La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Vie militante et vie quotidienne

· Critique communiste (1re série), n° 11-12, décembre 1976 - janvier 1977 · p. 50-52, 54-60, 62 · 4 050 mots

MICHEL LEOUENNE

Vie militante

vie quotidienne

Au fond de la crise que nous ressentons dans notre organisation. il y a une cri_se générale de la vie militante aujourd'hui qui est, elle-même. sous-tendue par une crise générale des rapports individussociété, · au moins dans les pays indust riels avancés. L'esprit du temps

Les nouvelles générations de ces pays manifestent un désarroi qui confine parfois au désespoir. Il serait simpliste de ne voir là qu'un reflet de la décomposition -il est vrai monstrueuse- du monde capitaliste, conjuguée à la dégénérescence des sociétés du « socialisme bureaucratique ». D'autres générations ont eu à affronter des périodes aussi, voire plus difficiles de réaction. La crise est crise des valeurs. effondrement des valeurs de la classe dominante, et,:par là-même, de leur reprise et adaptation comme valeurs d'opposition du mouvement ouvrier réformiste. Au niveau de l'idéologie de la classe dominante, cette classe elle-même a puissamment contribué à sa propre déroute morale. Non seulement par sa pratique - pas plus cynique que par le passé, mais effroyable dans son ampleur d'inhumain, et plus offerte par le canal des mass media, malgré leur domestication - mais aussi par l'inadéquation

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accrue des valeurs traditionnelles aux fins dern1éres du capital : l'accumulation du profit. Pendant trente ans, la lutte contre la baisse du taux de profit, entraînant l'investissement du grand capital dans les secteurs les plus reculés de la production et la multiplication des pratiques monopolistiques. a débouché sur la « société de consommation », c'est-à-dire sur ·une société dont le but était de faire consommer toujours plus une production toujours augmentée, à fort taux de plus-value, de plus en plus réduite à la camelote qu'il faut constamment remplacer, pouvant aller d'un côté jusqu'à ce qui empoisonne, de l'autre jusqu'à l'illusoire le plus pauvre. Pour parvenir à cette fin, l'idéologie dominante a dû se modifier, s'inverser, prêcher un hédonisme vulgaire et le gaspillage en lieu et place du travail et de l'économie. Plus, elle s'est détournée à cette fin du « producteur-citoyen » pour v~loriser l'acheteur-consommateur qui offrait moins de résistance intellectuelle par irresponsabilité sociale : la femme au foyer et les jeunes désormais plus longuement scolarisés, donc plus longtemps « mineurs ». Cela n'était pas sans danger pour les valeurs de protection bourgeoises. Les nouvelles valeurs nécessaires au mercantilisme s'opposaient aux morales de l'école, de l'usine et de la caserne. La puissance de cette nouvelle forme d'idéologie dominante ne trouvait pas d'opposition du côté du mouvement ouvrier dont le réformisme croissant dans le boom économique, loin de s'opposer au nouveau cours idéologique, renchérissait sur lui, se limitant à lutter pour « plus de moyens de consommer ». S'il se distinguait en quelque chose de l'idéologie dominante, c'était même, de façon réactionnaire, par une prise en charge plus conséquente des deux morales contradictoires : travail, famille, patrie trouvaient en lui ses meilleurs défenseurs en même temps que .« jouissance immédiate, insouciance et sentiment de sécurité ». Ce moralisme des partis ouvriers a puissamment contribué à écarter d'eux la jeunesse.

Mais les leurres de la « société de consommation » ne pouvaient que ·s'effondrer dès les premiers signes de la récession. Dans le même temps, les institutions avaient vu et voyaient leur crédit s'effondrer : l'armée discréditée par les guerres coloniales ; les structures politiques par la réduction à rien des organes de démocratie, à commencer par le parlement ; l'école par l'inadéquation de son enseignement aux conditions cie la vie pratique, le refus des hiérarchies de l'autorité et le besoin de liberté . Le noyau • dur de la famille était mis en cause du fait du fossé producteurs/ consommateurs ouvert par l'idéologie de la

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consommation. En général, les parents « soumis » voyaient se lever contre eax la jeunesse révoltée. La remise en cause du plein emploi des parents ne rendait pas ceux-ci plus combatifs, tandis que les enfants supportàient aussi mal l'ennui du travail en miettes, où, l'absence de travail-absence de revenus, ·

