des présidentielles s'abstiennent au premier tour des législatives. Seule une petite partie d'entre eux se remobilisant au second tour.

Derrière d'apparents effets d'immobilité statistique, ces formidables déplacements traduisent une réelle déstabilisation. Celle-ci explique que, déroutant les lois politologiques établies, le fléau s'est, cette fois, immobilisé en ce point paradoxal qui fait qu'il n'y a plus de majorité.

Le tournis électoral ne doit pas faire oublier les évolutions politiques et sociales qui renvoient à des tendances de fond. Tout d'abord, concentrant les expériences du septennat, la disparition de tout projet politique prétendant répondre aux problèmes posés par la crise du système capitaliste. La politique keynésienne engagée timidement en 1981 , le ralliement au réalisme, le néo-libéralisme de la droite à partir de 1986 ... Tout a échoué, dans les fracas du krach boursier et l'enfoncement dans le chômage. Les sondages font apparaître que les problèmes qui préoccupent le plus les Français, à commencer par le chômage, sont aussi ceux qui sont jugés les plus absents des discours politiques des uns et des autres. L'intérêt marqué pour l'élection présidentielle, tout comme l'abstention manifestée lors des législatives, témoignent sans doute, sous des formes contradictoires, d'un même désarroi et d'une même angoisse : la conscience de l'importance des enjeux électoraux et de l'impossibilité, par ce biais, de dégager une politique répondant aux problèmes du temps. C'est sur ce fond que se développent le consensus mou au centre, aussi bien que les bouleversements aux extrêmes. + Le durcissement lepéniste

Au-delà du recul, partiel mais réel, subi aux élections législatives, force est de

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Pli Lll Ll6 PU LA Evolution de la droite avec et sans le Front national (% des inscrits) Les deux courbes visualisent cette donnée politique fondamentale : le très haut niveau auquel se maintient la droite après 1981 est fonction de l'inclusion du Front national. constater que l'électorat Le Pen reste la donnée fondamentale de ces dernières années. Au-delà de ses fluctuations conjoncturelles, et résolument contre toutes les illusions que celles-ci vont alimenter, il a d'ores et déjà modifié radicalement le champ politique.

Le phénomène se traduit par l'éclatement de la droite en trois composantes, réalités distinctes tant politiquement que sociologiquement 6 • Dans l'état actuel des 'évolutions électorales - qui renvoient aux effets désagrégateurs de la crise dans la société française-, l'électorat lepéniste est indispensable à la formation d'une majorité de droite. La dégradation nette des scores de la droite conservatrice n'est compensée que par la force confirmée du Front national. L'accord des Bouches-du-Rhône n'est, somme toute, que l'enregistrement politique de cette réalité mathématique ... Et, en ce sens, quelle que soit son odeur nauséabonde, il augure d'un avenir possible, voire prévisible. L'autre étant que, pour les forces de droite refusant cette perspective, toutes les conditions sont à présent réunies pour recomposer une majorité avec le Parti socialiste.

Une alternative qui, si elle dessine l'éclatement de la droite, conduit nécessairement à l'accentuation de la radicalisation du camp conservateur. D'autant que l'ap

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L' APRES-LEGISLATIVES pel de Le Pen, dans la foulée de l'accord phocéen, à voter pour l'URC afin de battre les socialiste semble avoir été entendu. Une confirmation de ce fait signifierait une évolution importante au sein même de l'électorat populaire de Le Pen, dont jusque-là une composante ralliait la gauche au second tour. La démocratie bourgeoise permet qu'un mode de scrutin escamote une représentation parlementaire, mais pas cette réalité incrustée au cœur même de la droite. + La modification irréversible du rapport de forces PC-PS:

La légère remontée des voix du PCF ne signifie pas une modification du rapport de forces instauré en 1986 entre PS et PCF, qui veut que ce dernier représente moins du quart des voix de gauche. Même si l'on ne prend pas en compte le score catastrophique de Lajoinie, les résultats des législatives enregistrent ce fait : 16, 1 % en . 1981, 9,8% en 1986, 11,3 % en 1988, contre, aux mêmes échéances, 37,4 %, 31 %, 37,5 % pour le PS. Ce qui relativise le cri de victoire du comité central du PCF, selon lequel « Le premier tour des élections législatives a été marqué par le début de la remontée du Parti communiste 7 • » La direction du PCF peut se sentir • dopée • par

·IO,OQS.

