La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Lettre à Noam Chomsky

· Critique communiste (1re série), n° 18-19, novembre-décembre 1977 · p. 151-158 · 2 519 mots

Nous publions ci-dessous une lettre envoyée par Daniel Hémery, enseignant à l'université de Paris VII et militant du mouvement anti-impérialiate, à Noam Chomsky, linguiste américain très connu aussi pour son action dans la lutte contre l'intervention US en Indochine. Une violente campagne anti-communiste s 'est déclenchée aux Etats-Unis au lendemain de la victoire des révolutions indochinoises. Il est parfois fait état, dans cette campagne, de faits d'histoire et notamment de l'assassinat de militants trotskystes par des membres du Parti communiste indochinois au milieu des années quarante. C'est dans ce contexte que Chomsky était amené à s'informer auprès de Daniel Hémery de ce que l'on savait de ce tragique épisode de la révolution vietnamienne.

D. Hémery tente donc de faire le point dans cette lettre de ce que l'on sait - et de tout ce que l'on ne sait toujours pas - de l'assassinat des militants trotskystes vietnamiens, comme de ce que l'on peut en penser politiquement. n nous paraît aujourd'hui particulièrement important que ce dossier soit rouvert et que la mémoire de courageux militants révolutionnaires qui ont souvent sacrifié leurs vies dans le combat anti-impérialiste soit pleinement réhabilitée aux yeux de tous. C'est pourquoi nous portons cette pièce du dossier à la connaissance des lecteurs de « Critique communiste».

Daniel Hémery, historien du communisme indochinois, a largement contribué à faire connaître l'activité des trotskystes vietnamiens entre les deux guerres mondiales dans son article du « Mouvement social » de janvier-mars 1975 : «Du patriotisme au marxisme : l'immigration vietnamienne en France de 1926 à 1930 ». comme dans son ouvrage publié chez Maspero : « Révolutionnaires vietnamiens et pouvoir colonial en Indochine ». n nous a autorisé à publier sa lettre après l'avoir- légèrement retouchée. Nous l'en remercions.

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Daniel Hemery :

Lettre à Noam Chomsky Le 5 mai,

Cher Monsieur Chomsky,

Ma lettre va vous décevoir beaucoup. En France il n'y a guère beaucoup plus d'informations sérieuses qu'aux Etats-Unis sur le sujet qui vous préoccupe. La compagne anticommuniste qui se déroule chez vous ne me surprend pas ; elle vient à point<< justifier »a posteriori l'agression impérialiste américaine et apparemment contribuer à fonder la lenteur avec laquelle Washington exécute les promesses qui ont été faites aux Vietnamiens à Paris en 1973. Ce qui est étonnant c'est que les accusations anti-Vietminh soient avancées avec tant de détails seulement maintenant (certains des noms que vous citez dans votre lettre- Luong Duc Thiep, Nguyen Te My, Nguyen Van Tien, Le Ngoc, Nguyen Van Dy- me sont inconm,1s). Pourquoi n'a-t-on pas utilisé tous ces détails pendant la guerre ? Est-ce parce qu'ils sont seulement parvenus à la connaissance des inspirateurs de la campagne maintenant ?

Venons-en au cas des trotskystes. A ma connaissance, personne ne peut av-oir d'information vraiment solide et satisfaisante à propos de leur élimination en 1945. D'ailleurs l'histoire de la révolution d'août 1945 est IS2

