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Critique communiste - La biographie monumentale que tu as consacrée à Trotsky tombe à pic au moment des réhabilitations en URSS, notamment des victimes des procès de Moscou.// paraît pourtant difficile que ton calendrier de chercheur coïncide systématiquement avec les développements politiques. Peux-tu expliquer cette coïncidence heureuse ? Pierre Broué - Question moins simple qu'il n'y paraît et réponse nuancée ! En fait, j'ai toujours pensé que je ferais un jour une grande biographie de Trotsky, celle qui n'était possible qu'après l'ouverture de la partie " fermée " de ses archives de Harvard et après les années nécessaires à leur dépouillement systématique.
Bien entendu, si j'avais vécu dans une tour d'ivoire, je serais en ce moment en train de commencer la rédaction de cette biographie, dont j'ai tous les éléments depuis un an, et dans le loisir que me donne une retraite récente. Mais ce n'est pas le cas, et l'URSS de Gorbatchev, les réhabilitations, les débats historiques, les révélations et prises de position sur des questions historiques ont constitué un véritable appel d'air pour ce travail qu'entre-temps Claude Durand m'avait demandé pour les éditions Fayard. Il fallait répondre à la fois aux Soviétiques et à tous ceux que passionne cette question énorme. Trotsky est en train de reprendre sa place dans l'histoire, mais il n'est pas réhabilité. Cet homme, qui passionne encore aujourd'hui plus qu'aucun de ses contemporains, n'est certes plus dans son pays une "non -personne "• mais le visage qu'en donnent maintenant les officiels n'est guère distinct de celui de Staline : ils sont les " deux ours ", comme disent ceux qui ne veulent pas qu'on parle de Trotsky, les "deux ours " représentant des hommes à la politique identique, séparés seulement par une lutte pour le pouvoir. Ce livre était nécessaire pour répondre aux questions, pour aider les historiens et les jeunes Soviétiques qui cherchent la vérité, pour être un élément agissant dans la réapparition de Trotsky. C'est pour cette raison que j'ai accéléré mon travail et rédigé le livre dans ma dernière année universitaire, ce qui a été dur, car je ne me voulais pas professeur absentéiste ou négligent.
Donc, ce n'est pas la conjoncture qui a déterminé la naissance du livre, mais c'est bien elle qui l'a conduit à paraître avant la date primitivement prévue. Et je ne le regrette pas. + C. C. -Avec ce travail, cette biographie qui traite de tant de choses, que deviennent les Œuvres et les Cahiers Léon Trotsky auxquels tu te consacres depuis dix ans ? Bien sûr, les Œuvres sont un travail qui se situe hors du temps, mais les Cahiers Léon Trotsky semblaient s'insérer dans une recherche dont ton travail est d'une certaine manière Je couronnement. Tout cela va-t-il, peut-il continuer? P. B.- Bien entendu, Œuvres et Cahiers continuent. Les Œuvres sont un travail en dehors du temps en effet, « pour l'éternité ". Aucun événement politique ou littéraire ne saurait suspendre la construction de ce monument que nous devons à
Trotsky et dont j'espère qu'il contribuera à la construction d'autres semblables, dans d'autres pays, notamment en URSS. Quant aux Cahiers, c'est une revue qui s'efforce de faire le point sur l'état présent de la recherche en même temps qu'elle publie des documents. Qui pourrait penser qu'il n'y a plus de documents à publier touchant le combat de Trotsky ? Qui pourrait penser qu'après mon livre il n'y aura plus rien de nouveau? Veux-tu que je te dise, le séjour récent que j'ai fait en Allemagne et qui m'a permis de rencontrer, dans un colloque Boukharine, des historiens soviétiques et d'autres pays de l'Est, amèneraient déjà normalement la rédaction de plusieurs additifs au livre, et il m'a donné la possibilité, dont nous étudions actuellement les moyens de réalisation, de numéros, sinon d'importants articles venus de Moscou ou d'autres capitales de l'Est et portant sur Trotsky et les trotskystes. La place des Cahiers Léon Trotsky va être d'autant plus importante, dans les jours qui viennent, que les documents sur Trotsky et les trotskystes vont commencer à faire surface, d'autres aussi d'ailleurs. Un exemple: le livre du chercheur hongrois Miklos Kun - petit-fils de Béla Kun - comporte d'importants éléments d'information sur le groupe qui a édité la " plate-forme de Rioutine "·
