La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Huit ans de reaganisme : L'envers du décor

· Critique communiste, n° 77, septembre 1988 · p. 10-20 · 7 345 mots

E

N 1980, le candidat à la présidence Ronald Reagan promettait de rétablir la puissance américaine dans le monde. Sous son égide, les industries redeviendraient compétitives ; les forces armées, restaurées par une infusion massive de fonds et un renouveau du patriotisme, imposeraient le respect des Etats-Unis à travers le monde ; le peuple américain reprendrait confiance. L'élection de l'ancien gouverneur de la Californie fut saluée comme un tournant décisif dans la vie politique américaine au point qu'on parla même de " révolution conservatrice ». En Europe, toute la droite se convertit au néo-libéralisme et fit de l'apparente réussite américaine un de ses grands thèmes idéologiques. Huit ans plus tard, il est clair que Reagan n'a pas atteint ses objectifs économiques et diplomatiques. Au lieu d'un consensus patriotique, on assiste à l'émergence d'une cassure profonde exprimée notamment dans les 6,7 millions de voix qui se sont portées sur la candidature de Jesse Jackson dans les primaires démocrates. Les déboires de 1987

L'échec de Reagan est devenu assez net à partir de 1987. En effet, au printemps, le scandale de l'lrangate-Contragate mettait en doute la légalité et l'adhésion populaire à la diplomatie secrète de la Maison-Blanche. En septembre, le crash de Wall Street attirait l'attention sur le caractère spéculatif des investissements et l'incapacité des industries américaines à se défendre contre les importations et les implantations de grandes sociétés étrangères aux Etats-Unis mêmes. Le monde des affaires commençait à manifester une certaine méfiance. Dans une déclaration publiée par le New York Times, un groupe d'industriels et de financiers appelait le gouvernement à réduire le déficit fédéral. Leur inspirateur, le banquier Pete Peterson, écrivait en octobre 1987 dans l'Atlantic Monthly : "La reaganomique nous a promis un haut niveau 1 . Atlantic Month/y, octobre 1987. d'épargne, une haute productivité, et une économie hautement compétitive avec excédent de la balance commerciale, mais elle nous a donné un boom torride de la consommation financé par des emprunts à l 'étranger, une monnaie surévaluée et des réductions de l 'investissement privé, le tout accompagné d 'augmentations des dépenses publiques financées par la dette et d'énormes déficits de la balance des paiements 1 • "

Reagan est alors devenu un président intérimaire. Il renonçait au projet de modifier la loi pour lui permettre de briguer un troisième mandat. Toutes sortes de commissions se mettaient en place pour étudier la santé économique et sociale du pays et préparer la relève. Sans attendre l'alternance, la Maison-Blanche infléchissait sa politique suffisamment pour que les plus conservateurs crient à la trahison de leur ancienne idole.

Un large réexamen de la politique américaine aura lieu après l'élection présidentielle, quel que soit le candidat élu. Malheureusement, aucune des orientations proposées ne peut inspirer confiance aux travailleurs, ni celle de George Bush, ni celle de Michael Dukakis. La campagne présidentielle représente une bonne occasion de faire le point sur la situation. Quel est donc le bilan des huit dernières années sur le plan de l'économie, de la place des Etats-Unis dans le monde et des rapports de force sociaux à l'intérieur du pays ? Quelles sont les propositions des démocrates autour de Dukakis et celles du mouvement autour de Jesse Jackson ?

1. LES RECETTES

ÉCONOMIQUES NÉO-LIBÉRALES

Les apôtres du néo-libéralisme ont fait de l'expérience de Reagan un modèle de ce qui doit être fait en Europe. Or, cette politique a imposé un terrible tribut aux travailleurs américains sans pour autant sortir les Etats-Unis de la crise. Voyons d'abord les résultats économiques.

Voici comment un admirateur de la reaganomique, Jean-Claude Casanova, dé-

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PRODUCTIVITE DU TRAVAIL (base 100 en 1967)

crit la situation dans l'Express : " Le président Reagan achève son mandat après avoir atteint trois de ses objectifs initiaux : la maîtrise de l'inflation, l'augmentation des dépenses militaires et la baisse des impôts. De surcroît, et par des moyens qu'il aurait désapprouvés au départ, il a obtenu une croissance soutenue qui a mené l'économie au plein emploi. Cependant, le double déficit, des finances publiques et de la balance commerciale, persiste2. " Ces quelques phrases résument bien la démarche des discours de la droite et des centristes : réviser les objectifs initiaux à la baisse pour éviter une comparaison trop défavorable avec les résultats ; éviter la questio n du déclin de l'ind ustrie américaine et ma squer l'inégalité sociale accrue pa r des formu les comme " baisse des im pôts " et " plein emploi ". Q uelques chiffres et observations remettront les choses à leur place.

Reconnaissons d'abord que, sous l'administration Reagan, l'inflation a bie n été maîtrisée et le complexe militaro-industriel alimenté de portio ns gargantuesques. Mais la " baisse des impôts " dont parle Casanova a concerné surtout les entreprises et les 5 % des ménages les plus riches. Par contre, pour les 95 % des ménages, la part du revenu prélevée par les impôts fédéraux s'est alourdie. Cette politique fiscale a contribué au fait qu'en 1987 les 40 % de familles américaines les plus pauvres ont eu des revenus réels, après impôts, inférieurs à ceux qu'elles avaient en 1977 3 • La compétitivité de l'industrie en déclin

Casanova oublie de mentionner ce qui était peut-être l'objectif principal de Rea -gan et n'a pas été atteint : le réta blissement de la compétitivité de l'industrie a méricaine . Reagan avait promis que sa politique favora ble aux entreprises provoquerait une telle expansion économique q ue les recettes de l'Etat augmente raie nt même avec un taux d'imposition plus bas. Rappelons d'abo rd que Re agan a eu la chance d'exercer so n m a ndat de huit ans pendant un cycle éc onomique particulier et de quitter son poste avant la fin de ce cycle . Il a pris le pouvoir en période de récessio n

,... 250tO ~ t: Qj 8 200 Qj "' ~ Ill 150 1965 1970 1975 1980 (celle qui a commencé en 1979 et a duré jusqu'en 1982) et a gouverné ensuite pendant une des périodes de redressement les plus longues de l'histoire récente, puisqu'elle a déjà survécu un an au crash, contrairement à l'attente de nombreux économistes qui prédisaient une récession très proche.

