POUR LE IX° CONGRES DE LA LCR
(texte présenté par 21 camarades du CC et de la CCC)
Les élections présidentielle et législatives de 1988 ont ouvert une nouvelle situation politique en France. Deux événements majeurs caractérisent cette évolution et lui donnent toute sa dimension.
D'une part, la Vè République entre dans une nouvelle phase de son histoire. Percutée par l'apparition du Front national, qui s'en nourrit et 1' exacerbe, la droite connaît sa crise de direction la plus grave depuis 1958 : elle ne dispose plus de force capable de la rassembler dans une majorité et la défaite de Chirac face à Mitterrand consacre le déclin du parti gaulliste qui hégémonisait jusqu'alors le camp réactionnaire. Cela permet à la social-démocratie d'achever 1 'aggiornamento entamé entre 1981 et 1986, de renoncer à l'Union de la gauche et de rechercher une alliance avec une partie de la droite.
D'autre part, le mouvement ouvrier voit modifier son équilibre politique. Autrefois hégémonique sur la classe ouvrière et son avant-garde, le PCF enregistre 1' accélération d'un déclin historique qui se concrétise par ses reculs électoraux, par la régression de son influence dans ses plus fortes zones d'implantation, par sa crise interne. Ainsi s'achève un cycle entamé au milieu des années trente et à la faveur de la Résistance, cycle qui déterminait jusqu'alors les formes de structuration prévalant dans le mouvement ouvrier.
Ces éléments s'inscrivent dans le contexte d'une nouvelle donne internationale, marquée par quatre coordonnées essentielles.
1. UNE NOUVELLE DONNE INTERNATIONALE
1.1. Conformément à ce que laissaient prévoir ses développements, la crise mondiale qui affecte le système capitaliste a connu une brusque accélération à l'automne 1987, avec le krach boursier le plus important depuis 1929. Mais, cette secousse ne s'est pas encore traduite par une nouvelle récession. Les classes dominantes du monde occidental et leurs gouvernements ont en effet su mettre sur pied un dispositif propre à limiter les effets de la tempête agitant les marchés financiers. En conjuguant leurs efforts en matière de taux d'intérêt et en encourageant les banques centrales à recourir massivement au crédit, ils ont évité que la crise de la Bourse fmisse par toucher l'ensemble de l'économie.
Ainsi s'explique l'embellie temporaire qui caractérise la situation des pays industrialisés. Le premier semestre 1988 a enregistré des taux de croissance parmi les plus élevés depuis 1973. Les faillites d'établissements bancaires sont demeurées limitées. On assiste à une reprise significative de l'investissement dans les trois pôles impérialistes (Etats-Unis, Japon, Europe). Et, pour la première fois depuis longtemps, les statistiques officielles du chômage tendent à marquer un fléchissement, au profit toutefois d'un essor considérable du travail précaire.
Ces éléments trouvent leur explication dans la phase conjoncturelle que traverse l'économie capitaliste mondiale. Le cycle même du capital rendait impératif un redémarrage limité de 1 'investissement, alors que le rythme de formation du capital fixe durant les années précédentes s'avérait si faible qu'il ne pouvait répondre à une reprise de la croissance, si relative fût-elle. D'autant que les profits ayant poursuivi leur ascension grâce à 1' approfondissement des politiques d'austérité, une telle réorientation devenait parfaitement possible. L'instabilité des marchés fmanciers fit le reste, en incitant les capitalistes à corriger leurs choix d'affectation au profit de l'investissement
Cette conjoncture ne pouvait qu'accélérer la ré-orientation des politiques bourgeoises de gestion de la crise. Doublement frappé par le krach d'octobre 1987 et par les secousses sociales qui commençaient à se manifester, le libéralisme a cédé la place à une approche pragmatique, mâtinée d'un certain retour au keynésianisme, de la crise. Pareille évolution a trouvé sa concrétisation dans les programmes des deux candidats à l'élection présidentielle américaine, comme elle explique, en France,l'échecdeChiracfaceàMitterrand.Cerevirementsetraduitnotammentpar une volonté de retrouver le chemin d'une concertation avec les bureaucraties syndicales, par une redistribution limitée d'une fraction des profits aux salariés, par un allègement des charges patronales dans le but d'encourager le développement d'un travail précaire (par la systématisation du temps partiel ou des contrats à durée déterminée etc.)
L'onde longue dépressive qui frappe le système nes' est pas pour autant achevée. Le retour à une phase longue d'expansion supposerait en effet un redressement beaucoup plus conséquent des taux de profit, un accroissement des débouchés susceptible de répondre à la surproduction de marchandises, une capacité des classes possédantes à maîtriser la concurrence qui les met aux prises pour assurer des conditions favorables à la reproduction élargie. Rien de celan' est aujourd'hui perceptible. Les tendances aux dérapages protectionnistes qui caractérisent les relations entre les différents pôles impérialistes, la persistance d'une dette qui dégrade la situation des pays non industrialisés, 1 'instabilité maintenue de la sphère financière attestent qu'aucune voie véritable de sortie de la crise ne se dessine.
Aussi, dans un délai plus ou moins rapproché, une troisième récession verra-t-elle le jour. Elle se traduira probablement par des attaques coordonnées des Etats bourgeois européens contre les systèmes de protection sociale, afin de diminuer le salaire indirect, socialisé, et d'augmenter ainsi la plus-value de l'ensemble des capitalistes. Ces attaques devraient s'accompagner d'une relance des suppressions d'emplois et des licenciements, touchant non seulement 1' industrie mais également les services, ainsi que de nouvelles remises en cause de conquêtes sociales telles que le salaire minimum.
1.2. Le choix des classes dominantes du vieux continent d'atteindre un nouveau seuil dans la construction de l'Europe capitaliste n'en prend que plus de significatiof). Il exprime le stade atteint par la concentration du capital, la montée en puissance des firmes multinationales européennes sur le marché mondial et l'imbrication croissante entre les économies de la Communauté. Des tendances que ne peut que confirmer la volonté des secteurs déterminants du capital européen de dépasser la contradiction entre 1' internationalisation croissante de la production et 1 'existence d'Etats nationaux. Les coups portés aux travailleurs des pays concernés rendent désormais possible la réalisation d'une nouvelle avancée vers l'intégration européenne. Cette dernière constitue d'ailleurs une condition pour parvenir à un
abaissement coordonné du coût de la force de travail.
De 1' ouverture des frontières en 1993, les fractions performantes des bourgeoisies européennes attendent tout à la fois un développement des mécanismes protecteurs de leurs économies, un renforcement de la coopération monétaire propre à assurer la fluidité maximale des échanges et à faire face aux offensives du dollar, une base politique plus solide pour leur permettre d'affronter les impérialismes rivaux. C'est la raison pour laquelle elles ont décidé d'accélérer les rythmes de l'intégration.
Une telle option ne va toutefois pas sans contradiction. La principale d'entre elles tient au fait que, si l'Etat national n'apparaît plus à la mesure des défis que doit affronter le capitalisme européen, il demeure un cadre essentiel de régulation des rapports de classes sur le continent Plus précisément, 1 'harmonisation des législations sociales risque de favoriser 1' unification d'un prolétariat jusque ici largement prisonnier de la concurrence engendrée par les cadres nationaux. Au sein même des classes possédantes, et tout particulièrement de la bourgeoisie française, 1' intégration européenne provoque des antagonismes d'autant plus aigus.que les secteurs totalement internationalisés restent encore minoritaires et que, à 1' inverse, ceux qui se trouvent les moins engagés sur le marché européen redoutent de voir gravement lésés leurs intérêts.
Ces éléments, conjugués aux rivalités qui opposent les bourgeoisies face aux offensives américaines ou japonaises, aux difficultés rencontrées dans 1' unification politique ou militaire et à la crainte que le «grand marché unique» ne provoque une exacerbation des tensions sociales du fait du gigantesque mouvement de restructuration qu'il impliquera, représentent autant de freins pour le processus engagé.
Dans la mesure où les gouvernements de la CEE se sont d'ores et déjà fixé l'échéance de 1993 pour renforcer leur unification, les modalités de cette dernière -et par conséquent leurs limites- feront probablement 1' objet de vifs affrontements au sein des classes dominantes concernées.
1.3. Les contradictions présentes du système impérialiste mondial provoquent une série d'ébranlements majeurs dans les pays dominés. Même si ces phénomènes ne sauraient être assimilés mécaniquement, du fait de formations sociales et de traditions politiques différentes, les dictatures se voient de plus en plus confrontées au soulèvement en masse des peuples placés sous leur joug. Les Philippines, Haïti, la Corée du Sud, la Birmanie et, plus récemment, l'Algérie et le Chili constituent autant de manifestations de l'aspiration des masses à la démocratie et à la justice sociale.
Ces événements, qui prennent fréquemment la dimension de véritables insurrections, reflètent en premier lieu 1 'impasse politique et économique dans laquelle se trouvent les régimes dictatoriaux, ainsi que 1 'amenuisement de leur base sociale, au terme de longues périodes de domination. Ils traduisent également la révolte des peuples concernés contre les conséquences d'une crise mondiale qui se traduit, pour eux, par l'application des choix économiques dictés par le Fonds monétaire international, entraînant une dégradation insupportable de leurs conditions d' existence déjà précaires. En ce sens, ils peuvent être rapprochés des émeutes de la faim qui, ces dernières années, ont secoué divers pays d'Amérique latine, en réaction au poids de la dette.
De telles explosions, dont la jeunesse urbaine représente l'avant-garde, demeurentle plus souvent dépourvues de débouchés conformes à l'intérêt des peuples. Le recul des perspectives révolutionnaires, au cours de la décennie passée, fait ici pleinement sentir ses implications. Celan 'en rend que plus aisées les manoeuvres de toute nature pour les diviser, les dévoyer ou les récupérer. Il reste cependant que, au travers de ces combats, de nouvelles générations font 1 'apprentissage de 1 'action politique, de la confrontation centrale aux pouvoirs établis. Et, lorsque la classe ouvrière dispose d'une force concentrée, d'une expérience et d'une organisation suffisantes, une dynamique sociale se greffe à l'exigence démocratique.
D'ores et déjà, ce nouveau climat constitue un facteur d'instabilité de la situation mondiale. Il conduit les classes possédantes et l'impérialisme à rechercher des solutions politiques aptes à désamorcer la poudrière. Ce qui se révèle d'autant plus difficile que le mode de domination qui prévalait jusqu'alors a eu pour principale conséquence de détruire toute alternative bourgeoise crédible, rendant pour le moins problématique 1 'engagement de «transitions» négociées.
Dans les pays capitalistes développés, ces soulèvements en chaîne contribuent à la reconstitution d'une conscience internationaliste dans la jeunesse. Même si cette dernière s'effectue d'abord sur le terrain de la démocratie et des «droits de l'homme», elle débouche rapidement sur une remise en cause des règles de la domination impérialiste mondiale. La grande manifestation de Berlin, à 1 'automne
1988, contre la réunion du FMI, préfigure une situation qui gagnera en ampleur à mesure que se développeront les luttes de masse dans le tiers monde.
1.4. Face à la crise multiforme qui affecte sa domination, la bureaucratie soviétique, sous l'impulsion de Milchai1 Gorbatchev, tente d'engager un vaste mouvement de réformes. Ce dernier vise à créer les conditions d'une libéralisation de 1' économie, par une réorganisation globale de 1' appareil du parti et de 1 'Etat, par une ouverture culturelle sans précédent, par un retour critique sur la période stalinienne et celles qui 1 'ont suivie et par le retour à une coexistence négociée avec 1 'impérialisme.
En dépit de son ampleur, ce mouvement rencontrera rapidement ses limites. Le processus de «débureaucratisation» de la bureaucratie ne peut que susciter la résistance croissante des fractions dont il heurte les prérogatives. Dans le même temps, les appels à la «transparence» et à la «restructuration» ouvrent une dynamique peu maîtrisable par les sommets de 1 'Etat, provoquant notamment 1' apparition d'une activité politique et sociale indépendante du régime et du parti.
Et, si elle assume jusqu'au bout la logique productiviste et marchande qui la soustend, la réforme économique a toute chance d'engendrer la résistance de la grande masse des travailleurs, pour lesquels elle se confondrait avec la remise en cause d'une série d'acquis. Autant dire qu'en ouvrant les vannes tout en se gardant de remettre en question les fondements du pouvoir bureaucratique, Gorbatchev met en branle des forces dont il aura les pires difficultés à conserver le contrôle. Quel que soit l'avenir du secrétaire général et de son clan à la tête du PCUS, cette évolution modifie profondément la configuration politique du monde.
Dans les pays du Pacte de Varsovie tout d'abord, elle provoque 1 'éclatement du fragile équilibre sur lequel reposait les régimes alliés de Moscou et déclenche une réactivation coordonnée des mobilisations sociales et démocratiques. Les turbulences qui agitent les partis tchécoslovaque, hongrois ou polonais, les explosions ouvrières de Yougoslavie ou de Roumanie, les épreuves de forces à répétition entre le général Jaruzelski et Solidarnosc, le resurgissement de toutes les questions nationales non résolues en sont les principaux indices. Si éloignés qu'ils soient d'une véritable révolution antibureaucratique, tous ces mouvements n'en attestent pas moins d'un notable changement de climat.
