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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Marx et le problème de l'idéologie

· Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 11-13 · 1 744 mots

P MICHAEL LOWY

Marx

A TRICK TORT est non seulement un des penseurs marxistes les plus créatifs en France, actuellement, mais aussi un militant communiste (rénovateur) à la pointe du combat idéologique contre le racisme et les idéologies inégalitaires (voir ses ouvrages la Pensée hiérarchique et l'évolution, de 1983, et Misère de la sociobiologie, de 1985). L'ouvrage qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, Marx et le problème de l'idéologie, le modèle égyptien, n'est donc pas un exercice académique de marxologie mais une tentative de remettre à l'ordre du jour la lutte idéologique comme concept central du marxisme.

L'objectif du livre n'est pas de proposer (encore) un commentaire des textes classiques de Marx sur l'idéologie, mais de montrer, à partir de certaines ambiguïtés et contradictions de ces textes, la nécessité d'une conception plus active des idéologies. En effet, dans l'Idéologie allemande, et même dans le Capital, Marx semble souvent réduire l'idéologie à un effet de structure, un reflet passif du système économique et, par conséquent, à une auto-illusion • innocente • et • sincère • des classes dominantes et de leurs idéologues. La négation du rôle actif des idéologies, vulgarisée par les partis communistes, a conduit à la position selon laquelle la lutte contre des idées relèverait de l'idéalisme, dans un contexte fortement marqué par l'anti-théoricisme primaire et l'anti-intellectualisme.

C'est contre cela que Patrick Tort fait appel à ce qu'il appelle « le modèle égyptien», c'est-à-dire à l'interprétation, par certains penseurs du xvu• siècle, de l'idolâtrie dans l'Egypte ancienne comme instrument élitaire du savoir et du pouvoir. Il s'agit notamment des travaux du jésuite Athanasius Kircher dont le livre OEdipus AEgyptus (1652-1654) rattache l'invention des hiéroglyphes à l'institution globale d'un hermétisme scientifique destiné à réserver à une caste d'initiés l'ensemble des savoirs nécessaires au gouvernement de la société. L'écriture sacrée (hiéroglyphique) serait donc le fruit d'une stratégie de dissimulation des savoirs visant à assurer aux prêtres et scribes la maîtrise des pouvoirs organisationnels et politiques. Or, la portée de ce modèle est beaucoup plus vaste que le seul cas égyptien : elle montre la signification de toute idolâtrie, et donc de toute idéologie, comme mystification consciente, comme une stratégie de dissimulation des classes (ou castes) dominantes. La caste sacerdotale égyptienne élabore l'illusion idolâtrique à partir d'un fonds de vérités qui sont d'ordre observationnel et scientifique - vérités astronomiques, météorologiques et chronologiques - dont elle garde le secret. Dans toute idéologie on trouve, suivant ce • modèle égyptien •, un double langage : une doctrine ésotérique (qui contient des vérités fondamentales) et une doctrine exotérique composée de fables et mystifications délibérées. L'idéologie est donc élaborée en fonction de calculs stratégiques conscients qui visent à conserver le secret et sécréter l'illusion.

Dans quelques passages de Marx apparaît tout de même l'idée que, sous certaines conditions, l'idéologie dominante cesse d'être une auto-illusion • innocente • pour devenir une illusion délibérément fabriquée. Cela arrive quand la domination de classe est en crise : l'illusion est désormais sciemment produite par une classe privilégiée qui, elle-même, n'y croit plus. Nous sommes alors en régime d'hypocrisie et de duperie : la bourgeoisie mène une lutte idéologique consciente avec une intention d'efficacité.

Aujourd'hui, selon Patrick Tort, la question de l'innocence des productions idéologiques de la classe dominante est dépassée. Non pas au niveau des individus, pour lesquels continuera à se poser, cas par cas, la question de la part personnelle d'inconscience ou, au contraire, de cynisme hyperconscient qui les porte à soutenir et à justifier le régime, inadmissible dès le principe, de la production de la plus-value. Mais dépassée et résolue par l'examen même du mode de production de l'idéologie. Nous sommes à l'ère des technologies de l'influence, dont les objectifs s'atteignent à travers une confusion tacti-

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MARX ET LE PROBLEME DE L'IDEOLOGIE que permanente de l'information, de la communication et de la propagande. Ce constat est en harmonie avec l'observation de Marx suivant laquelle c'est en période de déstabilisation que le capitalisme entreprend pour sa préservation de renforcer avec hypocrisie les illusions que sa propre crise tend à rendre suspectes.

Les études de marché sont appliquées à la séduction médiatique du plus grand nombre par les idéologues des classes dominantes (notamment ceux de l'extrême-droite raciste). D'une façon générale, l'atomisation du public spectateur permet de diluer les clivages sociaux, désintégrer la conscience de classe et créer des consensus collectifs. Le sauvetage politique du système économique libéral est aujourd'hui conditionné de façon décisive par la capacité hypertrophiée de lutte idéologique de la classe capitaliste. Il faut reconnaître l'incontestable efficacité de ces techniques modernes de l'influence et de la persuasion idéologiques, qui ont largement contribué à la crise actuelle du mouvement révolutionnaire.

La conclusion politique du livre est claire : la lutte idéologique est une tâche prioritaire des marxistes dans la conjoncture présente. Cela implique que l'on refuse le divorce prononcé par le capitalisme d'abord, puis par la plupart des appareils communistes eux-mêmes, entre l'activité théorique et l'intervention politique pratique à l'intérieur du mouvement populaire. Le discrédit jeté sur la théorie et le refus de l'intelligence théorique partagée par tous sont deux facettes d'une inconcevable méprise, dont le système de l'exploitation a toujours tiré profit. Patrick Tort appelle donc à l'organisation d'une nouvelle et profonde rencontre historique entre les intellectuels marxistes et le monde du travail.