Mais si la période d'expansion a été plus longue que d'autres, le taux de croissance global de l'économie a été relativement faible, même pendant les années dites de boom (2,9% en 1987, et on escompte un chiffre voisin pour 1988). De façon plus décisive, le taux de profitabilité des investissements dans les principales industries américaines a continué de décliner 4 • Les gains de productivité (l'augmentation de la production par heure travaillée) n'ont pas retrouvé leur niveau d'avant 1973 5 • En général, les capitaux se sont détournés du secteur productif américain, préférant les investissements spéculatifs (reprise de grandes sociétés, Bourse, immobilier, etc) ou à l'étranger. Ainsi, bien avant l'effondrement de Wall Street, on assistait à une perte de compétitivité de l'industrie traditionnelle américaine. Dans les secteurs de l'acier, de l'automobile, du textile-cuir-habillement, la part des importations dans le marché intérieur américain était passée de moins de 5% en 1960, à 22% ou plus en 1984. Ce déclin a parfois été spectaculaire, comme dans le secteur décisif des machines-outils où la part des importations, qui était de 3,2% en 1960, est passée à 32,5% en 1983 et à 42% en 1984 6 • Il touche également aujourd'hui le secteur de l'énergie et même les produits de l'agriculture.

Reagan n'a donc pas réussi à enrayer le déclin de la puissance économique américaine face à ses rivaux asiatiques et européens. En fait, ce déclin de la compétitivité de la production industrielle est le principal responsable du déficit de la balance commerciale relevé par Casanova. En effet, en 1986, le déficit industriel représentait 84 % du déficit total 7 • Les exportations de servi-

1985 source: ocoe 2. 19 août 1988, p. 2 7. 3. L'allègement de la fiscalité sur les entreprises a commencé sous Carter avec un amendement en 1978 ; sous Reagan, deux lois en 1981 et 1982, ont accentué la tendance. ; le Congrès, à majorité démocrate, a légèrement corrigé la grille des impôts en 1986. Parmi les chiffres les plus frappants de la très officielle étude du Congressional Budget Office, notons celui-ci : en 198 7, les ménages qui font partie du 1 % le plus riche ont payé en moyenne 25 % de moins d'impôts (ou 44.750 dollars de moins) qu'en 1977. Voir Robert S. Mclntyre, • The Populist Tax Act •, The Nation, 2 avril 1988. 4. Pour une explication du caractère décisif du taux de profit dans les industries productives, voir Robert Brenner, • Notes on the Crisis •, et Mary Malloy, • A Crisis of Profitability •, Against the Current, janvier-avril 1988. 5. D'après une étude de Robert J . Samuelson, la productivité a progressé de 2, 5 % par an de 1947 à 1973; 0 ,5 % de 19 73 à 1979; et 1,3% de 1979 à 1 98 7 (• Productivity Bounces Back •, Newsweek, 22 août 1988). Une étude française donne une croissance de la productivité moyenne de 0 , 7 % entre 1980 et 1987 (• Palmarès de la productivité • dans Economie et industrie, lettre trimestrielle de la Compagnie Saint-Gobain, citée dans Problèmes économiques, 2 7 avril 1988, p. 31 ), cf. tableau ci-dessus. 6. Mike Davis, Prisoners of the American Dream, 1986. Steve Bloom critique la notion de • désindustrialisation • dans • The Myth of Deindustrialization of the US Economy •, Bulletin in Defense of Marxism, n° 43 , juillet-août 1 98 7. 7. Hugues Sibille, • Les mécanismes de création d'emplois: l'exemple américain •, Problèmes économiques, 7 avril 1988.

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ces, elles-mêmes en perte de vitesse, représentent une part trop faible de l'activité pour compenser le recul des exportations de produits manufacturés. Entre 1982 et 1987, le déficit de la balance commerciale des Etats-Unis est passé de 30 milliards de dollars par an à 160 milliards de dollars par an. En 1987, il faut ajouter un déficit supplémentaire de 10 milliards de dollars pour les transactions invisibles (services et transferts), alors que celles-ci dégageaient un surplus de 30 milliards de dollars en 1982. Budget militaire et dette publique

Ce déclin de la rentabilité de l'industrie est également la source de la deuxième faiblesse relevée par Casanova : l'énorme dette encourue par le gouvernement fédéral, en contradiction flagrante avec sa promesse d'équilibrer le budget. Pourquoi Reagan a-t-il laissé se creuser le déficit budgétaire ? Les coupes dans les budgets sociaux ne pouvaient pas compenser les allègements fiscaux allègrement concédés aux entreprises. La récession s'est accompagnée en 1981 et 1982 d'un chiffre record de faillites de sociétés en tous genres. En même temps, tout rétrécissement de la demande du marché intérieur américain menaçait de réduire les exportation des Etats les plus endettés du tiers monde et donc leur capacité à payer. C'est ce qui a décidé Washington à se lancer dans la plus grande orgie de déficit budgétaire de l'histoire du pays. Ces dépenses ont été financées par des emprunts en tout genre à des taux d'intérêt élevés. Ces taux ont gêné l'investissement industriel et favorisé la spéculation et les importations. Les emprunts massifs ont fait des Etats-Unis le premier Etat débiteur du monde, loin devant le Mexique, ou la Pologne, souvent montrés du doigt. Cet endettement menace la stabilité du système monétaire international où le dollar joue un rôle décisif.