1968 a été, sur ces plans, le craquement de l'équilibre instable de l'idéologie. En même temps ont été jetées à la poubelle les valeurs bourgeoises traditionnelles, leurs parallèles dans le mouvement ouvrier et les mythologies preuses de la société de consommation. Mais, dans les masses, cette mise « au vide » de toutes les valeurs naguère admises n'était pas équilibrée par la redécouverte des valeurs révolutionnaires ; et par conséquent ouvmit sur le vertige du nihilisme anarchisant, revêtu seulement par les théoriciens d'une nouvelle livrée plus attrayante. « Jouissance immédiate, et toujours renouvelée, sans lim.ites _de règles ou de codes », tel a été, comme il l'est toujours, le mot d'ordre de la révolte sans perspectives. ·

Son installation comme « idéologie» d'une génération s'appuie sur le refus des conditions matérielles faites aux jeunes : soit travail non qualifié, parcellaire, ennuyeux à mort, et payé si bas qu'il interdit la consommation de tout ce qui n'est pas camelote et kitch ; soit travail qualifié, exigeant plus de connaissances que jadis pour des postes devenus médiocrement payés ; dans tous les cas des journées de travail qui peuvent être moins longues que par le passé, mais sont plus éreintantes de par la parcellisation et la hausse de la « productivité », d'où plus de fatigue nerveuse entraînant la déprime ; enfin le chômage pour une fraction importante, et la marginalisation, également source de déprime. Tel est le tableau de fond sur lequel travaillent les militants : une génération qui n'a pas de valeurs communes, qui les suspecte toutes par méfiance, jusqu'à l'hostilité, à l'égard de la génération de ses pères décomposée par les facilités ·du boom, accrochés à leurs bureaucrates syndicaux comme à une assurance auto, aux élections comme à un tiercé. La crise militante

Après 68, l'essentiel de la jeunesse militante a d'abord retrouvf le marxisme. Mais en quel état ! Stalino-réformisme, maoïsmes, gauchismes squelettiques ou en putréfaction.; le trotskysme, sous la neige qui ne se développe pas assez vite au soleil de l'après-

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mai pour s'imposer (il porte J'acquis théorique du mouvement ouvrier comme un bien intouchable - un dogme - et en même temps, contradictoirement, lui juxtapose le nouveau, sans suffisante analyse critique. Ainsi, au léninisme pris comme un tout, on juxtapose J'apport de la révolution cubaine).

Au moins l'ouverture de 68 nourrissait-elle toutes les perspectives révolutionnaires des courants surgis comme champignons sous la pluie, toutes les confiances en soi, en les renouvellements qui étaient parfois des révisions par ignorance de J'acquis, la volonté de bondir par-dessus le temps, les « tempsmorts ». Seule l'étonnante pusillanimité des vieilles générations semblait cause de la survie des réformismes. Fantasmes de toute puissance de la jeunesse ! Las ! l'histoire a ses lois implacables. Tout bond manqué rejette en arrière (fût-ce - et c'est - pour permettre un meilleur bond futur). La facilité de 68 avait créé l'illusion de la facilité de la révolution, de la facilité d'abord de liquider l'influence des bureaucraties du vieux mouvement ouvrier. C'était oublier qu'elles venaient précisément de réussir à enliser l'essor de 68. Le reflux momentané, les lenteurs de la classe ouvrière progressant par stades, les couches les plus arriérées de l'inorganisation à l'organisation syndicale et réformiste, une partie des« éclairés» d'un syndicat« usé» (la C.G.T.) à la jeune C.F.D.T. dont les bureaucrates jouaient allègrement du clairon gauchiste ; sur le plan politique d'identiques déplacements, du renouveau du P.S. à celui du P.S.U . où des dirigeants qui n'avaient que mépris la veille pour les « révolutionnaristes » se réveillaient radicaux parmi les radicaux. Mais le bond manqué, c'était aussi sauter de l'autre côté de la selle du cheval, le succès du spontanéisme et de l'ultragauche conditionnant toutes les désillusions, tous les découragements. S'il est vrai - et fondamental, comme le souligne le Programme de transition de la Ive Internationale - que le mouvement ouvrier progresse par la succession des générations, ce processus n'a rien de mécanique, ne serait-ce que du fait que le poids de l'organisation antérieure pèse lourdement sur !es épaules de la génération qui monte, et que-l'effort pour le rejeter requiert une énergie sociale dont les conditions objectives de rassemblement doivent l'emporter sur les conditions de conservation antérieures. L'avant-garde, qui venait de voir retomber sur sa tête le couvercle de pierre soulevé un moment par une poussée violente mais encore minoritaire, allait contribuer elle-même, par la dérive idéologique d'une partie d'entre-elle, au renforcement de son adversaire. Après