Parallèlement, la Perestroïka rend possible une tentative d'entente stratégique entre la bureaucratie du Kremlin et l'impérialisme. Moscou ne pouvant plus suivre la militarisation que lui imposaient les Etats-Unis depuis la fin des années soixante-dix, elle propose à Washington le retour à une période de détente. Ce à quoi les dirigeants américains trouvent un double intérêt. Après avoir offert un débouché de substitution à un appareil productif frappé par la dépression, la course aux armements révéla vite ses contreparties. Elle transforma en gouffre le déficit de leur budget et les sommes colossales affectées aux technologies militaires finirent par nuire à l'amélioration des capacités compétitives de l'économie d'outre-Atlantique. L'offre gorbatchévienne leur permet donc non seulement d'inverser la tendance mais également d'espérer pénétrer massivement sur le marché soviétique et sur ceux des pays satellites. Au stade actuel, cette politique de «détente» se traduit non seulement par la signature du traité sur les armes nucléaires intermédiaires ou par l'annonce de désengagements en diverses zones de la planète, mais également par une pression du Kremlin sur les avant-gardes révolutionnaires d'Amérique centrale ainsi que sur les mouvement de libération d'Afrique australe et du Proche-Orient, afin qu'ils subordonnent leurs combats à la logique de la nouvelle coexistence pacifique.
Cette tentative peut toutefois se transformer en boomerang pour ses inspirateurs. Dans les pays capitalistes développés, les négociations de «désarmement», liées au terrible gaspillage provoqué par la spirale militariste de la dernière décennie, peut créer des conditions favorables à une reprise des mobilisations pour le démantèlement des dispositifs nucléaires et pour la diminution radicale des budgets d'armement au profit des besoins sociaux non satisfaits.
Parmi les avant-gardes du tiers monde qui percevaient auparavant l'URSS comme un appui dans leur lutte, le nouveau cours de la diplomatie gorbatchévienne peut également agir comme un révélateur et engendrer une série de décantations politiques.
Enfin, au sein du mouvement ouvrier des pays capitalistes développés, l~s conséquences de la Perestroïka commencent à peine à se faire sentir.
La modification du climat idéologique qu'elles induisent, la réapparition, fût-ce de manière déformée, de débats stratégiques occultés depuis la période stalinienne, imprégneront sans nul doüte les recompositions à venir. Mais ce sont les partis communistes qui réfracteront le plus immédiatement cette tendance.
En levant le voile sur la monstruosité du stalinisme, bien plus complètement qu'en son temps le rapport Kroutchev, en réhabilitant la plupart des représentants assassinés de la vieille garde bolchévique, en allant jusqu 'à reconnaître le rôle de
Trotsky dans la révolution d'Octobre, le gorbatchévisme les déstabilise. Le cas est flagrant en France, où les dirigeants du PCF ont traditionnellement manifesté une sourde résistance à la déstalinisation et où la réhabilitation partielle de Trotsky ne peut que mettre en porte-à-faux leur attitude envers l'extrême gauche révolutionnaire. II. UNE LONGUE PHASE
D'INSTABILITÉ POLITIQUE ET SOCIALE
II.l. La victoire de François Mitterrand sur Chirac lors du scrutin présidentiel, le recul des partis de droite aux législatives qui suivirent, mais aussi les formes que revêtirent ces événements et la marge relativement étroite séparant la droite et la gauche lors de ces consultations révélent la donnée majeure de la situation présente : un équilibre instable du rapport des forces entre les classes.
Depuis le milieu des années soixante-dix, la classe dominante est certes parvenue à marquer des points importants dans son offensive pour restaurer ses taux de profit et aggraver 1 'exploitation de la classe ouvrière. L'orientation mise en oeuvre par la gauche entre 1981 et 1986 lui a, sur ce plan, apporté un précieux concours. Le blocage des salaires sur plusieurs années a entraîné un recul net du pouvoir d'achat. L'existence d'un volant de chômage en extension constante, le développement de situations de précarité et de marginalité dans la jeunesse favorisent la division de la classe ouvrière et entament ses capacités d'action collective. La suppression d'un nombre important de postes de travail, l'accroissement du nombre des licenciements entraînent une certaine déstructuration du collectif de travail, portant du même coup atteinte à l'organisation ouvrière. De la même façon, si les développements du mode de production capitaliste confirment la tendance à 1' élargissement du prolétariat, les restructurations du procès de travail, par lesquelles la classe capitaliste recourt à la sous-traitance et à la multiplication de petites unités de production, accentuent les différenciations internes à la classe ouvrière. Des tendances que renforce le début de remise en cause des systèmes de protection sociale, conquis au terme de décennies de combat, dans l'ensemble de l'Europe.
Tous ces facteurs conjuguent leurs effets avec la politique des directions réformistes pour contribuer à la dégradation des rapports de forces au détriment des travailleurs.
Toutefois, cette tendance a rapidement rencontré ses limites. Les forces accumulées durant la période antérieure, le maintien d'une série d'acquis sociaux et institutionnels inentamés, le potentiel de combat de divers secteurs limitent les avancées de l'offensive bourgeoise, au regard des exigences de 1' accumulation du capital. Ils interdisent tout particulièrement aux possédants d'espérer franchir une étape nouvelle dans la remise en cause des conditions de vie et d'ac ti vi té de la classe ouvrière, sans risquer d'engendrer des confrontations sociales d'am pleur. Certains grands acquis continuent, de ce point de vue, à cristalliser la résistance ouvrière. Il en va ainsi de la protection sociale qui, si elle s'accompagne fréquemment d'illusions sur l' «Etat-providence», n'en symbolise pas moins, pour la masse des salariés, un seuil infranchissable face aux empiètements capitalistes.
II.2. Ces coordonnées constituent la toile de fond de la situation ouverte par les scrutins du printemps 1988.
Si la défaite électorale de la gauche, en 1986, sanctionna une politique tournée contre les travailleurs, celle de la droite, deux ans plus tard, traduisit un rejet massif du néolibéralisme qui inspirait la gestion chiraquienne. Cet échec, dont 1 'origine remonte aux reculs du gouvernement Chirac sur la loi Devaquet, la Sécurité sociale ou la réforme du Code de la nationalité, témoigne donc de la réalité des rapports de forces dans le pays.
Le 8 mai 1988 ne saurait pourtant se confondre avec une répétition de la victoire de 1981. Bien que ci,·conscrite au terrain électoral et intervenant dans un contexte d'intériorisati~ n de la crise par les travailleurs, c'est une profonde aspiration au changement social qu'exprimait la première défaite de la droite. En 1988, Mitterrand profita certes de la mobilisation massive de l'électorat populaire et de la jeunesse qui reflétaient de cette manière leur hostilité à la politique libérale et à 1 'alliance implicite de la droite classique et de 1 'extrême droite.
Mais, à la différence du discours qui prévalait sept ans plus tôt, pour 1 'emporter
sur Chirac, Mitterrand basa sa campagne sur l'exaltation du «réalisme» gestionnaire et l'ouverture aux fractions «républicaines» du camp réactionnaire. Cette perspective tirait l'essentiel de son impact de l'inexistence d'un débouché alternatif, la cohabitation ayant élargi les zones de consensus entre la droite classique et la social-démocratie. Le porte-drapeau de cette dernières' en trouva conforté pour présenter l'idée d'une gestion moderniste et sociale de la crise comme un moindre mal. Conjugués au bilan positif que pouvait tirer du premier septennat une fraction de la grande bourgeoisie, ces éléments pennirent à Mitterrand et auPS d'accroître les contradictions internes au bloc réactionnaire et d'obtenir le report d'une partie des voix de droite au second tour.
Ainsi apparaît l'une des principales contradictions de la situation présente: le président de la République n'a pu obtenir le renouvellement de son mandat qu'en obtenant le soutien des salariés face à la droite; mais sa recherche d'une entente avec une fraction du bloc réactionnaire va à l'encontre de ce sentiment, pourtant massivement exprimé.
Au regard de ce contexte, la disymétrieenregistrée par les élections présidentielle et législatives n'en prend que plus de relief. Sur la base de sa défaite, la droite connaît sa crise la plus grave depuis trente ans et les équilibres politiques et institutionnels sur lesquels reposait la Vè République s'en trouvent bouleversés. L'extrême droite est aujourd'hui en mesure de canaliser la radicalisation d'une partie non négligeable del' électorat traditionnel des partis bourgeois et d'attirer un nombre significatif de suffrages populaires. Un phénomène d'autant plus marquant qu'il n'est nullement contrebalancé par une polarisation équivalente à gauche. De ce côté, même si le vote du 8 mai manifesta un rejet de la droite et de Le Pen, même si des résistances se font jour au sein du «peuple de gauche» à mesure que se développe la politique d'alliance du PS avec la droite, ces facteurs ne marquent pas pour autant une radicalisation à gauche. Ni la dynamique des luttes de classes, ni les forces de l'extrême gauche, nil' existence de courants de gauche issus de la crise du PS ou du PCF n'atteignent une ampleur telle que l'espace libéré par la crise du Parti communiste se voit occupé par de nouvelles forces, traduisant une recomposition du mouvement ouvrier sur des bases de classe.
En conjuguant leurs effets, ces modifications ouvrent à présent la voie à une recomposition d'ensemble du champ politique.
11.3. La politique d' «ouverture» pratiquée par l'équipe au pouvoir en apparaît comme la première traduction institutionnelle. En développant un programme de modernisation libérale et modérée de 1' appareil productif et de la fonnation sociale française, elle cherche à jeter les bases d'une alliance durable avec une aile du bloc bourgeois.
Pareil choix est dicté par les besoins nouveaux de l'aile moderniste et européenne du capital français. En prévision des bouleversements et des chocs sociaux qu'induira inévitablement l'ouverture du grand marché unique de 1993, celui-ci doit remodeler les fonnes de sa domination politique. Il lui faut en effet disposer d'un système plus efficient que celui qui conduit à l'affrontement de blocs antagonistes dont les contours reproduisent les polarisations declasses dans le pays. A une logique bipolaire exacerbée, succéderait de cette manière 1 'institutionnalisation d'une alternance entre une alliance sous hégémonie social-démocrate et un pôle conservateur, 1 'une et l'autres 'inscrivant dans une commune logique de gestion de l'ordre existant.
Si ce type de dispositif est rendu possible par les traits négatifs caractérisant la situation, sa mise en place effective risque cependant de se heurter à de nombreuses difficultés, reflétant 1 'équilibre instable des rapports de forces politiques et sociaux. Il pourrait même engendrer de nouvelles contradictions difficilement gérables par les gouvernants.
Tout d'abord, l'alliance du Parti socialiste et d'une fraction des partis bourgeois va à l'encontre des réflexes unitaires auxquels l'union du PS et du PCF a habitué l'électorat de gauche durant de nombreuses années. Le désaveu enregistré par le parti du président lors des législatives de juin 1988 constitue, à cet égard, un indice de l'étroitesse de sa marge de manoeuvre. D'autant que la droite entamant un mouvement de redéfinition dont l'issue est incertaine, l' «ouverture» restera soumise, durant de longs mois, à des turbulences qui altéreront sa crédibilité. •
Ensuite, toute poussée des luttes de masse tendra à exacerber 1 'opposition existant entre le projet mitterrando-rocardien et la base sociale sur laquelle le PS fonde sa position sur l'échiquier politique. Ce qui peut susciter en son sein des secousses d'autant plus importantes que le gouvernement Rocard, comme ses éventuels successeurs, connaîtra une usure rapide de sa crédibilité, en se frottant à la gestion de la crise et au mécontentement des salariés.
Enfin, ce remodèlement institutionnel approfondira le décalage entre les réalités sociales et les représentations politiques, décalage dont les luttes comme les
échéances électorales des derniers mois portent amplement témoignage. L'emprise des grands appareils politiques sur leur camp respectif risque des' en trouver un peu plus affaiblie, au point de devenir une source de grande instabilité, dans un contexte de crise globale du système. Dans les circonstances actuelles, 1' extrême droite peut en particulier prétendre occuper 1' espace laissé vacant, et renforcer du même coup son enracinement dans le tissu social. Ce qui, en retour, peut catalyser des affrontements de grande ampleur.
11.4. Pour l'heure, le gouvernement Rocard place des jalons dans la réalisation de son projet. Il entend être la force motrice des recompositions politiques auxquelles aspire 1' aile performante du grand capital.
Ainsi, la petite coalition, formée avec des personnalités bourgeoises d'envergure, préfigure-t-elle le gouvernement de grande coalition qu'il appelle de ses voeux avec la fraction des partis bourgeois qui s'avérerait prête à se détacher du front de 1 'opposition. De même, 1' orientation appliquée depuis le retour des socialistes aux affaires entend-elle concourir au démantèlement d'une série de positions et de conquêtes de la classe ouvrière.
D'emblée, tout en s'efforçant de désamorcer les conflits les plus explosifs, Rocard et ses ministres se sont inscrits dans la continuité de la gestion chiraquienne, en reprenant à leur compte ses orientations budgétaires, en s'opposant à tout assouplissement du blocage des salaires, en poursuivant une politique de -«traitement social» du chômage ou en refusant d'abroger les dispositions scélérates de leurs prédécesseurs, sur le droit de grève, les libertés ou l'immigration.
