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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La dernière chance ?

· Critique communiste, n° 83, mars 1989 · p. 27-29 · 2 518 mots

• Réflexions autour du livre de

Jean-Marie Chauvier, (( URSS : une société en mouvement ,

La dernière chance ?

FRANÇOIS DIETRICH

1. Voir à ce sujet notre numéro spécial URSS, été 1986

Fi perestroïka et glasnost sont encore peu ... transparentes à vos yeux, le livre qu'il vous faut lire pour y voil' plus clair, au sein de la multitude des parutions, c'est bien celui de Jean-Marie Chauvier. Ni livre d'histoire, ni livre de théorie, loin de toute " kremlinologie " occidentale, l'ouvrage de Jean-Marie Chauvier, qui mêle souvenirs, anecdotes, et analyse sociale veut aider à comprendre l'URSS d'aujourd'hui dans un « voyage à l'intérieur "• à partir des contradictions propres du monde soviétique dans les dernières décennies. Ce monde soviétique, JeanMarie Chauvier le connaît effectivement de l'intérieur, dans son tissu intime, quotidien, tel qu'il l'a vécu au cours de ses nombreux séjours et résidences sur place. Cette connaissance qu'on devine presque sensuelle, à fleur de peau, dans les paysages urbains et naturels, les portraits, les ambiances, se combine avec une richesse d'information concrète, de chiffres, de faits, de citations, pour nous livrer une photographie vivante et dynamique de l'URSS de Gorbatchev. En nous aidant à comprendre son origine et ses contradictions, Jean-Marie Chauvier nous aide à réfléchir sur les enjeux de la phase actuelle et sur son avenir: où conduit l'expérience gorbatchevienne, où veut-elle aller?

LA PERESTROIKA COMME SOMMET DE L'ICEBERG Plus peut-être qu'aucun autre analyste, Jean-Marie Chauvier veut combattre la vision de l'URSS comme un monde Oiwellien, clos et immobile, vaste masse amorphe et résignée dominée par un Etat policier. S'il en fallait une démonstration à postériori, le mouvement qui agite aujourd'hui l'URSS toute entière aurait-il été possible sous le simple effet des manœuvres gorbatcheviennes de sommet, sans qu'un tel feu n'ait en réalité couvé sous la cendre depuis de longues années?

Deux concepts ne doivent pas ici être confondus. Il y a d'abord celui de la " stagnation ", dans laquelle l'ère Brejnev s'embourbait chaque jour davantage, qui a touché avant tout la sphère la plus vitale de la société, son cœur: celle des rapports au travail, de la productivité, de la technicité. Les «{orees productives sociales " se voyaient chaque jour davantages bridées par les « rapports de production " aux traits ubuesques et kafkaïens imposés par la bureaucratie.

De cette situation, nombre de commentateurs occidentaux, brodant sur le concept de " totalitaris me " en avaient tiré l'idée de l'" immobilisme " de l'URSS, monstre immuable qui n'aurait plus passé ni avenir, véritable enfer de glace, cet empire du mal cher au retraité Reagan 1•

Ce que nous montre Jean-Marie Chauvier, tout en soulignant la réalité de la " stagnation " dans les domaines clefs de l'emploi et du travail (page 71 ), c'est qu'aucune société n'est immobile, et en particulier dans le monde moderne, dont les multipôles sont unis par une même évolution dialectique. Parlant de l'évolution des mœurs et de la vie quotidienne, Jean-Marie Chauvier y voit la résultante d' « une évolution endogène, attisée de l'extérieur par les exemples, de mieux en mieux connus de la vie en Occident" (page 76). On pourrait en réalité dire la même chose de la glasnost et de la perestroïka gorbatcheviennes toutes entières. C'est de la combinaison entre, d'une part, l'évolution souterraine de la société soviétique émergeant dans les années cinquante et soixante du maelstrom stalinien et, d'autre part, l'épreuve sans cesse plus négative de la confrontation compétition de l'URSS comme grande-puissance alternative à l'impérialisme américain, qu'est née l'inéluctabilité d'une restructuration en profondeur au sommet de l'Etat et du parti unique. LA DÉCOUVERTE DU MIROIR