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l'effondrement politique de son aile ultra-gauche (marqué par la faillite de la Gauche prolétarienne), elle a donné naissance, loin du mouvement ouvrier. à une nouvelle philosophie universitaire « désirante ». ne reconnaissant plus la lutte de c'lasses. comme moteur de la vie sociale. mais la libido réduite à un jeu désordonné de flux et d'intensité. sans sujet. ni fin.

Le plus riche éclat de 68 fut l'apparition du M.L.F. Mais après plus de trente ans de disparition du féminisme militant coincidant avec la période de «bien être familial-H.L.M .-auto», après quarante ans de vie souterraine et au ralenti du marxisme, le mouvement des femmes ne pouvait lui-même que s'exprimer d'abord comme révolte, rejetant tout ce qui n'était pas sa découverte de la « différence », y compris le marxisme, saisi comme un tout « mâle », de son surgissement à son envers stalinien, ce qui ne va pas sans confusion et sans anachronisme, l'incontestable « féminisme » du marxisme de Marx et Engels ne pouvant toutefois anticiper tous ses développements futurs. liés à l'évolution des mœurs. et. a fortiori ce qui lui est le plus contraire. réactions ou excès ultra-gauches.

Par un phénomène de miroir très neuf, l'ultra-gauchisme féministe se présente comme totale inversion de l'ultra-gauchisme « viril ». Et il est logique en effet que l'opposition hommes-femmes proclamée plus fondamentale que celle des classes (et pouvant aller jusqu'à donner l'homosexualité féminine comme la solution n° 1 à la libération des femmes) soit inconciliable avec le reichisme sommaire où la « baise » sans obstacle, réduite à une affaire entre muqueuses, débarrassée de l'affectivité saisie comme fioritures idéologiques, et où les besoins historiquement définis des mâles sont postulés comme ceux des deux sexes, est donnés comme le commencement et la fin de toute libération. Ces deux gauchismes ne se réconcilient guère que pour la plus vive critique du marxisme qui saisit les rapports sexuels comme des rapports sociaux, l'oppression spécifique des femmes et la misère sexuelle générale comme des méfaits de la société de classe, et les comportements sexuels comme historiquement déterminés, culturels, promis à de profondes transformations révolutionnaires.

Bien que dans une opposition formelle à l'ultra-gauchisme sexuel, parvient à se combiner à lui un renouveau de l'ascétisme militant - avec tout ce que cela impliqUe de tartufferie consciente ou non. Mais l'ascétisme qui fait façade ne peut être qu'un repoussoir à l'égard des jeunes générations. En revanche, la version

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ouvriériste de l'ascétisme militant, droitier, voire réactionnaire sur le plan de la vie quotidienne où il multiplie les concessions à un moralisme conservateur exprimant la domination de la classe ennemie dans les secteurs les moins cultivés du prolétariat, pousse à tourner le dos aux vrais problèmes nouveaux ainsi qu'aux nécessaires alliés de la classe ouvrière.

L'écho dans les masses ouvrières des nouvelles théorisations ultra-gauches n'a guère plus de succès que l'ascétisme dans la mesure où ces attitudes sont toutes un « hors le monde réel », qui reste celui de la lutte des classes. Mais elles perturbent profondément le militant entré dans le champ des théorisations. Pourquoi continuer à militer, se dit-il, s'il suffit de jouir pour faire s'effondrer le vieux monde ? Et pourquoi donner le meilleur de sa vie à une lutte longue, dure et aléatoire, au lieu de profiter de ce qu'offre encore d'accessible ce monde pourrissant, si c'est pour aller se heurter au bloc à la fois mou et résistant du vieux mouvement ouvrier qui survit inexplicablement ?

