Les staliniens au secours de Giscard -·Barre Les trois mois qui se sont écoulés depuis le début de l'offensive lancée par le PCF contre le Parti socialiste ont permis de dissiper la fumée qui en obscurcissait le sens dans un premier temps : la multiplication des dé-· nonciations du « virage à droite » du PS ne trompent plus personne et nul ne cherche plus dans les « divergences >> apparentes entre PC et PS (SMIC, nationalisations , etc.) les raisons réelles de la rupture. A travers ces derniers avatars, et sans discontinuité quant au fond, le parti stalinien poursuit une même orientation qui a prit nom~ il y a plus de quarante ans : le front populaire. Politique dont les deux aspects- collaboration politique avec la bourgeoisie, division des rangs ouvriers -prennent tour à tour plus ou moins de relief selon les diverses conjonctures mais restent indissociablement liés, au rvice du même objectif: la défense de l'ordre bourgeois coritre la mobilisation révolutionnaire des masses. Union de la gauche et front populaire
Lorsqu'en juin 1972 fut signé le Programme commun, il représentait l'aboutissement de la politique du PC qui depuis 1965 déjà,souhaitait la signature d'un accord global avec le Parti 1 socialiste et des représentants de partis bourgeois. Mais, c'est la grève générale de mai 1968 qui, en posant ouvertemènt la question du renversement de Gau_lle et la venu~
au pouvoir d~s partis ouvriers, a mis à nu l'absence de ré_ponse des vieilles directions de la classe ouvrière. L'Union de la gauche ainsi constituée avait pour objectif de s'opposer à la montée impétueuse du mouvement des masses et de l'enfermer dans les limites de la collaboration avec la bourgeoisie, du soutien aux institutions en place et du maintien de l' économie du marché. En attestaient, dès cet instant, le contenu bourgeois du progràmme lui-même (notamment la défense des institutions de laye République) et la présence de quelques notables radicaux. Ces derniers ne représentaient certes pas grand-chose, et l'essentiel de l'appareil politique de la bourgeoisie espérait encore pouvoir trouver une issue à la crise politique sans avoir recours au soutien gouvernemental direct des directions ouvrières traîtres. Comme les républicains de gauche dans le Front populair espagnol, ces radicaux « ne représentaient rien en dehors d'eux-mêmes ». Mais comme eux, ils étaient et restent appelés à « jouer dans la révolution un rôle décisif. Comment ? Très simplement en tant qu'incarnation du principe de la révolution démocratique, c'est-à-dire de l'inviolabilité de la propriété privée » (L. Trotsky, « Leçons d'Espagne, dernier ·avertissement »).
Dans toutes les luttes de la classe ouvrière, de la jeunesse, des femmes, etc., dans les années qui suivirent la signature de l'accord, sociaux-démocrates et staliniens se sont employés à s'opposer à toute centralisation du combat pour les revendications, qui aurait été indissociable d'un combat contre le gouvernement. A cette aspiration élémentaire des masses en mouvement, ils opposaient la perspective de la victoire électorale de l'Union de la gauche. Ne trouvant pas, du fait de la politique des directions traîtres, d'issue positive sur le terrain de la lutte revendicative, les masses ont partiellement reporté l'expression de leurs aspirations à la centralisation de leur combat et au changement sur le terrain électoral : à chaque occasion, les travailleurs votèrent de plus en plus mas ivement pour leurs partis ; à chaque fois, staliniens et sociaux-démocrates refusèrent de les suivre et d'engager la lutte pour le gouvernement. Ceci fut particu 1 ièremer.t net dès le lendemain des présidentielles de 1974 et des cantonales de 1976qui consacrèrent l'effondrementélectoral de l'UDR et la poussée des partis ouvriers face à la « majorité présidentielle >>. En s'opposant notamment à la lutte pour la dissolution de l'Assemblée nationale après de telles démonstrations v électorales de leur force et face au lancement du plan Barre, PS et PC manifestaient déjà leur volonté de tout tenter pour maintenir jusqu'au terme de son mandat la << majorité >> parlementaire, alors que les plus pessimistes des commentateurs bourgeois jugeaient inévitable le recours aux élections anticipées. Dans ce pronostic, ces derniers oubliaient d'inclure le rôle de soutien actif à Giscard que n'a pas manqué de remplir la politique des partis de l'Union de la gauche durant cette période.
La décomposition de la ve République
En dépit de cette « victoire >> pour les sociaux-démocrates et les staliniens, le mouvement profond de la classe ouvrière n' a cessé de progresser durant ces dernières années et s'est traduit par les progrès électoraux des deux partis ouvriers et par l'accélération du processus de décomposition du système de domination politique.
Depuis l'accession de Giscard à la présidence, ce processus s'est transformé en une crise ouverte. La paralysie du gouvernement s'illustre par le bilan du plan Barre : du point de vue de la bourgeoisie, celui-ci n'a porté ses fruits que dans un seul domaine, le blocage du pouvoir d'achat, c'est-à-dire celui de ses objectifs dont la réalisation reposait le plus directement sur la passivité des directions syndicales à son égard et sur leur refus d'engager le combat conséquent qui, à coup sûr, l'eût fait - ecnouer. Pour1e reste , le-m·sultats-seraient-même, selon le très prudent Monde plutôt << moroses >> . Brutale attaque contre le niveau de vie et l'emploi des travailleurs , la politique d'austérité n'a pas pour autant réussi à véritablement restaurer les conditions de rentabilité et la compétitivité du capital français ; en témoignent la persistance du rythme de l'inflation et des difficultés monétaires et commerciales extérieures.
