La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Le débat sur l'unité syndicale dans les années trente

Critique communiste, n° 8, mai 1982 · p. 13-21 · 7 793 mots

LESANNEESTRENTES

En mars 1936 se tenait à Toulouse le congrès de fusion entre les deux onfédérations syndicales séparées depuis 1921, la CGT et la CGTU. Cette réunifh:ation syndicale avait été précédée par un débat dans les organisations ouvrières, particulièrement pendant l'année 1931.

Ce débat, dans lequel intervint Léon Trotsky, est particulièrement riche et utile pour les militants révolutionnaires d'aujourd'hui et pour tous ceux qui aspirent à l'unification du mouvement syndical en France.

Pouli comprendre ce débat et en tirer des enseignements pour la situation présente, il convient de marquer brièvement les différences intervenues dans la configuration du mouvement ouvrier.

Voulue et organisée fondamentalement par les réformistes en 1921, la scission syndicale séparait deux organisations issues du même tronc commun, la CGT d'avant 1914. Aujourd'hui, l'unification syndicale impliquerait des organisations dont l'une des principales, la CFDT, n'a pas de racines dans la CGT puisque son origine se situe extérieurement, dans le syndicalisme chrétien dont elle s'est progressivement détachée.

Au début des années trente, le mouvement ouvrier est divisé en deux grands courants, l'un réformiste avec la CGT et la SFIO, l'autre révolutionnaire. Malgré ses erreurs gauchistes et aventuristes, malgré son régime interne déjà fortement bureaucratique, le PC est encor"

ARIS, le 9 novembre 1930, vingt-deux militants syndicalistes (six CGT, sept autonomes, huit CGTU, en fait vingt et un) rendent publique une déclaration : « Pour reconstruire l'unité syndicale. » Parmi les signaraires de ce manifeste dit des vingt-deux: Dumoulin, Monaffe, Chambelland, Piquemal ... Considérant la gravité de fa situation internationale er nationale, << ils ont convenu qu'après dix années de duel fraricide, il fallait faire effort pour meffre fin à la division des forces syndicales.

<< Ils se sont mis d'accord pour lancer l'idée de fa reconstitution de l'unité syndicale dans une centrale unique, sur les bases de fa Charte d'Amiens. La réalisation de celle idée ne se conçoit, à feur avis, que dans fa pratique de fa lutte de classes et dans l'indépendance du mouvement syndical, en dehors de toute ingérence des partis politiques ...

« lis précisent que chacun devra rester fermement attaché à son organisation syndicale propre, sans arrière-pensée comme sans manœuvre ... »

LE DEBAT

DANS

à cette époque un parti révolutionnaire ouvertement opposé à la société bourgeoise. A travers la CGTU, il a gagné à lui bon nombre des militants syndicalistes révolutionnaires issus de la vieille CGT d'avant 1914. A ce moment, Léon Trotsky et l'opposition de gauche luttent pour le redressement des PC, pour le redressement de la 111• Internationale. Ils ne s'orienteront vers la construction de la IV• Internationale et la construction de nouveaux partis révolutionnaires qu'après l'écrasement du prolétariat allemand par Hitler, défaite aux répercutions immenses dans laquelle les responsabilités de Staline et de la 111• Internationale furent écrasantes.

Ces considérations relevées. sur le fond de la question discutée, les positions des marxistes réwllutionnaires n'ont pas varié ; leur lutte pour le front unique de la classe ouvrière, et pour cette forme particulière de front unique qu'est l'unité syndicale organique, se poursuit aujourd'hui. Le combat pour l'unité d'action des confédérations syndicales et, au de-là, pour leur unification en une centrale unique et démocratique des travailleurs reste d'une actualité brûlante. La nouvelle situation politique ouverte en France et la division qui prévaut à l'occasion de ce 1•r Mai 1982- alors même que la réaction refait ses forces et relève la tête- en soulignent davantage encore la force et l'urgence.

Chambelland écrit le lendemain dans le Cri du peuple : « Ce n'est pas un lumignon qui s'est allumé dimanche, mais une grande flamme. » Les réactions à ce manifeste présentent un grand intérêt : chaque courant du mouvement ouvrier s'est trouvé contraint de justifier, de préciser sa position sur la question de l'unité syndicale. Nous examinerons les premières réactions, l'évolution de la situation jusqu'aux congrès confédéraux de la fin 1931, la question de J'unité à ces congrès, puis les conditions qui ont conduit à la réunification effective en 1935-36.

Les premières

réactions au manifeste

des vingt-deux

DANS LA CGT:

L'appel n'est entendu que par une petite minorité composée surtout de membres de l'enseinement (SNI).

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Le Peuple, organe officiel de la CGT, ne le reproduit pas; il publie, le 19 novembre, un article de Savoie (le secrétaire de la Fédération de l'alimentation) qui rappelle la conception de la direction confédérale : « Ceux qui ont connu la porte pour sortir doivent connaitre le chemin pour rentrer dans 1 'unique CGT. » L'unité est en train de se réaliser au sein de la CGT qui compte 850 000 adhérents fin 1930 (selon Savoie), tandis que la CGTU se désagrège (300 000 ?) : il suffit de laisser faire . Savoie rappelle qu'avant l'affaire des vingt-deux, début octobre, la rédaction du Populaire Gourna! du PS) avait chargé un de ses rédacteurs (Loriot) de faire une enquête auprès de divers militants syndicalistes sur l'unité syndicale. La direction de la CGT avait condamné « une tentative incontestable d 'ingéren -ce du PS ... »L'enquête avait été abandonnée; Loriot avait protesté dans le Cri du peuple du 5 novembre et souhaité que la gauche du PS définisse - contre la CGT collaborationniste- une politique syndicale fondée sur la lutte des classes. Savoie accuse :. rr JI s'agit de faire entrer en bloc et rapidement des autono -mes, des unitaires minoritaires de la CG TU, d 'empècher qu'ifs ne soient obligés dy entrer en ordre dispersé ... >> Le Peuple du 23 novembre publie la déclaration de la CA de la CGT adoptée le 23 novembre, c'est un rappel de la « doctrine constante » sur la question : « L'unité ne peut ètre réalisée qu'à la base, c'est -à -dire dans chaque syndicat confédéré. >> Une recommandation est adressée aux UD : rr Les UD n'ont pas à prendre part aux manifestations de certaines personnalités qui ont de tout temps cherché à se faire valoir en créant la confusion dans les organisations régulièrement constituées. »Dans le Soir du 27 novembre, Glay (du SNI) appelle à la défense de la r( citadelle confédérale >>. DANS LE PS:

Le Populaire du 15 novembre publie la déclaration des vingt-deux ; Blum justifie la publication pour des raisons d'information et du fait de l'importance de la question : (( L'unité corporative est plus nécessaire encore que 1 'unité politique » ; mais Blum dit son désaccord avec les vingt-deux : pour lui, l'unité ne peut être réalisée que dans le cadre confédéral.