Il ne faut pas oublier d'autre part que la revue est en quelque sorte le banc d'entraînement des jeunes chercheurs. C'est là qu'ils peuvent éprouver leurs forces et leurs capacités avec des articles qui n'intéresseraient guère d'autres revues ... L'existence des Cahiers garantit la poursuite de la recherche sur Trotsky. Ma biographie de Trotsky, ce n'est pas le dernier mot sur lui, c'est le point aujourd'hui, c'est-à-dire la base du travail à faire. Une base solide, oui, mais pas le dernier mot. Sans les Cahiers, il n'existerait pas l'équipe qui doit prendre ma place et qui n'est qu'en formation : la biographie sert à raccourcir les délais de sa formation ; les Cahiers sont l'outil. + C. C. - Apportes-tu dans ce travail des 11 révélations 11 au sens propre du terme ? Quelles différences, par exemple, y a-t-il, avec le livre de Deutscher qui était jusqu 'à présent la référence obligatoire? P. B. -Bien entendu, on ne trouvera pas dans ma biographie un "nouveau Trotsky "• seulement une foule d'éléments qui précisent sa trajectoire, les moyens de son combat, sa personnalité aussi. La seule " découverte "• qui le sera pour le grand public, c'est celle que j'ai rendue publique en 1980 dans les Cahiers: la constitution en 1932 en URSS d'un " bloc des oppositions " qui réunissait autour de son initiateur, 1. N. Smimov -qu'entouraient Smilga, Préobrajensky, Mratchkovsky, etc.-, les groupes de Zinoviev et Kamenev, de Sten et Lominadzé, avec les cadres des JC, et de Tarkhanov et Safarov. Ces hommes, d'accord pour constituer un bloc, une alliance, ont pris contact avec Trotsky qui a donné son accord. Il n'était en revanche pas chaud pour l'alliance à laquelle songeait Smirnov, avec le groupe de Rioutine-Slepkov. Ce développement de l'union des oppositions a été interrompu par la répression, mais certainement surtout rendu impossible par la victoire de Hitler en Allemagne. En
Sibérie 1928, manifestation pour l'anniversaire d'Octobre. Sur la banderole: Lénine etTrotsky.
1936 en tout cas, quand Staline dit que le GPU a • quatre ans de retard "• c'est à la formation de ce • bloc " qu'il pense. Ce bloc politique, le GPU l'a habillé en • centre terroriste " d'un bloc, un déguisement grossier, mais le déguisement de quelque chose de réel, une alliance que Trotsky a bien entendu niée pour protéger ceux de ses militants aux mains du GPU, qui niaient aussi bien sûr. Cet événement éclaire d'un jour tout nouveau les procès de Moscou : je ne doute pas qu'on va découvrir cela à Moscou et aussi une opposition au sommet de l'appareil - qui eut des contacts avec Trotsky - et qui ne comptait pas seulement Kirov mais aussi Ordjonikidzé, et dont on n'a pas fini d'explorer les contours, notamment sa position sur l'Espagne quand elle est • tombée "• au moment du deuxième procès de Moscou.
Pour le reste, il y a plutôt des centaines de découvertes, petites certes, mais dont le total change beaucoup de choses, des épisodes inaperçus, d'autres mal interprétés. Il y a aussi une sérieuse remise en question de ce que j'appelerai les rumeurs et les erreurs. Il y a les rumeurs mises en circulation par les adversaires de Trotsky et dont Maurice Joyeux s'est fait l'écho en poussant son réquisitoire sur Cronstadt jusqu'à l'absurde dans le film d'" Océaniques ". Par exemple, en la circonstance, les propos qu'on lui attribue sur la répression, soit en déformant la traduction, soit en lui attribuant les propos d'autres. Il y a toutes les rumeurs d'origine stalinienne