La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

TRIBUNE DU IXe CONGRES DE LA LCR

Renouer avec les forces de recomposition

· Critique communiste, n° 81, janvier 1989 · p. 29-30 · 1 606 mots

U FRANCIS MARQUEZ

N DEBAT de congrès devrait avoir pour objectif de rechercher ensemble une orientation, de donner un sens général à nos interventions, dans les luttes bien sûr mais aussi dans les diverses formes de recomposition du mouvement ouvrier. Ce n'est que trop partiellement le cas aujourd'hui. Au point que les polémiques (mal) engagées autour de l'acte de naissance de la Nouvelle Gauche occultent une vraie question : la recomposition d'une gauche révolutionnaire est-elle toujours à l'ordre du jour? La volonté d'aller vers - faut-il préciser que • aller vers • ne signifie ni décréter l'existence ni éluder, mais travailler à partir de ce qui existe - une nouvelle force politique, clairement anticapitaliste, unitaire, pluraliste, à même de répondre positivement aux potentialités du mouvement social, et au sein de laquelle nous aurions toute notre place, cette volonté existe-t-elle encore ?

On peut en douter au vu des raccourcis proposés ici et là. Résumons: les luttes et l'actualité du trotskysme prouveraient de façon éclatante que nous avons raison. Pourquoi s'embarrasser davantage ? Seul problème : plus nous avons raison depuis vingt ans au moins, et moins notre organisation se renforce et gagne en crédibilité politique. Le vieil Hegel qui croyait à la rationalité du réel aurait-il eu tort?

Certes, nos camarades sont impliqués dans les luttes. Mais c'était déjà le cas en 1986, et sur la base de ce constat on nous prédisait une percée. • Voyez rouge •, disait-on alors ... Et on a vu des scores électoraux dépassant rarement 0,5 %. Le même scénario va-t-il recommencer aujourd'hui ?

LES DONNEES

STRUCTURELLES SONT TETUES

La nécessité d'aller vers une nouvelle force politique dans la période actuelle, qu'est-ce à dire? D'abord le constat qu'un décalage profond -structurel- existe entre l'état du mouvement social, les aspirations qu'il manifeste, les interrogations d'équipes militantes très diverses, d'une part, et, d'autre part, les modes de représentation politique. Ce qui bouge et s'interroge politiquement dans ce pays ne se trouve pas globalement représenté par une force politique porteuse d'un projet de transformation sociale d'ensemble.

Cette donnée correspond à la crise profonde du mouvement ouvrier, y compris dans sa composante révolutionnaire. Et, parce que cette crise a des dimensions à la fois stratégiques et programmatiques, il est vain d'espérer du réchauffement du climat social et de la radicalisation de certaines composantes la solution à tous nos problèmes.

Faut-il répéter que la crise du mouvement ouvrier ne se réduit pas à celle de ses directions ? La recomposition d'un mouvement social qui embrasse et mette en mouvement l'ensemble des composantes du prolétariat moderne, qui pose à la fois le problème de la rupture révolutionnaire, d'une autre gestion de la société, d'un autre type de pouvoir ... Tout cela implique un processus complexe, différencié, le développement combiné de lignes de résistance, de secousses sociales, d'expériences politiques diverses, de redéfinitions des fonctions et des formes d'organisation dans le mouvement ouvrier. Les recompositions à venir seront donc le produit à la fois d'un approfondissement de la dynamique sociale des luttes et d'une bataille prolongée pour la réorganisation du mouvement ouvrier.

Il nous faudra disposer d'une orientation qui permette au monde du travail d'élaborer, de faire avancer ses propres solutions. Et il faut, dans le même mouvement, un cadre qui permette le débat et l'expérimentation de toutes les composantes politiques qui seraient partie prenante.

LA NOUVELLE GAUCHE N'EST PAS UNE ALTERNATIVE A LA LCR

MAIS UN PARTENAIRE PRIVILEGIE Ce cadre, nous l'avons partiellement trouvé l'an dernier. L'indication est précieuse, car l'occasion a été donnée à des miliers de personnes de prendre ou de reprendre goût à la politique. A une autre politique, réconciliant en effet le dire et le faire, faisant se rencontrer des traditions et des cultures militantes différentes qui cherchent et s'interrogent sans sectarisme, mais qui agissent aussi avec radicalité et détermination. Parmi les valeurs mises au premier plan : le féminisme, l'autogestion, le désir de dépasser les frontières au profit d'un internationalisme concret, l'apport des références écologistes radicales. Dans ce brassage, nous avons à la fois apporté et appris. Cette expérience a souvent redonné espoir à des camarades. Elle a été et reste positive, même si elle ne constitue pas un test décisif pour le dépassement de la LCR.

Parmi les milliers de personnes à la fois mobilisées autour de la campagne Juquin et désireuses de donner une traduction politique même limitée à cette dynamique, les plus conséquents et les plus tenaces viennent de donner naissance à la Nouvelle Gauche. Les limites politiques et militantes sont évidentes. Radicales dans leur dénonciation de toutes les formes d'exploitation et d'oppression, leurs références programmatiques souffrent d'une insuffisance stratégique grave ; s'appuyant sur peu de liens entre le mouvement social et la conquête du pouvoir politique. Faute d'hypothèse stratégique en la matière, ce sont celles des autres qui peuvent s'imposer.