Renaude! (droite du PS) considère que la publication de l'appel dans le Populaire constitue une ingérance dans la CGT; surtout: (( Imaginer que Moscou, qui commande, puisse accéder à l'idée d'unité et permettre à ses adeptes de poursuivre des pourparlers de réalisation, c'est jouer avec l'erreur. >>

Zyromski (gauche), dans le Populaire du 2 décembre, estime qu'il est urgent d'examiner si des ((accords circonstanciels >> ne pourraient pas être conclus entre la CGT et le PS; il rappelle que la CGT n'englobe pas tout le mouvement syndical de classe, que le Populaire suit avec attention le mouvement syndicaliste révolutionnaire dans la CGTU : (( Tout ce qui peut affaiblir le syndicalisme de secte "bolchévik" sert l'unité syndicale. >> CHEZ LES AUTONOMES:

Il s'agit surtout de la fédération des fonctionnaires où l'écho est important, et qui tient son congrès le 30 novembre 1930 ; elle considère comme positif le lancement du manifeste, mais insiste sur trois points : -le mouvement ne doit pas aboutir à de nouvelles scissions, chacun doit rester dans son organisation ; -la CGT unique ne peut résulter que de la fusion des deux centrales actuellement opposées, et ne peut pas être une nouvelle centrale ; -la Charte d'Amiens appelle, révision, surtout sur la possibilité d'accords circonstanciels partis-syndicats.

Monmousseau, le dirigeant de la CGTU invité au congrès;cherche à diviser les vingt-deux en posant à Piquemal, le secrétaire, et un des signataires, des questions sur l'unité, le front unique, Moscou, Genève ... Piquemal répond qu'il est d'accord avec la définition de l'unité donnée par Monmousseau ; oui, nous sommes pour l'unité d'action, pour le front unique ; mais pourquoi le Cartel CGTU ne répond-il pas à nos propositions ? Oui, nous défendons la Révolution russe malgré ses erreurs. Non, nous ne sommes pas d'accord sur la question de l'indépendance syndicale. Ces positions sur l'unité, sur l'URSS irritent une partie des vingt-deux. Guérin a estimé que le tiers autonome était en coquetterie avec le PC, que la pression stalinienne s'exerçait à travers les vingt-deux. Mais il manque une démonstration plus solide. A LA CGTU, AU PC :

Un courant puissant pour l'unité agite les fédérations suivantes de la CGTU : alimentation, ports et docks, livre, transports, cheminots. Ceci s'explique en bonne partie par l'atmosphère irrespirable de la confédération; la direction redouble de violence contre les vingt-deux : c'est une bonne occasion de se débarrasser des « scories », des « contre-révolutionnaires ».

Dès le 12 novembre, Sémard, à propos du congrès des cheminots, dans 1 'Humanité, définit des vingt-deux comme (( 1 'unité dans la trahison du mouvement révolutionnaire, par la destruction de la CGTU, la rentrée dans la CGT>>. Claveri, le trésorier de la CGTU, dans la Vie ouvrière du 14 novembre, annonce que le prolétariat répondra comme Cambronne aux briseurs de grève, saboteurs de la CGTU, scissionnistes ... Monmousseau donne son point de vue dans l'Humanité du 22 novembre, avec le titre suivant : (( Sous le drapeau de l'indépendance syndicale, unité de rénégats, unité de trahison ! >>; « L'unité qu'ils viennent de réaliser (/es vingt -deux), c'est l'unité des renégats éparpillés au cours de ces dix années à chaque étape de la lutte révolutionnaire. Cette unité-là, c'est l'unité de l'Union sacrée aux pieds du capital ... C'est une tentative de scission... Il était normal que /'ex-révolutionnaire Monatte se retrouvât un jour dans un bistrot, la main dans la main du traitre Dumoulin. >> En résumé:

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« Nous voulons l'unité sur la plate-forme de la CGTU et sous la direction du PC. >> DANS L'OPPOSITION UNIT AIRE:

Cette opposition interne à la CGTU s'appuie surtout sur la Fédération de l'enseignement : elle est animée par des militants « communistes » en· rupture avec le stalinisme ; elle est en désaccord avec la «Ligue syndicaliste» qui met l'accent sur l'indépendance et l'unité syndicale, la Charte d'Amiens. Des militants trotskystes en font partie, début 1930, elle s'exprime dans la Vérité.

Une résolution sur l'unité a été adoptée à sa conférence du 28 décembre. L'OU (opposition unitaire) rejette toute conception de l'unité syndicale qui fait de celle-ci un but en soi, un talisman capable de sortir la classe ouvrière de son marasme ; elle estime que les vingt-deux, en se référant à la Charte d'Amiens retranchent tout un tronçon de l'unité, le tronçon révolutionnaire ; « L'indépendance du syndicalisme ne peut avoir d'autre signification que la liberté de choisir, suivant les règles de la démocratie, entre les solutions qui lui sont soumises ...