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entièrement à faire d'un point de vue scientifique, même du point de vue du simple établissement des faits. Mes propres travaux ne couvrent que la période 1925 à 1938. Il existe des archives très importantes en France sur la période 1938-1946, en particulier des centaines de caisses provenant du Haut-Commissariat de France en Indochine qui contiennent des rapports secrets sur les différents partis et forces politiques vietnamiens, dont les trotskystes ; ces archives se trouvent à Aix-en-Provence, mais elles sont strictement interdites au public. Je ne vois pas comment des Américains auraient pu les consulter, sauf s'ils ont eu accès pendant la période am~ricaine aux archives vietnamiennes ; mais alors qu' ils citent leurs sources. A mon avis tout doit venir de Milton Sachs, les renseignements de son livre proviennent de l'ancienjournaliste trotskyste de Saïgon, Ho Huu Tuong, qui abandonna le trotskysme en 1940-41, bien qu'il ait été très actif auparavant et ait été lié à Ta Thu Thau ; il fut ensuite conseiller des Binh Xuyen, puis déporté à Poulo-Condore sous Diêm ; libéré en 1963, il devint alors professeur de sociologie à l'université boudhiste de Saïgon et fut élu député << indépendant >> à l' Assemblée nationale. Je l'ai moi-même interviewé en 1968-1969 lors de son séjour en France. II a publié ses souvenirs il y a environ trois ans à Saïgon (mais je n'ai pu trouver le livre en France ; je crois qu'il s'intitule quelque chose comme << Cinquante ans de journalisme >>).

Ho Huu Tuong est resté à Saïgon après la chute de Thieu. En tout cas, quand je l'ai interrogé, il ne m'a pas dit sur l'assassinat de ses anciens camarades beaucoup plus de choses que ce qu' a rapporté Sachs dans l' ouvrage de F . Trager (Marxism in South-East Asia).

Mon autre source est un ancien militant trotskyste vietnamien des années 1936-1946, qui, après avoir été emprisonné à plusieurs reprises par les Français, s'est réfugié à Paris. Il m'a raconté avec beaucoup de détails ce qu'il savait, mais ce n' est pas très précis ; en outre il tient à conserver l' anonymat. Si vous venez en France, je pourrai vous le faire rencontrer. En gros ce qu'il m'a dit concorde avec ce que m'a raconté Ho Huu Tuong, bien qu'il ne l'estime guère beaucoup. J'ai aussi discuté de ce problème avec mes amis Georges Boudarel et Pierre Brocheux, spécialistes bien connus de l'histoire vietnamienne, ainsi qu'avec des amis communistes vietnamiens de Paris. Ces derniers affirment que l'exécution des trotskystes n'a pas été délibérément voulue par les dirigeants communistes de l'époque.

Que peut-on dire actuellement ? Je crois qu'il faut distinguer le problème des faits et celui des responsabilités. 1. Les faits

Ils ne font pas de doute. II est exact que le Vietminh a fusillé ou

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assassiné les leaders trotskystes au Sud (au Nord le trotskysme ne semble pas avoir eu beaucoup d'importance) :

Ta Thu Thau n'est pas mort dans une prison française, bien qu'il ail été emprisonné pendant six ans par les Français. Il a été tué par le Vietminh à Quang Mgai alors qu'il revenait de Hanoï à Saïgon, sans doute à la fin d'août 1945. Sa femme et sa fille vivent, je crois, à Dalat. Tous les autres leaders trotskystes ou presque ont été exécutés à Saïgon ou dans le Sud. C'est le cas du journaliste Tran Van Thach, de Nguyen Van So, de l'écrivain et journaliste Phan Van Hum. En 1945, il semble qu'il y ait eu au Sud deux groupes trotskystes, dont l'un était pourle soutien critique au Vietminh (Ta Thu Thau, Phan Van Hum) et l'autre (Luu San Ranh, Dao Hung Long) pour l'opposition absolue au Vietminh comme aux Français. Les trotskystes avaient de l'influence, mais il est possible qu'ils aient joué le rôle de conseillers politiques chez les Hoa Hao, eux-mêmes très influents chez les paysans de l'Ouest. Mais,je le répète, toute l'histoire de la révolution est à écrire . De même furent exécutés au Sud des nationalistes, comme le leader des Hoa Hao, Huynh Phu So (cf. Ph. Devillers, Histoire du Vietnam, p . 392) , des politiciens pro-français comme Bui Quang Chieu , ou plus ou moins (?) soutenus par les Japonais comme Ho Van Nga.