Le déficit du budget a surtout servt a financer le vaste programme de réarmement dont le parapluie nucléaire, plus connu sous le nom de Guerre des étoiles, était la pièce-maîtresse. La première fonction de ce programme était évidemment de multiplier les atouts de l'impérialisme américain face à l'Union soviétique, aux mouvements de libération dans le tiers monde et aux puissances impérialistes rivales. Mais il avait aussi pour rôle de relancer l'économie, notamment en soutenant certaines industries et régions.

La plupart des projets d'armements nouveaux ont coûté beaucoup plus cher que prévu, presque tous ont soulevé des débats quant à leur efficacité réelle (c'est notamment le cas de la Guerre des étoiles), et certains ont dû être abandonné avant leur achèvement. Certaines régions et catégories sociales ont largement profité de cette manne : parmi les régions, citons la Californie, le Massachussetts et le triangle Virginie-Carolines ; parmi les catégories sociales, citons les ingénieurs d'aéronautique et le vaste réseau d'entreprises sous-traitantes des industries de la défense. Certaines sociétés et certains dirigeants de l'administration Reagan ont même tant profité qu'ils ont dépassé les limites de la légalité. Ainsi, les huit dernières années ont été marquées par une succession de scandales ayant trait aux contrats passés entre le Pentagone et des sociétés, par le biais d'intimes du président Reagan.

Mais le plus important est que ces dépenses militaires n'ont pas aidé à relever la productivité et la rentabilité de l'industrie, tout en grèvant le budget américain. Cette observation a entraîné un large débat sur les raisons de l'avance japonaise, et de certains Etats européens. Un courant grandissant explique que ces derniers sont avantagés parce qu'ils consacrent une fraction moindre de leur budget aux exigences de la défense du " monde libre , . De nombreuses voix se sont élevées pour réclamer que les alliés des Etats-Unis assument une plus grande part de cette défense. D'autres craignent qu'un tel rééquilibrage n'enlève aux Etats-Unis un de leurs principaux moyens de pression dans le monde. Quoi qu'il en soit, le débat même révèle une conscience accrue des limites économiques des Etats-Unis. Reagan est loin d'avoir sorti les

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Source: shearson LehÎri'Jm et BrimmerandCo., cit!Jd~~s ÊrldLe· B~ûch~;:

8. Voir le Monde diplomatique, n° 40 7, février 1988.

Etats-Unis de la longue période dépres-

Il. LES EFFETS SOCIAUX

On a vu que même en termes strictement économiques, la situation des Etats-Unis ne correspond pas aux bulletins de santé résolument optimistes des libéraux. Le bilan social, lui, est franchement inquiétant et mérite d'être largement connu en Europe où certains, même à gauche, pourraient être tentés par des politiques semblables à celle de Reagan et consorts. Le chômage à 5,4 % ?

Le principal et quasiment seul argument mis en avant par la droite pour vanter les effets sociaux de cette politique est le chiffre du chômage aux Etats-Unis : 5,4 %, soit environ six millions de personnes, en avril 1988. Le taux le plus bas depuis 14 ans, un taux bien plus bas que celui de la France ! Casanova ose même parler " d'économie de plein emploi ". Le chiffre du taux de chômage est devenu un enjeu politique dans tous les pays impérialistes, mais l'opinion publique ne perçoit pas cet aspect aussi clairement que pour le chiffre de l'inflation. En effet, les syndicats se sont battus pour indexer les salaires sur les prix. Une fois l'indexation obtenue, ils ont découvert que les statistiques officielles de l'inflation ne correspondaient pas à " la vie chère " ressentie par les travailleurs. D'où l'élaboration d'un " panier de la ménagère ", d'un indice syndical des prix, et les luttes autour des statistiques.

De même, l'objectif du plein emploi a été mis en avant par les syndicats pendant la grande dépression des années trente et repris dans les promesses des démocrates depuis les années quarante. Dans les conditions de l'époque, plein emploi signifiait un taux de chômage dit " naturel " d'environ 1 % (produit des changements d'emplois), et impliquait des allocationschômage généreuses et l'extension des conditions obtenues par les syndicats (en matière de salaire, de durée du travail, de congés, etc) à l'ensemble des travailleurs.

\aiens intermédiaires acier 10,3 aluminium 7,8 . zinc 37,6 aîens d'équipement comp. électroniques informatique machines-outils · · machines-textile . aiens de consommatipn automobile chaussures . tv et radio Total industrie réveil de l'éco(lomie (3méricaine », le Monde, 19 janvier:. t[l[$8. << Ce n'est plus du tout ce que les apôtres de la libre-entreprise entendent par plein emploi dans les années quatre-vingt. Ils considèrent désormais que le taux de chômage " naturel " se situe à environ 5 %. Le droit aux allocations chômage (et à la protection sociale) est souvent soumis à des conditions draconiennes, le plus souvent l'obligation d'accepter une offre d'emploi, quelle qu'elle soit. Enfin seules les personnes sans emploi et activement engagées dans la recherche d'un emploi sont considérées au chômage ; cette définition exclut les personnes découragées par manque de perspectives, et les personnes qui ont accepté un emploi à temps partiel faute de mieux.

Avec ces définitions-là, on peut effectivement parler, comme Casanova dans l'Express, de " plein emploi ". Mais c'est commettre ce que Claude Julien appelle "la faute gestionnaire", c'est-à-dire oublier que l'économie a une finalité humaine8. Quelle est la vraie situation?