Dans la foulée, les mesures «symboliques» du gouvernement ont pareillement obéi à une logique de régression sociale. Il en va ainsi de l'instauration d'un revenu minimum d'insertion qui représente tout à la fois une remise en cause du salaire minimum, une atteinte au droit des femmes à l'emploi par 1 'instauration d'un salaire familial déguisé, une discrimination supplémentaire contre les jeunes ou les immigrés, renvoyés à leurs conditions de travailleurs précaires ou d'exclus, une nouvelle attaque contre la vocation fondatrice de la Sécurité sociale. Et le rétablissement d'un impôt dit de «solidarité sur la fortune» qui épargne au maximum le pouvoir de 1' argent, protège les actionnaires des grandes sociétés, plafonne au plus bas le montant de 1 'impôt.
II. 5. Les principales forces politiques se voient contraintes de s'adapter à cette configuration politique.
11.5.1. La droite se trouve à présent menacée d'un véritable processus d'implosion. La défaite de Chirac sanctionnant l'échec des tentatives néolibérales de son gouvernement, 1 'incapacité de Barre à incarner une politique de gestion pragmatique de la crise la privent de tout projet susceptible d'unifier les principales fractions de la classe dominante. Se disputant le même électorat, représentatifs des mêmes secteurs, impuissants à concurrencer le PS dans certaines fractions du salariat, ses appareils politiques ont révélé leur totale inadaptation aux défis que devra affronter le capitalisme français dans la prochaine période. Le parti gaulliste n'est plus en mesure de constituer la colonne vertébrale du camp conservateur, tandis que le caractère hétérogène de l'UDF ne lui permet pas d'assurer la relève. Enfin, le discrédit frappant ses chefs de file accentue les tendances centrifuges à l'oeuvre.
Aussi, la droite subit-elle la double polarisation d' une social-démocratie qui ouvre la perspective d'une «troisième force» et d'une extrême droite qui prétend gagner l'hégémonie sur les franges radicales de sa sphère d'influence.
11.5.2. Le Front national incarne, dans ces circonstances, un pôle d'attraction à 1 'extrême droite. La progression de cette force fasciste à partir de 1983 est tout d'abord le produit d'une crise économique rendant de plus en plus précaire la situation d'une masse de laissés-pour-compte et accentuant des divisions sociales grâce auxquelles le racisme parvient à se développer. Elle profite simultanément de l'impasse dans laquelle s'enlise la droite traditionnelle - impasse qu'elle accentue en retour- et de 1 'impuissance des partis réformistes à offrir une issue à la crise dans le cadre du système. Elle bénéficie de surcroît des frustrations engendrées dans le corps social par les échecs à répétition d'un impérialisme déclinant comme du retour en force des thèmes traditionnels de la droite, que le consensus idéologique issu de la Libération avait jusqu'alors occulté.
Au stade actuel, le phénomène demeure essentiellement électoral et largement lié à la personnalité de son leader. Pour importantes qu'elles soient déjà, les positions institutionnelles conquises par le parti lepéniste restent limitées. Aucune fraction significative de la grande bourgeoisie ne fait en outre le choix d'une solution fasciste, l'état de la polarisation de classes ne le rendant nullement nécessaire à la défense de leurs intérêts. Ce qui permet de mesurer ce qui différencie le Front
national d' un parti fasciste de masse semblable à ceux qui s'imposèrent en Europe dans les années trente.
Cela fonde sa grande fragilité et explique les soubresauts qui l'agitent depuis les élections législatives comme les revers électoraux qu'il a subi. Privé de représentation parlementaire, ne disposant pas d'un réseau de notables implantés localement, il éprouve d'importantes difficultés à apporter une réponse crédible à la situation héritée du 8 mai 1988. Il doit redéfinir sa stratégie d'accession au pouvoir alors que ses principaux relais institutionnels ont disparu et qu'il ne possède pas la faculté de se transformer en parti fasciste de combat, agissant sur le terrain extraparlementaire. D'où lagrave crise interne qui le frappe et les scissions en série qu'elle engendre.
Il n'en demeure pas moins que le FN continue à capter près de 10 %des suffrages. L'instabilité politique, l'affaiblissement des capacités attractives du mouvement ouvrier sur une série de catégories sociales, les ébranlements qui se profilent à l'orée de 1992, conjugués au fossé qui sépare le mouvement de la société et les représentations politiques, lui permettent de continuer à occuper la scène centrale. La pression qu'il exerce sur les états-majors réactionnaires se traduit par l'intégration de bon nombre de ses thèmes dans les programmes du RPR ou de l'UDF.
Autant d'éléments qui 1' encouragent à persister dans ses tentatives de consolidation de son influence populaire grâce à un début d'implantation dans certains syndicats ouvriers (Force ouvrière, organisations autonomes etc.) etd 'intervention sur le terrain social, comme l'illustra sa démonstration du Premier Mai 1988. C'est dire que ce courant constitue une donnée durable de la situation française, qu'il dispose d'atouts non négligeables pour arracher de nouvelles positions institutionnelles, à l'occasion notamment des élections municipales de mars 1989.
En dernière analyse, l'avenir d'une telle formation dépendra des rythmes de la crise, de ses répercussions sur le tissu social, de l'usure du système politique, ainsi que de l'aptitude du mouvement ouvrier à récupérer ses capacités de polarisation sociales et politiques.
ll.5.3. Quoiqueconfllll1ant son hégémonie électorale à gauche, leP arti socialiste doit également en affronter les conséquences.
La formule de collaboration de classes qu'il impulse se différencie notablement de celles auxquelles la social-démocratie participa dans le passé. En effet, si elle exerça déjà le pouvoir au compte de la bourgeoisie, elle le justifiait toujours au nom des compromis nécessaires, continuant simultanément à proclamer ses «idéaux» socialistes. Aujourd'hui, c'est son programme, sa politique- celle de François Mitterrand- qui constituent la base de l'alliance avec la classe dominante. Nul compromis, aussi formel soit-il, au regard du programme ou de la doctrine ne subsiste.
Cette place nouvelle sur le champ politique crée de nouvelles contradictions entre sa nature de parti ouvrier réformiste, disposant de liens particuliers avec le mouvement ouvrier, et une politique qui l'amène à prendre de plus en plus directement en charge les affaires de la classe capitaliste. Et ce, même si 1' appareil social-démocrateen France, n'exprime que de façon atténuée les pressions sociales.
L' «ouverture» dont il assume seul la recherche au gouvernement va de pair avec la disparition de son projet antérieur. Sa place ayant été relativisée dans le cours des campagnes électorales de 1988, subordonné aux volontés présidentielle et gouvernementale, il est simultanément frappé de plein fouet par le malaise qui se répand parmi l'électorat populaire. La position charnière occupée par le PCF à l'Assemblée nationale, comme les pactes d'union conclus avec lui dans de nombreuses communes, mettent en outre régulièrement à l'épreuve la recherche d'alliances à droite.
Il en résulte un flottement constant de la ligne politique du parti, le déploiement de tactiques électorales divergentes en fonction des coordonnées locales, éléments que le poids des notables et des hauts fonctionnaires en son sein ne parvient pas à absorber complètement.
11.5.4. Sans être parvenu à endiguer véritablement son d.5clin et quoique sa crise interne se traduise aujourd'hui par l'existence de facto d'une fraction semipublique regroupée derrière les «reconstructeurs», le Parti communiste a toutefois su profiter du refus del' «ouverture» à droite manifesté à l'occasion des législatives de 1988. L'amélioration relative de ses résultats électoraux, la position d'appoint de son groupe pour constituer des majorités au Parlement, le recentrage de la social-
10 démocratie et les limites des recompositions à sa gauche, lui permettent de
retrouver, au moins temporairement, un discours en apparence plus cohérent. Il combine ainsi un soutien conditionnel au gouvernement Rocard avec la poursuite d'une politique de division des rangs ouvriers, en prétendant rechercher une
nouvelle union avec le PS, sur des bases de gauche, union qu'il sait impossible à concréùser dans la configuraùon poliùque du moment.
Pour plus confortable qu'elle puisse apparaître aux militants, cette posiùon risque de générer, à moyen terme, de nouvelles contradicùons. En demeurant circonscrite au terrain parlementaire et en contournant le problème de 1 'unité à tous les niveaux entre socialistes et communistes, son interpellaùon du PS peut se trouver fortement déséquilibrée face à un développement significatif des luttes. D'autant que, en prévision du renouvellement des administrations municipales, il devra reconduire les pactes d'Union de la gauche dont il constate publiquement l'impossibilité au plan national.
C'est dire que cette formation subira en permanence une situation d'écartèlement entre le cours sectaire qu'elle se refuse officiellement à abandonner et le retour à une Union de la gauche qui consacrerait de nouveau sa subordination à la social-démocratie, voire son intégraùon à une formule de «Front républicain». III. UNE QUESTION CLÉ : LA REMOBILISATION DU MOUVEMENT OUVRIER
III.l. Un nouveau climat social s'instaure aujourd'hui, sous les effets conjugués de la crise, du tournant politique amorcé en 1986 et du krach de l'année suivante. Alors que la courbe des luttes n'avait cessé de fléchir à partir de la fin des années soixante-dix,jusqu 'à atteindre son point le plus bas en 1985, les grandes mobilisations de l'hiver 1986-1987 marquèrent une réactivation du mouvement social.
Les éléments de remobilisaùon perceptibles depuis deux ans n'effacent cependant pas les points marqués par la bourgeoisie depuis le début de la crise dans une série de domaines (emploi, précarisation du travail, restructurations de l'outil productif, etc.). La succession de grèves et de luttes partielles depuis 1986 (SNCF, EDF, Télécoms, Thomson, Chausson, SNECMA, chantiers navals de Saint-Nazaire), n'en est pas moins significative. Elle traduit en particulier une modificaùon de la dynamique des mobilisations sociales, en mettant la question des salaires et du rattrapage des pertes de pouvoir d'achat au centre des revendications. Certes, du fait des restructuraùons quis' accélèrent, les conflits pour la défense de l'emploi se poursuivent. Mais la place plus importante des luttes sur les salaires révèle un changement de l'état d'esprit qui prévaut dans des secteurs significatifs de la classe ouvrière.
De la fin des années soixante-dix à 1985,la situation sociale fut marquée par la liaison existant entre des conflits portant sur l'emploi et la baisse de la combativité. La phase présente voit s'amorcer une certaine reprise économique, encore timide si on la mesure à la production industrielle ou à la croissance des investissements, mais plus significaùve quant au redressement des taux de profit. Dans ce contexte, la poursuite et l' accentuaùon des attaques patronales et gouvernementales contre le pouvoir d'achat des salariés apparaissent dénuées de fondement. D'où la remontée de la combaùvité de fractions importantes du monde ouvrier sur cette question.
Ces conflits, et surtout leur accumulation, font de plus en plus apparaître que, face au blocage des rémunérations depuis 1982, face à la politique salariale des capitalistes (individualisations, salaires au mérite etc.), tous les travailleurs sont concernés par des augmentations générales, rattrapant les pertes des dernières années. Aussi, les revendications catégorielles voire corporatives - celles qui portent sur les statuts, les grilles, les conditions de travail -,si elles semblent plus accessibles en l'absence de soluùons d'ensemble crédibles, se combinent-elles également avec 1' apparition de revendications unifiantes, comme l' exigenced' augmentations uniformes.
Cette remontée des luttes demeure toutefois marquée par l'empreinte de la crise sur la classe ouvrière, comme par les conséquences des reculs de la conscience politique enregistrés depuis la fin des années soixante-dix. Cela explique la place acquise, dans le renouveau des luttes, par les secteurs plus ou moins protégés des attaques contre 1' emploi, comme le secteur public. Cela explique également que, paradoxalement, la faible crédibilité de grandes luttes d'ensemble ou de mouvements généralisés depuis la fin de la décennie passée, ait encouragé la formidable combativité de certaines fractions de salariés, comme les agents de conduite de la
SNCF, autour de revendications corporatives ou catégorielles.
Les mouvements du printemps 1988 ont en outre confirmé la tendance à l'autoorganisation de toutes les luttes grévistes. Ce qui aurait pu n'être lié qu'au caractère 11 catégoriel de certains conflits- à la SNCF ou chez les instituteurs par exemple-s' est ultérieurement reproduit dans d'autres mobilisations, en particulier sur les salaires, à Chausson, à la SNECMA, chez les infirmières et personnels de la santé, etc.
Dans le même temps, la remontée de 1 'activité gréviste faisait systématiquement apparaître une nouvelle génération de jeunes travailleurs combatifs, appelés à jouer un rôle décisif dans les combats de classe futurs.
Cette caractéristique illustre et explique l'extrême difficulté que rencontrent les appareils syndicaux pour contrôler les luttes. Et elle révèle la formidable aspiration des travailleurs à prendre en main leurs affaires, à contrôler le déroulement et 1' issue de leurs mouvements.
Autant d'éléments qui peuvent éclairer de manière décisive l'état des processus de restructuration du mouvement ouvrier. Il n'en reste pas moins que la situation demeure marquée par l'existence d'une désynchronisation entre le développement des luttes, comme de la combativité de franges nouvelles, et la traduction politique de ces phénomènes. La crise d'organisation et de direction du mouvement ouvrier, les effets persistants des reculs subis au cours des années précédentes, le poids maintenu de la crise économique, la faiblesse des révolutionnaires représentent des obstacles importants sur la voie d'une contre-offensive des travailleurs. Ainsi, l'entrée en action de la nouvelle génération ouvrière demeure-t-elle lente et moléculaire.