-U,OO. La courbe visualise l'importance électorale relative du PCF par rapport à l'ensemble de la gauche (l'axe horizontal représente les scores de la gauche « non communiste » : PS, MRG, PSU. .. ). Encore majoritaire au sein de la gauche en 1973, l'enfondrement est précipité en 1981, sans qu'on voit depuis le signe d'une inversion de tendance ...

L. B. et F. S.

l'étonnant renversement de situation qui vient de se produire à son bénéfice, mais cela ne saurait l'empêcher de s'inquiéter de la situation qu'elle va devoir affronter. Il est clair qu'elle a décidé de récuser toute perspective éventuelle d'insertion dans la majorité présidentielle et, a fortiori, dans un gouvernement de gauche. Choix qui s'explique assez bien par l'impossibilité d'opérer un nouveau tournant sur les chapeaux de roues et, plus encore, par le souvenir toujours cuisant du prix de sa participation au gouvernement de 1981 à 1984. Reste que le contexte lui est plus incommode que prévu, dès lors que, contre toute attente, les députés communistes vont se trouver sous les feux de la rampe: d'eux peut dépendre la concrétisation d'une majorité de gauche pour former le gouvernement et face à chaque loi soumise à l'Assemblée. Situation qui va valoriser des députés que le déclin du PCF avait fort dévalués, mais, toute médaille ayant son revers, le PCF devra rendre des comptes sur la façon dont il va combattre, concrètement, une ouverture à droite du PS que, par ailleurs, et fort justement, il condamne sans appel. Tâche fort délicate!

Face à l'échéance législative, la direction a parié sur le poids de ses élus municipaux. D'où une représentation parlementaire dominée par des députés-maires, élus locaux dont la direction sait que les mandats dépendent davantage de leurs concitoyens que d'elle-même. Contradiction qui, en lien avec la crise du PCF, et dans un tel contexte parlementaire, est susceptible de donner lieu à des développements inédits.

Bref, de quelque côté qu'on tourne le regard, se confirment les facteurs de déstabilisation dans la situation à présent ouverte.

VERS LA STABILISATION AU CENTRE? L'opération ouverture dans la lancée de l'élection présidentielle, manière charge de cavalerie, a échoué, brisée sur le scrutin majoritaire à deux tours, du fait du refus qui a opposé une bonne partie de l'électorat de gauche. Pour s'y être fourvoyés, le

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trompés: c'est maintenant, et non avant, · nouveaux alliés de la droite.

PS et Rocard en payent le prix, sans parler des malheureux centristes étiquetés majorité présidentielle, kamikazes de l'ouverture ratée.

Mais le paradoxe des paradoxes est que cet échec est susceptible de s'inverser: faute de majorité, cette assemblée peut être la mieux à même d'opérer une véritable recomposition politique au centre. Ni Giscard, ni Barre, ni Veil ne s'y sont que les conditions tendent à se réunir pour la grande transformation de la ye République : le passage de la bi-polarisation gauche/droite à la majorité type troisième force, ou front républicain, coalisant le PS et la droite libérale.