Ces crimes sont donc exacts. Je ne vois pas pourquoi on aurait à les cacher. Pour ma part, j 'ai essayé de soutenir de mon mieux la lutte des Vietnamiens pour leur libération, mais je considère que nous n'avons pas à être des << inconditionnels >> du gouvernement vietnamien. Au Nord il y a certainement eu des faits de ce genre en 1945, mais il faut remarquer qu' à la différence du Sud, aucun leader nationaliste connu ne semble avoir été exécuté par les communistes en 1945, même pas Ngo Dinh Diem ; au contraire Ho Chi Minh fit entrer les nationalistes dans son gouvernement, entre autres des nationalistes fort anticommunistes ; sa politique ne visait pas à les détruire, mais, me semble-t-il, à les rallier, ne serait-ce que pour éviter d'avoir à combattre sur plusieurs fronts. II est probable aussi que si des faits d' exécutions ont eu lieu au Nord, les nationalistes du VNQDD, qui étaient soutenus par les troupes chinoises, en portent, au moins pour une part importante, la responsabilité ; leur réputation terroriste est au demeurant bien établie, y compris chez les responsables français de l'époque (cf. le livre de Ph. Devillers).

Mais on ne peut pas die que les trotskystes du sud aient pratiqué la terreur contre les communistes. Ici, je ne crois pas qu'il puisse y avoir de doute.

Ceci dit, il faut reconnaître que le détail des faits est à peu près inconnu. A l'heure actuelle il est impossible à quiconque (dans le cas contraire que l'on fournisse la preuve de ce que l'on avance) :

- de dire à quelle date les trotskystes ont été exécutés : Thau sans doute en août ; les autres on ne sait pas : en septembre ? en octobre ? par

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exemple, je connais bien le fils de Phan Van Hum, qui est professeur de minéralogie à l'Ecole des Mines, eh bien, il m'a dit ne pas savoir ni ol!, ni quand son père a été assassiné ; il ne sait même pas ol! se trouve sa tombe ;

- de dire combien de trotskystes ont été exécutés ;

- de préciser à quels endroits ils ont été fusillés ; par exemple D. Guérin affirme que Ta Thu Thau fut exécuté à Hanoï (dans Au service des colonisés) alors qu'ill'a été, d'après tous les autres récits, à Quang Ngai.

- d'indiquer le ou les noms des responsables du Vietminh qui ont ordonné ces éxécutionss. Certains , comme Philippe Devillers, pensent que les responsabilités de Nguyen Binh, commandant militaire du Vietminh dans le sud à cette époque et ancien membre du VNQDD, sont certaines ; d'autres accusent les leaders du PCI du Sud, comme Tran Van Giau (nous espérons le faire venir en France) ou Duong Bach Mai, ou même Ho Chi Minh, mais sans produire la moindre preuve. Aucune preuve n'existe, pas plus qu'aucun récit détaillé. On ne peut quand même pas, sous prétexte de condamner des crimes- que bien entendu rien ne saurait excuser-, accuser sans preuve, car, alors, c'est calomnier purement et simplement. 2. La responsabilité politique

Il est certain que les communistes vietnamiens la portent. Mais jusqu'à quel point ? D'abord ils ne sont pas seuls, car ces exécutions se situent dans la droite ligne des pe!'"sécutions staliniennes contre les diverses oppositions, dans la droite ligne des procès de Moscou, lesquels ont d'ailleurs eu un assez grand écho au Vietnam vers 1937-1938. Les communistes étrangers la portent aussi. Et, à la limite, quiconque a été stalinien (ce fut mon cas) ne peut pas s'estimer innocent. En outre quels communistes vietnamiens ? Car le PC vietnamien comportait plusieurs tendances ou plutôt plusieurs courants : il y avait des gens plus proches du stalinisme, d'autres , comme Ho Chi Minh, d'abord et avant tout tout vietnamiens et patriotes.

- Premier point: il n'est pas du tout certain que l'ordre soit venu de Hanoï, comme l'insinuent hypocritement, à mi-mots, Sachs et ses amis. Dans l'état de désorganisation générale du Vietnam en 1945, en plein soulèvement anti-français et anti-japonais, les communications ne fonctionnaient sans doute pas très facilement. Ceux qui accusent ont-ils pris la peine de vérifier ces détails, fort importants si l'on veut qu'il ait eu des ordres de transmis ... Il n'est pas impossible que les exécutions aient été des initiatives des organismes vietminh régionaux ou même locaux. En tout cas cette hypothèse ne peut pas être écartée.