Dans ce hiatus du mouvement de la classe rendue à ses luttes quotidiennes et de la partie de l'avant-garde qui se décompose, la fatigue et la démoralisation s'étendent en épidémie. Ce sont là que prennent leur racine les besoins de fuite : la drogue (dure ou douce, l'important à traquer c'est le besoin que l'on a d'elle), la dispersion sexuelle qui est aussi une drogue, la folie, le suicide... Et, inversement, le militantisme activiste qui étourdit presque aussi bien qu'une drogue, à condition de foncer en avant, yeux et oreilles fermés à autre chose qu'au credo dogmatiquement avalé (« Pas le temps de penser : je milite.· Je milite. Je milite pour n'avoir pas le temps · de penser).

La vie bourgeoise, c'est-à-dire la vie que la bourgeoisie impose, se définit par son morcellement : vie privée, vie professionnelle, vie politique, etc. De tout temps, plus ou moins, les militants du mouvement ouvrier ont, eux aussi, dû vivre sur ce mode, et la plupart continuent. Négativité de la bourgeoisie, nous appartenons à cette société comme toute antithèse il la thèse.

S'il est absurde de voir dans le militant révolutionnaire une préfiguration de l'homme communiste - de l'homme de la société communiste- il n'est pas moins absurde de ne voir en lui que ce en quoi il participe des conditions de la société d'aujourcj.'hui (et d'hier). Le militant- comme l'organisation · révolutiohnaire -d'aujourd'hui et d'hier sont à la fois cette société et son contraire,

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son produit et son poison, ils sont irrémédiablement façonnés par ce vieux monde et les germes conscients du monde de demain dont les humains lui ressembleront fort peu. Comme faire l'ange c'est faire la bête, vouloir faire l'homme communiste aujourd'hui c'est faire le petit-bourgeois. Pour détruire ce système de mort, la dialectique exige de nous de le reproduire en creux; plus, d'en exagérer certains traits négatifs : le politicien bourgeois est un spécialiste, le morcellement de sa vie se fait à larges pans ; le militant ouvrier a une profession, et personne pour lui permettre matériellement de n'être que militant (si ce n'est, presque toujours dans le passé, encore souvent aujourd'hui, sa compagne), son morcellement est pire, et s'il s'en remet des charges de la vie quotidienne sur sa compagne, il aggrave leur double morcellement, ajoute au sien propre celui d'avec l'autre et le morcellement de celle-là est encore plus pauvre, le déchirement au sein du couple, plus lourd pour la femme, mais dont l'homme ne peut pas ne pas subir le choc en retour. Pourtant, y aurait-il eu un mouvement socialiste prolétarien si ce prix n'avait pas été payé? L'affirmer ne serait qu'un utopisme au compte du passé.

Mais il est vrai que voilà une extension du champ de la révolution, la crise de l'idéologie, et surtout le mouvement des femmes qui viennent traquer le militant et le mettre en questiol'l jusque dans l'état de fait de la vie quotidienne et surtout de la vie privée.

Il faut vivre dans la contradiction (avec ce que cela suppose de tensions et de mauvaise conscience) ou la résoudre. La plus facile des résolutions est de rétablir l'unité au prix de ce qui est le moins enraciné: le militantisme (et si c'est le plus enraciné dans l'inconscient, gare ! on risque fort d'avoir le militant névrotique). Ainsi l'investissement militant, au plus haut au lendemain de 68, tend àrefluer, du moins pour tous ceux qui ne sont pas dans les conditions où la lutte s'impose, c'est-à-dire au sein de la classe qui doit faire face à l'ennemi.

Pour les femmes radicalisées, la tentation est grande de limiter la lutte au seul terrain de leur émancipation, se coupant des travailleuses - ou les coupant - du mouvement ouvrier où pourtant se dénouera - ou non - la lutte sans laquelle l'émancipation féminine refluera encore une fois.

Solutions illusoires ! Notre époque exige la totalisation pour l'issue générale à l'échelle de toute l'humanité : socialisme ou barbarie, pas de milieu. Isolées, les luttes de secteurs vont à l'échec.

