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EONARD DE VINCI conseillait de fixer les taches de moisissures et les écaillures des murs pour y voir apparaître les chefs-d'œuvre du rêve. Ni écart, ni divertissement de son chemin, c'était enseignement de très profonde portée, dans l'oubli duquel on ne peut sans doute que se méprendre sur l'œuvre de ce peintre et de bien d'autres - des marginaux, évidemment, mais aussi de nombre de ceux de premier plan - dont le sens n'est pas fourni par l'explicite mais par le suggéré, le secret dont l'insolite montre le chemin. L'art ne procède pas du non-dit au dit, mais bien plutôt du trop évident au potentiel. Ce n'est qu'à ce prix qu'il s'impose comme envers du monde pratique et son complément. L'artiste doit lâcher la proie pour l'ombre. Mieux: sa proie est l'ombre.
Ce qu'Henri Michaux peint, c'est, directement, cet au-delà des choses que Léonard cherchait sur ses murs décrépits. C'est même parfois l'équivalent de ces murs mêmes et tout ce qui est vision fortuite , devinée, figures fantomatiques comme celles que font d'elles-mêmes les choses abandonnées ou rassemblées par hasard et que détruisent le moindre déplacement ou un changement de lumière, mais aussi reconstruction artificielle de fresques à demi-effacées, de gra -phismes inconnus usés par le temps, d'ima -ges incompréhensibles de civilisations disparues. Et ces fragements d'archéologie imaginaire (dont l'humour toujours présent désamorce le risque d'émotion mystificatrice) se révèlent d'aussi bonnes - voire de meilleu -res - " machines à rêver , que les fantaisies de la nature ou les messages illisibles d'humanités perdues. Sans doute parce qu'il s'agit d'une archéologie intérieure qui n'est pas moins mystérieuse que celle de l'espèce.
(extrait d'un article de "Rouge", 14 décembre 1976)
( ... ) en lui, poésie et peinture se poursuivent et s'entrelacent sans solution de continuité. Le poète est allé jusqu'à s'inventer une langue compréhensible seulement par sa force expressive et sa " couleur , , pourrait-on dire ; le graphiste, dès 1927, dessinait des alphabets sans autre usage que de faire rêver à l'indéchiffrable. ( ... ) Etonnante unité d'une œuvre dont l'évolution est toute en nuances, où l'âge ne se marque que par plus d'âcreté satirique dans la jeunesse, plus de méditation et de sens cosmique aujourd'hui et, dans les dernières œuvres, peut-être aussi plus de couleurs - plus de joie ? - dans des structures qui peuvent être de vitraux aussi bien que de révélations chromatiques sous microscope, mais toujours plus chargées de sens que n'en aurait su porter le plus subtil discours en " langue vulgaire , .
L'art de Michaux, s'il est au plus haut point de notre temps, avec des proximités aux plus puissants créateurs plastiques contemporains (disons, d'un côté Bacon, de l'autre André Masson), échappe cependant à toute tentative de le cerner. L'œuvre tout entière se présente comme des facettes de l'Aleph de Borges : un microcosme trouble de tous les temps et de tous les sentiments, un cumul en raccourcis de culture et de sensibilité, en même temps ouvert sur d'infinis - et très incertains - possibles.
La moins figurative de ses peintures repousse la notion d'abstrait. Toutes sont chargées de vie, depuis celle du fourmillement bactérien de la goutte d'eau, si peu dissemblable de l'heure d'affluence citadine vue de haut (déjà, en 1926, un schéma de carte de Paris se fa it poulpe) ; de la chenille et autres insectes mous en cours de méta -morphose, q4i ne sont peut-être que la projection de la répulsion-fascination qu'ils inspirent, jusqu'aux figures cauchemardesques qu'efface le temps dans le souvenir ou que dévore le brouillard de fin du monde ; des formes primitives réinventées ou retrouvées en quelque mémoire ancestrale jusqu'à ce coin de lumière douteuse dans le noir de notre horizon ( .. . ).
On sait que Michaux explora les effets hallucinatoires de quantités de drogues, dont la mescaline. Or, il apparaît (à considérer la totalité de son œuvre picturale) que la censure de la conscience dans les dessins mescaliens n'a pas apporté un supplément d'étrange et d'abîme à l'œuvre, sans doute parce que le poète est celui dont l'inconscient sait parler. Ce n'est pas l'hallucination qui fait le poète, c'est le poète qui sait faire parler l'hallucination.
Michaux permet encore moins qu'un autre qu'on essaie à le " traduire , , pour la double raison qu'il est maître de toute expression et qu'il n'y a rien à ajouter à ce qu'il dit de la façon qu'il a choisi de le dire, et parce que l'imaginaire de chacun prolifère sauvagement sous l'excitation de ses énigmes ( ... ).
Ses œuvres sont d'ailleurs de celles qui peuvent le mieux apprendre à regarder. Regarder ! Un savoir qui, paradoxalement, risque de se perdre dans la débauche d'images de la civilisation voyeuriste de l'audio-visuel.
(extrait d 'un article de "Rouge", mai 1978)