Or< L '0 V considère plutôt comme seules vraiment unitaires les propositions antérieures de la CGTU portant la convocation d'un congrès de fusion sur la reconnaissance préalable des trois points fondamentaux suivants : pratique de la lutte des classes, démocratie syndicale par la souveraineté des assemblées syndicales à tous les degrés, liberté d'opinion. >> Enfin, « l'action commune ou front unique de volonté et de lulle ... comme condition préalable à 1 'unité d'organisation n. Une motion du syndicat du Maine-et-Loire de la Fédération unitaire de l'enseignement considère que l'unité syndicale paraît impossible actuellement, qu'il y a du danger à faire une campagne sentimentale pour l'unité (risques de division) : (( ce qui apparaÎt réalisable présentement, ce n'est pas 1 'unité syndicale, mais une unité de classe aussi large que possible ... >> LA LIGUE COMMUNISTE:

La Ligue prend position par un article intitulé : « Qu'est-ce que le manifeste d'unité des syndicalistes révolutionnaires ? n, publié dans la Vérité du 21 novembre 19 30 : le but du manifeste est de regrouper tous ceux qui sont décidés à << secouer la tutelle >> communiste, à quitter la CGTU pour rejoindre Jouhaux ; l'article s'en prend à la Charte d'Amiens qui est devenue le paravent du réformisme : « La réalisation formelle de l'unité avec les réformistes, sans programme, pour la simple vertu de l'unité "en soi", cela ne peut avoir actuellement d'autre sens qu'une capitulation des révolutionnaires devant les réformistes >>... « Au mol d'ordre mensonger de l'unité syndicale avec Dumoulin, nous opposons le mot d'ordre du front unique révolutionnaire >> •.. Comme les réformistes rendent impossible l'unité syndicale, nous luttons avec le mot d'ordre de front unique pour gagner les ouvriers à la CGTU ... TROTSKY:

Le 5 décembre 1930, Trotsky écrit: << Monaue a franchi le rubicon >>(publié dans la Vérité du 19). Pour Trotsky, << Monaue s'est rallié, avec Dumoulin, contre le communisme, contre la révolution d'Octobre, contre la révolution prolétarienne en général ... >> Rien n'est plus dégoûtant que les phraséologie des philistins qui représentent les choses comme un pas des deux camps l'un vers l'autre au nom de l'unité: il s'agit du bloc des syndicalistes « indépendants » avec les agents déclatés de la bourgeoisie : « Au seuil de la nouvelle période, Monaue rassemble les fatigués, les désabusés, les épuisés et les fait passer dans le camp de Jouhaux : tant pis pour Monatte, tant mieux pour la révolution. >>

Un an plus tôt, Trotsky avait dénoncé « les fautes fondamentales du syndicalisme >> (21 octobre 1929). Monatte y était accusé de n'avoir retenu que deux idées de tout le trésor de la théorie et de la pratique de la lutte mondiale du prolétariat: l'autonomie syndicale et l'unité syndicale ; « ces deux principes purs, il les a placés au -dessus de la réalité pécheresse >>. Ceci avait conduit Monatte à s'opposer à la dissolution du comité anglo-russe (comité syndical, créé en 1925, Trotsky considérait que les chefs des syndicats russes auraient dû rompre quand le conseil général des syndicats anglais avait brisé la grève en mai 1926 ; une des pierres de touche pour la constitution de l'opposition internationale). Daniel Guérin dit avoir été estomaqué par cet article de Trotsky; mais il reconnaît que « cet extra-lucide >>avait bien vu des signes de désillusion et de lassitude chez les initiateurs des vingt-deux, les conduisant dans les bras de Jouhaux ...

Quel est le bilan,

deux mois après

le lancement

du Manifeste ?

Monatte répond à Trotsky : « Si vouloir à tout prix l'unité syndicale vous fait franchir le Rubicon, je dois avouer que je l'ai franchi depuis toujours. Trotsky se trompe terriblement. Il ne comprend rien à notre mouvement révolutionnaire occidental. Il ne voit pas que la bourgeoisie de ce pays ne craint rient tant que l'unité syndicale et que rien n 'est plus indispensable à la classe ouvrière. Décidément, le bolchévisme est bien un phénomène russe... >>

Mo natte conclut en janvier 19 31 : « L'unité syndicale ne sera possible que le jour où 1 'expérience du colla -borationnisme et 1 'expérience du parti seront faites et bien faites . Que Dumoulin nous revienne après dix ans de vagabondage collaborationniste, c'est bon signe. n Il revient en février sur la formule de Trotsky qui l'a qualifié d'allié peu sûr: «S'il veut parler de moi personnellement, je lui souhaite de trouver à ses côtés beaucoup d'alliés aussi peu sûrs ... S'il veut parler de l'alliance (. . .)du syndicalisme révolutionnaire et du bolchévisme (. . .), l'allié peu sûr, c'est le bolchévisme. >>

Monatte répond aussi à « l'opposition unitaire » qui récuse la Charte d'Amiens : l'opposition disait en juin 1930 que l'unité n'était pas réalisable ni souhaitable, puis en décembre qu'elle est une illusion et une chimère : « Les militants centristes de l'enseignement se sont rapprochés des trotskystes par affinité de secte. n En fait, selon Monatte, les dirigeants de la Fédération unitaire restent attachés au syndicalisme d'opinion : ils sont 5 000, et ne veulent pas l'unité avec le SNI qui compte 70 000 adhérents.

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Mais le vrai problème des vingt-deux est posé dès le départ. Le 4 décembre 1930, Loriot écrit à Chambelland pour lui reprocher ses attaques contre Juin à la conférence de la minorité du 30 novembre 1930 : Juin des cochers-chauffeurs, s'est déclaré partisan de l'unité syndicale dans les cadres de la CGT. Loriot, qui est lui-même passé de la Fédération unitaire de l'enseignement au SNI (CGT), prend vigoureusement sa défense ; il rappelle que de nombreux militants ont déjà résolu la question pour leur propre compte, affirme qu'il n'y aura pas de congrès de fusion, que l'unité s'imposera comme la conséquence naturelle de l'affaiblissement de la CGTU en pleine dégénérescence : Loriot veut une aile gauche pour redresser la CGT par étapes successives ; il reproche à Chambelland de faire du devoir de rester dans son organisation quelque chose d'impérieux.