Ainsi, en inaugurant son cours réformateur, la direction gorbatchévienne n'a d'abord fait que renvoyer à la société son propre miroir, celui d'une lente mais profonde évolution, dans laquelle l'activité quotidienne des peuples de l'union, dans l'impossibilité de s'exprimer au travers d'une quelconque démocratie sociale ou politique, s'est emparée de tous les domaines de la vie sociale pour y imprimer, de façon parallèle ou souterraine, ses espoirs et ses amertumes. De façon parallèle, oui, lorsque toute une activité sociale semble se dérouler en marge des structures officielles, en quelque sorte ailleurs. Nul rapport ici avec les " dissidents " affirmés, politiques ou culturels, qui ne constituaient qu'une petite avant-garde tragiquement isolée, mais qui reflétait tout de même l'extrême d'un comportement général, devenu l'équivalent quotidien et en apparence apolitique du sentiment polonais " qu'il y a eux et nous"· L'exemple le moins surprenant n'est pas celui du chanteur Vladimir Vyssotski, ni officiel ni interdit, véritable chanteur populaire de masse des dernières décennies par l'expression qu'il avait su donner à l'air du temps, et resté

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LA DERNIERE CHANCE quasiment ignoré des médias officiels jusqu'à sa mort en 1980. Il aura fallu attendre la glasnost pour que sa place réelle lui soit rendue. Ni " dissident " ni reconnu , il était le produit de cette dimension parallèle de la vie soviétique réelle. , C'est à elle qu'on peut rattacher aussi le mouvement écologiste, né dans les vastes associations de défense de la nature où les peuples d'URSS cherchent la continuïté avec leurs racines, au-delà de la césure stalinienne. C'est en leur sein que finit par émerger une force de pression sociale et politique de fait à l'occasion des débats et polémiques autour de l'avenir du lac Baïkal ou. du projet prométhéen de détournement des fleuves sibériens. L'équipe gorbatchévienne sut utiliser rapidement son impact dans la lutte d'influence pour le pouvoir des années 1983-1985 (page 239). Souterraine aussi, et là encore sans aucun rapport immédiat avec tous les " samizdats ", lorsque l'opinion publique embryonnaire sait utiliser les failles de la presse bureaucratique. Y lire entre les lignes, y écrire entre les lignes du courrier des lecteurs devient le moyen d'y faire passer le frisson de la vie réelle (page 218). C'est que, même sous l'empire de la bureaucratie la plus obtuse, il faut des lecteurs aux journaux, et surtout dans une société dont l'Etat veut maintenir son rang de puissance mondiale, et qui se trouve sans cesse confrontée au dynamisme capitaliste, même si celui-ci est par ailleurs destructeur. Parallèles ou souterrainnes, la société soviétique fourmille de ces manifestations à la frontière du culturel et du social, de ces groupes et activités " informels " comme les reconnaît la terminologie officielle elle-même.

La transformation de la société soviétique, son industrialisation, son urbanisation, sa perméabilité croissante à l'échange avec l'Occident, a conduit lentement à "que ceux d 'en bas ne veulent plus être gouvernés comme avant; et que ceux d 'en haut ne puissent plus gouverner comme avant"· Révolution donc, que la perestroïka de Gorbatchev ? Bouleversement préventif plutôt, avant que la révolution façon tchèque ou polonaise ne s'éveille, ou que le système ne soit menacé d'implosion dans sa confrontation compétitive avec le capitalisme. Dernière chance? Peut-être oui, pour la bureaucratie en tout cas.