Fusionner les meilleurs éléments issus des luttes et les processus de recomposition du mouvement ouvrier constitue donc une tâche décisive pour les révolutionnaires. Elle détermine une perspective clé pour la construction de laLCR: combiner une présence active dans les luttes revendicatives et une intervention déterminée dans les manifestations de la crise et de la recomposition du mouvement ouvrier.
III. 2. Dans ce cadre, une orientation en faveur de l'unité d'action, de l'unité syndicale, du front unique des organisations ouvrières pour la défense des revendications s'avère indissociable de la bataille visant au développement de toutes les formes d'auto-organisation. Cette dernière occupe une place d'autant plus centrale dans 1' intervention des révolutionnaires qu'elle possède une dimension stratégique.
Dans la conjoncture actuelle, cette place est encore accrue par la faiblesse du taux de syndicalisation, par l'amenuisement des capacités de contrôle des appareils syndicaux sur les travailleurs en lutte, du fait notamment de la dynamique présente des conflits. Dans ces coordonnées, s'enracine une profonde défiance envers les directions bureaucratiques et s'alimente une puissante aspiration démocratique et unitaire de la classe ouvrière. Ce qui explique que l'on assiste à une floraison de manifestations d'auto-organisation- sous la forme d'assemblées souveraines, de comités de grève ou de coordinations-, plus impétueuse qu'au lendemain immédiat de Mai 68.
Cela guide 1' action des militants et militantes révolutionnaires. Ils n'opposent pas l'auto-organisation au front unique des organisations ouvrières. Au contraire, comme le confirme l'expérience, ils voient dans la mise en place d'assemblées générales, dans 1 'élection de délégués, dans la constitution de comités de grève, un moyen de réaliser l'unité des travailleurs, le levier le plus efficace pour combattre la division entretenue par les directions syndicales. Aussi prennent-ils en compte l'ensemble des formes d'auto-organisation qui surgissent des luttes, même s'ils considèrent 1' existence d'AG souveraines et l'élection de comités de grève élus et révocables devant les travailleurs, comme les garanties les plus sérieuses du bon déroulement des combats.
A travers cette expérience, l'enjeu n'est autre que l'unité des travailleurs dans l'action, la progression de l'indépendance de classe, l'élévation du niveau de conscience, le renforcement d'une volonté massive de prendre en mains ses affaires.
III. 3. En dépit de la désyndicalisation qui les frappe, les organisations syndicales demeurent les instruments élémentaires de défense des revendications et de représentation des salariés. Ce qu'attestent les élections professionnelles comme la remontée relative des résultats de la CGT.
Dans le même temps, malgré les tentatives visant à faire correspondre au poids électoral du Parti socialiste : un instrument syndical crédible, à direction social-démocrate, marquent le pas. Elles se heurtent en effet à des obstacles considérables: la conjoncture sociale, la situation interne du PS, les intérêts propres des appareils de Force ouvrière, de la CFDT ou de la FEN, la politique gouvernementale d' «ouverture».
Dans ce cadre, les révolutionnaires, les militants syndicaux de lutte de classe doivent en permanence développer une ligne de combat contre la division et contre toute tentative de briser le mouvement syndical, de le réduire à un cadre aseptisé,
12 de l'inféoder aux projets politiques des directions réformistes.
Cela implique tout d'abord de tourner le mouvement syndical vers les luttes, de développer une ligne de défense intransigeante des revendications, d'affirmer en permanence la nécessité de l'unité d'action, de la démocratie souveraine, de la
coordination des luttes.
Cela implique encore de le lier aux secteurs radicaux et combatifs de la classe ouvrière, en articulant cette démarche à la construction de courants syndicaux unitaires et de lutte de classe.
Cela implique enfin de faire vivre la perspective d'une centrale unique et démocratique, seule à même de répondre à 1' intérêt des travailleurs et de s'opposer à toutes les manoeuvres orchestrées par les états-majors.
111.4. Comme l'annonce la grande mobilisation des infirmières et des personnels de santé de l'automne 1988, des conflits sociaux d'ampleur sont à l'ordre du jour. Ils pourront rester confmés à des secteurs particuliers ou, au contraire, toucher des catégories entières, se développer sur le terrain des salaires comme sur ceux de 1' emploi ou des conditions de travail. A ces occasions, la tâche des révolutionnaires sera de combiner la popularisation de ces confrontations, le développement d'initiatives visant à leur extension, la bataille pour que les directions syndicales s'engagent dans la voie d'un mouvement d'ensemble.
Il ne saurait donc s'agir d'opposer les luttes partielles ou les mouvements catégoriels aux perspectives d'une action générale. Au contraire, c'est à travers le développement des combats partiels et catégoriels qu'il conviendra de faire mûrir la perspective de luttes coordonnées et de défendre la nécessité d'un «tous ensemble». Ce faisant, il faudra tout à la fois éviter de résumer l'intervention des militants et militantes révolutionnaires à la simple interpellation des directions réformistes, et endiguer les risques de division susceptibles d'apparaître entre les franges les plus radicales et la masse des salariés mobilisés.
Face au blocage que constituera, pour chaque lutte partielle, la confrontation à un gouvernement de collaboration de classe, appliquant une politique de restructuration capitaliste et de rigueur salariale, la LCR développera systématiquement des propositions de centralisation et de coordination intermédiaires (grèves de branches ou de secteurs), posant de cette manière des jalons dans la voie d'un mouvement d'ensemble.
111.5. Dans les processus actuels de remobilisation, la jeunesse représente un enjeu de première importance. Beaucoup dépendra, en effet, de la manière dont la nouvelle génération réagira à la crise et viendra à l'action politique. A cet égard, 1 'hiver 1986-1987 marqua son premier éveil, alors qu'ellen' avait eu, auparavant, qu'à se confronter à un gouvernement de droite et alors que le contexte économique, social et international s'avérait fondamentalement différent des années soixante.
Née sous les auspices de la crise, ayant fait la triste expérience d'un gouvernement de gauche, cette nouvelle génération infligea un cinglant démenti au discours libéral et à ses prétendues «valeurs». Dans la foulée, elle vota massivement à gauche, à 1 'occasion de 1' élection présidentielle de 1988. Pourtant, le décalage apparaît patent entre le caractère massif des mobilisations de 1986 et leur traduction limitée en matière d'engagement militant.
Un déblocage de ce point de vue dépend donc, avant tout, de la capacité d'attraction du mouvement ouvrier. Des raisons historiques -liées notamment aux effets internationaux de la crise du stalinisme-, et conjoncturelles- celles qui ont trait au bilan désastreux de la gauche française-, expliquent cette situation. Il n'en demeure pas moins que ce n'est pas 1' apolitisme qui prédomine dans la jeunesse, mais une défiance profonde envers les formes de représentation et d'organisation politiques traditionnelles.
De nouvelles épreuves majeures seront, par conséquent, indispensables pour lever ces hypothèques. Elles interviendront tout à la fois sur le terrain de la formation et de l'emploi, pour une nouvelle génération ouvrière, sur le terrain des combats internationaux, par le passage d'une disponibilité «humanitaire» ou pacifiste à l'engagement internationaliste, sur le terrain de l'antiracisme et de l'antifascisme, grâce à l'existence et au capital d'organisations comme SOS-Racisme. IV. DÉGAGER UNE PERSPECTIVE
DE CLASSE MOBILISATRICE
13
IV.l. Pour les révolutionnaires, l'enjeu de la phase qui s'ouvre apparaît clair. Dans le mouvement ouvrier, l'alternative peut se résumer ainsi:
- Ou 1' affirmation du projet social-démocrate de gestion sans fard de la crise, de
«troisième force», dans un contexte de confusion idéologique croissante, sous couvert de «consensus». Cette voie ne peut que déboucher sur les pires impasses, en permettant à la classe dominante de réaliser de nouveaux progrès dans le démantèlement des grands acquis sociaux et dans la déstructuration de 1' organisation de la classe ouvrière en France. Il en résulterait une désorientation et des divisions accrues dans les rangs des travailleurs, ainsi que de. nouveaux reculs de leur conscience politique.
-Ou l'émergence d'une nouvelle perspective de classe, fondée sur la remobilisation du mouvement social, autour des exigences les plus urgentes de l'heure et passant par la restructuration du mouvement ouvrier sur de nouveaux axes, aptes à favoriser 1 'émergence d'une force suffisamment crédible pour faire renaître 1' espoir d'un changement radical. C'est la voie dans laquelle la LCR entend poursuivre ses efforts.
Rien n'est encore joué. Dans 1' instabilité des rapports de classes, dans 1 'usure des formes de domination politique bourgeoises, dans la réactivation du mouvement social à l'échelle de l'ensemble des pays industrialisés, le prolétariat peut trouver les ressources nécessaires à sa contre-offensive. Il dispose du potentiel susceptible de porter un coup d'arrêt aux tentatives de lui faire payer le coût d'une sortie capitaliste de la crise. Les confrontations à venir n'en prennent qu'une plus grande importance. Cela fonde la détermination de la LCR à impliquer toutes ses forces dans ces batailles.
Aussi, aux discours qui cherchent à distiller la résignation dans le corps social, opposera-t-elle la défense intransigeante des revendications susceptibles de stopper la dégradation des conditions de vie et de travail de la population laborieuse. Pour donner toute sa cohérence à cette orientation, elle liera systématiquement la popularisation d'une série d'objectifs immédiats et des propositions d'action permettant de les faire aboutir à une perspective globale de transformation révolutionnaire de la société, à un projet socialiste. Dans un contexte marqué par le recul de l'espoir d'un changement radical ainsi que par le faible crédit de l'idéal socialiste, une telle démarche transitoire peut seule surmonter l'inégalité des niveaux de conscience, tracer un pont entre la remontée de la combativité et le débouché politique qui fait plus que jamais défaut.
Confrontée à un gouvernement qui s'obstine à jeter les bases d'une alliance durable avec une fraction des appareils réactionnaires, et dont l'orientation tourne résolument le dos à ceux qui lui donnèrent la victoire, la LCR exprimera le refus de toute coalition avec les représentants patentés du patronat et elle dénoncera la présence, à des postes clés, de ministres incarnant cette volonté. Elle appellera les travailleurs à rejeter la politique d'un tel gouvernement et à lui opposer leur unité, le front unique de leurs organisations, afin qu'ils se trouvent en situation d'imposer leurs exigences face à la logique des restructurations du système. S'appuyant sur 1' expérience tirée de la période 1981-1986 par de nombreuses fractions populaires et sur la réactivation du mouvement de masse, elle oeuvrera au développement des mobilisations, en s'efforçant de faire mûrir les conditions de leur extension et de leur coordination, posant de cette manière des jalons vers un mouvement d' ensemble de la classe ouvrière.
A partir de cette approche, alors qu'existe à l'Assemblée nationale une majorité de députés du PS et du PCF, elle appellera les travailleurs à exiger de cette dernière qu'elle réponde à la volonté de celles et ceux qui 1' ont désignée et qu'elle prenne les mesures d'urgence qu'impose la crise capitaliste. Et, face à la perspective rn ystificatrice d'un consensus alliant le mouvement ouvrier à ses pires ennemis, elle montrera que si les partis dominants de la gauche acceptaient de s'engager dans cette direction, il existerait un débouché conforme à la volonté que l'électorat populaire exprima dans les urnes en juin 1988 : un gouvernement issu du PS et du PCF qui, à l'inverse de 1981, développe une politique de lutte contre le pouvoir de l'argent.
Sur cette base, les militants de la LCR s'adresseront aux militants socialistes et communistes. Aux premiers, ils diront que leur parti n'a nullement besoin de l'appoint de la droite pour gouverner et qu'il pourrait disposer d'une majorité absolue à l'Assemblée, sur la base d'une politique radicale, portant un coup d'arrêt à la dégradation de l'emploi ou du pouvoir d'achat, imposant la grande fortune ou reconnaissant le droit à 1 'indépendance du peuple kanak. Aux seconds, ils montreront que le PCF serait autrement plus crédible s'il tirait réellement le bilan de son action passée et de sa participation au gouvernement entre 1981 et 1984, s'il combinait des propositions unitaires d'action pour imposer les exigences ouvrières et une bataille propre à réunir les conditions d'un débouché politique qui ne sombre
14 pas, comme en 1982-1983, dans la capitulation face à l'adversaire.
IV .2. C'est, en premier lieu, sur le terrain des luttes et dans les entreprises que les militants et militantes révolutionnaires concrétiseront cette orientation.
Pour répondre à l'accumulation du contentieux revendicatif, ils avanceront systématiquement un ensemble de mesures susceptibles de mettre un terme à l'austérité: SMIC à 6 000 F, rattrapage des pertes salariales subies et augmentations égales pour tous, arrêt des licenciements et réduction massive de la durée du travail sans diminution des salaires, abrogation du plan Séguin sur la Sécurité sociale, etc.
Confrontés aux premières dispositions législatives du gouvernement en matière de pauvreté, ils y opposeront les objectifs susceptibles d'unir les exploités, d'assurer une défense ouvrière de l'emploi et d'un niveau de vie décent: un revenu minimum égal au SMIC, assorti d'un travail à durée indéterminée, la conversion de tous les emplois précaires en emplois flxes, une formation sans sélection payée par le patronat. A l'inverse d'un impôt dit de «solidarité», qui se garde bien de s'en prendre effectivement aux privilèges de la fortune, ils préconiseront une réforme de la fiscalité pour permettre de financer cet ensemble de mesures.