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Le repli sur soi est encore pire. Les paradis à deux, en famille, sont comme ceux des archipels volcaniques : le typhon du désespoir s'v abat plus fréquemment et plus invinciblement. · · Dans la LCR

Notre organisation n'est pas en dehors des pressions des courants de masse. Fort heureusement! C'est le signe que nous ne sommes pas une secte. Mais se vouloir l'embryon de la conscience organisée du prolétariat exige de reconnaître ces pressions et d'y réagir. Les dépressions ont toujours lieu en période de calme plat, ou en tout cas de stabilité apparente. La différence avec les périodes comparables du passé c'est que, malgré la crise économique, les possi.bilités de dérivation sont plus nombreuses aujourd'hui qu'elles ne l'ont jamais été. Jadis, seuls les petits-bourgeois dérivaient. Maintenant l'extension du prolétariat et l'élévation de son niveau de vie et de culture étend aussi le champ des dérives . Le sol bourgeois se fendille ; chaque crevasse peut ressembler un moment à un abri. Pas une utopie éreintée qui ne semble aussi chatoyante que ces habits hippies trouvés au « décrochez-moi-ça».

Nous sommes pourtant à un moment de la période où le militantisme révolutionnaire doit se dépouiller de tout romantisme et où doit dominer le travail de taupes. Nous avons trop valorisé le mot du Che : « le révolutionnaire, c'est celui qui fait la révolution», sans nous apercevoir qu'à ce compte ni Marx et Engels, ni même Lénine et Trotsky pendant le plus long de leur vie n'auraient pu être considérés comme des révolutionnaires. En fait, le révolutionnaire est celui qui prépare la révolution (son niveau subjectif, à l'objectif il ne peut quasi rien) et, quand elle a lieu, s'efforce de la guider. Le parti révolutionnaire est le facteur subjectif principal de la révolution, la conscience organisée du prolétariat. Les dérives par rapport à cette intelligence conduisent droit au substitutisme. Le terme de parti-guide a jusqu'ici servi de couverture à la pratique du parti-délégué, du parti-représentant, c'est-à-dire une fonction très différente, voire opposée. La véritable fonction de guide exige une orientation fondamentale tout autre, des rythmes de travail, des structures militantes, et des fonctionnements de ces structures adaptées à chaque moment particulier de la lutte des classes. Le léninisme ne consiste pas

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aujourd'hui à singer les normes militantes de 191 7 - qui devaient d'ailleurs moins à la théorie qu'aux conditions objectives dominées par les désastres de la guerre et la misère culturelle - mais à inventer et innover les formes nécessaires du centralisme démocratique pour les années qui viennent en Europe occidentale. Paradoxalement, sans doute peut-on dire que c'est seulement ici et maintenant que la conception léniniste du parti devient possible : parti capable d'agir comme un seu' homme parce que les raisons de son action ont pu être l'élaboration de tous les militants profondément plongés dans la classe. La discussion pour notre 2e Congrès met la question de la nature et de la structure du parti révolutionnaire au cœur de nos préoccupations. Mais quel militant cela suppose-t-il ?

Etre révolutionnaire, c'est d'abord comprendre profondément la nécessité impérieuse de la révolution comme seule solution positive à la crise présente de l'humanité. En cela nous sommes tous impliqués directement et immédiatement puisque les germes de barbarie prolifèrent déjà, les forces productives bourgeoises et leurs lois implacables imposant leur logique de mort à toutes les pulsions humaines. Mais cette compréhension n'implique aucune conversion à effets mystiques ; la capacité d'analyse synthétique des forces et de leurs rapports exigeant à chaque instant lucidité, équilibre de la pensée, des pulsions et de l'action. Le centralisme démocratique n'est possible que si l'organisation trouve une unité organique comme centre d'élaboration, que si, donc, ses membres forment comme un « tissu continu ». Ceci suppose que tous les militants et militantes pensent et agissent dans un équilibre maximum, donc que les révolutionnaires tendent à réintégrer les éléments de leur vie morcelée. Leur équilibre moral est la condition de leur équilibre intellectuel. Certes un tel équilibre, instable par définition, est J'objet d'une poursuite. Il exige de chacun un effort sur soi-même constant... Jamais atteint, il constitue en quelque sorte une ascèse. Ascèse à égale distance de l'ascétisme mortificateur et de l'abandon à un hédonisme sans perspective.