LA QUATRIEME PHASE

Dans sa stabilisation comme force dominante face à la société et face au monde, la bureaucratie avait besoin d'une nouvelle étape. "Sorte de xtx- siècle britannique en accéléré " comme le dit Jean-Marie Chauvier à propos de l'industrialisation et de l'écologisme qu'elle a ensuite engendré, l'ère Staline fut celle de la génèse, dans la boue et le sang , sur les ruines de la révolution bolchévique exsangue, dont il ne restait plus que l'écorce apparente du parti et des soviets vidés de leur contenu originel. C'est le maintien de cette écorce dès lors remplie d'une tout autre pulpe, qui rend compte à long terme de l'originalité profonde de la contre-révolution stalinienne dans l'histoire, tout comme la capacité de l'idéologie bureaucra -tique à jouer "su r la confusion des souvenirs, des émotions. Dans le m êm e temps où elle {a it passer à la trappe les trag édies - et d 'a utres chansons, comme celle du g oulag, des vagabonds, - elle restructure, dans u n but d 'autolégitimation du pouvoir, des émotions vécues dans un (d és)ord re tout différent "• (page 108). C'est cette spécificité, combinée avec la recherche séculaire de l'identité russe écartelée entre le pôle européen et le pôle asiatique, qui explique que " l 'histoire j oue, dans la conscience d e notre société, un rô le tout à fait spécifique, qui n 'a pas d 'analogie dans l 'Occiden t contemporain "• comme le dit Boris Kagarlitsky, cité par Jean-Marie Chauvier (page 85).

L'ère Krouchtchev fut celle d'une stabilisation dans la libéralisation relative. La terreur de masse devenait inutile et néfaste, tant vis- à-vis des clas -ses ouvrières et paysannes vaincues que vis-à-vis de la bureaucratie elle-même, dont la stabilisation à l'ère Staline exi geait que des pans entiers, encore trop enracinés dans le processus révolutionnaire des années vingt, fussent abattus les uns après les autres. Mais la stabilité bureaucratique était encore trop limitée pour courir le risque d'ouvrir les vannes d'une démocratisation sociale et politique. Dans cette phase, tout les constats qui serviront de prémices à la tentative gorbatchevienne sont fa its, tel celui du jeune économiste, Abel Aganbegian , en 1965 devant l'Institut d'information économique dans un rapport où "tout était dit "• et qui devra attendre vingt ans avant d'être un des maîtres à penser économique de la perestroïka (page 304 ).

L'ère Brejnev dut mettre un terme à ce qui risquait de déboucher sur un printemps de Prague moscovite, et tenter de figer le niveau acquis dans une tentative désespérée d'interruption de l'histoire. Mais la société soviétique avait entre temps continué d'évoluer, même au ralenti, jusqu'à rendre les bouleversements au sommet indispensables.

L'ère Gorbatchev, c'est donc celle d'un nouveau mouvem ent de balancier réformateur, cette fois-ci sans commune mesure avec celui de l'ère Krouchtchev, parce qu'il s'efforce d'opérer aux limites du système politico-social lui-m ême, aux frontières d'une véritable démocratisation sociale et politique.

DESTINATION DANGERS La tentative gorbatchévienne constitue donc "la convergence d 'une politique et d'un mou-

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LA DENIERE CHANCE vement social ". Convergence obligée pourrions-nous ajouter, qui explique qu'elle soit aussi un " envol vers une destination à préciser " (page 363). L'avion bureaucratique devait coûte que coûte redécoller s'il ne voulait pas imploser au sol. Aboutissement d'un processus mûri dans les dernières décennies, la politique gorbatchévienne mélange ainsi projet global et navigation à vue, et il n'est pas sûr que le dernier élément soit le moindre. Ce que nous montre le livre de Jean-Marie Chauvier, ce sont davantage les marges d'incertitudes, tant la réalité sociale apparaît complexe et lourde de potentialités, qu'un projet prémédité et machiavélique dont les visions occidentales de l'URSS colportent trop souvent l'image. Et ici s'ouvre le champ de l'interrogation, que le livre nous permet de commencer à explorer par sa conclusion.

Il ne s'agit pas pour nous d'une discussion académique, de pronostics sur la " réussite " ou " l'échec " prévisible de l'entreprise, tant il est vrai que l'histoire nous montre surtout l'infinie combinaison dialectique des deux termes comme solde des processus historiques. Il s'agit de se situer, politiquement, pratiquement, face au mouvement gorbatchévien.