Sur le plan politique, le conflit entre les diverses composantes de l'ex-majorité présidentielle ne cesse de s'approfondir. Conflit sur le mode de préservation de s institutions bonapartistes , mais surtout conflit sur la façon de s'opposer à la crise révolutionnaire qui vient. En effet, face à la montée ouvrière, Giscard, conscient de son incapacité à prendre pleinement la succession du bonaparte, espère utiliser la fonction présidentielle pour s'émanciper de sa dépenpance vis-à-vis de l'UDR et redonner au pouvoir une nouvelle assise parlementaire, si possible ouverte au PS. Chirac tire le bilan de faillite de cette tentative ; il prétend alors restaurer l'appareil gaulliste dans son rôle de pivot politique, quitte à remettre en cause l'orientation et l'autorité du président. Cette tentative s'inscrit dans une perspective de confrontation globale avec les organisations ouvrières. Mais ces projets respectifs de Giscard et de Chirac sont, dans la situation présente, tous deux aussi impraticables et cela pour la même raison :leur commune impossibilité, en l'état actuel du rapport de forces entre les classes, de se dégager de leur dépendance politique et institutionnelle, à l'égard du carcan du régime bonapartiste en décomposition. En revanche, les tentatives rivales de Giscard et de Chirac contribuent à approfondir la crise d'ensemble en affaiblissant, tour à tour, les deux piliers principaux du régime : l'UDR et l'institution présidentielle. C'est cette complémentarité négative des effets de leur politique -et non un machiavélique partage des rôles - qui, face à l'échéance électorale, contraint les deux leaders rivaux de la << majorité >> à atténuer provisoi-
rement l'expression de leurs divergences. Néanmoins le conflit, loin d'être surmonté, se traduit encore, même au plan électoral, par l'impossibilité de réaliser un accord global pour le premier tour entre les partis qui participent au gouvernement (des élections« primaires » sont ainsi prévues dans plus des quatre cinquièmes des circonscriptions) et par l'hostilité militante du chef du RPR aux projets présidentiels pour l'après-mars 1978. Au lendemain même du discours où Giscard, chaleureusement appuyé par les centristes et les radicaux, lance un appel explicite à l'entrée des socialistes au gouvernement, le maire de Paris s'empresse de préciser: «Le Parti socialiste n'a jamais été aussi peu qu'aujourd'hui un parti de gouvernement( ... ) Unie ou séparée, l'opposition socialiste ou communiste présente toujours les mêmes dangers. » Et pour ceux qui n'auraient pas saisi le sens de son attaque directe contre le chef de l'Etat, il ajoute : « Le parti que conduit M. Mitterrand est le parti de l'irresponsabilité. »
Les trois mois de division entre les partis ouvriers ont finalement peu profité à la bourgeoisie. Sois son, secrétaire général du PR, le reconnaît en affirmant, dans les derniers jours de l'année : «La majorité n'a pas su tirer les conséquences de la division de l'opposition, elle n'a pas su se regrouper et s'affirmer comme une force porteuse d'espoir( ... ). A la division de l'opposition répond, hélas, en province la dispersion de la majorité. »
Rien ne justifie la restriction « provinciale » de Soisson : le 17 décembre, un sondage accordait 47 % des « intentions de vote >> à l'ex-majorité, soit sensiblement le même score qu'au début de la campagne de division du PCF ; cette tendance est rigoureusement confirmée lors du << test national >> qu'a constitué l'élection cantonale de Strasbourg. La conviction profonde que l'aide fournie par la politique de l'appareil stalinien ne suffira pas à empêcher l'ouverture de la phase finale de la crise de laye République. Au point que certains, non contents d'espérer la collaboration gouvernementale du Parti socialiste, en appellent ouvertement à la défaite de la<< majorité >> à laquelle elles appartiennent. Telle Parti radical, par la bouche de Servan-Schreiber, le 18 décembre : « Notre objectif est clair et net. Je récuse, avec l'appui du Parti radical, l'unité de la majorité, car nous ne voulons pas que la majorité parlementaire sortante soit reconduite. » Dernière image d'un régime qui se sait au bord de l'abîme ... Les staliniens tentent d'organiser la défaite des partis ouvriers
La politique récente du PCF intervient dans ce contexte de crise
aggravée du régime, dont la prochaine échéance électorale pourrait ouvrir la phase finale. A l'issue de la conférence nationale du 8 janvier, les interprétations les plus communément admises en ce qui concerne les fondements et les objectifs de cette politique ont trouvé la preuve défini- -tive de leur inédaquation : comment parler encore d' une << polémique >> bien contrôlée préparant une réconciliation de dernière heure entre des partenaires<< condamnés à s' entendre >> ? Comment, surtout, continuer à prétendre que l'objectiffondamental du PCF serait de s' assurer, dans la perspective d'un futur<< gouvernement de gauche >>, la garantie de positions accrues dans l'appareil politique ou dans le secteur nationalisé ?
Paradoxalement, le CERES., pourtant proche en général dev position de l'appareil stalinien, a mieux pressenti l'enjeu fondamental de la campagne du PCF : « La décision de rompre l'accord sur le Programme commun au moment le plus grave de la crise économique n'ouvre , si elle était durablem ent maintenue , au PC qTie la voie italienne . » (Didier :Motchane , Repères , octobre 1977) .