De la tendance à l'ascétisme, il faut garder l'effort de détachement des objets, de l'« avoir », la culture de l'indifférence aux petits plaisirs banaux qui peuvent consumer la vie, le complet mépris des témoignages d'estime et de satisfaction de la société ennemie et de ses représentants (les normes de l'« arrivée », du succès, de l'objectivation dans l'œuvre personnelle), la culture de la discipline de vie qui permet de tirer le meilleur de soi-même. Mais

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il faut en rejeter les aspects de chosification de soi-même et des autres, la tendance à se transformer en robot, en ordinateur (parce qu'ils sont toujours guidés, programmés de l'extérieur) et à traiter l'autre de manière instrumentale: le camarade comme un rouage, le sympathisant comme un gibier, la · (;9mpagne comme un instrument de satisfaction sexuelle. Tout ascétisme ~ ainsi son aspect de mépris élitiste. L'ascète est près du bureaucrate.

Les traits que nous avons à garder de la tendance à l'ascétisme ne sont d'ailleurs pas contradictoires avec les traits à garder de l'hédonisme, ils sont au contraire en liaison dialectique avec eux. L'équilibre se manifeste par la joie de vivre, le besoin de détente. Seul il permet de goûter les vraies richesses humaines, l'art et toutes les productions de l'intelligence. Surtout, seul l'être équilibré peut accepter l'autre, dans sa particularité, sortir de soi-même, communiquer. L'hédoniste total, au contraire, est voué à la nausée, à l'ennui qui suinte de l'accumulation des plaisirs superficiels, à la solitude, du fait que la superficialité des rapports qui découlent du repli sur soi chosifie les autres par l'indifférence tout autant que le fait l'ascète-bureaucrate par le mépris.

Tout militant l'est parce qu'il a eu conscience à un moment donné de son incapacité à être neutre dans l'évolution du monde. Cette conscience de l'« ignominie» ne peut plus être effacée. L'arrêt du militantisme, après cette prise de conscience, entraîne la mauvaise conscience qui se traduit en aigreur, et, si l'ex-militant en est capable, en théorisation de sa mauvaise conscience (que de révisionnismes arrogants ne tiennent qu'au «mal dans leur peau du crâne » de leurs théoriciens !).

Anticiper la vie du monde socialiste - et a fortiori du monde communiste - est impossible du fait même de sa nécessité. Le révolutionnaire appartient au monde de l'aliénation, et la mesure dans laquelle il peut s'en dégager tient-dans sa lutte même contre ce monde et son aliénation. Et c'est dans cette lutte que le révolutionnaire - seul parmi les êtres conscients - peut atteindre au sein de cette société à l'équilibre que iut .fournit l'action maximum de son niveau de compréhension (« on agit comme l'on sait » dit Lénine). Et c'est là le seul cadre de _bonheur accessible à cette époque-ci.

La plus difficile des mises en équilibre de la vie militante et de la vie quotidienne tient aux rapports entre les. sexes, aujourd'hui encore plus bouleversés par le bond en ayant · de la coriscience féminine-féministe entraînant la remise en cause des rôles

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traditionnels. La conscience théorique du militant- et parfois aussi de la militante - entre en contradiction avec les conditionnements historiques les plus profonds. Pour ne pas faillir aux responsabilités du mouvement révolutionnaire- encore dominé par des hommesà l'égard du mouvement des femmes- ce qui aurait les plus graves conséquences quant au sort même de la révolution- , l'organisation révolutionnaire se doit d'appliquer le plus déterminé des volontarismes à ses pratiques organisationnelles aussi bien qu'à l'éducation de ses militants, en commençant par faire de ces problèmes des thèmes centraux de discussion et de formation, donnant socle au plus difficile des chapitres de l'ascèse des militants.

Fixer l'objectif n'est pas l'atteindre. Ce n'est même pas dire qu'il est facile à atteindre. Inversement, taxer de moralisme - comme c'est trop souvent l'usage - tout ce qui en appelle à une autodiscipline du comportement (ce qui est en effet parler de morale), c'est le pire des spontanéismes, celui des mœurs. Le pire car si le spontanéisme politique a pour lui de relever d'intérêts - le plus souvent en contradiction avec ceux de la classe ennemie- , le spontanéisme comportemental, lui, renvoie aux déterminants superstructurels les plus intériorisés et à l'idéologie sous ses formes les plus subtiles, c'est-à-dire, toujours, à l'intérêt de la classe ennemie.

Michel Lequenne

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