Voici le tableau élaboré par le Comité national pour le plein emploi sur la base des chiffres du ministère du Travail pour le mois de mai 1988 : Chômeuses et chômeurs 6 783 000 Découragées/ és 1 270 000 Temps partiel involontaire 4 844 000 Total 12 897 000 Taux de chômage réel 10,4% (Source : Kim Moody, "Unemployment : The Real Story' ", Labor Notes, juillet 1988)

Le chômage frappe inégalement différents secteurs de la population. Ainsi, alors que le taux officiel était de 5,4 % pour l'ensemble de la population, il était de

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Rencontre américano-japonaise, au sommet ... 9 . Center on budget and policy priorities, Washington, mars 1 98 7 cité dans Charles-André ' Udry, • Plus et moins •, La Brèche, avril 1988. 1 O. Tim Metz, • The Tight Money Men •, The Nation 23 janvier 1988. ' 1 1 . Business Week, 2 7 avril 1 98 7, et America, revue catholique, cités dans le trés utile article de Charles-André Udry, • Plus riches, plus pauvres •, Jnprecor, no 263, 11 avril 1988.

12,4 % pour les Noirs, de 9 % pour les Latinos, et de 8,4 % pour les femmes chefs de famille. Il existe des poches de chômage intense ; il faudrait dire des sacs dans le cas de certaines régions, comme le Midwest industriel qu'on appelle maintena_nt le Bol de rouille (Rust Bowl). Ainsi, à Detroit, capitale de l'industrie automobile durement frappée par les restructurations, le taux officiel s'élève à 20 %. Il faut évidemment doubler tous ces chiffres officiels pour arriver au taux réel décrit ci-dessus. Enfin, en mars 1987, 67,1 %des chômeurs ne recevaient aucune indemnité de chômage9. 11,7 millions de nouveaux emplois ?

Entre 1980 et 1987, 11,7 millions de nouveaux emplois ont été crees aux Etats-Unis. Mais ces emplois sont dans les catégories les plus mal payées. Ce sont souvent des emplois temporaires, à temps partiel ou flexible. De nombreux travailleurs et travailleuses ont ainsi été réembauchés après une ou plusieurs périodes de chômage plus ou moins longues dans des emplois de qualité inférieure à ceux perdus.

Entre 1981 et 1986, 10,8 millions de travailleuses et de travailleurs de l'industrie ont été licenciés définitivement parce que leur usine fermait. De plus, après 1984, le bouilllonnement financier qui a vu les fusions et reprises de grandes sociétés a entraîné le licenciement de 600 000 cadres supérieurs et moyens 10 • Or, 90% des nouveaux emplois créés l'ont été dans le commerce de détail, les FIRE (activités de la finance, de l'assurance et de l'immobilier), et les services. Les implications pour les revenus des gens affectés sont claires lorsqu'on examine le tableau suivant.

Salaire moyen hebdomadaire

Men mars 1988 (en dollars) Industrie manufacturière 412,27 Commerce de détail 178,75 FI RE 322,73 Services 284,24 (Sou;ce : Ministère du Travail, Employment and earnzngs, avril 1988)

Ce doute est confirmé par les données sur les salaires. Sur les neuf millions de postes créés de 1979 à 1985, 44 % fournissaient un salaire de 7 000 dollars par an ou moins ; or, cette somme était le seuil de la pauvreté pour une famille de deux personnes 11 •

Que recouvrent les nouveaux emplois ? Si l'on combine ce qu'on sait des salaires payés et la description des dix branches de l'économie gagnantes en termes d'emploi (en millions) entre 1973 et 1984, on peut se demander s'il ne s'agit pas des " petits boulots " suivants, connus pour les mauvaises conditions faites aux travailleurs et travailleuses. (Les interrogations sont de nous-mêmes, les chiffres, de l'OCDE, Etudes économiques, Etats-Unis, 1985.) : - services de santé :

+ 2,3 (aides-infirmiers, garde-malades?) - restauration et boisson au détail :

+ 2 ,2 (fast-food et plongeurs ?) - services fournis aux entreprises :

+ 2,1 (sous-traitance, messagers, réparateurs de machines de bureau, nettoyage intérim?) ' - administration des Etats et des collectivités locales :

+ 1,1 - commerce de gros, biens durables :

+ 0,8 (livreurs ?) - petits commerces d'alimentation :

+ 0,7 (caissières, emballeurs?) - hôtels et services d'hébergement :

+ 0,5 (blanchisseuses," hôtesses " ?) -banques:

+0,4 - services divers :

+ 0,4 (domestiques?) - fournisseurs commerciaux spécialisés

+0,4

Entre 1981 et 1985, ce sont les petites en~reprises de moins de vingt employés qUJ ont connu la plus forte progression

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(proportionnellement au no mbre de salariés qu'elles avaient au départ). Un autre mouvement mérite d 'être relevé : entre 1970 et 1985, le nombre des travailleurs indépendants a augmenté de 50 % pour atteindre 7 ,8 millions de personnes, soit 13,5% de la population active. C'est certainement là qu'on trouve une grande partie des " créations d'entreprises » tant vantées par les libéraux. Ces " indépendants ", qui pratiquent l'auto-exploitation au profit d 'entreprises qui ne sont officielle ment que leurs "clients», se sont multipliés dans les services spécialisés (informat ique, conseil juridique, marketing) 12 • Mais ils comprennent aussi de nombreuses personnes qu'on pourrait appeler des " indépendants involontaires " qui préféreraient être salariés, ainsi que des salariés à la recherche d'un revenu d'appoint pour boucler les fins de mois.