Certes, Chambelland et Monatte combattent alors Juin dont la position ne pouvait que renforcer Jouhaux (l'unité se réalise d'elle-même), et Monmousseau (la minorité veut détruire la CGTU). Mais comme le dit très bien Guérin : le ver était dans le fruit ; les partisans du drapeau blanc hissé devant Jouhaux (formule de Guérin) ne vont pas désarmer et vont l'emporter. Guérin dit, s'agissant du tiers unitaire Oes huit militants CGTU signataires de l'appel des 22) : 11 Sous une apparence pourfendeuse, ils étaient à bout de nerfs. »

La deuxième étape.

Janvier - septembre 1931.

Il janvier 1931 : lancement du manifeste des 500, suite de la déclaration des vingt-deux. Cet appel critique la vieille CGT qui s'est détachée de la lutte de classes, puis la CGTU subordonnée à un parti politique. Il répond à deux questions : -sur quelle base reconstruire l'unité ? D'abord sur Je principe et sur la pratique de la lutte des classes. Ensuite sur l'indépendance du syndicalisme vis-à-vis des partis. L'indépendance ne saurait constituer une position d'hostilité ... ; - par quel moyen ? Par la tenue d'un congrès de fusion. Alors, chacun doit rester dans son organisation .. .

Par rapport au manifeste des vingt-deux, on note deux modifications : il n'y a plus la référence formelle à la Charte d'Amiens; surtout, Je congrès de fusion fait son apparition.

Le Populaire du 15 janvier 1931 publie cet appel; Blum Je commente : il récuse les critiques contre la CGT et rappelle que le crime des bolcheviks est d'<l avoir entrainé la classe ouvrière dans une notion absurde et funeste de la révolution sociale )). Il apprécie qu'on s'adresse aux dirigeants, qu'on écarte les <1 tentatives d'unification par la base sur le modèle du front unique, les appels lancés aux masses contre les chefs ... )) Mais l'unité doit se réaliser dans la CGT, pas dans une nouvelle CGT ; surtout, l'obstacle de l'affiliation internationale lui paraît incontournable.

Dumoulin répond à Blum (dans le Cri du peuple du 21 janvier) en lui offrant ce que Monatte appelle << un bouquet de fleurs un peu trop gros )1 ; il considère qu'il y a une erreur commune de la CGT et de la CGTU : ni l'une ni J'autre ne font confiance à J'action ouvrière indépendante.

Zyromski (Populaire du 23 mars) ne voit pas J'argument profond que la CGT puisse invoquer contre le congrès de fusion : personne ne doit être contraint à capituler.

Jouhaux intervient directement pour rappeler que J'unité ne peut se rétablir qu'à la base, et que J'ISR (Internationale syndicale rouge) n'est qu'une internationale russe.

A LA CGTU : L 'Humanité consacre une pleine page à combattre l'appel des 500. L'unité ne peut être réalisée que dans la CGTU . Puis les dirigeants unitaires parlent (en mai) de convoquer un congrès pour la création d'une CGT unique de classe : les délégués à ce congrès seraient désignés dans les entreprises au cours de réunions groupant les syndiqués unitaires, confédérés, autonomes, chrétiens, avec des inorganisés. Pour atteindre ce but, on recommande J'application du front unique à la base représenté concrètement par les comités de lutte ; un dirigeant, Vassart, envisage cependant la possibilité de s'adresser aux dirigeants de la CGT dans certaines régions. A L'EXTREME GAUCHE ... TROTSKY:

Dans un article de la Vérité du 17 avril 19 31 , Trotsky développe ses positions sur la question de J'unité syndicale : Je débat fait rage dans la Ligue. Il commence par réaffirmer la nécessité de l'indépendance complète du parti, << condition élémentaire de l'action révolutionnaire )). Il avait développé cet aspect dans : <1 Les erreurs des éléments droitiers ... » en janvier. Il rappelle que la scission a été faite par les réformistes et que, jusqu'à présent, << les communistes n 'ont jamais et nulle part motivé la scission des syndicats par l'inadmissibilité principielle de travailler avec les réformistes dans les organisations de masse prolétariennes )). Il faut noter que, dans Je même numéro de la Vérité un courant intitule sa contribution : << Unité syndi~ale ? syndicats révolutionnaires ! )) Trotsky prend J'exemple des soviets: « Peut-on pourtant se présenter, ne fût-ce que pour un instant, la création de soviets communistes comme contrepoids aux soviets social-démocrates ? Cè serait tuer 1 'idée même de soviets. )) La question est de concilier la prise de position pour J'unité syndicale « avec l'appréciation du réformisme

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comme 1 'aile gauche de la bourgeoisie impérialiste 11 .. . Alors nous disons aux ouvriers non communistes et anticommunistes : « Vous croyez encore aujourd'hui aux chefs réformistes que nous considérons comme des trailres. Nous ne pouvons ni ne voulons vous imposer par force notre point de vue. Nous voulons vous con vaincre. Essayons donc de luuer ensemble et d'examiner les méthodes et les résultats de ces luues ( .. .) ii Trotsky précise que cela signifie : « Pleine liberté des groupements au sein des syndicats unifiés où la discipline syndicale existe pour tous. 11 Il donne raison à la CE de la Ligue de mettre au premier plan le front unique : 11 C'est ainsi qu'on peut empêcher les réformistes et surtout leur agence gauchiste, les monallistes, d'opposer aux tâches pratiques de la lulle des classes le mot d'ordre formel d'unité. 11

Mais attention : 11 Si, pour la période la plus proche, une politique active de front unique est la méthode principale de la stratégie syndicale des communistes français, ce serait néanmoins une erreur complète d'opposer la politique de front unique à celle de 1 'unité de l'organisation syndicale. Et dans ce domaine, nous restons /idèles aux principes essentiels de la stratégie marxiste : la combinaison de la lulle pour les réformes avec la lulle pour la révolution. 11

Comment se pose alors la question de l'unité syndicale ? Les directions des confédérations se prononcent pour l'unité par en bas. 11 Les monallistes aident Jouhaux en substituant aux tâches de combat du mouvement ouvrier le seul mot d'ordre d'unité syndicale. En qualité de courtiers honnêtes, ils dirigent tous leurs efforts contre la CGTU afin de détacher d'elle le plus grand nombre possible de sy ndicats, les grouper autour d'eux, et entamer ensuite des pourparlers sur un pied d 'égalité avec la confédération réformiste. 11

Dans ces conditions, il n'y a aucune raison de renoncer au mot d'ordre d'un congrès de fusion , au contraire. La CGTU doit dire : 11 Nous proposons de préparer et de convoquer dans un délai déterminé un congrès de fusion sur les bases de la démocratie syndicale. 11 Certains objecteront que les communistes seront minoritaires à ce congrès de fusion. Trotsky répond que l'unité entraînerait de suite une grande affluence de nouveaux membres, et que préférer 11 une grande majorité assurée dans une organisation étroite et isolée au travail oppositionnel dans une large et véritable organisation de masse, seuls des sectaires ou des fonctionnaires, mais non des révolutionnaires prolétariens le peuvent 11.