D'une part, sa survenue ouvre un champ d'expérimentation sociale et politique en URSS même qu'il faut tout faire pour favoriser. A l'intérieur des frontières de l'URSS et de l'ensemble du bloc de l'Est, les conséquences de ce réveil peuvent être considérables. Elles peuvent permettre de renouer le fil politique, social, culturel rompu par le stalinisme et le fascisme, rupture entretenue par le gel de Yalta. Au fur et à mesure, les destins des peuples d'Europe, jusqu'au peuple russe lui-même en dépit de ses attaches asiatiques par ailleurs, apparaissent organiquement liés. Tout projet révolutionnaire, à l'Est comme à l'Ouest, ne peut se concevoir que comme un processus combiné. Rien ne serait pire dans ces conditions que " l'échec " du gorbatchévisme.

Pourtant, il faut rester lucide sur ses objectifs, et ne pas perdre de vue que la tentative gorbatchévienne a d'abord et avant tout comme motivation le maintien et la stabilisation à un nouveau degré de la domination bureaucratique, concentrée dans le régime du parti unique et dirigeant. Ce régime n'a aucune légitimité historique, ni dans sa naissance ni dans ses réalisations. Peut-être est-ce à tort qu'on croit déceler parfois chez Jean-Marie Chauvier l'idée que la " dernière chance " gorbatchévienne ne le serait pas seulement pour le régime bureaucratique, mais pour les travailleurs et peuples d'URSS et du monde, au prix de retomber dans le partage en deux blocs rivaux, mais se soutenant en définitive l'un l'autre. Tenir compte des réalités ne se confond en tout cas pas avec leur reconnaissance comme seul réel possible. Dire ainsi que "sans la sidérurgie, la métallurgie, les constructions mécaniques, l'extraction de minerais et de pétrole des années trente, l'URSS n'aurait pas été en mesure de tenir tête à l'invasion nazie après 1941 "(page 201 ), peut conduire à inverser faussement la perspective, parfaitement rétablie d'ailleurs dans d'autres passages du livre. En réalité, le choix d'une accumulation primitive sauvage en URSS était dialectiquement lié à l'idée du "socialisme dans un seul pays "• impliquant l'abandon des perspectives révolutionnaires en Europe, et la livraison de l'Allemagne à la barbarie nazie au travers de la criminelle politique assimilant les sociaux-démocrates à la gauche du fascisme. Un autre réel était possible, battant le nazisme en Allemagne, étendant la révolution, et évitant à l'URSS et l'accumulation primitive tsaro-stalinienne et l'invasion de 1941.

Car posons le problème à l'inverse : autant l'échec du gorbatchévisme trace bien la perspective d'un recul vers le brejnévisme et la Guerre froide, autant il resterait à s'interroger sur ce qu'impliquerait une " réussite ", sinon précisément la stabilisation d'un " régime autoritaire éclairé " (page 367), tolérant un faux pluripartisme à l'image des tentatives polonaises ou hongroises actuelles, où une bureaucratie de technocrates performants continuerait à gérer à son profit un vaste réseau social autonome à la base, mais privé en réalité de tout pouvoir véritable. En quelque sorte la version moderne de "l'autogestion dans la servitude" (page 198), qui constitue l'un des traits de l'histoire séculaire de la Russie, du mir paysan, jusqu'aux kolkhozes staliniens 2 •

Ici, toutes les portes sont effectivement ouvertes pour une éventuelle convergence, en définitive réactionnaire, avec les courants traditionnalistes slavophiles ou religieux, quelle que soit par ailleurs la nécessité évidente d'une libre expression de ces courants profonds de la Russie. Si Gorbatchev réussit à redonner à l'URSS sa puissance compétitive face au capitalisme, son objectif primordial aura été atteint et il n'est pas sûr que l'évolution démocratique, sociale et politique reste alors sa première préoccupation.

Mais une fois admise, cette nécessaire indépendance vis-à-vis de Gorbatchev de tous ceux qui luttent pour un socialisme démocratique et autogestionnaire de l'Est à l'Ouest, ne résoud pas les difficultés, mais ne fait que les ouvrir. Ce que permettent les recherches irremplaçables telles que celle de Jean-Marie Chauvier, c'est d'en débattre, avec la passion que suscite l'importance de l'enjeu et avec le plaisir que procure la rencontre avec la richesse de sa connaissance et de sa réflexion.

2. Voir les études sur ce plan de Moshé Lewin, la Formation du système soviétique, Gallimard, Paris, 1987, et nos réflexions critiques dans Critique Communiste, n° 68, novembre 1987.

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