- Mon hypothèse personnelle est la suivante : le gouvernement de la RDV, où prévalait une ligne politique fort autonome par rapport à Mos-

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cou, celle de Ho Chi Minh, n'avait pas intérêt à liquider les trotskystes, à moins de vouloir multiplier le nombre de ses ennemis ce qui était politiquement absurde alors que les Chinois et les Français arrivaient. Accepter les nationalistes du VNQDD dans le gouvernement au Nord et massacrer les trotskystes au Sud me paraissent être deux comportements qui ne concordent pas. Du moins il y a là un problème. Je pense qu'on ne peut pas écarter la possibilité que cette liquidation est politiquement contraire à la ligne de Ho Chi Minh. Certes je ne peux pas le prouver, mais je dis que c'est au moins une hypothèse à examiner. En outre, il n'est pas impossible qu'il y ait eu au Sud, dans le PCI, une tendance plus sectaire, plus stalinienne, qui ait poussé, dans le cadre des conflits pour le pouvoir, de l' été 45, à l'élimination physique des adversaires politiques. Dernière hypothèse- moins crédible à mon avis, mais rien n'est sûr- peut-être les trotskystes ont-ils été sacrifiés pour ne pas ruiner les maigres chances d'une conciliation avec les Français.

En tout cas, Ho Chi Minh ;:t exprimé ses regrets, de façon ambiguë il est vrai. Cest ce que paniel Guérin raconte dans Au service des colonisés (1930-1953), Paris, 1954, p. 22.

Enfin, je pense que quels qu'aient été ses excès, ses erreurs et ses côtés .terroristes, la révolution vietnamienne se peut être ramenée à une simple opération terroriste. Certes celà n'efface pas la souffrance de ceux qui sont morts et qui ont connu une fin injuste. Non seulement ils ont été liquidés physiquement, mais encore leur mérmoire calomniée ou systématiquement occultée dans les ouvrages publiés à Han<;ii, c'est comme si ils avaient été tués deux fois. Mais est-ce que la révolution anglaise se réduit au terrorisme des Têtes Rondes ? Et la révolution française aux massacres de septembre ? Ou le jacobinisme à la guillotine ? Quel historien ou journaliste digne de ce nom pourrait-il le prétendre ? Nous ne cachons pas les ombres. Ces exécutions ont d'ailleurs coûté cher, car elles ont apporté de l'eau au moulin de l'anticommunisme et de l'impérialisme. C'est pourquoi il faut établir scrupuleusement où se situent les responsabilités. A mon avis, ces actes allaient à l'encontre des intérêts de la révolution vietnamienne. D' ailleurs, comme me l'ont dit Ho Huu Tuong et d'autres, au Vietnam, d'anciens militants trotskystes ont servi dans les rangs du Vietminh. Le président de l'Alliance des forces démocratiques, créée en 1968 au moment de l'offensive du Têt et alliée du FNL, est l'avocat Trinh Dinh Thao, ancien avocat de Ta Thu Thau. L'an dernier, au cours d'une cérémonie à Poulo-Condore, Le Duan a salué la mémoire des prisonniers communistes, nationalistes et trotskystes qui y sont morts ou y ont été emprisonnés (c'est ce que m'ont elit des amis vietnamiens). La semaine dernier le journaliste Patrice De Beer a rapporté dans le Monde une anecdote semblable (cf le Monde du 26 avril) : à Saïgon, le PC vietnamien a adressé des cadeaux à la veuve d'un militant trotskyste exécuté par les Français.

Daniel Hemery

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P.S. - La revue Hoa Dong qui paraissait à Saïgon dans les années

1965-1966 a publié une série d 'articles biographiques sur Ta Thu Thau.lls ont été rédigés par Ho Huu Tuong ou par ses amis. Cette revue doit se trouver à la bibliothèque de l'Université Cornell. Ces articles figurent dans les numéros 44 à 52 de Hoa Dong, années 1965 et 1966.

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