La peur du chômage et du petit boulot involontaire a exercé une pression sur les salaires et les conditions de travail que les syndicats n'ont pas su contrecarrer, même dans la grande industrie et après l'amorce d'une reprise en 1983. Les syndicats de l'AFL-CIO ont continué à signer des contrats qui entérinaient des 'concess ions' par rapport aux contrats antérieurs . Aucun progrès n 'a été enregistré dans le domaine des congés payés et de la couverture des frais médicaux. De nombreux travailleuses/ eurs n'ont toujours pas accès aux assurances médicales offertes par les syndicats et certaines entreprises.

" 33 700 000 Américains sont démunis de la couverture médicale qui leur permettrait de payer les frais d'un bras cassé, ceux d 'une appendicite ou ceux d'une naissance 13 • " Dans la majorité des cas, la salariée ou le salarié n'a droit qu'à une semaine de congé après un an de travail, plus un jour de congé par année d'ancienneté. Entre 1982 et le troisième trimestre 1987, les horaires hebdomadaires dans l'industrie sont remontés de 39 heures à 41 heures , soit le maximum des deux dernières décennies 14 • Entre 1979 et 1987 , le salaire moyen ajusté pour tenir compte de l'inflation a baissé de 9 %, et le revenu des fa milles à couple marié dans lesquels la femme ne travaille pas a baissé de 4 %. 15 • Une des principales causes des bas salaires réside dans le fait que le salaire minimum horaire est resté gelé à 3 ,35 dollars pendant sept ans, depuis 1981 .

On entend parfois des défenseurs de Reagan dire que les salaires des emplois nouveaux sont bas parce qu'ils ont été occupés par des femmes . C'est mettre les choses à l'envers. Entre 197 5 et 1986, la participation des fe mmes d e plus de seize ans à la population active s'est accrue de 12 points , pour arriver à près des deux tiers. Des m illions de fe mmes, mariées notamment, o nt cherc hé dans le travail un moyen d 'ind é pendance et d 'égalité. Elles ont cherché le meilleur emploi possible, au m eille u r salaire possible. En même temps , les ménages avaient de plus en plus de difficulté à survivre avec seulement un salaire, souvent interrompu par des périodes de chômage, et dont le pouvoir d'achat et souvent même le montant reculaient. Ici e ncore, les femmes, notamment les mères , ont c herché l'e mploi le mieux rémunéré dans toutes les branches d'industrie. Mais la crise et la politique de Reagan les ont condamnées à a ccepter un travail moins bien rémunéré. D'ailleurs une importante bataille a été déclenchée, avec l'appui des mouvements synd ical et féministe, pour que les emplois à majorité féminine " à vale ur compa rable » aux emplois à majorité masculine, soient rémunérés à salaire égal. Les pauvres plus pauvres, les riches plus riches

Coupes claires dans les budgets sociaux, pressions sur les salaires, condamnations au temps partiel involontaire, chômage : les résultats ne se sont pas fait attendre. On assiste à des phénomènes d'appauvrissement, a llant d u bénin au catastrophique, pour la majorité de la population. Entre 1979 et 1985, la part de tous les revenus allant aux 60 % des familles touchant les revenus inférieurs et moyens a diminué. Entre 1977 et 1987, les revenus des 40 % de familles touchant les revenus inférieurs ont diminué . Le chiffre officiel des pauvres est passé d e 11,7 % de la population totale en 1979 à 15,5 % en 19 87, soit 35 millions de personnes, dont les deux tiers sont des femmes seules

12. Hughes Sibille, ibid. 1 3 . Washington Post, 5 janvier 1987, cité dans S. Halimi, • Pauvreté à l'américaine dans l'autre Californie • , le Monde diplomatique, septembre 1988, p. 14. 14 . • Les Etats-Unis face à leur déficit extérieur •, Problemes economiques, 11 mai 1988, p. 20. 15. Economie Policy lnstitute, • Working America •, cité dans Tom Wicker, • The Holes in the Economy •, International Herald Tribune, 4 septembre 1988.

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Un réel courant populaire autour de Jesse Jackson. 1 6. Anna Libera, • L'Amérique de Reagan, des pauvres par millions •, lnprecor, n° 246, 6 juillet 1 98 7. 1 7. • Hunger in the US •, Scientific American, février 198 7, cité dans Udry, • Plus riches, pl us pauvres •. 1 8. • Pauvreté à l'américaine dans l'autre Californie •, le Monde diplomatique, septembre 1988,p.14. 19. James Kim, • US Workers Can't Count on Old Skills •, International Herald Tribune, 2 mai 1988 . 20. Robert S. Mclntyre , Populist Tax ... , p. 462.

et leur famille 16 • La plupart de ces pauvres ne sont pas des chômeurs mais des travailleurs mal payés. Enfin, dans certaines villes comme Los Angeles , la répression de l'immigration a créé une vaste population de travailleurs clandestins, sous-payés et périodiquement déportés , à la merci de l'arbitraire de la police et de chantages multiples.

Les cas de détresse extrême deviennent proportionnellement plus fréquents . Douze millions d'enfants et neuf millions d'adultes souffrent de malnutrition ou de faim 17 • Presque toutes les grandes villes ont des populations de sans abri dont les villages de tentes viennent parfois déranger les brav es gens. D 'après Serge Halimi , à Los Angeles , 40 000 personnes dorment sur les trottoirs, dans les cinémas pornographiques ou dans des voitures 18 • Ici et là , on relève des petites nouvelles rapportant des cas de femmes qui accouchent ou de blessés qui meurent dans les cou loirs des hôpitaux publics. D'après le ministère de l'Education, il y aurait actuellement 23 millions d'adultes (de plus de vingt ans) analphabètes fonctionnels (incapables d 'utiliser des informations écrites) aux Etats-Unis 19 • Dans ce milieu de pauvreté, la consommation de la drogue se répand . Des gangs se forment pour contrôler les réseaux d'approvisionnement. Les pauvres sont les victimes principales des crimes en tous genres, ce qui n'attriste pas trop les autorités policières, pour qui la plupart des pauvres sont " non-méritants » (paresseux) et ont créé leur propre enfer.