Mais il serait absurde que, sous ce prétexte, nous refusions de rechercher toutes les convergences et n'envisagions pas d'accompagner politiquement le processus constitutif de la Nouvelle Gauche. Il est facile d'ironiser sur les lacunes, les hésitations, les ambiguïtés des autres. En se-

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TRIBUNE DU IX' CONGRES DE LA LCR rions-nous exempts ? La recherche de raccourcis institutionnels ou électoraux est une tentation néfaste. lnteiVenir efficacement sur la scène politique centrale, opérer une jonction pratique avec les diverses formes de radicalité, influer sur les divers courants de recomposition, tout cela reste à faire pour la Nouvelle Gauche ... Question subsidiaire : et pour nous ?

Nous connaissons l'état des lieux. L'éclatement des rénovateurs largement gagnés aux sirènes gorbatchéviennes des • reconstructeurs •, le maintien d'un cap très fondamentaliste et très droitier par les Verts, un impact très limité sur la jeunesse, une absence de conscience politique d'ensemble pour les générations de travailleurs qui entrent en lutte. Ce bilan nous concerne tous. Il reste, pour la Nouvelle Gauche comme pour nous, beaucoup à faire. Pourquoi ne pas le faire de façon convergente ?

LA NECESSITE

D'UNE ORIENTATION T3 Une nécessité demeure : celle d'une utilisation intelligente du capital politique et militant de la LCR. Ce capital - travail de masse, insertion dans les luttes, tradition d'unité d'action, liens internationalistes, filiation trotskyste, conception stratégique de la révolution, etc. - constitue dans le champ politique français actuel une médiation importante pour aider à la recomposition.

Sur la base de l'année écoulée, nous pouvons affirmer que c'est possible. L'apport d'une orientation T3, c'est de contribuer à donner une boussole politique durable : maintenir, quels que soient les difficultés ou les reculs momentanés, le cap sur l'insertion dans les processus réels (et non fantasmés) de recomposition. Notre tradition est

......... ,_ ..... ..... 'l< ·-><'""'.,..._' __ . . . . . W:r.t'Q[A lfOWfff!.,.,.~;,..,..,.. ~ ~ ~....,. , ~..,. :ot -~ ~ ·~ celle d'une vision non tacticienne du débat politique. Avec nos faiblesses et nos lacunes, du moins avons-nous essayé de relier l'ensemble des questions : analyse des transformations sociales, de la crise structurelle du mouvement ouvrier et du projet révolutionnaire, des formes de recoplposition, etc.

Nous avons par le passé mis l'accent sur l'actualisation du programme. Nous estimons toujours insuffisant le catalogue de revendications radicales qui nous tient trop souvent lieu de programme d'action. Il faut un nouveau programme de transition, un corps de propositions transitoires articulées en matière d'emploi et de formation, d'écologie, de subversion des pouvoirs d'oppression, d'aspiration féministe et autogestionnaire. Et il faut concevoir ce travail comme un chantier largement ouvert, dont nous ne serions pas les seuls architectes.

Garder le cap sur la recomposition, c'est aussi refuser de penser les situations respectives de la Nouvelle Gauche et de la LCR comme des situations de concurrence. Nous pouvons travailler à faire comprendre que, sous certaines conditions politiques, il peut y avoir complémentarité, rapprochement et, pourquoi pas, synthèse. Je crois que les camarades de la T3 qui ont aujourd'hui franchi le pas en direction de la Nouvelle Gauche sous-estiment l'importance de ces conditions politiques. Or, il faut à la fois les traiter - et cela ne peut se faire immédiatement au sein de la Nouvelle Gauche, car telle n'est pas la principale base d'adhésion aujourd'hui - et avoir à son égard un profil ouvert. Ce • bon • profil, c'est celui qui nous fera dire : • Camarades de la Nouvelle Gauche, au vu de l'ampleur des questions à débattre et des initiatives à prendre, nous pouvons pendant un an (échéance du congrès constitutif) avancer ensemble : émettre au moins les hypothèses stratégiques nécessaires à une transformation d'ensemble des rapports sociaux, avoir des inteiVentions convergentes dans les luttes, nous lier et essayer de peser sur des composantes du mouvement ouvrier en crise, continuer à permettre le brassage de cultures et de traditions militantes différentes. Un an ce n'est pas trop et, honnêtement, nous aurons les uns et les autres à nous revoir pour tirer les bilans, tracer d'autres perspectives, gagner en poids social et en crédibilité programmatique. D'autres développements sociaux et politiques seront nécessaires pour la recomposition d'une gauche révolutionnaire. Mais nous pouvons au moins, aujourd'hui, nous donner ensemble quelques jalons pour avancer sur cette voie. •

Ma conviction est que, ou bien un tel cours politique s'imposera, ou bien la LCR connaîtra le déclin et le repli. Il n'y a pas d'avenir à préseiVer de façon frileuse un petit groupe coupé des formes réelles de recomposition. Mais, inversement, il y a un danger réel de gâchis des potentialités de la Nouvelle Gauche si celle-ci ne traite pas, avec tout l'apport humain, politique, militant de la LCR, les questions politiques et militantes qui sont devant elle.

Aller plus loin, s'ouvrir à d'autres forces, passe par là. Avec patience ... Mais aussi avec passion.

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