~- ·~ -. En effet. A condition de prendre l' hypothèse de la << voie italienne >> dans une acception suffi samment large (on pourrait aussi bien parler de voie « espagnole >> ). gav condition de comprendre qu'elle s'inscrit, elle aussi, daps le cadre général toujours maintenu de l' orientation fro nt-· populiste. Le parti stalinien a en fait brutalement réajusté les formes d'application de cette orientation à l'étape actuelle de la cri se française. Pendant des années, conjointement avec les sociau x- démocrates et les directions syndicales, il avait différé tant la centralisation de s luttes revendicatives que la confrontation politique avec le gouvernement en place, au nom de la future accession au gouvernement de l' Union de la gauche. A la veille de l' échéance dé cisive , il décide de tout faire pour éviter que soit clairement sanctionnée en termes parlementaires la majo- · rité électorale existant en faveur des partis ouvriers. C' est qu'il est conscient qu'une telle victoire politipue ouvrirait une situation .de nature à précipiter le rY.thme de la crise de la y e République, sans que tous les gages contre-révolutiopnaires donnés à la bourgeoisie à travers la constitution du gouvernement d'Uni on de la gauche (par radicaux et gaullistes, Giscard et Programme commun interposés ... ) soient nécessairement suf- . fisants pour maîtriser une telle déstabilisation sociale et politique.
Aussi active soit-elle d'ici les élections, une telle politique n'a guère de chances de renverser le sens du mouvement de fond par lequel les masses s'apprêtent à ·apporter majoritairement leurs voix aux partis ouvriers. Elle peut en revanche semer suffisamment d'éléments de déso- · rientation et de méfiance mutuelle pour affaiblir le report des voix entre partis ouvriers et ce d'autant plus que le PCF entend se conserver jusqu'au bout la possibilité de ne pas appeler lui-même au désistement au second tour. Cette attitude revient clairement à tout faire pour empêcher
le renversement de l'actuelle majorité parlementaire. D'ailleurs, Marchais ne craint pas de déclarer que si la victoire n'est pas pour 1978 (c'est-à-dire si Giscard-Barre et leur politique l'emportent ... ),« ce sera pour le prochain coup ». Le PCF se refuse << à servir de marchepied au PS ». L'Humanité affirme que « peu importe la victoire électorale », si ce n'est pas << pour changer la vie ». Ces rodomontades n'auront servi qu'à préparer la décision finale de la conférence nationale de janvier : le refus de s'engager, immédiatement et sans condition, pour le désistement en faveur du candidat ouvrier le mieux placé. Le choix est clair : une tentative délibérée pour organiser la défaite électorale, envers et contre toutes les aspirations des masses.
Ce faisant, le PCF n'hésite pas à prendre le risque d'un recul de son audience électorale propre, d'apparaître ouvertement comme l'organisateur de la division ouvrière, de subir de graves difficultés vis-à-vis d'une partie de sa base. C'est le prix à payer pour tenter, une nouvelle fois, de différer l'ouverture de la phase décisive de la crise politique. Le recul infligé à la classe ouvrière, lors de cette échéance électorale de son combat d'ensemble, ne saurait cependant suffire à clore la période d'instabilité politique ouverte il y a dix ans . Après les élections et quelle qu'en soit l'issue parlementaire, la crise politique ne peut que continuer à s'approfondir, s'ùr l'arrière-fond d'un déséquilibre durable des rapports entre les classes. La politique présente du PCF, qui couvre la division ouvrière de la phrase la plus << sectaire » , a alors toutes chances de déboucher sur une orientation de tonalité apparemment bien différente : les sempiternelles proclamations de « combativité >> ( << poursuivre la lutte contre l'austérité», etc .) ne couvriront que bien mal ce que sera l'indispensable mise en avant, au plan politique, des formules les plus ouvertes de collaboration de classes : formules gouvernementales, et surtout extra-gouvernementales, de front populaire ou d'union nationale, dont les actuels PCP, PCI ou PCE illustrent la variété et la souplesse d'adaptation aux étapes successives de la crise politique. Les lois de l'histoire sont néanmoins plus fortes que les appareils : les rapports actuellement établis entre les classes:._ et cela tant que la mobilisation présente des masses n'aura pas été épuisée par une confrontation politique décisive-'--- ne peuvent donner qu'un caractère profondément instable à toutes ces combinaisons contre-révolutionnaires.
La politique actuelle du PCF comme ses lendemains probables ne peuvent être compris sans prendre en compte les déterminations propres à un parti stalinien. Celles-ci ne sont pas identiques à celles d'une organisation sociale-démocrate qui, directement lié à son propre Etat impérialiste, a un besoin absolu pour survivre et jouer son rôle propre dans la contre-révolution de se doter des positions parlementaires et gestionnaires les plus solides possibles. Un PC ne néglige pas de telles positions,
bien au contraire (et celles-ci tendent même à constituer une nouvelle base sociale objective de la politique contre-révolutionnaire et chauvine des partis staliniens). Mais de telles positions ne représentent pour ces derniers ni le fondement premier ni l'instrument principal de leur politique conservatrice. Celle-ci n'est pas dissociable des liens historiques, sociaux, politiques, qui rattachent les divers partis staliniens nationaux à la défense des intérêts parasitaires de la bureaucratie soviétique et, en conséquence, à celle de l'ordre social en place à l'échelle mondiale. Cette mission réactionnaire des divers partis staliniens- dont la mise sur pied de fronts populaires constitue la « dernière ressource face à la révolution >>-doit, bien évidemment, s'appliquer pays par pays, ce qui implique une nécessaire adaptation aux conditions nationales et aux formes particulières prises par la crise de domination politique de chaque bourgeoisie. Ceci a deux conséquences. La première est que les contradictions croissantes auxquelles est soumis l'appareil bureaucratique international face à la nouvelle montée de la révolution- à l'Ouest mais aussi à l'Est. .. - épousent, pour une large part, des lignes de fracture nationales (telle est la base objective des phénomènes communément décrits comme « eurocommunistes ,, ). Cette tendance à la dislocation bureaucratique de l'appareil stalinien ne contredit cependant pas, bien au contraire, le caractère convergent de la politique contre-révolutionnaire mise en œuvre par chacune de ses composantes nationales. A cet égard, point n'est besoin, pour saisir la dimension et les enjeux internationaux, de la politique actuelle du PCF, d'invoquer une mystérieuse« main de Moscou >>.Il suffit de constater la puissante et objective convergence d'intérêts qui lie la prolongation du statut quo en France aux exigences de la détente en Europe telles que tente de les codifier le dispositif contre-révolutionnaire scellé entre bureaucratie et impérialisme à Helsinki et à Belgrade.