Evidemment, il y a toute chance que Jouhaux refuse, de même que la direction de la CGTU. Alors, c'est une manœuvre ? Au meilleur sens du mot, oui. Trotsky explique qu'il n'y a pas de différence essentielle entre la politique de front unique et celle de la fusion des organisations syndicales : « La fusion des confédérations n'est autre chose qu'une forme de la politique de front unique, forme plus prolongée, plus large. 11 11 On ne peut pas ajourner 1 'unité d'action jusqu 'à l'unification ... Mais cela n'exclut pas le devoir de poser hardiment, à un moment déterminé, bien choisi, laquestion de la fusion des confédérations (ou même de fédérations particulières 11

Alors comment ? 11 Pour la participation au congrès d'unité, nous ne posons, bien entendu, aucune condition de principe .. . Quand les courtiers de l'unité, qui n'ont pas honte des phrases à bon marché, disent que la con -fédération unitaire doit se baser sur le principe de la lutte des classes, etc., ils font alors dans l'intérêt des opportunistes de 1 'équilibre verbal ... 11

11 Nous sommes prèts, à chaque moment, à nous meure sur le terrain de 1 'unité syndicale, non pour 'cor -riger' (avec le secours de formules de charlatan) les mercenaires du capital, mais afin d'arracher les ouvriers hors de leur influence de traÎtres . 11

Enfin : 11 Les seules candirions que nous posons ont un caractère de garantie organisarionnelle de la démocrarie syndicale, rouf d'abord de la liberré de cririque pour la minoriré, bien enrendu, à condition qu'elle se soumel/e à la discipline syndicale ... Nous ne demandons rien d 'autre, nous ne promellons rien de plus. 11

Concrètement : 11 Créer une commission pariraire pour la préparation du congrès. 11 La tâche de la Ligue est de pousser en avant le PC et la CGTU vers cette position.

Dans le Bullerin de la gauche communisre (organe d'un groupe scissionné de la Ligue communiste, appuyé par Rosmer), Patri expose ses divergences avec la Ligue communiste : 11 A l'échelle réduite er caricaturaie, elle a reproduit les zigzags er la ligne qu'elle re proche verbalemenr au parti ... Tour à tour conrre et pour le congrès de fusion, et pour avec des mots d 'ordre réduits, qui la placent objectivemenr à droite des vingr-deux .. . 11 Il accuse la Ligue d'avoir saboté l'opposition unitaire. Il développe deux points : - Dumoulin a pris la tête d'une grande manœuvre de la gauche socialiste contre le communisme; -le congrès de fusion ne peut être que la consécration de l'unité : il faut d'abord l'unité d'action par le front unique (alors que Dumoulin subordonne l'unité d'action à l'unité d'organisation). LA FEDERATION UNIT AIRE :

A son congrès de Limoges, (août 1 9 31 ), elle affirme ses convictions unitaires : elle rappelle qu'elle s'est opposée à la scission de 1921 , qu'elle a proposé à de multiples reprises l'action commune au SNI.. . Mais elle. met en garde contre les vertus excessives attribuées à l'unité, unité qui n'a pas empêché la CGT de sombrer dans le chauvinisme en 1914, unité qui n'a pas conduit à la victoire les ouvriers anglais, allemands, américains : 11 L'unité ne sera une force que si elle se réalise dans un vérirable esprir de lutte de classes. 11 La motion réclame la liberté d'opinion, le droit imprescriptible aux diverses idéologies de s'affirmer au sein des organisations ; elle estime qu'il serait maladroit et anti-unitaire de fixer d'avance une orientation. Elle considère que la pratique de l'action commune constitue une bonne préparation à cette unité d'organisation dont l'échéance peut être fort lointaine.

La , question de l'unité

posee dans

les congrès confédéraux

La conférence d'unité (des vingt-deux) du 28 juin 1931 a rédigé la résolution qui sera soumise aux congrès confédéraux. Retenons deux points : 11 L 'uniré doit être reconstituée sur les bases de 1 'indépendance du syndicalisme, de la pratique de la lulle de classes, de la démocratie syndicale et de la liberté d'opinion . 11 « Le congrès (CGT, CGTU) décide ... qu'il y a lieu de partici-

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per à un congrès national de reconstitution de l'unité ... Il donne mandat au bureau et à la CA de se concerter pour mettre en place un comité d'organisation du congrès national de fusion... »

Le congrès de la CGT s'ouvre salle Japy le 15 septembre ; la préparation n'a guère provoqué de manifestation pour l'unité, sauf au SNI. Dumoulin défend avec éloquence la motion des vingt-deux qui ne rallie cependant que 132 syndicats ; 1887 votent contre, 70 s'abstiennent.

Des menaces de sanction sont formulées contre ceux qui poursuivraient la campagne pour l'unité.

La motion de la majorité est rapportée par Delmas, secrétaire du SNI : l'unité n'est possible que par la rentrée à la base des syndicalistes unitaires, à l'exclusion de toute discussion entre états-majors.' Delmas estime qu'il s'agit là d'un texte d'esprit libéral reprenant l'idée de fusion à la base, sans conditions ni exclusives.