La réaffirmation du clivage gauche/ droite lors de ces élections législatives ne scelle pas la condamnation du projet, elle est le signe que ce dernier ne peut naître que d'un arrachement. La transformation du système politique ne saurait se faire de façon indolore, puisqu'il y faut l'alignement explicite d'une social-démocratie au pouvoir sur les exigences de la bourgeoisie libérale. Rocard le sait bien qui, voulant • déplacer les frontières politiques •, explique qu'après les questions religieuses liées à l'école celles de • l'argent • peuvent être relativisées (sic). On voit bien comment, pour le PS, • l'argument républicain • de l'anti-lepénisme est fondamentalement un alibi pour justifier l'alliance avec la droite. Politique redoutable puisqu'elle ne peut qu'implacablement conduire au sacrifice des revendications ouvrières, pour ne pas parler de toute perspective de changement social, et, ce faisant, aggraver une situation de crise qui alimente ce même lepénisme qu'on prétend combattre.

Le vote, plutôt qu'une obscure intelligence de l'électorat qui le conduirait à N doser ainsi, à chaque échéance, sa volonté politique, pour réussir des constructions aussi sophistiquées que celle de ce second tour des élections législatives » (Serge July 8 ), a manifesté pour une partie des électeurs un refus de ce type de projet. Suffisant pour faire sentir les forces de résistance qui s'y opposent, voire pour en retarder la réalisation, il ne saurait l'être pour le bloquer. Il y faut une alternative.

Une alternative permettant de dégager une autre perspective que celle de l'engouffrement de la politique dans un centre aussi mou que consensuel, où s'abîmeraient tous les espoirs de changer le monde. Sinon, la distorsion croissante entre les aspirations des travailleurs et de la jeunesse, d'une part, et, d'autre part, une vie politique réduite à la peau de chagrin des seuls jeux politiciens voulus par la bourgeoisie ouvrirait une béance dont seuls profiteraient le Front national et ses

La politique proposée et défendue, au quotidien, dans les entreprises et les quartiers, doit répondre pour de bon aux problèmes réels : le chômage, les conditions de vie et de travail, la formation, la citoyenneté pleine et entière de toutes et tous, français et immigrés, femmes et hommes, jeunes et vieux ... C'est sur une telle base qu'il convient de mener la bataille immédiate qui est de s'opposer résolument aux opérations de recomposition à droite. Une majorité de gauche s'est manifestée à travers l'élection de Mitterrand et l'envoi de trois cent trois députés du PS et du PCF : il faut imposer le respect de cette majorité. Un mot d'ordre : à gauche ! A gauche, la politique à mener, apte à en finir avec l'austérité et les maux de la crise capitaliste. A gauche, le gouvernement socialiste-communiste chargé de mener cette politique.

Imposer ce choix suppose de ne pas se confiner dans l'enceinte de l'Assemblée et des palais gouvernementaux, il y faut l'air salubre du grand large : celui de la mobilisation ouvrière.

Tout, institutionnellement, repose sur Mitterrand ? Sans doute ! Mais, politiquement, tout dépend de l'intervention directe des travailleuses et des travailleurs.

Dans la situation ouverte, un dernier paradoxe mérite d'être noté: la subtilité des jeux politiques que nous réserve la nouvelle Assemblée rend évidente cette nécessité d'une action extérieure, de masse, unitaire, démocratique, qui écarte les menaces en redonnant la volonté du changement. Celle-là ne saurait être • ric-rac • !

F.S.

1 . Cf. André Fontaine : " Le propre des surprises est de se produire là où on ne les attend pas. » (Le Monde, 7 juin 1988). 2. :Cf. Article Jean-Marie Colombani et Jean-Yves Lhomeau intitulé " Un message subtil » (le Monde, 7 juin 1 988) ; et Serge July: "L'électorat, avec l'intelligence mystérieuse qui le caractérise, a pesé en faveur d'une victoire limitée du Parti socialiste » (Libération, 6 juin 1 988). 3. in le Monde, 28 mai 1988. 4. in le Monde, 3 juin 1988. 5. idem 6. Cf. "Trois candidats, trois droites, trois électorats», de Gérard Grunberg, Pierre Giacometti, Florence Haegel, Béatrice Roy, étude du CNRS, in le Monde, dossiers et documents, l'élection présidentielle. 7. in l'Humanité, 7 juin 1988. 8. Libération, 13 juin 1988.

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