Il faut également constater qu'en pleine campagne de division, les dirigeants soviétiques, recevant M. Barre, ont exprimé le souhaif que celui-ci dirige en personne la délégation gouvernementale qui doit se rendre à Moscou fin 1978 ; tandis que, selon le Monde, un « important officiel soviétique >> aur:ait déclaré à propos de la situation en France : « Pour gagner les élections, communistes et socialistes ont fait des promesses et des promesses. Mais s'ils remportent la partie, qui les tiendra ? Les gens perdront vite leurs illusions et la gauche ses électeurs. On ne peut pas faire de tels changements en douceur (1). »
(l) II est à noter que Giscard sait apprécier le service ainsi rendu. C'est pourquoi dans une interview télévisée du 14 décembre, il n'a eu de cesse de réaffirmer le droit de l'URSS à être partie prenante du règlement du conflit du Moyen-Orient, critiquant ouvertement l'orientation présente de l'impérialisme américain : << II ne faut pas essayer d'oublier dans cette affaire l'influence et le rôle de l'Union soviétique ( ... ). Il n'y aura pas de garanties si
Par ailleurs, du point de vue des impératifs fondamentaux de leur mission de défense du statu quo social et international, << électoralisme >> et conquêtes de positions dans l'appareil d'Etat ne représentent pas les objectifs finaux et principaux des partis staliniens. Ainsi, leur propre accès à des responsabilités gouvernementales, loin d'être recherché comme un but en soi, à tout prix et à tout moment, ne représente pour eux qu'un ultime recours ; il n'en est fait effectivement usage qu'après que la lutte des classes ait épuisé l'efficacité de toutes les autres combinaisons de soutien aux forces politiques bourgeoises, que dans la mesure où l'acuité de la crise politique rend inévitable la poursuite de la collaboration de classes au niveau de l'exercice direct des responsabilités gouvernementales. En revanche, tant que cela leur reste encore possible , les partis staliniens emploient toute leur énergie à mettre en place les formu- · les les plus diverses (abstention, pactes divers, soutien sans participation , etc.) pour organiser la survie des formes en place de la domination politique bourgeoise et tenter ainsi d'éviter, ou au moins de différer, la déstabilisation politique. Quitte à payer une telle attitude d' un grave préjudice pour leurs intérêts électoraux propres (Pato au Portugal, le PCI en 1976, etc.) ou même de leur degré de contrôle sur le mouvement revendicatif (le recul relatif de l' influence des Commissions ouvrières depuis le pacte de la Moncloa, la résista nce ouvrière à la politique actuelle du PCI, etc.). Le PS, cible principale du PCF
La recherche par le parti stalinien, dans sa volonté de différer l' ouverture de la crise politique décisive, de formes d'application de sa politique front-populiste qui diffère encore l'accès au gouvernement des partis ouvriers se heurte en France aujourd'hui à un obstacle majeur : l' exis-· tence d'un puissant parti social-démocrate et ses intérêts politiques immédiats. C'est ce que note D. Motchane dans son article déjà cité : la voie italienne est << un choix qui implique la destruction du parti d'Epinay>>.
La direction social-démocrate partage avec l'appareil stalinien les responsabilités de la contre-révolution. Le PS s'est développé au cours de la période récente jusqu'à occuper la place de parti ouvrier le plus puissant électoî-alement. Cet essor n'est pas dissociable du fait que le PS s'est associé dès l'origine à la politique << d'Union de la gauche >> dans laquelle il a joué un rôle particulièrement actif, en tant que représentant si n'y participent pas t'ensemble des puissances susceptibles de modifier l'équilibre au Proche-Orient. Parmi ces puissances, figure évidemment l'Union soviétique. >>
politique direct de l'impérialisme dans les rangs ouvriers. C'est ce même rôle que la direction du PS continue à jouer dans la période actuelle et qu'illustre la rencontre Mitterrand-Carter ou l'accord de répartition abandonnant trente-cinq circonscriptions au MRG pour garantir à ce << demi-cadavre politique >> de la bourgeoisie les moyens parlementaires de jouer son rôle dans toutes les combinaisons éventuelles de la collaboration de classes. Tout entier engagé dans la politique d'Union de la gauche, le PS est aussi fermement opposé que le PCF à la réalisation du front unique ouvrier. Les intérêts bureaucratiques propres du PS en tant qu'organisation social-démocrate lui assignent cependant une place particulière dans la crise récente. Cible d'une campagne acharnée du PCFqui au-delà du prétendu << débat programmatique >> mettait en fait en cause sa nature d' organisation ouvrière -le PS devai t se refuser à élargir le fossé politique que les staliniens s'emploient à creuser chaque jour un peu plus entre les deux partis ouvriers.