Jouhaux précise, complète, il appelle à des assemblées de fusion à la base : « L'unité, elle se réalisera à la base. S'il y a demain, dans une commune quelconque, deux organisations de mème profession qui veulent la réaliser, j'affirme qu'il n y a pas ici une seule fédération qui se dressera contre l'assemblée de fusion entre les deux organisations, mème si l'organisation dissidente est plus forte que l'organisation confédérée ... Et si, l'unité étant en partie réalisée par cette voie, les organisations syndicales confédérées, dans un an, dans un délai quelconque, réclament, dans leur majorité, de la CGT un congrès extraordinaire pour sanctionner la fusion, le bureau et la CA n'ont pas autorité pour refuser ce qui est demandé par la majorité des organisations ouv ri ères. »

Alors, les congressistes des vingt-deux - ayant consulté les « unitaires » Boville et Chambelland -donnent leur accord à la résolutionDelmas, complétée par les déclarations de Jouhaux qui a très bien joué.

Monatte a estimé que cette motion de Japy faisait faire de grands pas à l'unité. Pour lui, tout dépend alors de la CGTU: << Il suffit qu'elle dise que les fusions à la base prévues par la résolution de Japy ne seront pas limitée à quelques syndicats ... >>Mais elle ne le dit pas ! Ceux qui, la veille, condamnaient les fusions partielles se rallient à la motion de Japy Dumoulin dit sa joie et son allégresse dansle Cri du peuple.

Une fraction des vingt-deux, groupée autour de Piquemal, les Indirectes, désapprouve cet abandon ; le mouvement des vingt-deux est scindé en deux tronçons : l'un préconisant la rentrée à la CGT, l'autre restant fidèle au congrès de fusion : fédération autonome, et quelques unitaires comme Charbit, du Livre, E~gler, des Ports et Docks.

Le congrès de la CGTU (qui se tenait d'habitude au même moment) s'ouvre à Magic City en novembre. Monmousseau explique : 11 Notre tactique de front unique ? Arracher à la social-démocratie la direction du mouvement ouvrier. Notre unité syndicale ? Arracher les masses ouvrières à l'influence réformiste. >> Les dirigeants ont la nette volonté de pousser dehors Chambelland, Bovile, Rambaud .. . La motion dit que l'unité, sur la base de la lutte de classes, se réalisera par les comités d'unité.

La Fédération •.mitaire de l'enseignement (pour l'OU) oppose une motion sur l'unité comportant quatre conditions : << Congrès de fusion globale, démocratie syndicale. liberté d'opinion, reconnaissance de la lutte des classes. >> Serret, défendant cette motion, précise ce qu'il entend par démocratie syndicale: souveraineté absolue des assemblées générales. Il revendique le droit d'organisation des tendances au sein du mouvement syndical : « J'en arrive à un point plus délicat encore, à un point névralgique :je veux parler des fractions communistes. Nous déclarons que, dans la CGT reconstituée, tous les camarades sans exception, y compris les communistes, doivent avoir le droit d'entrer, mème si, par le canal des fractions, ils reçoivent les ordres de leur parti. C'est absolument leur droit . S'ils mettent le communisme au-dessus du syndicalisme vous ne pouvez pas les en empècher. Je suis précisément de ceux qui estiment que, si le syndicalisme se suffit à lui -mème, il ne suffit pas à tout ... >> Serret défend le congrès de fusion. Il estime que la motion du congrès de Japy est une redoutable manœuvre contre l'unité syndicale ; il critique la tactique de la direction de la CGTU, le refus de frapper à la porte des syndicats confédérés : « N'oubliez-pas que l'ouvrier, s'il demeure confédéré, c'est qu'il tient à son organisation syndicale ; il est donc maladroit et vain d'escompter qu'il méprisera le syndical auquel il adhère. >> Il critique aussi le Comité des vingt-deux qui s'est jeté dans les bras de Jouhaux .

Serret revient sur la question dans un article de l' Ecole émancipée (EE) du 3 janvier 1932: « Pour hâter la venue (de l'unité syndicale), d'une part, et, d'autre part, pour réaliser la plus large union possible des travailleurs face aux menaces qui se précisent, nous disposons, à défaut de 1 'unité, d'une autre arme : le front unique ! >> Il insiste sur la mise au point d'une tactique de front unique, de syndicat à syndicat, sur des objectifs précis, mobilisateurs, immédiats ... LA POSITION DE LA LIGUE :

Elle est exposée dans long article de la Lutte de classes, daté d'août 19 31, mais publié après les congrès. Le fait que les congrès aient tourné autour de la question de l'unité signifie une nouvelle animation dans les rangs ouvriers, une des formes de l'effervescence ouvrière ; Jouhaux manœuvre en conséquence à gauche ; l'article reproduit une partie de la thèse adoptée au IVe Congrès de l'Internationale communiste (IC) (novembre 1922) sur « La lutte pour l'unité syndicale 11. Un post scriptum précise: «La lutte pour l'unité syndicale offre une plate-forme sur laquelle les éléments révolutionnaires peuvent entrainer

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les ouvriers réformistes . Cèla ne diminue en rien la nécessité d'organiser un front unique de lutte constant sur une base revendicative. Au contraire, c'est seulement sur celte base et à travers celte lutte que l'on trouvera la voie vers 1 'unité, que 1 'on fera reculer Jouhaux. »

Après te congrès, les pressions ont été vives à la CGTU pour se débarrasser de l'opposition: 11 Quand on ouvre un abcès, 1 'organisme se débarrasse de ses impuretés ... De même la CGTU ... 11 (Vassiliev, IC, 1er octobre 19 31 ). Début 19 3 2 : des syndicats unitaires des cheminots, de l'alimentation, du tabac, des arsenaux suivent Rambaud, Chambelland, Boville .. . Le mouvement touche la Fédération unitaire de l'enseignement. Monatte condamne Piquemal, 11 révolutionnaire immobile 11; Piquemal reproche aux monattistes d'avoir lâché à mi-chemin. La réunification syndicale : 1934-36

Jusqu'en février 1934, les positions n'évoluent pas, ou guère. Pour la CGT, la motion Japy est censée régler la question : elle refuse tout contact. Pour la CGTU, la réalité est plus complexe, même si le fond de l'orientation n'est pas mis en cause.