On ne peut que souscrire à l'insistance de Patrick Tort sur l'importance de plus en plus décisive de la lutte idéologique, et sur la nécessité de rétablir la dialectique entre la théorie et la pratique dans le mouvement ouvrier. Son analyse du rôle des technologies de persuasion pour imposer l'idéologie bourgeoise et pour confondre et désorganiser les classes dominées est aussi très pertinente. En revanche, la portée et la généralisation du • modèle égyptien • me semblent plus limitées.

La démarche de ce livre constitue une saine réaction contre les errements du structuralisme, c'est-à-dire la réduction (notamment chez Althusser) de • l'idéologie • (comme une instance homogène) à un effet de la structure économique - en évacuant le rôle des classes dans la formulation des idéologies multiples qui s'affrontent dans le champ de la lutte idéologique. C'est toute la question du sujet producteur d'idéologies qui était éliminée a priori au profit des seules structures objectives. Or, se référant aux idéologies ( « toute une superstructure d'impressions, d'illusions, de façons de penser »), Marx insistait dans le Dix-huit Brumaire sur l'idée que « la classe toute entière les crée et les forme sur la base de ces conditions matérielles et des rapports sociaux correspondants ».

Le problème avec le • modèle égyptien • est qu'il risque de tordre le bâton trop

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MARX ET LE PROBLEME DE L'IDEOLOGIE dans l'autre sens, en réduisant l'idéologie à une espèce de conspiration machiavélique des classes ou castes dominantes. Si l'on examine les textes de Marx (l'Idéologie allemande, mais surtout le Capital}, on voit se dessiner une conception riche et dialectique de l'idéologie comme un ensemble composé de plusieurs éléments à la fois articulés et relativement autonomes. Si nous prenons comme point de départ le passage ci-dessus du Dix-huit Brumaire, on peut trouver :

1 ) Les impressions et illusions • nécessaires • qui résultent de la structure même du système économique (les conditions matérielles). Par exemple, dans le capitalisme, l'illusion fétichiste selon laquelle la valeur est une caractéristique intrinsèque de la marchandise.

2) Les • façons de penser • qui correspondent à la position des classes dans le système des rapports sociaux ; cette position - et les intérêts de classe qui en résultent- détermine certaines limites (un certain horizon intellectuel) dans leur possibilité de connaissance de la réalité sociale - quelle que soit la • bonne volonté • ou la • sincérité • de leurs idéologues et représentants scientifiques. Par exemple, les économistes classiques anglais (notamment David Ricardo}, qui, malgré leur • honnêteté •, ne peuvent pas dépasser l'horizon bourgeois, et, par conséquent, sont incapables de se rendre compte de l'historicité du mode de production capitaliste.

Mais il existe aussi une autre dimension de l'idéologie chez Marx, dont il est moins question dans le Dix-huit Brumaire et qui correspond effectivement au • modèle égyptien • dont parle Patrick Tort :

3) Les falsifications délibérées de l'apologétique, qui n'ont plus pour but la connaissance de la vérité, mais uniquement la justification des privilèges. L'exemple le plus souvent mentionné par Marx est celui des économistes • vulgaires • (Malthus, Senior, J.- B. Say), dont il dénonce avec rage la « mauvaise foi N.

La différence entre le type 2 et le type 3 résulte, selon Marx, des intéréts de fractions distinctes des classes dominantes ou d'étapes différentes de la lutte de classes.

Le problème avec le • modèle égyptien • (qui est en réalité celui de la Philosophie des lumières) c'est qu'il réduit l'idéologie uniquement à une de ses manifestations : celle du mensonge délibéré. En outre, la théorie des deux doctrines -l'ésotérique (contenant des vérités secrètes) et l'exotérique (composée de mensonges à l'usage des classes dominées) -semble impliquer que les économistes (ou scientifiques sociaux en général) bourgeois savent la vérité (par exemple la plus-value comme fondement du capitalisme) mais ne livrent dans leurs écrits que des mensonges destinés à tromper les exploités. Où se trouverait cachée la vérité scientifique (ésotérique) connue des Milton Friedmann et autres idéologues néo-libéraux? Les socio-biologues, les doctrinaires de l'inégalité sociale ou raciale, croiraient-ils secrètement à l'égalité du genre humain ?

Patrick Tort a mille fois raison d'écrire que nous sommes entrés dans l'ère de la technologie de la persuasion. Mais cela ne prouve pas que les classes dominantes ne croient plus à leurs idéologies : simplement, elles ont élaboré des méthodes nouvelles, plus efficaces et • scientifiques •, d'imposer leurs illusions, leurs façons de penser - et leurs mensonges cyniques -aux opprimés. En un mot : la mystification délibérée est certainement un aspect de l'idéologie des classes dominantes, plus ou moins important selon les individus, les fractions de classe ou les conjonctures historiques. Mais ce serait une simplification abusive de réduire l'ensemble du discours idéologique à cet aspect.

Le but de l'œuvre théorique de Marx était triple : non seulement démasquer les mensonges des • vulgaires • propagandistes bourgeois, mais aussi montrer les limites de la science économique prisonnière de l'horizon bourgeois, et percer à jour l'illusion fétichiste résultant du fonctionnement même du capitalisme. Ces trois objectifs restent à l'ordre du jour dans la lutte idéologique à notre époque. Les ouvrages de Patrick Tort eux-mêmes en sont une excellente illustration ...

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