A l'autre extrémité de la pyramide sociale, les riches s'enrichissent. En dix ans, de 1977 à 1987, le 1 % le plus riche de la population a augmenté ses revenus réels annuels, après impôts, de 74% 20 • Déjà en 1983, avant que tous les effets de cette augmentation ne se soient fait sentir, la répartition de la richesse entre les familles s'établissait comme suit (avoir nets, y compris la valeur des logements occupés par leurs propriétaires, après déduction de l'endettement) : tranche de la population % de la richesse 0 ,5% le plus riche 35,1% 10 % les plus riches 71 ,7% reste (90 %) 28,2%

Si l'on retire la valeur des logements occupés par leurs propriétaires du calcul de la richesse, l'inégalité est encore plus criante 0 ,5% 83,2% 10% 45,4% reste (90 %) 16,7% (Source : Jeny Kloby, " Class polarization "• Monthly Review , septembre 1987, cité dans Problèmes économiques, 7 avril 1988.)

Pour conclure ajoutons que les chiffres considérés comme encourageants par l'administration de Washington (en termes de taux de croissance de l'économie, de créations d'emplois et de réduction du taux de chômage) sont des résultats obtenus après cinq ans de reprise économique. Ainsi , aujourd'hui, on arrive à peine, en pleine reprise, au niveau de chômage considéré comme grave en pleine récession, il y a vingt ans. Or, la plupart des nouveaux emplois créés dans les services sont précaires et dépendent de la bonne santé des industries auxquelles ils se rattachent. Par ailleurs, certaines branches des services qui se sont développées sur la base de main-d'œuvre à bon marché et ont atteint une certaine taille, comme les banques, les assurances, les bureaux, ou même les hôpitaux, vont bientôt être tentées par l'automatisation. La prochaine récession risque de plonger l'économie encore plus bas que celle de 1979-1982. Les démocrates ont raison de dire que Reagan s'est inspiré de la maxime "Après moi, le déluge. " Ill. LA PLACE DES ETATS-UNIS

DANS LE MONDE

Dans le domaine de la politique étrangère aussi, Reagan est loin d'avoir réalisé

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promesses. L'hebdomadaire Newsweek demandait en juillet 1988 : "L'Amérique est-elle en déclin ? " et répondait : "Shultz dit que non, mais Washington apprend qu'il ne peut plus donner la mesure. "Les principaux objectifs de la diplomatie américaine lorsque Reagan a pris le pouvoir étaient : renverser l'Etat sandiniste au Nicaragua par une combinaison de blocus économique , de pressions militaires et de terrorisme contra ; rétablir et stabiliser la position des Etats-Unis au Moyen-Orient après le renversement du shah d'Iran ; restaurer le leadership américain sur le monde dit " libre ", notamment les grandes puissances alliées, en développant le principal atout de Washington, ses forces militaires ; renforcer le régime de Pretoria en Afrique du Sud, et assurer le rôle de l'armée dans les Etats capitalistes alliés où des dictatures étaient mises en danger par des mouvements populaires (Haïti, Philippines, Brésil, Argentine, Corée).

Reagan a bien enregistré quelques succès : l'invasion de la Grenade, les progrès de la résistance afghane, l'isolement du Viêt-nam, le bombardement de Tripoli, les transitions " à froid " au Brésil et en Argentine, le lancement de la Guerre des étoiles et l'association de plusieurs Etats européens à sa réalisation. Mais avec quelques années de recul, ces succès apparaissent de faible portée ou fragiles. Echec au Nicaragua

Washington a essuyé son principal échec en Amérique centrale, face au Nicaragua. Huit années de blocus économique, de démonstrations militaires, de manœuvres diplomatiques, de guerre secrète et de soutien à la guérilla des contras, ont certes considérablement affaibli le potentiel économique du pays. Mais ils n 'ont pas renversé ni mème détruit la base populaire du régime. Le petit David nicaraguayen a tenu tête au Goliath yankee déchaîné.

Au Salvador, la résistance populaire a survécu à la répression meurtrière de l'armée et des brigades de la mort, et développé son assise dans des organisations de masse. Washington porte ses alliés à bout de bras et craint que la moindre défaillance politique ou militaire n'ouvre une brèche à la guérilla. Dans le reste de l'Amérique latine, la question de la dette extérieure est devenue un des grands thèmes de la lutte anti-impérialiste, mettant les banques et le gouvernement américain sur la sellette. La diplomatie cubaine multiplie les initiatives autour de la dette et finit de briser l'isolement où Washington voulait la maintenir.

L'épisode qui est peut-ètre le plus révélateur de la gêne croissante que le géant nord-américain éprouve dans sa propre arrière-cour est l'affaire du général Noriega, au Panama. Ancien entremetteur entre agents de la CIA, contras nicaraguayens, barons de la drogue colombiens et vendeurs d'armes israéliens, Noriega s'est mis en tête de prendre ses distances par rapport Washington, notamment sur la question nicaraguayenne. S'appuyant sur Impossible d'oublier le Viêt-nam ... une démagogie anti-yankee, menaçant tour à tour de révéler les secrets de la CIA et d'envahir la zone du Canal, il a jusqu'à présent déjoué toutes les manœuvres de Washington. Parmi ses atouts, relevons l'étroitesse de ses liens avec le Japon qui a fait du Panama la plaque tournante de ses investissements en Amérique latine.

Au Moyen-Orient, Washington n'est pas assuré d'une coopération étroite de la part de l'Irak, ni de l'Iran. Ses trois piliers régionaux, Israël, l'Arabie saoudite et I'Egypte, restent divisés par des divergences qui interdisent toute action corn-

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HUIT ANS DE REAGANISME mune ouverte. L'expédition navale internationale dans le Golfe arabo-persique a confirmé que les Etats-Unis sont désormais forcés de prendre en compte les intérêts des puissances européennes, de l'Union soviétique, et même du Japon, grar.d client de l'Iran, au regard de leurs initiatives dans la région.