Au congrès de la CGTU de septembre 1933, Bouët, au nom de l'opposition, parle du confusionnisme le plus complet pour la période de 1931 à 1933 : - Il y a le cas particulier de pratique du front unique d'organisation à organisation, entre la Fédération autonome des fonctionnaires et le cartel unitaire (CGTU, Fonction publique). - I l y a des appels de la direction de la CGTU à la direction de la CGT: le 14 mars 1933, une longue lettre est envoyée à la CGT, proposant, autour d'un programme ambitieux et amendable, l'unité d'action , prélude à l'unité syndicale. - I l y a surtout un front unique rien qu'à la base, et les comités de lutte.

Bouët cite aussi le congrès d'Amsterdam contre la guerre (août 1932), suivi du congrès de Pleyel Uuin 1933): 1( ce front unique de la confusion, ce front uni -que sous la direction de Barbusse. » Il faudrait situer tout ceci dans les « tentatives unitaires » du PC fin 1932-début 1933: sur le fond, il y a poursuite de l'ancienne politique.

La Fédération unitaire de l'enseignement maintient ses positions, aussi bien sur le front unique que sur l'unité syndicale.

A titre d'exemple, voici ce qu'écrit Valière du front unique tel qu'il doit se pratiquer : 11 Il y a place pour la tactique juste ... le FU d'organisation à organisalion sur un programme précis avec des mots d'ordre d'action acceptables pour la grande majorité de la base. Des propositions publiques du haut en bas de la hiérarchie syndicale sur des mots d'ordre adaptés, non aux réformistes , mais aux circonstances objectives et à l'état d'esprit des masses ... La volaille à plumer n'a rien à voir ... » (EE du 30 avril 1933).

Serret (mai 1933) rappelle les positions de la Fédération unitaire : congrès de fusion, avec démocratie syndicale, liberté d'opinion, droit de fraction. Il admet que la formule « la pratique de la lutte de classes» manque de clarté, et qu'elle se trouve déjà dans les statuts ; mais il y tient pour des raisons de propa· gande, par souci de prendre date sur ce point en cas de difficultés ultérieures. Le tournant de 1934

Le tournant s'esquisse en février 1934, prend forme à partir de juin. L'ébranlement est venu de la grève du 1 2 février, riposte syndicale au 6 février : la pression des masses a été telle que toutes les organisations ont lancé, de façon séparée, le mot d'ordre de grève générale du 12 février : le succès n'a fait que renforcer la volonté unitaire.

Dans la CGT, les partisans de l'unité se manifestent : Delmas (du SNI) estime que les événements de février 19 34 Cie danger fasciste) ont fait sortir le problème de l'unité syndicale des vaines discussions théoriques ; il déplore l'attitude toute de résistance négative adoptée par le bureau confédéral, position qui risquait de conduire à la désagrégation des forces .

A partir de février, la CGTU est en effet à l'initiative. Le CCN des 28-29 mars a mis au point la tactique des « syndicats uniques » : les adhérents des diverses organisations syndicales (et aussi les non-syndiqués) se regroupent dans un même syndicat de base sans quitter leur confédération d'origine, ayant ainsi une double affiliation. Il s'agit d'une forme plus élaborée des comités d'unité. La CGTU en compte 532 en décembre 1934, dont 402 chez les cheminots. La CGTU met donc en place ces syndicats uniques ; elle soutient l'opposition à l'intérieur de la CGT ; elle harcèle la CGT de bas en haut.

Le 13 juin 19 34, la CGTU propose le front unique, vers l'unité syndicale. Racamond a eu l'occasion de préciser la nouvelle orientation à Valence, au congrès de l'union Drôme-Ardèche, le 1er juillet : 11 La direction confédérale veut l'unité syndicale complète de la base au sommet, entre toutes les centrales existantes, par le congrès de fusion, à condition que soit reconnue la liberté d'opinion et que soit respectée la démocratie syndicale. 11 H n'y a plus aucune autre condition, ni de programme, ni d'affiliation internationale.

Il s'agit de la traduction syndicale du tournant de I'IC, entraînant celui du PC. (Lettre du CE de I'IC du Il juin au PC, conférence d'Ivry du 23 juin). PC et PS signent un pacte d'unité d'action en juillet 1934. Trotsky commente ainsi le tournant des bureaucrates dirigeant la CGTU: 11 Leur tournant n'a rien de commun avec l'honnête acceptation du front unique révolutionnaire. Autant qu'il est possible de discerner dans leur jeu obscur, ils cachent deux manœuvres enchevêtrées, l'une plus large, qui correspond aux visées de la diplomatie soviétique, l'autre plus étroite et subordonnée, qui doit "donner satisfaction" aux aventuriers banqueroutiers du Komintern . 11 Il s'agit de combattre deux risques concordants : l'isolement de l'URSS menacée et l'écrasement des PC. (Hitler a signé un pacte avec la Pologne, janvier 1934).

En août 1934, se tient le congrès de la Fédération unitaire de l'enseignement à Montpellier ; une délégation est envoyée au congrès du SNI qui se tient à Nice au même moment, avec la proposition suivante : 11 Le

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congrès de Montpellier accepte la fusion immédiate de la Fédération et du SNI dès le lendemain du CCN de la CGT qui doit se tenir le 5 octobre, si le CCN accepte l'organisation en commun avec la CGTU d'un congrès confédéral de fusion . Le congrès fédéral de fusion des forces de l'enseignement pourrait avoir lieu à Noël /9 3 4, les garanties incluses dans la motion de Montpellier étant acceptées . »

Au lendemain de ce congrès, Dommanget, Serret, Aulas ... rencontrent Trotsky qui veut les persuader de revenir sur la position de Montpellier, de se prononcer pour la fusion immédiate Oe 8 août) ; il reprend ses arguments dans la lettre à Dommanget du 1 0 août : le danger fasciste est une réalité sinistre : « Nous sommes entre deux spasmes, voilà la clé de la situation . » En cas de victoire du fascisme, « notre fédération unitaire, avec ses trois mille membres , serait la première touchée par la réaction triomphante ». La fusion dans l'enseignement donnerait une poussée vigoureuse à l'unification totale : il faut la fusion immédiate. Mais il n'est pas suivi ...