Il y a, à cela, une raison simple : à l'inverse du PC dont le souci dominant est de tenter d'é viter que ne se pose la question gouvernementale, le PS joue tous les acquis de son récent essor, dans la défense d'une << Union de la gauche ' se portant candidate immédiate à l'exercice du gouvernement. La direction social-démocrate, en effet, a réaffirmé tout au long de la campagne du PCF son intention de chasser Barre (en conservant Giscard) et d'accéder au gouvernement dans le cadre de l'Union de la gauche, en compagnie du PCF. La veille de Noël, Mitterrand le répétait encore : « Les Français ne veulentplus de cette majorité, de ce gouvernement, de cette politique ( ... ). Le Parti socialiste est un parti de gouvernement et entend gouverner, si les Français le veulent. Quant à prétendre que je sof!ge à un gouvernement homogène type Soarès ... Pardon ! Ce sont des « imaginations » comme on dit à la campagne.»
De même, quelques jours avant la conférence nationale du PCF, Mitterrand devait réaffirmer le PS comme << parti de gouvernement >>, partisan de l'accès immédiat au pouvoir d'un gouvernement de l'Union de la gauche.
Le PS, jusqu'aux élections, ne peut se permettre d'avoir une autre attitude. Lieutenant de la bourgeoisie dans la classe ouvrière, le PS ne s'est reconstruit que pour accéder au gouvernement et y accomplir la tâche que la bourgeoisie ne peut plus remplir par le biais de ses seuls appareils et de ses seules institutions : résoudre la crise du système de domination politique du capital. Pour ce faire, il a été tenu de s'inscrire dans le cadre de l'alliance front-populiste des staliniens, et c'est à ce prix qu'il a effectué son formidable redressement, notamment sur le plan électoral. Accepter aujourd'hui la rupture avec le PCF, c'est risquer en même temps un retour à la marginalité d'antan, un échéc sur le plan
électoral et, dans l'hypothèse inverse, une incapacité de sa part à enrayer seul la vague révolutionnaire qui s'annonce. C'est pourquoi il maintient fermement son désir de voir se reconstituer l'Union de la gauche et ne manque aucune occasion de s'engager unilatéralement à se désister en faveur du << candidat de gauche le mieux placé » pour le second tour.
C'est pourquoi également le PS, au moins d'ici l'épreuve électorale, ne peut avancer la perspective d'un gouvernement socialiste homogène qui prétendrait d'emblée assumer se ulla responsabilité gouvernementale de la contre-révolution (même si une fraction de l'appareil, autour de Defferre, se charge dès aujourd'hui d'évoquer cette éventualité ; même si dans la situation parlementaire confuse qui peut sortir des élections le PS peut être amené à participer, sur les ruines de l'ex-Union de la gauche, aux combinaisons politiques les plus diverses).
C'est donc en tant qu'obstacle à la forme immédiate de son orientation générale que le PS est l'objet d'une campagne d'une rare violence de la part de l'appareil stalinien. D'où les attaques qui, du << glissement à droite >>, en sont rapidement venues à une assimilation PS-Giscard et, finalement, à une négation du caractère ouvrier du parti socialiste.
Arrivée à un tel stade, ladite << polémique >>ne laisse plus aucun doute sur ce qui constitue son réel enjeu. Il devient clair que l'attaque lancée par le PCF ne porte en aucune manière sur le << programme >> (les directions du PC et du PS n'étant, en fait, séparées par rien de sérieux sur le terrain du << Programme commun >>, programme bourgeois de défense de la v• République, qu'elles soutiennent, toutes deux, depuis des années). Il est non moins évident que la politique du PCF n'est pas dirigée fondamen-· talement contre la politique de l'Union de la gauche en tant que telle (puisqu'aussi bien, le PCF n'a jamais dénoncé ce qui en constitue le noyau front-populiste : le principe de l'alliance avec les partis bourgeois ; l'engagement à défendre, en toutes hypothèses, la Constitution de 1958, la légitimité présidentielle de Giscard, les outils de la défense nationale). L'enjeu véritable (auquel le PCF sacrifie la perspective d'un gouvernement d'Union de la gauche) est d'éviter la précipitation de la crise politique qu'induirait la victoire parlementaire des partis ouvriers. La conséquence majeure de cette politique, du point de vue des intérêts de la classe ouvrière, n'est cependant pas<< la crise de l'Union de la gauche >> (une coalition qui, en tout état de cause, avait un caractère à cent pour cent contre-révolutionnaire) mais bien que la politique stalinienne conduit à une division encore aggravée des rangs ouvriers face au gouvernement et au régime en place, à la création de nouveaux obstacles dans la voie de la réalisation de l'unité de combat du prolétariat.
Une telle politique n'est pas sans précédent. Sans remonter à la ligne criminelle du << social-fascisme >> du Komintern de 1928-1933, comment ne pas rappeler la situation portugaise au printemps 1975 ? Moment
précis où le PCP, alors principal partenaire gouvernemental de la hiérarchie militaire et soutien le plus actif des projets anti-ouvriers et néocorporatistes du MFA, s'est engagé dans une furieuse campagne de division des rangs ouvriers, niant les droits les plus élémentaires du PSP lors du 1er mai ou de l'affaire du Republica, tentant de désigner aux masses le PS comme << l'ennemi principal >> et niant ouvertement sa nature d'organisation ouvrière de masse. N'est-il pas éclairant de rappeler que cette offensive a immédiatement suivi un événement de première importance ? La victoire électorale écrasante des deux partis ouvriers à la Constituante, victoire dont il fallait pour le PCF nier, par tous les moyens, la portée, parce qu'elle posait de la façon la plus évidente l'exigence suivante : rompre tous les liens politiques de subordination au MF A ; se dégager des engagements du << pacte constitutionnel >> qui ligotait la Constituante ; constituer sans plus tarder un gouvernement du PCP et du PSP sans représentants de partis bourgeois ou de la hiérarchie militaire.