En Afrique du Sud, si on compare la situation actuelle à celle qui prévalait il y a huit ans, on voit que l'opposition au régime d'apartheid, avec sa nouvelle base syndicale de masse, malgré des hauts et des bas, est devenue un cancer pour le régime de Prétoria dont l'avenir est désormais menacé.

En matière d'armement, le projet de Guerre des étoiles a déjà coûté beaucoup plus cher que prévu. Son efficacité éventuelle reste sujette à controverse et son existence n'apporte pas d'atouts immédiats à la diplomatie américaine. Les dépenses qu'il a occasionnées ont contribué à l'énorme dette du gouvernement fédéral sans entraîner un regain de compétitivité face aux concurrents japonais et européens. Ceux-ci manifestent d'ailleurs une indépendance toujours plus grande par rapport à Washington. Dans ces conditions, les deux candidats présidentiables, Dukakis et Bush, ont signifié leur intention de porter l'effort sur les forces conventionnelles. Impossible d'oublier le Viêt-nam

Enfin, la capacité des Etats-Unis à lancer des interventions militaires restent hypothéquée par la situation interne du pays. Reagan avait juré d'exorciser le syndrome du Vietnam; or, à l'occasion du vingtième anniversaire de 1968, on a pu détecter les métastases du mal : c'est maintenant la jeunesse qui est frappée. En témoigne la popularité des cours sur la guerre du Vietnam inscrits au programme de nombreux lycées et facultés. La plaie a encore été rouverte cet été avec la controverse sur le passé militaire du candidat républicain à la vice-présidence, Dan Quayle, âgé de quarante-trois ans. L'opinion publique a été passionnée par le fait que, malgré ses déclarations ultra-chauvines, Quayle s'est servi des relations de sa famille richissime pour ne pas faire son service militaire au Vietnam.

Une grande majorité de la population s'oppose à toute intervention militaire américaine au Nicaragua et même à l'aide militaire aux contras. Une minorité significative suit avec sympathie l'expérience sandiniste et plusieurs milliers de volontaires et touristes américains ont séjourné au Nicaragua. Quelques églises catholiques converties en " sanctuaires n abritent des réfugiés salvadoriens. Le régime de Prêtoria est très largement condamné, surtout dans la population noire.

Enfin, l'armement nucléaire américain est loin d'obtenir un consensus aussi large qu'en France. En 1983, une vaste campagne pour l'interdiction des essais nucléaires et le gel des armements à leur niveau actuel a conduit à une série de référendums d'initiative populaire. Depuis lors, un groupe de savants américains, parmi lesquels le biologiste progressiste Carl Sagan, stimulés par les questions posées par ce mouvement, se sont associés à une équipe de soviétiques pour publier les résultats de leurs études dans un livre intitulé l 'Hiver nucléaire ( 1984, publié en français sous le titre le Froid et les Ténèbres). Ses conclusions ont eu un impact immense : alors que les premières études sur les explosions atomiques s'étaient penchées sur les effets du feu et du souffle atomiques (incendies et effondrements de murs), et qu'il a fallu attendre le mouvement écologiste pour mettre en lumière les effets sur l'organisme humain (destruction des défenses immunitaires, vagues de leucémie, cancers à retardement), ce livre présente pour la première fois les effets atmosphériques et climatiques au public. Toute guerre nucléaire, même limitée, soulèverait un dense nuage de poussière, de fumée et de gaz toxiques qui couvrirait tout l'hémisphère nord puis le reste du globe pendant plusieurs mois. Ce nuage cacherait le soleil, ferait baisser les températures de plusieurs degrés et modifierait la trajectoire des courants et des vents ; la végétation péricliterait et avec elle toutes les populations d'animaux qu'elle alimente, y compris l'humaine.

Entre les débats sur le coût et l'efficacité des systèmes d'armement, les appels

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à la réduction du déficit budgétaire et l'amorce d'une nouvelle vague de protestation antinucléaire, l'administration Reagan devait reconnaître que, là aussi, elle avait atteint les limites de sa puissance. Gorbatchev tend une perche

On peut donc dire que Reagan avait autant besoin de Gorbatchev que Gorbatchev de Reagan . L'avènement du nouveau dirigeant soviétique a été accueilli par l'opinion publique américaine avec enthousiasme, surtout à cause de ses initiatives de désarmement. Après la conclusion des accords de Washihgton et durant le voyage de Reagan à Moscou, les sondages de popularité plaçaient le souriant secrétaire général en tête de tous les candidats à la présidence des Etats-Unis. Son livre, Pérestroïka, est devenu un best-sel-

Gorbatchev a probablement perçu les impasses de la diplomatie américaine. Il a annoncé plus ou moins ouvertement qu'il cherchait un accord global avec les Etats-Unis. Il est prêt à planifier la course aux armements, notamment pour l'adapter plus étroitement aux besoins de l'économie américaine. Il est prêt à faire ce qu'il peut pour satisfaire les Etats-Unis dans leur sphère d'influence (Nicaragua, Salvador,

Afrique du Sud, etc.). En échange, il voudrait pouvoir réduire les dépenses d'armement soviétique, obtenir une injection massive de prêts et de technologie occidentale et renouveler la reconnaissance internationale d'une zone d'influence soviétique.

Reagan et ses successeurs seront donc forcés de traiter avec Moscou, non pas à partir d'une position de suprématie incontestée, mais avec tous les problèmes que nous avons décrits.