Alors que, comme il est de tradition dans un contexte de crise, les femmes se trouvent plus particulièrement victimes des attaques contre l'emploi et les salaires que, sous le couvert du «revenu minimum d'insertion» ,le gouvernement en revient aux recettes éculées du salaire familial, ils combattront pour l'égalité totale des droits entre travailleurs des deux sexes.
Face au développement du racisme et d'un courant fasciste disposant d'une indéniable influence populaire, ils mettront en avant les objectifs qui peuvent seuls former un rempart efficace contre la démagogie: l'arrêt immédiat des expulsions et l'abrogation des lois Pasqua-Pandraud,la fermeture des camps de rétention, le refus de toute nouvelle discrimination à l'encontre de la population immigrée, la reconnaissance d'une égalité totale de droits entre Français et immigrés, en commençant par l'instauration du droit de vote dans toutes les consultations.
IV .3. Au cours des prochains mois, la Nouvelle-Calédonie continuera à cristalliser nombre des enjeux de la situation .française.
Certes, profitant des rapports de forces défavorables au FLNKS sur le territoire, des difficultés que rencontrait ce dernier pour déployer une stratégie globale et cohérente de lutte contre le colonialisme français, le gouvernement Rocard est parvenu à lui faire ratifier les accords de Matignon. Ceux-ci représentent un redoutable piège pour le mouvement indépendantiste. En l'absence d'une réforme foncière et agricole radicale, d'un renversement du pouvoir colonial à Nouméa, les réformes entreprises au travers du système des provinces ne changera rien aux mécanismes structurels de la dépendance et du sous-développement. Rien ne viendra bouleverser le système du crédit et le poids des réseaux commerciaux de la bourgeoisie locale. L'aide économique de la métropole demeurera, dans ce cadre, un terrain miné pour le peuple kanak et son unité. La perspective d'un référendum dit d'autodétermination dans dix ans s'avère donc extrêmement aléatoire pour les indépendantistes .. Nul ne sait quelle sera exactement la proportion de Kanaks parmi la population du territoire, et, surtout, nul ne peut prévoir ce que deviendra la revendication indépendantiste, après être passée à l'épreuve du plan néocolonial du gouvernement.
Dans ces conditions, il est clair que rien ne sera réglé, en Nouvelle-Calédonie, tant que le peuple kanak ne disposera pas de la possibilité de faire reconnaître son droit à devenir maître de son destin, tant que ne sera pas mis fln à la ségrégation foncière, tant que subsistera le système colonial. C'est dire que, tôt ou tard, le rideau de fumée se dissipera et qu'il faudra au peuple opprimé reprendre la lutte pour obtenir satisfaction.
Cela fonde la détermination de la LCR. Parce qu'il n'existe pas de paix possible, en Nouvelle-Calédonie, sans reconnaissance du droit des Kanaks à 1 'indépendance, elle continuera à faire du soutien à la revendication indépendantiste et de la solidarité avec le FLNKS l'un de ses principaux axes. Elle déploiera toute son énergie pour éviter que le mouvement de solidarité unitaire, construit en France depuis 1984, ne se démobilise. Elles' efforcera, dans ce cadre, de susciter une vaste mobilisation unitaire en faveur de l'amnistie pour tous les militants indépendantistes emprisonnés ou poursuivis, amnistie à laquelle se refuse le plan Rocard pour donner des gages à la droite coloniale.
Parallèlement, pour combattre les effets désagrégateurs du plan Rocard dans 1 'opinion anticolonialiste, elle développera les éléments d'une autre politique pour la Nouvelle-Calédonie. Une politique qui, partant de la reconnaissance immédiate de l'indépendance, désarmerait les milices caldoches, entreprendrait- de concert avec le FLNKS - une réforme foncière favorable aux Kanaks, favoriserait un plan de développement de Wallis et Futuna afln de stopper l'immigration sur le territoire, mettrait fin à la transformation du Pacifique-Sud en wne d'expérimentation 15 nucléaire pour l'impérialisme français.
IV. 4.La cristallisation d'un courant d'extrême droite continue à représenter un
grave danger pour le mouvement ouvrier. Dans ces conditions, la lutte pour éradiquer la menace est au centre de l'action des révolutionnaires. D'autant que les velléités de formation d'un «Front républicain», loin de répondre au danger, ne peuvent qu'accroître la désorientation des rangs ouvriers et favoriser la poursuite de la décomposition sociale dont se nourrit précisément le Front national.
La LCR poursuivra donc ses efforts pour construire un front des organisations ouvrières et démocratiques contre le fascisme et le racisme. Celui-ci doit se concrétiser en mobilisations ou manifestations unitaires, au plan local ou national, face à toute provocation de l'extrême droite. Le succès de la bataille unitaire du 1er Mai 1988 prouve assez l'efficacité d'une pareille orientation et la disponibilité d'un nombre important de jeunes, de travailleurs, à des ripostes de ce type.
Au-delà d'actions ponctuelles, ce front uni anti-fasciste et antiraciste doit aussi pouvoir déboucher sur des formes de structuration permanentes, dès lors que des secteurs du mouvement de masse se trouveraient en butte à des provocations directes émanant de l'extrême droite. Pour favoriser l'apparition de telles structures, les militants de la LCR articuleront, dans leurs explications, la bataille pour l'unité la plus large et la nécessité de l'organisation, sur le terrain, de l'autodéfense de masse, pour mettre en déroute les prétentions fascistes.
Au stade actuel,le mouvement antiraciste représente la colonne vertébrale de ce front uni. Ses capacités de mobilisation, la radicalisation de la jeunesse d'origine française ou immigrée autour des valeurs d'égalité, de l'exigence du droit de vote des immigrés ou de l'abrogation de toutes les dispositions ségrégatives sont des leviers décisifs pour entraîner l'ensemble du mouvement ouvrier dans la lutte. A cet égard, la construction des organisations antiracistes, à commencer par SOS-Racisme, demeure l'objectif immédiat d'un combat conséquent contre le lepénisme.
Ce dispositif trouve sa cohérence dans la défense constante des grandes revendications mises à l'ordre du jour par les mobilisations antiracistes des dernières années. Au moment où le Front national fait de l'immigration le principal aliment de sa démagogie, où la droite tente de le concurrencer avec ses discours sur }'«identité nationale», où la gauche réformiste ne cesse de céder aux pressions sécuritaires, ne pas reculer d'un pouce sur ce terrain est une condition de la mobilisation, de l'unité entre Français et immigrés et, au bout du compte, de la riposte antifasciste.
En même temps qu'ils se situeront en première ligne de cette bataille, et parce qu'une formation comme le Front national se nourrit des effets désagrégateurs de la dépression, les révolutionnaires montreront que l'on ne peut faire durablement reculer le fléau sans qu'apparaisse une alternative politique, propre à refonder l'espoir à gauche. C'est pourquoi, sur ce terrain aussi, ils ne sauraient dissocier le combat pour l'unité sans exclusive et la défense des exigences d'égalité, d'un ensemble de solutions ouvrières traçant la voie d'une sortie anticapitaliste de la crise.
IV .5. Les échéances électorales marqueront l'année à venir. Elles représenteront autant de tests dans la redéfinition du champ politique. Elles permettront de procéder à de nouveaux reclassements et mettront à l'épreuve les politiques d'alliance, à droite comme à gauche.
Il en va ainsi des élections municipales de mars 1989. Pour les révolutionnaires, elles doivent permettre de délimiter un large courant favorable à une politique alternative à celles des partis réformistes. Des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes doivent pouvoir exprimer en toute clarté leur volonté de battre la droite une nouvelle fois, mais aussi leur refus de l'»ouverture» à des secteurs bourgeois et d'une gauche qui gère l'ordre existant. Cela suppose que la bataille engagée à cette occasion permette de défendre les axes politiques répondant aux grandes exigences de l'heure.
*Pour la défense des revendications et la préparation d'une vaste mobilisation sociale, par l'unité des organisations ouvrières et l'auto-organisation des travailleurs.
* Pour une politique au service des travailleurs, qui offre une alternative au gouvernement Rocard et affirme la nécessité de rompre avec la droite, ses hommes, ses partis.
*Pour des municipalités au service des travailleurs et de leurs luttes, contre toute forme d'austérité municipale, de ségrégation et d'exclusion.
*Pour la défaite de la droite et de l'extrême droite, pour l'unité des organisations
16 ouvrières au second tour, afin de leur barrer le chemin.
C'est en fonction de ces considérants que la LCR s'adressa, aux plans local et national, à toutes les forces et courants susceptibles de partager sa démarche (comités d'initiative pour une nouvelle politique à gauche, rénovateurs communis-
tes, PSU, Lutte ouvrière, PCI, Verts, etc.), afin d'oeuvrer à la constitution du maximum de listes, à partir d'un texte d'accord et d'un sigle national communs. C'est également en fonction de cette approche qu'elle a considéré illusoire- et donc génératrice de la plus grande confusion- la formation de listes d'unité ouvrière, où les partisans d'une autre politique pour le mouvement ouvriers' allieraient auPS et auPCF.
Pour la LCR, cette proposition devrait aboutir à la présentation prioritaire de listes dans les villes importantes du point de vue de sa construction, dans les villes où 1' élection peut se jouer au premier tour et où il serait possible de passer la barre des 5 %, dans les villes où le PS mettra sur pied ou participera à des listes d' «ouverture» à droite significatives, dans les villes où la crise du PS et du PCF peut conduire à des ruptures et à des apports de voix significatifs.
Au second tour, face à une droite fréquemment alliée au Front national, la LCR se prononce dès aujourd'hui en faveur des listes emmenées par des représentants du PS ou du PCF. Elle refusera toutefois d'accorder le moindre soutien aux listes au sein desquelles ces partis seraient engagés derrière des politiciens bourgeois ou bien sur lesquelles figureraient des personnalités significatives des formations réactionnaires ou de la politique d' «ouverture».
Dans l'hypothèse où les candidats qu'elle soutiendra obtiendraient 5% des suffrages au premier tour et où existerait la possibilité légale de recomposer les listes en présence au second, elle serait favorable à la constitution de · blocs électoraux avec les partis de gauche, pour mettre en échec la droite et l'extrême droite. Elle proposerait alors que les listes s'adressent en ce sens auPS et au PCF. Ce type d'accords techniques, qui se traduirait par la formation de nouvelles listes, communes à toutes les organisations ouvrières, ne recèleraient pas les mêmes dangers qu'une alliance au premier tour. C'est sur la base de la bataille clarificatrice du premier tour que la proposition serait formulée, 1' électorat de gauche ayant pu effectuer son choix entre les options en présence. Et elle ne risquerait pas d'apparaître comme une caution apportée auPS et au PCF, les différentes composantes conservant leurs propres programmes, ne se regroupant que pour défaire l'adversaire commun et conservant leur pleine liberté quant à 1' attitude qu'elles observeraient ultérieurement au sein du conseil municipal. Il va bien évidemment de soi qu'en aucun cas la LCR ne figurerait sur des listes comportant un ou plusieurs candidats bourgeois.
IV.6.Au cours de la prochaine période,/' échéance européenne de 1993 deviendra un enjeu national de première importance. C'est la raison pour laquelle les révolutionnaires doivent, dès à présent, intervenir sur cette question et opposer à 1 'intégration communautaire les objectifs qui correspondent à 1' intérêt des classes ouvrières du vieux continent, fondés sur leur propre mobilisation, sur le renforcement de leur unité, de leur indépendance, sur 1' élévation des niveaux de conscience et d'organisation.
Dans ce but, ils combattront tout d'abord les plans capitalistes destinés à harmoniser les conditions d'exploitation de la force de travail. Ils dénonceront corrélativement lerenforcementdes pouvoirs juridiques, coercitifs ou militaires, au travers desquels les bourgeoisies de la Communauté entendent imposer leurs orientations de régression sociale. Et ils s'efforceront de susciter une riposte coordonnée des travailleurs, par-delà les frontières.
Ce faisant, ils dessineront la seule ligne stratégique grâce à laquelle le mouvement ouvrier peut mettre en échec l'intégration capitaliste européenne: les Etats-Unis socialistes d'Europe. Loin de représenter un simple mot d'ordre programmatique, cette perspective peut s'actualiser en axes de combat immédiats, synthétisant l'expérience sociale accumulée dans les différents pays:
*pour un Acte social unique, par 1' alignement des règlementations européennes sur les législations sociales les plus avancées ;
* pour les trente-cinq heures sans diminution de salaires, avec embauche correspondante ;
*contre la répression et pour l'extension des droits démocratiques;
*pour l'égalité des droits entre hommes et femmes;
* pour une Europe dénucléarisée, pour la diminution drastique des budgets militaires, pour les droits des appelés ;
* pour la reconnaissance des droits des minorités nationales ;
* pour l'égalité des droits entre Européens et immigrés et la libre circulation de ces derniers sur 1' ensemble du continent.
* pour la défense de l'environnement et le refus de la construction de toute 17
nouvelle centrale nucléaire ;
*pour l'annulation de la dette du tiers monde, pour des rapports débarrassés du pillage de ses richesses.
Ces axes, les militants et militantes de la LCR s'efforceront, de concert avec les sections et adhérents de la IV Internationale, de les traduire dans leur activité quotidienne, au sein des syndicats comme des entreprises. Ils oeuvreront par exemple à la coordination systématique des luttes au niveau des multinationales. En prenant des initiatives appropriées, comme la conférence automobile de 1' automne 1988, ils aideront à l'échange d'expériences entre les avant-gardes de lutte des différents pays. En établissant des rapports unitaires réguliers avec les courants révolutionnaires ou radicaux agissant au sein de la CEE, ils tenteront de susciter l'organisation de grandes campagnes internationales sur les axes ci-dessus.