Cette relation est d'ailleurs clairement établie par l'Humanité qui, à propos de la récente démission de Soarès, souligne ainsi, au-delà des divergences, J'unité profonde de la politique de l'appareil stalinien international : << Dans un contexte certes bien différent, le reniement par les dirigeants socialistes des engagements contenus dans le programme commun de 1972 expose la France à de graves périls. La crise ouverte sur l'estuaire du Tage comporte des leçons à méditer sur les bords de. la Seine. »
L'heure n'est pas encore venue des barricades destinées à empêcher la liberté d'expression du Parti socialiste ; la menace en est cependant présente. Municipalités et syndicats : la division assourdie ?
Il est un fait que, jusqu'à présent, l'appareil staiinien ne s'est pas employé à reproduire, sous la même forme et avec la même intensité. sa campagne contre le Parti socialiste en deux endroits où pourtant il côtoie ses militants :les conseils municipaux d'Union de la gauche et les syndicats. Ce fait, loin de constituer une atténuation de la politique de division, correspond aux exigences mêmes de celle-ci.
En effet, si l'on admet que le véritable objectif poursuivi par le PCF est de différer l'ouverture de la crise révolutionnaire, même au moyen de sa propre défaite électorale, on comprend que le conseil municipal ne constitue qu'un terrain médiocre pour atteindre ce but. Comme le soulignait le 8 octobre Marcel Rosette, membre du CC du PCF, devant l'As-· soc1ation nationale des élus communistes et républicains : « Les élus
communistes n'entendent pas transférer dans les assemblées élues les divergences entre les partis de gauche ( ... ) . Nous ne voulons pas que les divergences actuelles sur la question du changement de politique au niveau national provoquent des affrontements et créent des divisions dans les assemblées où nous avons des responsabilités dans la gestion des affaires publiques. »
Engager aujourd'hui un processus de rupture au sein des centaines de conseils municipaux d'Union de la gauche reviendrait, pour le PCF, à dévoiler publiquement l'objectif de division qui est le sien ; en remettant en cause la victoire électorale des partis ouvriers en mars 1977, il indiquerait à tous les travailleurs son intention explicite d'empêcher celle de mars 1978. Ce choix, le PCF ne l'a pas encore effectué, parce que la « gestion >> commune des municipalités ne pose pas d'emblée le problème du gouvernement, et aussi parce que le degré atteint par la mobilisation des masses n'exige pas encore qu'il s'y oppose frontalement sans aucun fard, au risque d'y perdre une part importante de son influence dans la classe ouvrière. Par contre, la multiplication des incidents dans les conseils municipaux vise à mettre en évidence- de préférence face à des personnalités socialistes d'envergure nationale -la réalité des accusations staliniennes :dénonciation des budgets d'austérité (notamment à Marseille), du refus de soutenir énergiquement des travailleurs en lutte (Besançon), etc., autant de preuves du « virage à droite >> du PS.
La situation diffère dans les syndicats, dans la mesure où ils sont, d'une part, le lien où devrait se réaliser l'unité quotidienne de travailleurs de toutes tendances (la CGT compte notamment plus d'un tiers d'électeurs socialistes), et où, d'autre part, l'existence de plusieurs centrales syndicales implique, si la division y était transférée, la rupture des relations et des perspectives d'action intersyndicales. Dans le premier temps de la campagne du PCF, on a vu la direction de la CGT refuser de lui emboîter le pas et se maintenir dans une prudente réserve. Serait-ce parce que les responsables communistes qui sont au bureau confédéral ne souhaitent pas mettre de l'huile sur le feu et sont particulièrement sensibles aux pressions unitaires des travailleurs ? Cela paraît peu vraisemblable. Il est certain que les pressions unitaires des travailleurs d'une part, et la présence de militants socialistes dans la CGT, d'autre part, constituent deux éléments qui ne contribuent pas à l'alignement de la CGT surie PCF. Mais là n'est pas le fondement de l'attitude du syndicat. Dans un premier temps, il s'est agi pour les dirigeants confédéraux de détourner l'attention des travailleurs sur le sens réel de la division orchestrée par le PCF : d'où l'appel au débat le plus large autour des positions confédérales et du sens à donner aux revendications contenues dans le programme de la CGT. Mais dans toutes les discussions qui ont traversé la CGT, les bureaucrates ont constamment refusé d'aborder une ques-
tion, pourtant soulevée par de nombreux militants : comment forger l'unité des rangs ouvriers, comment réaliser l'unité du PC et du PS pour chasser Giscard et aller au gouvernement ? En se retranchant pour une fois derrière le souci d'indépendance du syndicat à l' égard des partis, en cantonnant le débat aux nationalisations et au SMIC, la direction confédérale poursuivait exactement le même objectif que le PCF: : elle masquait la division à l'œuvre derrière le viol des prétendues divergences « p~ogramm·atiques » .