IV. LA CAMPAGNE

ÉLECTORALE

Le bilan des huit années de reaganisme explique la configuration de la campagne électorale : une cassure profonde dans la société américaine exprimée par les 6, 7 millions de voix qui se sont portées sur Jesse Jackson , et le conservatisme bon teint des deux candidats finalistes, Michael Dukakis et George Bush, et de leurs partenaires respectifs, Lloyd Bentsen et Dan Quay le.

Quel que soit le vainqueur, on n'aura pas affaire à une véritable rupture avec le reaganisme. Les politiques si semblables proposées par les deux partis méritent bien plus l'appellation de postreaganisme que d'antireaganisme. Elles ne remettent pas en cause l'utilité des recettes appliquées par Reagan en leur temps, mais notent simplement que celles-ci ont atteint leur limite, épuisé leur efficacité. C'est évidemment vrai de Bush, qui revendique la continuité de Reagan, mais aussi du nouveau chef des démocrates, Dukakis.

D'ailleurs, on aurait tort de croire que la politique suivie jusqu'à présent résulte de l'arrivée de Reagan au pouvoir, interprétation que le terme de " reaganisme .. , pris dans un sens trop strict, tendrait à valider. Cette interprétation est celle de la propagande électorale démocrate, malheureusement reprise dans de nombreux journaux de gauche en Europe. En réalité, les grandes évolutions de la politique ne correspondent pas forcément aux rigides mandats présidentiels de quatre ans, mais aux consensus qui se dégagent dans la classe dominante face à des situations nouvelles. Ceux-ci sont élaborés

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21 . Pour un aperçu de la plateforme de Bush, et Dukakis, et de la dynamique de la campagne de Jesse Jackson, voir notre article • D'Atlanta a la

Nouvelle-Orléans • dans lnprecor n° 272, 19 septembre

1988.

dans des instituts de recherche et les commissions para-officielles rassemblant parlementaires, generaux, industriels, banquiers et universitaires. Ils sont ensuite retransmis plus largement par les réseaux mondains, les groupes de pression basés à Washington, les fondations qui subventionnent et orientent la recherche et les médias, et les comités des deux grands partis. Ainsi la déréglementation des industries, la réduction des impôts sur les entreprises et l'envol du budget militaire ont commencé en 1978, sous le démocrate Carter. Ainsi également, on assiste vers 1987 à un certain réajustement de la politique étrangère américaine sous Reagan , alors salué comme sagement pragmatique. Le consensus modéré

Aujourd'hui, ce consensus est assez clair : pas question de grandes réformes sociales ; la priorité reste la modernisation pour rétablir la compétitivité des industries américaines; impossible d 'aggraver encore le déficit budgétaire et l'endettement de l'Etat ; impossible de réduire ou d'augmenter substantiellement le budget militaire ; porter les efforts sur l'amélioration des performances et de la flexibilité militaires , notamment les forces conventionnelles en Europe et les forces à déploiement rapide dans le tiers monde.

Les candidats sont à l'image de ceux qu'ils vont servir. On a affaire à quatre hommes blancs millionnaires (en dollars ! ) (pas de femmes, pas de Noirs, personne d'origine populaire ou liée de près ou de loin au mouvement social). Le plus riche, c'est Dan Quayle, rejeton d 'une des quatre cents plus grandes fortunes américaines, ultra-conservateur, choisi pour rassurer la droite républicaine. Dans le deuxième peloton, George Bush et Lloyd Bentsen, tellement semblables qu'on les appelle les frères jumeaux. Bush, né d 'une vieille famille riche de Nouvelle-Angleterre, a refait fortune dans le pétrole au Texas en même temps qu'il conduisait une carrière dans la CIA et la politique. Bentsen, dont la famille a fait fortune dans le pétrole texan, s'est temporairement retiré de la politique dans les années soixante-dix pour se faire une fortune personnelle d'au moins deux millions de dollars ; on le dit particulièrement apte à soutirer les contributions de millionnaires au cours de petits déjeuners intimes. Enfin, le petit dernier, Dukakis, qui cherche à se faire passer pour un homme du peuple, mais dont le père était un médecin très à l'aise, et qui est lui-même avocat d 'affaires et millionnaire grâce à un immeuble et un fonds de placements légué par sa mère.

Dans ce cadre , chaque candidat s'est taillé un profil légèrement différent. Bush a choisi le patriotisme et la compétence en affaires étrangères ; Dukakis, une ouverture à la compassion et sa réputation de bon gestionnaire. L'ébauche d'une opposition

Seule la campagne de Jesse Jackson, dans les primaires démocrates, a offert une ébauche d'alternative globale à cette orientation 21 • Les propositions de J ackson, bien que floues et souvent révisées à la baisse sous la pression de l'appareil du Parti démocrate, s'inspirent de la période réformiste et populiste de ce parti et tranchent avec le conservatisme dominant. Elles ont été rejetées par Dukakis qui les considèrent comme utopiques ou dangereuses, surtout dans une période de crise .

Jackson s'est rallié à la campagne de Dukakis et Bentsen, comme le veut la discipline du parti. Ses partisans, anima -teurs et animatrices de mouvements sociaux, syndicalistes, ou dirigeants noirs, accepteront-ils de se taire pendant les deux derniers mois de la campagne électorale, pour ne pas gêner Dukakis dans ses tentatives de rallier les centristes ? Accepteront-ils ensuite, si Dukakis est élu , de modérer leurs revendications pour ne pas gêner la difficile expérience du nouveau président ? Les syndicats se décideront-ils à briser avec la logique infernale des concessions au patronat ? Ce sont là les enjeux de la prochaine période. En tout cas, les inquiétudes sur la santé de l'économie américaine, la croissance des inégalités sociales, les débats qui accompagneront le réajustement de la politique américaine dans le monde devraient favoriser une reprise de la contestation.

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