Les élections européennes de juin 1989 seront un premier moment d'affirmation de cette démarche. C'est la raison pour laquelle la LCR a proposé aux sections concernées de la IV Internationale des' adresser en commun aux forces révolutionnaires, anticapitalistes, nationalistes révolutionnaires et écologistes aftn que · s'exprime dans tous les pays le rejet de l'Europe du chômage, des profits, du surarmement, de la répression, du nucléaire. Sur cette base, en France, elle proposera aux organisations et courants susceptibles de partager sa démarche de former un bloc électoral sur une plate-forme en quelques points résumant le refus de l'Europe capitaliste. Un tel bloc, sans impliquer obligatoirement un accord sur 1' approche du problème européen, permettrait d'éviter l'éparpillement des listes à gauche des partis réformistes, et d'avoir éventuellement des élus dans le cadre du mode de scrutin proportionnel. V· LA CRISE DU MOUVEMENT OUVRIER ET LES TÂCHES DE LA LCR
Le dernier congrès a correctement défini la politique de l'organisation face à la crise du mouvement ouvrier, en réponse, notamment, à l'émergence du courant des rénovateurs co mm unis tes.
Il s'agissait de construire une LCR ouverte aux phénomènes de recomposition, disponible, dès lors que les conditions en seraient réunies, à la construction d'une nouvelle organisation avec des courants comme les rénovateurs. Affirmation liée à la compréhension qu'une dynamique de regroupement allait se dessiner avec l'autonomisation du courant rénovateur et le lancement de la candidature Juquin, et qu'il s'agirait là d'un test pour une «nouvelle force politique». Notre objectif étant, dans ce processus, de mener bataille pour un «nouveau parti révolutionnaire à influence de masse».
A juste titre, nous écrivions dans les thèses : «S'il surgissait de la crise du PCF un courant prêt à tirer un trait sur le passé stalinien sans renoncer au communisme, c'est-à-dire à la construction d'un parti d'action luttant pour l'unité et l' indépendance de la classe ouvrière, pour un projet socialiste et démocratique, pour une solidarité active avec les peuples en lutte contre l'impérialisme et la bureaucratie, nous serions les premiers à explorer avec eux la possibilité d'une organisation commune ouverte à tous ceux qui seraient disposés à s'engager dans cette voie.»
Depuis sa création, et conformément à une démarche qui fut celle de la IV 0 Internationale dès ses années de fondation, la LCR n'a jamais réduit la construction du parti à son propre grossissement. Elle s'est toujours efforcée de trouver les leviers et de s'appuyer sur de possibles processus de fusions. Dans tous ces cas, il s'agissait de rapports avec des organisations déjà constituées, indépendantes des partis traditionnels. Ce champ limité nous était imposé par les limites de la situation. Notre détermination pour intervenir activement dans les processus de recomposition ne date donc pas de ces dernières années.
Lors du dernier congrès, nous avons enregistré les différences radicales entre les conditions et les formes de recomposition des années trente et celles du début des années quatre vingt (contexte international, effets de la crise, situation du mouvement ouvrier ... ). Nous en concluions: «Il ne s'agit pas seulement de remplacer une direction politique faillie à la tête d'un mouvement ouvrier riche de traditions révolutionnaires et profondément attaché à un projet socialiste.» D'où l'idée que la recomposition serait l'objet d'une bataille de longue haleine, impliquant la réorganisation du mouvement ouvrier aussi bien sur le plan social et syndical que sur le plan politique. D'où aussi l'importance particulière, dans le cadre de ce processus prolongé, des médiations politiques et organisationnelles permettant de progresser
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dans la construction d'un parti révolutionnaire à influence de masse.
Enfin, dans le cadre de ces orientations générales, le dernier congrès s'est engagé dans une initiative spécifique : celle de la campagne Juquin, «comme vérification
pratique quant aux possibilités d'émergence d'une nouvelle force politique révolutionnaire». Tout en réaffirmant la nécessité de construire la LCR, nous nous déclarions prêts à envisager, dès lors que les conditions politiques en seraient réunies, la construction d'une organisation commune avec d'autres courants. Nous prenions ainsi en compte l'ouverture d'une période de crise et de bouleversement du mouvement ouvrier, et, plus spécifiquement, l'apparition des rénovateurs communistes. V.l. Un premier bilan riche d'enseignements.
Deux années, face aux phénomènes historiques qui sont à l'oeuvre, c'est évidemment trop peu pour tirer un véritable bilan. Mais d'ores et déjà trois réflexions s'imposent.
a) La recomposition existe, nous l'avons rencontrée!
Aujourd'hui notre politique doit répondre à une situation tout à fait nouvelle dans la mesure où les éléments de recomposition touchent à la fois les grandes organisations ouvrières, en particulier le PCF, mais aussi les syndicats, et se développent sur fond de changements sociaux tant à l'échelle internationale que française : émergence d'une nouvelle génération politique dans la jeunesse, apparition de nouvelles formes de radicalisation au sein de la classe ouvrière, effets du poids croissant des femmes dans la société ... S'est ouverte ainsi une période de redéfinitions et de reclassements. Elle connaîtra inévitablement des avancées et des reculs. Mais nul ne peut nier les phénomènes représentés par l'existence de milliers de «rénovateurs» et de «reconstructeurs»,la création de centaines de comités pour la campagne Juquin,la participation à ses meetings ... Bref, une première dynamique de regroupement, qualitativement supérieure à tout ce quis' était produit depuis 68, du fait de la jonction entre une fraction du mouvement ouvrier traditionnel et d'autres courants, dont le nôtre, etceen fonction d'une nouvelle situation politique. Cette première vérification constitue un acquis positif.
b) Les limites de /'expérience.
Notre analyse et la démarche adoptée étaient fondamentalement justes, mais nous avons sous-estimé certains problèmes :
0 La contradiction entre les aspirations des travailleurs et la politique gouvernementale ne conduit pas automatiquement à une radicalisation de la conscience politique. Le poids des échecs passés, les conséquences de la crise et l'absence d'alternative révolutionnaire crédible constituent autant d'éléments qui pèsent lourdement.
Par ailleurs, la radicalisation de la jeunesse emprunte ses voies propres et obéit à des rythmes spécifiques, ce qui fait que la jonction avec ses éléments avancés à partir de la campagne n'a pu se faire malgré des éléments prometteurs.
0 L'apparition décisive des phénomènes d'auto-organisation et de nouvelles équipes de lutte ne conduit pas mécaniquement à une prise de conscience révolutionnaire et à la volonté de construire un parti y répondant. Il existe un décalage entre cette combativité et la politisation qu'elle rend possible, ce dont témoignent les faibles capacités de recrutement de la LCR et de LO lors des derniers conflits, aussi bien que l'impact limité de la campagne Juquin et des comités dans la jeunesse.
0 La difficulté des courants syndicaux luttes de classe à s'articuler au plan politique, du fait de l'absence de projet politique convaincant, ainsi que du poids persistant des méfiances par rapport à tout appareil politique alors que des expériences majeures n'ont pas encore pu permettre une clarification des enjeux.
o La faiblesse et l'hétérogénéité des oppositions au sein du PS et du PCF. Si les rénovateurs ont rompu avec le PCF sur sa gauche, en se référant aux mobilisations de l'hiver 1986, il est clair que les limites des conflits sociaux qui ont suivi et les difficultés de la recomposition ont en partie bloqué leur évolution, provoquant certaines évolutions régressives et une polarisation par les «reconstructeurs>> qui s'in sc ri vent dans une logique de corn bat interne au PCF. D'où le retour en force des confusions liées à leur héritage (référence eurocommuniste, électoralisme, confusion entre union de la gauche et unité ouvrière ... ).
Dans lePS, le ralliement du CERES et du courantPoperen et leur implication dans 19
le gouvernement limite, au moins à l'étape actuelle, l'impact des positions plus à gauche, telles celles de Questions socialistes et de Données et arguments dont
1' évolution ne va pas dans une direction révolutionnaire.
0 Les effets du score réalisé par Juquin conduisent dans la phase présente à 1 'enlisement de la dynamique qui avait été enclenchée, et tend à décrédibiliser le regroupement qui s'était opéré. Pourtant, les conditions existaient pour un score quelque peu supérieur qui aurait donné une véritable dynamique au projet
Il n'empêche qu'un constat s'impose :l'état présent des comités Juquin et la situation des rénovateurs ne peuvent nous permettre d'effectuer un saut qualitatif et d'envisager une nouvelle organisation à partir de ces forces. Toutefois, au terme de cette première phase, nous ne sommes pas revenus à la «case départ» : demeurent des acquis très positifs pour le présent et l'avenir de la bataille menée.
c) Une démarche qui s'est avérée positive.
Au regard de notre politique d'ensemble, deux années ne sauraient suffire pour arriver à des conclusions probantes, d'autant que celles-ci ont été marquées par un contexte essentiellement électoral et par des données sur lesquelles nous ne pouvions peser. Nous pouvons pourtant considérer que la campagne Juquin a constitué une première expérience collective d'intervention et de débat entre des forces issues d'origines différentes, porteuses d'expériences diverses. Ces forces ont ainsi pu tester la nécessité et la possibilité de recompositions de grande ampleur. Et ce, sur la base d'une campagne politique centrale qui a mis en son centre le combat contre la droite et 1' extrême-droite et la nécessité de rompre avec la politique de collaboration de classes du PS et du PCF, la défense de valeurs et revendications clés: contre 1' austérité et le chômage, pour 1 'égalité des droits, dont celui de vote pour les immigrés à toutes les élections, 1' indépendance de la Kanaky, l'égalité hommes-femmes, l'exigence de la mobilisation unitaire et de l'autoorganisation ...
0 Notre politique nous a permis de saisir l'importance des phénomènes de recomposition et d'être en prise sur les premiers effets positifs de la crise du PCF. Résultat qui n'était pas joué d'avance ! Des centaines de militants du PCF ont travaillé avec nous, nous ont découverts. Au regard de tout développement futur de la crise du PC, sous la forme de 1' affirmation de courants refusant l'attraction social-démocrate, la LCR est en situation d'apparaître comme un possible partenaire .
0 Nous avons participé activement durant plusieurs mois à la convergence de secteurs significatifs du mouvement ouvrier, ceux-ci n'ayant auparavent jamais eu l'occasion de travailler avec nous ou s'y étant refusé.
0 Pour tous ces militants, la LCR est apparue comme une organisation utile, efficace et ouverte, ce qui laissera des traces pour les phases ultérieures. Ainsi, des militants se sont rapprochés de nous etperçoiventce que sont les responsabilités des uns et des autres dans la situation présente.
° Cette politique nous a ouvert un espace nouveau d'intervention. En même temps, nous avons su confirmer notre capacité à être en situation de direction dans la plupart des grands conflits (jeunesse, cheminots, instits, Thomson, SNECMA, infmnières etc ... ). V. 2. Poursuivre cette politique en l'adaptant.
a) Garder le cap: les recompositions sont toujours à l'ordre du jour!
La crise du mouvement ouvrier ne fait que s'approfondir. Le chamboulement de 1 'ensemble de ses coordonnées politiques va y compris, au moins à terme, se trouver accentué par l'onde de choc de l'expérience Gorbatchev. Cette crise est grosse d'une possible recomposition du courant révolutionnaire. C'est ce à quoi nous devons travailler. Nous sommes convaincus que la LCR constitue un instrument indispensable au regard de ces tâches. Par son intervention propre dans les luttes et les actions de classe, par la continuité historique et programmatique dont elle est porteuse, par sa volonté de construire un parti révolutionnaire de masse, la LCR représente en effet un élément clé d'une telle recomposition révolutionnaire. Celleci ne se fera ni en un journi en une fois, il s'agit d'un processus complexe qui passera par de multiples médiations. La LCR prendra sa place dans toutes les transitions qui
20 permettront d'avancer sur cette voie. Le seul critère étant ce qui aide au dévelop-
pement de la lutte de classes et à l'avancée vers le parti révolutionnaire et la révolution .•
Il est donc manifeste que nous sommes toujours dans une situation que caractérise
l'ampleur des bouleversements et des recompositions à l'oeuvre au sein du mouvement ouvrier. C'est en fonction de cette appréciation que nous devons étudier les évolutions en cours.
0 La crise du PCF :
La crise du PCF ne peut que se poursuivre et s'aggraver. En effet, il ne s'agit pas d'un simple déclin électoral, mais d'une crise historique qui touche à son identité même et à sa place dans le mouvement ouvrier. Ses coordonnées renvoient, en dernière analyse, à la crise du stalinisme, et mettent en cause aussi bien ses références historiques, idéologiques et internationales, que ses relations à la classe ouvrière et à ses diverses organisations, en particulier la social-démocratie et les courants trotskystes.
La politique Gorbatchev, ainsi que les ébranlements profonds qu'elle induit en URSS et dans les pays de 1 'Est, ne peuvent qu'accroître en profondeur cette crise d'identité.
Certes, le PCF s'appuie sur son implantation municipale et sa place dirigeante dans la CGT pour enrayer son déclin. D'autant que la politique d'ouverture à droite du PS lui laisse un espace politique. On ne peut donc écarter la possibilité de sursauts. Reste que la direction du PCF ne peut cacher son incapacité à proposer une réelle perspective politique susceptible de redonner crédibilité à son action.