sur sa façon de diriger l'Armée rouge, les exécutions de communistes, etc. Il a traduit en effet en conseil de guerre et approuvé la condamnation et l'exécution de responsables communistes déserteurs, mais sauvé et réintégré dans l'armée des milliers de travailleurs déserteurs dont il a fait des combattants. Et puis il y a les erreurs de Deutscher ou plutôt sa façon de romancer et d'inventer quand il ne sait pas, et il le fait systématiquement pour faire à postériori la leçon à Trotsky. Par exemple, il parle en 1925 d'un prétendu "discours de Zaloutsky "• dont il souligne qu'il était • public » et dénonçait Thermidor et Staline, alors qu'il s'agit d'une conversation privée qui a fait l'objet d'une dénonciation. J'ai opéré des dizaines de " redressements " plus ou moins importants, chemin faisant, et l'ensemble donne, je crois, une physionomie qui est une • révélation ". Autre exemple auquel je contribue de façon modeste, je crois : la destruction de la légende sur le fait que Staline se serait emparé du programme de l'Opposition tel qu'il était, pour l'appliquer. Mon livre était terminé quand, le 25 août, je crois, dans la Pravda, l'historien V. P. Danilov a mis en miettes la version stalino-occidentale de la " collectivisation forcée, idée de Trotsky réalisée par Staline"· ·· Mais l'idée y est. Et de même, j'ai, je crois, montré que ce n'est pas vrai que Trotsky considérait Boukharine comme pire que Staline alors qu'il était, sur la base de la démocratie ouvrière, prêt à combattre le second avec le premier. Et puis je crois avoir apporté pas mal en ce qui concerne la personnalité de Trotsky, la version banale et stupide mais très répandue qui le veut sectaire, tranchant, autoritaire, toujours prêt à excommunier, etc. De ce point de vue, il me semble que j'ai redonné à l'histoire politique de Trotsky une unité qu'elle avait mais qu'on dissimulait : il n'y a aucune opposition véritable, seulement un développement et un enrichissement, entre le Trotsky • conciliateur " d'avant 1914 et le Trotsky présenté comme un sectaire de gauche dans les années vingt: Joffé, en 1927, ne reprochait-il pas à Trotsky de ne pas suffisamment défendre son point de vue et de surestimer l'importance des compromis ? Je pense qu'il avait raison, mais son opinion n'était guère connue et encore moins prise en compte jusqu'à mon livre, il me semble. Finalement, je dirai qu'il y a peu de • révélations ", bien qu'il y en ait une qui oblige à réécrire les manuels -le bloc des oppositions-, mais qu'il y a une lecture soignée de nombre de documents qui donne, dans le livre, une optique nouvelle. + C. C. - Pourquoi la réhabilitation de Trotsky sous Gorbatchev ? Que penses-tu tant de ce problème précis que de ce qui se passe en URSS aujourd'hui
sur ces questions historiques et Je rapport avec la politique en général ? P. B.- Curieusement, il n'y a pas lieu à une "réhabilitation • judiciaire de Trotsky qui n'a pas été formellement condamné et il y a un petit jeu là-dessus. L'" arrêt .. de condamnation des accusés du premier procès indiquait seulement que Trotsky et Sédov, • convaincus ( ... ) d'avoir pris une part directe aux préparatifs et d'avoir dirigé en personne l'organisation en URSS d'actes terroristes contre les dirigeants du Parti communiste de l'URSS et de l'Etat soviétique, doivent, s'ils sont découverts sur le territoire de l'URSS, être immédiatement arrêtés et déférés au tribunal militaire de la Cour suprême de l'URSS •. Cette formule rituelle se trouve dans le texte de l'arrêt du deuxième procès de Moscou et ne figure pas dans le troisième, où Trotsky est cependant présenté comme l'inspirateur des crimes reconnus. Il est bien difficile à Gorbatchev et à ses juristes de ne pas faire un pas vers ce qui serait une sorte de • réhabilitation • de Trotsky, après la réhabilitation judiciaire des condamnés des procès de Moscou dont il était présenté comme le chef et l'inspirateur.