Dans un deuxième temps , la campagne de division s'approfondissant, l'inquiétude des travailleurs quant à ses conséquences s'amplifiant, la CGT s'estjetée ouvertement aux côtés du PCF, dénonçant le manque de sérieux du PS dans les discussions bilatérales avec elle et soulignant sa profonde convergence avec le parti stalinien surl ' interprétation à donner à la portée des nationalisations . Pour ce faire , il a fallu deux moi s de travail intense de la confédération, dans toutes les instances du syndicat, pour convaincre les militants syndicaux du PCF eux-mêmes du bien-· fondé de l'orientation de leur direction. Car s'il est peu probable que Séguy ou Krasucki soient sensibles aux pressions unitaires de la base , il est réel en revanche- maints exemples l'ont montré - que les syndicalistes de base du PCF ont rencontré beaucoup de difficultés à traduire dans les entreprises la politique de division de leur parti. Mais, dans le même temps où elle décidait un alignement de fait du syndicat sur le PCF, la direction confédérale se devait d'indiquer aux travailleurs qu' une autre issue était ouverte pour la satisfaction des revendications : non plus la victoire de l' Union de la gauche, au nom de laquelle tous les mouvements étaient bradés auparavant, mais la lutte immédiate et dispèrsée sur le terrain des entreprises. Combativité ouvrière. Division et tactique des luttes
L ' ensemble des manœuvres auxquelles se prêtent les directions depuis des années pour empêcher toute lutte conséquente pour la satisfaction des revendications n'est pas parvenu à entamer le potentiel de résistance de la classe ouvrière et de lajeunesse. Bien au contraire, les travailleurs n'hésitent pas, malgré la division et l'intransigeance patro-nale et gouvernementale, à engager le combat contre la dégradation des conditions de travail (Michelin), contre les licenciements (Dubigeon), contre la répression antisyndicale (PTT-Créteil), etc. Dans les CET, le mois de décembre 1977 a été marqué par un mouvement puissant bien qu'inégal, qui s'est traduit par un début de centralisation, autour du comité de grève de Saint-Nazaire, autour de la grève du CET des Ecluses, dans la région parisienne. ·
Afin de dévier le mouvement naturel qui guide ces mouvements vers la centralisation du combat contre ce gouvernement, pour un gouvernement des partis ouvriers, l'appareil stalinien de la CGT a brusquement relancé l'idée que la victoire pour les revendications était immédiatement possible, sur le seul terrain des luttes sociales. Il s' est bien entendu gardé d'indiquer la voie réelle qui aurait permis cette victoire : centralisation du combat de la classe, extension, généralisation, unification des grèves, qui eut, à elle seule, comporté l'affrontement inéluctable avec la bourgeoisie et son gouvernement.
C'est donc de cette préoccupation (partagée avec la CFDT et la FEN) que sont nés la journée intersyndicale du 1er décenibre et les mouvements qui ont suivi à l'EGF. Le ter décembre, la direction de la CGT a organisé une nouvelle « journée d'action » pour tenter, une fois de plus, de détourner les masses de leur aspiration à renverser Giscard et Barre, et de voir leurs partis former un gouvernement. Ce faisant , elle relayait directement la politique du PCF qui , après avoir contraint les masses à placer tous leurs espoirs dans les élections , tente aujourd'hui de faire croire que « peu importe le gouvernement, seules l'action et les luttes revendicatives paient » .
Le caractère trè s inégal de la participation à cette journée de grève , l'aspect squelettique des cortèges syndicau x ont montré que les travailleurs n'étaient pas dupes de ce qui , sous l'enveloppe « unitaire », ne constituait qu'un appui, indirect mais réel, à la campagne de division. De même, les prétentions de la CGT et de la CFDT à enfermer la mobilisation des travailleurs de l' EGF dans le cadre de mouvements échelonnés , aussi inefficaces qu'impopulaires, se sont heurtées à l'opposition de nombreux travailleurs conscients que ces initiatives, loin de faire progresser la lutte pour la satisfaction des revendications, visaient finalement à l'entraver. Uni ou divisé, le front populaire tend la main à la bourgeoisie
Incarnation du principe de l'inviolabilité de la propriété privée, les composantes bourgeoises de l'Union de la gauche sont appelées rappelons-le, à« jouer un rôle décisif dans la révolution ».Rien d'étonnant à ce que, l'échéance de l'ouverture en France de la crise révolutionnaire approchant, elles croissent en nombre, en prétention, en activité. Près de deux cent cinquante candidats radicaux de gauche, environ cent cinquante représentants des deux groupuscules gaullistes de gauche, c'est un total de plus de quatre cents des siens que la fraction de l'appareil
politique de la bourgeoisie qui a opté pour le front populaire met en avant. Les « fantômes » ont pris quelque consistance. Leur attitude différen-· ciée à l'égard de la situation présente mérite des éclaircissements.
Rassemblement de généraux et de notables (ex-députés, ex-ministres) de laye République, la« quatrième composante >>gaulliste de l'Uni on de la gauche a accédé, principalement grâce à l'appareil stalinien, à de très nombreux conseils municipaux en mars dernier. Son objectif est de mener« une campagne active auprès de ceux des électeurs gaullistes qui restent encore dans la majorité ou qui n'entendent rejoindre la gauche qu'au sein de leur famille politique ... » (Déclaration de Charbonnel, président de la FRP, 20 décembre). C'est-à-dire de préserver, au sein de l'Uni on de la gauche, l'héritage des institutions bonapartistes. A cet effet, sa campagne vi sera à contester aux partis de 1' ex-majorité leur filiation au bonaparte déchu. Cette orientation ne peut rencontrer d'écho que si elle s'appuie sur un front populaire réellement uni, d'autant que l'appui stalinien reste indispensable pour gonfler la baudruche gaulliste de gauche. Ce qui amène naturellement Charbonnel à se faire le chantre du retour à « l'union >> : « La FRP confirme qu'elle se sent profondément solidaire de l'ensemble de la gauche, sans privilégier, dans l'état actuel du débat qui la déchire, aucune de ses composantes, mais en formant le vœu pressant qu'elles reprennent le dialogue interrompu sans faire prévaloir le patriotisme de parti sur les intérêts des Français et de la France.»