Au niveau des confédérations, les choses avancent vraiment en octobre 1934; le CCN de la CGT du 5 octobre 1934 a accepté de recevoir une délégation de la CGTU, conduite par Racamond, qui fait les propositions suivantes : représentation proportionnelle, indépendance à l'égard de la bourgeoisie et de son gouvernement, entière liberté d'appartenir au parti de son choix, élection immédiate d'une commission pour organiser et diriger la fusion, séance unique des deux comités confédéraux, congrès à noël 1943. A ce CCN, le 6 octobre, Jouhaux prononce encore un réquisitoire contre l'unification. Mais il doit accepter l'ouverture de pourparlers qui commencent le 9 octobre. Il faudra encore un an, avec des ruptures, des reprises ... Mentionnons seulement les points suivants :

La rencontre du 9 octobre a été une simple confrontation ; sous la pression de la fédérations des services publics, des cheminots ... Jouhaux a dû accepter une nouvelle réunion le 23 janvier 1935. Mais entre temps, un article de Piatnitski, secrétaire de l'IC, a été publié dans les Cahiers du bolchévisme du 1er novembre 1934, sur le problème des fractions . Les points de vue sont inconciliables : les confédérés refusent les fractions .

Mais la pression unitaire ne fait que se développer ; la crise est aggravée par la politique de déflation de Laval ; les fonctionnaires sont touchés ; les contacts se multiplient à la base ; les élections municipales de mai 1935 accentuent le rapprochement des partis de gauche ...

Le 2 mai 1935 , est signé le traité franco-soviétique. Tout pèse dans le sens de l'unité, vers le Front populaire.

Le 6 juin, Gitton condamne les fractions dans 1 'Humanité, condamnation reprise le jour même par la commision exécutive de la CGTU; les conversations reprennent le 27 juin .. . L'entrevue décisive a lieu le 24 juillet 1935, suivie d'une déclaration commune. La question de la proportionnelle est renvoyée : 11 Celle question ne relève pour son application que des décisions des assemblées el congrès dans lesquelles elle pourrai! è!re posée ... 11 Le 26 septembre, se tient la séance commune des deux congrès . La CCN de fusion a lieu le 28 janvier 1936; puis c'est le congrès de fusion à Toulouse, les 2-5 mars 1936. Au congrès de fusion , le grand débat concerne l'orientation, mais il faut aussi trancher sur les structures, le cumul des mandats, l'affiliation internationale. EN CONCLUSION :

Trois points nous paraissent devotr être retenus : -l'orientation des vingt-deux a transformé leur bataille pour l'unité en manœuvre politique en faveur de Jouhaux; il faut dire que la configuration syndicale s'y prêtait particulièrement ; -la formulation du mot d'ordre d'unité syndicale par Trotsky est très simple : pour le congrès de fusion, avec garantie organisationnelle de démocratie; -il y a combinaison du mot d'ordre d'unité syndicale et des mots d'ordre d'unité d'action : pas de subordination, pas de contradiction, pas de succession obligée : il faut savoi r saisir le moment où le mot d'ordre d'unité syndicale doi t être mis en avant d'une façon plus pressante ...

Le 20 mars 1982 Quelques références

Les documents les plus importants se trouvent dans la Révolution prolétarienne, le Cri du peuple, en particulier pour la Ligue syndicaliste, avec Monatte, Chambelland,

Rambaud. Dans la Vérité, dans l'Ecole émancipée et l'Emancipation (supplément à l' EE). Certains ont été publiés dans:

-le Mouvement communiste en France ( 1919-1939)

Trotsky. Textes réunis par P. Broué, éditions de Minuit.

-L'entre-deux-guerres , La lu11e des classes en france

(1926-1939) P. Naville, EDI, Paris. 1975. ·

- Le Svndicalisme dans l'enseignement, histoire de la

Fédération de l'enseignement des origines a t'unification de

1935 Ü. JI[): présentation de P. Broué, · collection

« Documents de l'institut d'études politiques de Grenoble».

Mentionnons deux livres: -Léon Jouhaux ( t. Il), B. Georges. D. Tintant, A.-M.

Renauld, PUF. 1979. -Front populaire, révolution manquée, Daniel Guérin,

Maspero, 1970 (étudie les vingt-deux).

Enfin , sur le tournant de I'JC et du PC en 1934, nous renvoyons aux ouvrages suivants: -Le PCF, étapes et problèmes, 1920-1972, Editions sociales, 1981, exposé de la position « moderne >> du PC qui présente ce parti comme le moteur du tournant,· -Histoire de t'Internationale communiste, Pierre Frank, la Brèche, 1979 -Histoire intérieure du PCF (t. 0, Philippe Robrieux, Fayard 1980

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Monatte Pierre (1881-1960). Syndicaliste révolutionnaire. Fondateur de " La Vie ouvrière,, A constitué le premier noyau de résistance à la guerre de 1914. Arrêté en 1920 pendant la grève des cheminots. Rédacteur à « l'Humanité ,, en 1922, adhère au PC en 1923 et rompt en 1924. Fonde la« Révolution prolétarienne,, puis la " Ligue syndicaliste,, Fondamentalement attaché à l'unité et à l'indépendance syndicale. Membre de la CGT (livre), il répond à Trotsky : "Trotsky estime que je fus un "allié peu sûr". S'il veut parler de moi personellement, je lui souhaite de trouver à ses côtés beaucoup d'alliés peu sûrs , (RP, février 1931).

Cliché pris dans des années trente et transmis par Colette Chambelland.

Chambelland Maurice (1901 - 1966). Membre du noyau de la « Révolution prolétarienne"· Animateur du tiers « unitaire (CGTU , , Il écrit dans « le Cri du peuple , du 12 novembre 1931 : « N' est-il pas temps de donner une expression au besoin, au désir d' unité qui dort dans le cœur de chaque ouvrier conscient?, Cliché pris dans les années trente et transmis par Colette Chambelland . Leon Trotsky : « les seules cond(tions que nous posons (à l' unité syndicale) ont un caractère de garantie organisationnelle de la démocratie syndicale, tout d'abord de la liberté de critique pour la lllinorité, bien entendu, à la condition qu'elle se soumette à la discipline syndicale. Nous ne demandons rien d'autre et de notre part, nous ne promettons rien de plus. ,

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