Nous en sommes pourtant relativement assez loin. Le discours de Gorbatchev au 75e anniversaire, comme je l'ai indiqué dans un article de Libération, n'en était guère arrivé en remontant le cours de l'histoire qu'aux arguments contre Trotsky de 1926. Et l'article du général Volkogonov sur • Le démon de la révolution" n'est une réhabilitation que pour qui veut le croire de toutes ses forces ! Il semble bien qu'aujourd'hui toutes les forces conservatrices de l'appareil se concentrent dans l'effort pour barrer la route à la mémoire en général et à la mémoire de Trotsky en particulier. Ce n'est évidemment pas un hasard. Ce dont il s'agit en réalité, comme l'a si bien souligné Siéva Volkov, c'est des idées de Trotsky et de leur impact éventuel sur la jeunesse d'aujourd'hui, sur la société soviétique en général. La réhabilitation de Trotsky, c'est la publication de ses ouvrages, et notamment de la Révolution trahie. Pourquoi en est-on venu à poser ce problème de la réhabilitation des vieux bolcheviks en général, de Trotsky en particulier? Il me semble que c'est simple. Pour les besoins d'une politique économique qui s'annonce de " vérité et de rigueur ", Gorbatchev a besoins d'être cru, d'avoir l'appui des intellectuels, d'apparaître comme le résultat d'une vraie rupture avec la • stagnation • (qui est le pseudonyme de Brejnev). D'où la glasnost... Et il faut bien tenir compte de la "mémoire du peuple» comme dit Afanassiev. On a fait la part du feu avec des concessions à la mémoire du peuple, une mémoire qui a enregistré Trotsky et qui nourrit les discussions autour de sa personne, à l'université ou dans les chambres d'étudiants. Le président des clubs politiques du Komsomol, V. F. Pisigine, m'a assuré que c'était la campagne de ces clubs de jeunes, nourrie d'informations précises après sa rencontre avec Anna Larina, qui avait été à l'origine de la réhabilitation de Boukharine, dont les dirigeants se sont aperçus en cours de route qu'il pouvait être utilisable pour leur politique agraire. Mais, bien entendu, les dirigeants ont plus à redouter qu'à espérer d'une publication des écrits de Trotsky, de sa critique de l'appareil et de la bureaucratie. C'est donc vraisemblablement la base, la jeunesse, sa poussée, qui déterminera les formes de la réhabilitation de Trotsky en URSS, laquelle ne peut que suivre une réintroduction dans l'histoire qui est actuellement en cours. + C. C. -Ta biographie terminée, qu'est-ce qui t'apparaît comme le plus important au regard de J'actualité dans le monde ? P. B. -J'ai un peu essayé d'expliquer cela dans ma conclusion. Bien entendu, quand on regarde le travail de Trotsky et qu'on se tourne vers la réalité contemporaine, on ne peut que constater l'importance du problème des rythmes. Trotsky n'avait pas prévu de délais aussi longs pour une série de phénomènes qui sont pourtant bel et bien en train de se dérouler aujourd'hui sous nos yeux, je pense par exemple à la crise de décomposition des partis communistes staliniens. Il y a aussi une série de phénomènes, de prolongation du stalinisme en quelque sorte sous des formes nouvelles, que Trotsky n'a pas connus et dont on ne voit pas pourquoi il les auraient prévus. En même temps, son analyse de l'URSS et, du coup, des Etats dits socialistes, demeure d'une lucidité exceptionnelle et s'applique parfaitement à la période contemporaine. Certains articles de la presse soviétique, certains textes en circulation là-bas, semblent sortis de la même plume et c'est sans doute ce qui fait l'actualité de Trotsky. Seuls les ignorants peuvent sourire aujourd'hui du programme qu'il traçait en 1936 pour la • révolution politique .. , dont le chemin est visible depuis 1956 au moins.
Pour le reste, il y a des gens qui s'étonnent que Trotsky puisse encore, après tant d'années, enflammer les imaginations, mobiliser des forces jeunes, servir de drapeau. C'est tout simplement parce qu'ils ne se rendent pas compte que son hostilité au système capitaliste et au cortège de barbarie qui l'accompagne, ainsi que le visage démocratique qu'il défend tant pour le parti que le régime soviétique, répondent à des aspirations qui existaient en 1917 et qui n'ont pas été satisfaites encore aujourd'hui. C'est pourquoi je conclus ma biographie en écrivant, après un journaliste de 1933, que Trotsky est toujours vivant. + C. C. -Et à tous ceux, dans Je monde, qui se réclament de Trotsky et qui peuvent lire ton livre, qu'est-ce qu'il va leur apporter? P. B.- J'y ai beaucoup pensé et il y a des journalistes qui m'ont interrogé là-dessus. Je souhaite qu'il leur donne à tous le désir de se rassembler dans la clarté, de rompre avec l'esprit de chapelle, les excommunications majeures, les dénonciations, l'abus des épithètes, qu'ils apprennent tous ou réapprennent le débat démocratique avec le désir sincère de confronter et discuter en recherchant à rapprocher leurs points de vue sans concessions de principe. Au fond, je voudrais qu'ils imitent Trotsky et pas qu'ils caricaturent, comme la caricature de lui qui a prévalu jusqu'à présent, bien involontairement et inconsciemment sans doute, chez nombre d'organisations qui se réclament de lui. Je voudrais, si tu préfères, que, dans sa tombe, il ne se dise pas qu'il a semé des puces et non des dragons. Au moment où il renaît en URSS, les trotskystes hors d'URSS lui valent bien ça, non ? Je pourrais dire comme Martin Luther King qu'en écrivant ce livre 11j'ai fait un rêve •. Voilà mon rêve.
Propos recueillis par Francis Site!