En ce sens, d'autres développements, voire de nouvelles scissions, peuvent être retardés, mais non empêchés. C'est pourquoi le phénomènerénovateurn 'épuise pas les potentialités de cette crise. Quelles que soient les difficultés rencontrées par ce courant, il a aidé à mettre un terme à la prétention du PCF de se présenter comme «le» parti de la classe ouvrière, porteur de ses traditions révolutionnaires. La jonction qu'il a réalisée avec nous n'en prend que plus d'importance. Elle doit nous convaincre de l'importance de poursuivre et d'approfondir les relations avec ces camarades.
Le courant des reconstructeurs situe son combat au sein du PCF, en fonction d'échéances et d'objectifs qui ne sont pas définis clairement. Mais, en s'instaurant comme quasi «fraction publique», il établit un pont entre la contestation interne et la critique externe. C'est une réalité qui ne peut qu'aggraver l'isolement et le discrédit du groupe dirigeant et offrir, à terme, de nouvelles possibilités politiques.
Le PCF reste «1 'homme malade» du mouvement ouvrier français. Nous devons rester attentifs aux développements de sa crise, afin de resserrer les liens avec les militants critiques et de savoir saisir toute opportunité d'initiative politique.
0 Les contradictions du PS :
Sous la houlette présidentielle, le PS a su jusqu'à présent, à travers 1 'expérience gouvernementale, la cohabitation, la seconde expérience gouvernementale placée sous le signe de l'ouverture, réaliser son aggiornamento sans crise interne et en contrôlant ses contradictions. De «parti du changement», il est devenu un parti parfaitement adapté à la gestion de l'Etat bourgeois, sans que des courants de gauche contestent une telle évolution.
On peut cependant penser que la crise est devant lui. L'ouverture à droite est la ligne de pente de sa politique qui ne peut, à terme, qu'entrer en contradiction avec les aspirations des travailleurs et le mouvement social. Il s'agit pour sa direction de réunir les conditions d'une coalition avec une partie de la droite, non réduite à quelques individus significatifs, mais incluant des forces substantielles (cette partie de l'UDF que symbolisent des dirigeants bourgeois de premier plan comme Barre et Veil).
Une telle politique se combine avec les débats sur 1' adaptation du PS à la nouvelle situation et à sa place prédominante au regard de celle-ci, autour du thème de sa transformation en un «parti démocrate à l'américaine».
De telles évolutions peuvent amener les militants les plus attachés aux valeurs du mouvement ouvrier à rompre avec les délices du pouvoir et poser des problèmes autres que politiciens. L'apparition de courants décidés à renouer avec des bases de classes modifierait fondamentalement les équilibres actuels du mouvement ouvrier et créerait d'inédites possibilités de recomposition plus large. D'où l'intérêt que nous devons porter aux évolutions internes du PS.
o LO et le PCI :
LOs' efforce de se protéger des turbulences de la crise du mouvement ouvrier en limitant son activité politique à son intervention dans les entreprises et les luttes, souvent plus préoccupéed 'y découper sa fraction élargie que des tâches de direction etd 'unification de ces mobilisations, de la gestion économe de son capital électoral, 21 et d'une vie organisationnelle limitée aux échéances internes programmées (cercles, fête annuelle ... ). Le seul angle sous lequel LO apparaît sensible aux problèmes de larecomposition est celui de la crise duPCF, avec pour préoccupation la jonction
entre les militants de LO et la «base ouvrière» du PCF. Cette dernière étant perçue comme encore fidèle à la direction du PCF et hostile aux oppositions structurées, dénoncées par LO comme «petites bourgeoises» et «social-démocrates». Attitude qui est grosse de sectarisme, comme on 1 'a vu au cours de la campagne J uquin, sans éviter des dérapages opportunistes illustrés par la proposition faite à la direction du PCF de listes communes sur des bases minima à l'occasion des législatives.
Une telle politique rend difficile l'action commune avec LO. Reste que ses références politiques, son poids réel dans les entreprises et parmi les travailleurs combatifs doivent nous amener à maintenir notre volonté unitaire en direction de ces camarades. Discussions régulières, et propositions systématiques d'unité dans les luttes et les élections doivent permettre de concrétiser cette volonté.
Le PCI, pour sa part, a perçu 1' ampleur de la crise du mouvement ouvrier et des recompositions à 1' oeuvre. Il y a répondu par la politique de proclamation du MPPT qui alliait de façon originale un sectarisme et un opportunisme des plus débridés. Sectarisme, par le caractère purement manipulatoire d'une opération consistant à appeler «mouvement pour un parti des travailleurs» ce qui n'était pas plus qu'une enveloppe à peine étoffée du PCI. Opportunisme, par le caractère minimaliste et platement démocratique des bases politiques proposées pour ce nouveau parti. La faillite de cette politique a ouvert une crise d'éclatements en chaîne au sein du PCI, marquée par les scissions du «groupe Just» et du courant «Convergences socialistes» qui allait rejoindre le PS. La candidature Boussel, qui est apparue comme une opération survie face au discrédit ·frappant le PCI, était dans ces conditions condamnée à l'échec et ne pouvait qu'ouvrir une nouvelle crise au sein du PCI.
Sur la base de notre politique, nous continuons donc le débat et, si possible, 1' action commune avec LO et le PCI qui, malgré leur politique, sont concernés par la recomposition du mouvement révolutionnaire. De leur part, comme de celle de nos autres partenaires, nous n'acceptons aucune exclusive, les accords politiques ne devant être dictés que par les possibilités de base politiques communes.
o Le phénomène Vert :
Le phénomène vert traduit la cristallisation électorale d'un courant qui ne surgit pas du mouvement ouvrier. Il bénéficie du contexte européen et, au sein de 1' espace politique français, occupe une place différente de celle des Grünen allemands. Il exprime la montée réelle des problèmes écologiques et d'environnement laissés en friche par le mouvement ouvrier traditionnel, ainsi que la méfiance envers la politique sous ses formes institutionnelles. Il apparaît gros de plusieurs trajectoires possibles par rapport auxquelles nous devons et pouvons agir.
L'écologie constitue un véritable enjeu, crucial pour l'humanité, et une dimension indispensable du corn bat socialiste et internationaliste. Il n'y a pas de doute là-dessus pour nous, même s'il faut prendre en compte le temps nécessaire d'assimilation de cette dimension par le mouvement ouvrier (de la même manière que pour le féminisme), de la difficulté à nous transformer nous-mêmes en organisation assumant pleinement le combat écologiste, et ce contre les traditions scientistes et productivistes des partis ouvriers réformistes.
Nous devons donc agir de façon ouverte et unitaire pour assimiler les apports du mouvement écologiste. Et nous battre pour que ces mouvements se définissent par rapport au mouvement ouvrier : refus de la neutralité gauche/droite, de 1 'écologie réformiste (type Lalonde et autres ... ), de l'opposition entre écologie et revendications ouvrières (cf. problème de l'emploi).
En revanche, ce qui se loge souvent sous l'envelopped'un débat sur l'importance de l'écologie ce n'est ni plus ni moins qu'un enjeu stratégique. Ce débat, sous des formes nouvelles, est encore celui du gradualisme, de 1 'indépendance de classe, de la confrontation entre une alternative révolutionnaire et écologiste et la perspective d'un mouvement de pression, pas rouge sans être vraiment vert, sur la social-démocratie.
0 Les courants «alternatifs» et autogestionnaires (FGA, PAC, PSU ... ):
Ces courants ont connu ces dernières années des évolutions contradictoires. D'un côté le ralliement croissant au «réalisme» et 1' intériorisation des difficultés à militer pour un véritable changement social. De l'autre, des résistances à renoncer au combat politique ou à se laisser satelliser par le PS.
Leur insertion dans la campagne Juquin a témoigné de ces dernières et de leur réceptivité à la recomposition d'un pôle communiste rénové.
Déçus par les résultats de cette campagne, rétifs à l'alliance avec nous, fascinés
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par le phénomène Vert et sa crédibilité électorale, menacés par les pressions social- démocrates, ces courants apparaissent aujourd'hui profondément désorientés et en panne de projet.
Nous devons poursuivre avec eux le débat politique et la recherche de l'unité d'action la plus systématique possible.
o Les courants syndicaux lutte de classe :
Quelles que soient les difficultés que rencontrent ces courants, qui renvoient à la crise générale du syndicalisme et aux limites des relais politiques possibles de leur combat, ils constituent toujours des éléments clés de toute perspective de recomposition. Ils ont en effet pour spécificité d'être directement en prise avec les mobilisations sociales, d'une part, les crises des partis politiques, d'autre part Tout changement positif au plan politique et social ne peut donc qu'accélérer leurs évolutions et leur permettre de jouer un rôle décisif, non seulement dans de possibles recompositions syndicales mais aussi dans 1' éventuelle formation d'une force politique nouvelle. C'est ce qui a pu être testé à travers 1' écho rencontré par le phénomène rénovateur et la campagne Juquin au sein de la gauche CFDT et de 1 'Ecole émancipée, et les ébranlements en profondeur subis pas la CGT dans ce nouveau contexte.
o Nous assistons à des formes nouvelles de radicalisation, sur le terrain des luttes contre l'austérité et le chômage, de l'antiracisme, du féminisme, de l'écologie, de la démocratie de masse... qui sont riches de potentialités de recompositions politiques. Mais celles-ci emprunteront des voies complexes, en partie imprévisibles, les formes traditionnelles d'expression politique apparaissant en grande partie inadéquates à leurs aspirations. Pour qu'elles se concrétisent, il y faudra un projet et des formes politiques neuves, qui seront sans doute en partie le produit de ces radicalisations. C'est vrai de la jeunesse, mais aussi des femmes, et des nouvelles équipes dirigeantes des luttes (qui pour une part traduisent l'interférence des deux précédentes).
0 En ce qui concerne la jeunesse, le mouvement de 1 'hiver 1986 a témoigné de l'émergence d'une nouvelle génération politique. Confrontée directement et de longue date à la crise, sous la forme du chômage, des problèmes liés à la formation, et de la montée du racisme, cette jeunesse connaît une radicalisation à bien des égards originale, en particulier à travers son rejet du racisme et la confrontation au néo-libéralisme sur le terrain des études et de l'emploi. Dans ce cadre, on assiste à des formes spécifiques de radicalisation des jeunes femmes et des jeunes issus de l'immigration. Cette radicalisation ne se fait que très indirectement en référence aux organisations existantes. Il y a là un potentiel considérable au regard de la recomposition des mouvements sociaux et du mouvement ouvrier en général. C'est un enjeu majeur pour le mouvement révolutionnaire, qui se pose en termes de possibilité de jonction entre cette génération et la précédente.
L'insertion de cette jeunesse dans les luttes et les mobilisations ouvrières constitue d'ores et déjà un ferment de remobilisation sociale et influe sur les formes de celles-ci, favorisant en particulier leur organisation démocratique.
0 Le bilan des directions syndicales alimentant une méfiance de masse à leur égard, la tendance à l'auto-organisation (assemblées générales souveraines, comités de mobilisation et de grève, coordinations ... ) apparaît de plus en plus comme une donnée centrale de toutes les luttes. Elle favorise la cristallisation de nouvelles équipes dirigeantes et dessine la perspective d'une recomposition d'ensemble du mouvement ouvrier. Gagner ces militantes et militants à la perspective révolutionnaire constitue un autre enjeu majeur pour toute recomposition d'ampleur.
Favoriser ces évolutions et permettre l'interaction entre mobilisations sociales et recompositions politiques constituent donc pour nous les enjeux de la situation actuelle. Pour une organisation comme la nôtre, ce sont autant de défis qui, pour être relevés, supposent de savoir combiner continuité historique et politique avec ouverture aux formes nouvelles de radicalisation, insertion dans les luttes et action sur le champ politique ...
0 Une caractéristique de ce rapide tableau d'ensemble est que sa complexité renvoie aux relations intimes qui lient entre eux tous ses élements, aussi divers soient-ils. Toute modification substantielle de l'un d'eux est inévitablement appelée à agir sur les autres. C'est pourquoi nous devons être vigilants par rapport à toute évolution se dessinant, afin d'être prêts à la saisir et à faire jouer les effets multiples qui en résulteraient. En même temps, nous devons être conscients que ce sont les évolutions en profondeur, au coeur même du champ social, qui seront déterminantes.
Unecaractéristiquedelasituationesteneffetladistanciationimportantequis'est 23
opérée entre les formes diverses de radicalisation sociale et les formes d'expression politique institutionnalisées. Qu'on pense, à ce sujet, à 1 'ampleur prise par 1' absten-
tionnisme électoral, l'acuité de l'esprit critique à l'égard des organisations politiques et syndicales, la désaffection militante dont elles souffrent, l'autonomie croissante des mobilisations et des équipes militantes qui les dirigent par rapport aux directions syndicales (phénomène des coordinations).
b) Pour les deux ans à venir : une nouvelle étape.
La LCR reste attentive à tous les développements probables de la recomposition et travaille à peser de tout son poids en leur sein. Aujourd'hui, les conditions ne sont pas réunies pour qu'une avancée qualitative puisse se concrétiser dans le sens de l'affirmation d'une force politique nouvelle. Il y faudra de nouveaux développements politiques. C'est dans cette perspective que nous devons travailler, en fonction des nouvelles coordonnées de 1 'étape qui s'ouvre. Ce qui implique aussi une répartition des tâches permettant à la LCR de renforcer sa construction tout en poursuivant sa démarche.
0 En direction du PCF :
La crise du PCF est appelée à s'approfondir : le coup d'arrêt à l'effondrement électoral qu'ont manifesté les scores des législatives ne constitue qu'une «rémission» d'un mal toujours à l'oeuvre. Celui -ci, à terme, ne peut que s'accentuer avec les effets de l'expérience Gorbatchev en URSS, des remises en cause historiques qu'elle provoque, et de ses développements à venir.
Dans l'immédiat, l'accent «unitaire» donnée par la direction à son discours, en particulier lors des élections, et le rôle clé joué par le groupe parlementaire communiste au regard d'une possible majorité de gauche à l'Assemblée, ne sauraient répondre à 1 'absence d'orientation cohérente et cacher les contradictions de la politique défendue.
La prétention à se présenter comme un «parti de lutte», champion des revendications, apparaît vite illusoire dès lors que la direction du PCF étouffe sous son contrôle bureaucratique la CGT, travaille à stériliser toute dynamique de mobilisation unitaire et s'oppose aux formes démocratiques des luttes actuelles. Quant à 1' affirmation que c'est le PS seul qui refuse des' appuyer sur une possible majorité de gauche pour cultiver les alliances à droite, elle n'apparaît pas pleinement convaincante dans la mesure où elle ne s'accompagne d'aucune proposition unitaire réelle pour modifier cette situation. Il est au contraire clair que le PCF a remisé son identité de «parti de gouvernement>> et se satisfait pleinement d'être «ailleurs» (ni dans la majorité, ni dans l'opposition).
Notre politique doit viser à peser sur ces contradictions, en montrant qu'une véritable orientation de lutte de classe ne saurait cultiver la di vision et le sectarisme, ni opposer les «luttes à la base» au nécessaire débouché politique en termes de majorité parlementaire de gauche et de gouvernement y correspondant. Dans le même temps, tous les éléments tendent à se réunir pour que les questions stratégiques sur le communisme, la révolution, le parti révolutionnaire débouchent sur une réflexion qui, brisant le carcan hérité du stalinisme, concernent des secteurs larges du mouvement ouvrier.
La scission des rénovateurs, et à présent la constitution des reconstructeurs comme fraction ouverte constituent des éléments positifs au regard de la crise du PCF et des possibilités qu'elle ouvre de recompositions. Outre la recherche de l'unité d'action avec ces militants, nous devons rechercher toutes les possibilités de débat sur le fond avec eux. Existe en effet la possibilité qu'un tel débat, dans ces conditions, déborde des cadres limités de l'extrême-gauche traditionnelle et, touchant des secteurs beaucoup plus vastes du mouvement ouvrier, favorise les recompositions que nous souhaitons.
0 Les contradictions du PS :
Derrière la politique d'ouverture à droite, encore essentiellement perçue comme se jouant sur le terrain parlementaire et médiatique, des contradictions sont à l'oeuvre qui touchent aux rapports entre ce parti, aujourd'hui hégémonique à gauche, et sa base sociale. La politique concrète que scelle la volonté de rechercher une coalition gouvernementale avec des forces de droite significatives ne peut en effet qu'entrer en conflit avec les aspirations des travailleurs et de la jeunesse, et mettre en porte-à-faux les directions syndicales social-démocrates. Quelles que soient les précautions prises, et les rythmes nécessaires à la maturation des conflits et à la radicalisation qu'ils entraînent, il est clair, comme le montrent lesmobilisations récentes, que ces contradictions ne peuvent que développer et ouvrir un espace
24 politique à la gauche de la social-démocratie. Celui-ci agissant, à son tour, sur les
débats internes du PS.
C'est pourquoi nous devons poursuivre une démarche systématique de front
unique ouvrier pour la lutte, de façon à développer les mobilisations et la radicalisation de celles et ceux qui y participent. Et, dans le même temps, poursuivre avec ces militants le débat politique et chercher à aider, à travers le débat et l'action, les oppositions à se structurer sur des positions de classe. C'est ce que nous devons faire en particulier avec les rénovateurs, les reconstructeurs ou d'éventuels courants gauche du PS. Chaque fois que c'est possible, nous appuyons la mise sur pied de structures de débat et d'action (comités, fronts, cercles d'études .... ).
0 Les comités nés de la campagne présidentielle :
La campagne présidentielle et les comités de soutien ont rassemblé des forces autour d'engagements militants qui rompent avec la politique de la gauche au gouvernement et s'opposent à une perspective de gestion respectueuse de la société capitaliste et de ses institutions : refus de l'austérité salariale et du chômage, désarmement, indépendance de la Kanaky, droit de vote des immigrés, égalité hommes/femmes... La fidélité à ces engagements de la majorité des militants engagés dans la campagne s'est confirmée dans le refus d'un ralliement aux propositions du PS lors des législatives de juin, comme dans le refus du référendum Rocard sur la Kanaky, ou dans l'adoption de campagnes sur le revenu minimum égal au SMIC et le droit de vote des immigrés. Ils' agit là d'objectifs communs qui constituent des acquis importants.
En même temps, un constat s'impose : les limites des convergences constatées dans la campagne, 1 'existence de projets politiques et organisationnels contradictoires, les choix et la trajectoire de la direction des rénovateurs font que la constitution d'un instrument organisationnel qualitativement supérieur à ce qui existe ne saurait être mise pratiquement à l'ordre du jour. Elle ne le sera vraisemblablement pas avant de nouveaux développements majeurs (luttes sociales d'envergure, nouvelles fractures dans les partis traditionnels ... ).
Les faiblesses du score obtenu et les limites de la dynamique enclenchée tendent aujourd'hui à aiguiser les contradictions politiques et à mettre en cause les comités comme cadres unitaires de débat et d'action. A travers la proposition de transformation des comités en un «mouvement vert-rouge» se dessinent en fait des projets politiques divers et encore flous, d'autant que ne sont pas explicitées leurs conséquences en termes de place politique (en particulier par rapport aux Verts et à la social-démocratie), de type d'intervention par rapport aux échéances politiques, de fonctionnement et de rapports aux organisations présentes dans les comités. Pour notre part, nous défendons 1' idée que les comités doivent se maintenir sur la base qui était la leur de poursuite et d'approfondissement de la bataille politique engagée avec la cam pagne présidentielle, c'est -à-dire 1 'affirmation dans les luttes comme dans les élections d'une force indépendante du PCF et du PS, fidèle à ses engagements, tournée vers la mobilisation de la large masse des travailleurs autour de propositions d'action. Et, dans le même temps, d'être des lieux où se poursuit le débat stratégique sur les différentes positions en présence.
Aller au-delà dans les conditions présentes, dans le sens de la proclamation d'un mouvement politique à partir des comités, avec directions élues et substitution de la loi majoritaire au fonctionnement au consensus, loin de marquer un progrès, conduirait inévitablement à un affaiblissement, et à la dislocation des comités.
C'est pourquoi nous ne saurions être partie prenante d'un projet de constitution, à partir des comités, d'une nouvelle organisation tel que le propose l'appel de P. Juquin (avec orientation, statuts, processus de congrès constitutif ... ).
0 D'une façon générale:
Il doit y avoir complémentarité entre la construction de la LCR et son intégration dans les processus de recomposition du mouvement ouvrier, tant au plan syndical que politique. Néanmoins, cette intervention crée inévitablement des distorsions qu'il convient de savoir maîtriser, en sachant fixer des priorités de travail. C'est en particulier la condition pour capitaliser de façon militante ce travail. V. 3. Construire la LCR.
Quels que soient ses dysfonctionnements et ses divisions, la LCR apparaît plus que jamais porteused'uneresponsabilité historique. Ses traditions, son programme, son implantation, son savoir-faire doivent la rendre incontournable. Elle se doit de poursuivre sa politique en l'adaptant en fonction des aléas de la recomposition, gardant ainsi le visage d'une organisation utile, qui refuse le sectarisme et l'isolement. 25
Nous devons montrer, pas seulement dans les mots mais dans les faits, notre détermination à construire 1 'instrument nécessaire au combat contre la crise, contre
la montée de l'extrême-droite, pour une transformation radicale de la société, pour une renaissance de l'internationalisme militant, pour une Europe des travailleurs et des nationalités, féministe et écologiste. Ce sont des défis gigantesques. Ils réclament un instrument à la hauteur de la tâche. Nous sommes convaincus qu'il s • agit d • un parti : au-delà des traumatismes et des dangers de bureaucratisation dont nous sommes conscients, c'est toujours la forme d'organisation qui permet le mieux, à partir d • une adhésion volontaire et d • un accord sur les grandes questions stratégiques, de discuter sur la base d'une pratique commune, d'élire des directions responsables de leurs mandats, de traiter des divergences tactiques sans fragmentations permanentes. Loin de con jurer les risques de bureaucratisation ou d • abus de pouvoir, des modalités moins contraignantes favorisent en fait la manipulation,les porte-parole médiatiques incontrôlés, les alliances d'humeur, au détriment d'un engagement collectif seul à même de peser sur les rapports de forces et de tester en pratique la portée des décisions précises, pour pouvoir au besoin les rectifier.
Nous sommes aussi convaincus que ce parti, s'il vise réellement à l'instauration d'une société égalitaire et solidaire, à mettre un terme à l'exploitation de l'homme par l'homme, et de l'oppression de la femme par l'homme, sera confronté au pouvoir politique de classe concentré dans l'Etat bourgeois et à la nécessité de sa destruction et de l'instauration de la démocratie socialiste des producteurs associés. C'est cela que nous entendons par parti révolutionnaire.
Dans l'immédiat, le renforcement de la LCR est une nécessité, pour les luttes, pour l'avant-garde, et aussi pour le processus de recomposition lui-même. Ce renforcement est possible, même dans une situation qui reste difficile et où les recompositions sont limitées. Il existe en effet des potentialités de nous construire sur la base de notre intervention propre, en particulier dans la jeunesse, et dans les luttes. C • est sur la base d • un projet d • en sem ble maîtrisé par tous, que nous serons capables de jouer pleinement le rôle qui est le nôtre. La richesse de nos interventions traduit notre place actuelle. Encore faut- il adapter notre fonctionnement à ces données. La situation décrite plus haut implique une meilleure centralisation et une répartition davantage contrôlée de nos tâches.
De ce point de vue, nous renvoyons à la résolution d • organisation qui fixe cinq priorités:
- formation et politisation des cellules
- centralisation du travail ouvrier et des feuilles de boîtes
- construction des JCR
- féminisation
- diffusion de la presse.
Notes:
*Ce texte (Partie V, dans son intégralité) a été présenté par 7 camarades du CC et 1 camarade de la CCC.
Il a été voté par 9 camarades du CC et 1 camarade de la CCC.
* Ce même texte (Partie V) avec les suppressions suivantes a été présenté par 5 camarades du CC. Il a été ainsi voté par 9 camarades du CC.
Suppression, dans la phrase suivante, de «à un affaiblissement et» .
«Aller au-delà dans les conditions présentes, dans le sens de la proclamation d'un mouvement politique à partir des comités, avec directions élues et substitution de la loi majoritaire au fonctionnement au consensus, loin de marquer un progrès, conduirait inévitablement à un affaiblissement, et à la dislocation des comités.»
Suppression de la phrase suivante
«C'est pourquoi nous ne saurions être partie prenante d'un projet de constitution, à partir des comités, d'une nouvelle organisation tel que le propose l'appel de P. Juquin (avec orientation, statuts, processus de congrès constitutif ... ).»
* Les deux amendements suivants à la Partie V ont été présentés comme suit
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par 5 camarades du CC et 1 de la CCC. Ils ont été votés par 5 camarades du CC et
1 delacee.
1 °- Remplacer les deux derniers paragraphes de la partie concernant les comités par :
«Il faut donc maintenir ce cadre dans la continuité des bases politiques de la campagne présidentielle, autour d'un fonctionnement essentiellement consensuel et de directions de type fédératives appuyées sur les comités tout en permettant l'impulsion et la coordination réelle des activités et des débats; c'est en ce sens que nous répondons positivement à l'aspiration légitime de nombreux militants des comités à disposer d'un instrument plus efficace; nous expliquons ce qui relève des difficultés réelles de la situation politique, des limites de la dynamique des comités, qui ne peut être surmontée artificiellement par l'auto-proclamation d'une nouvelle organisation et ce qui relève des possibilités réelles de tests et de meilleur fonctionnement du mouvement des comités. Vouloir transformer les comités en une nouvelle organisation alors que les conditions n'en sont pas réunies, aboutirait à la marginalisation et précipiterait l'affaiblissement d'un processus déjà fragilisé. Nous pouvons convaincre les comités de nos options essentielles à ce sujet et de notre volonté de poursuivre l'expérience en cours face aux échéances à venir de la lutte des classes.
Si la perspective de construction d'une nouvelle force à gauche reste inscrite dans la situation de crise du mouvement ouvrier, elle ne se traduit pas en termes concrets aujourd'hui; il faudra d'autres développementsqualitatifsetd'autresconvergences de courants pour lui redonner son actualité immédiate.»
2°- Supprimer dans le 3è paragraphe - Construire la LCR - le passage qui va de «nous devons montrer» à «Parti révolutionnaire».
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