... De la France du capital et de l'inviolabilité de la propriété, pourrait-on préciser, dont les intérêts exigent, si l'on en croit M. Charbonnel, la reconstitution au plus vite de la coalition de front populaire. D'autres débris de l'appareil du gaullisme en décomposition ne sont pas loin de rejoindre cette conception des << intérêts de la France >>. Ainsi, les jobertistes et l'UJP, tous deux également bien représentés parmi les candidats aux élections, mènent-ils campagne contre Chirac, sans craindre de favoriser l'Union de la gauche. L'UJP va même jusqu'à rappeler au maire de Paris« que M. Durafour a rencontré l' UJP lors des municipales et que bon nombre de députés giscardiens et chiraquiens vont la rencontrer lors des législatives ». Si l'on se souvient que la<< rencontre >> de Saint-Etienne avait valu à Durafour de perdre la mairie au bénéfice d'une liste Union de la gauche menée par le stalinien Sanguedolce, il s'agit bien là d'un engagement explicite à préférer la victoire du front populaire à.la reconduction de l'actuelle coalition gouvernementale.
D'une toute autre nature sont les débats qui agitent aujourd'hui le Mouvement des radicaux de gauche. Rassemblement étriqué de quelques banquiers et notables de la IVe République conscients, dès 1972, que l'approfondissement de la crise politique et sociale ne laisserait d'autre issue à la bourgeoisie que d'appeler au gouvernement le PC et le PS, il a su
tirer bénéfice de sa place de première composante bourgeoise de l'Union de la gauche. En septembre 1977, R. Fabre rappelait fort à propos à G. Marchais la vocation de son parti de défenseur de la libre entreprise au sein de l'Union de la gauche . Présentant des candidats dans plus de la moitié des circonscriptions, il s'est vu céder par le PS trente-cinq circonscriptions sans concurrent socialiste. Pas plus que les gaullistes, le MRG ne peut, sous peine de perte sensible de son influence électorale, accepter ouvertement la division actuelle de l'Union de la gauche ; mais cela ne l'empêche pas de préparer les lendemains d'élection ... Le dernier congrès de ce parti a montré la place charnière qu'occuperaient les radicaux de gauche dans trois mois, quelle que soit l'issue des élections. Majorité électorale au PC et auPS :il participe à un gouvernement avec le PS (avec la participation, ou au moins la neutralité bienveillante du PCF), y occupe d'importants postes ministériels et se charge de l'élargissement vers les radicaux valoisiens, centristes, jobertistes, etc. Coalition gouvernementale reconduite : il est le point de passage obligatoire d'une politique d'ouverture auPS. Dans ce cadre, on comprend que d'importantes manœuvres soient déjà engagées pour permettre de réunifier les deux branches du parti radical, que peu de chose séparerait au lendemain des élections : car les radicaux valoisiens auraient peu d'alternatives à l'appui et même à la participation à un gouvernement de front populaire (même avec le PC), tandis que, en cas de victoire chiraco-giscardienne, le MRG sera le point de passage obligé de toute tentative d'élargissement de la coalition gouvernementale. Dans tous les cas, ce groupuscule jouera un « rôle décisif ». Fabre ne l'a pas laissé oublier à Carter, en employant ces termes mêmes : ceux de Trotsky ... Au sein même des vieux partis, s'exprime l'aspiration à l'unité et à l'indépendance de classe
Nombreux sont les militants du PC et du·PS qui refusent la division présente et cherchent confusément la voie du front unique ouvrier. Cette aspirations' exprime dans des formes qui ne sont pas clairement dégagées des illusions créées par la politique des directions ouvrières vis-à-vis de ce qui, loin d'être une approximation du front unique, en est la négation politique :la politique front- populiste d'Union de la gauche. mais cela ne doit pas dissimuler le profond mouvement progressiste qui la porte.
Ainsi, les différenciations internes au PC ne remettent pas en cause ni la collaboration avec les partis bourgeois ni le cadre« théorique >> général de l'Union du peuple de France ; il n'empêche que les centaines de militants qui se sont exprimés, dans leurs cellules et sections, pour que se forge l'unité avec le PS, pour que leur parti s'engage à se désister au
deuxième tour pour le candidat ouvrier le mieux placé, l'ont fait au nom d'arguments voisins de ceux invoqués par une militante parisienne au PCF, dans une tribune libre du Monde, à la mi-octobre : «Les masses veulent aller de /'avant, les masses veulent la gauche au gouvernement, et celui des deux qui défaillira en route laissera la place au courant qui saura alors représenter à lui seul/a tradition unitaire. »
En se prononçant contre la division des rangs ouvriers pour la vicy toire électorale et l'accession au gouvernement du PC et du PS, ces militants se heurtent frontalement au fondement même de la politique de leur direction ; ils expriment ainsi, de façon déformée; les inquiétudes et les aspirations de franges beaucoup plus importantes de travailleurs, organisés ou influencés par le parti stalinien.
Si l'aspiration à l'unité est également puissante au sein du Parti socialiste, on a vu qu'elle ne pouvait s'exprimer aussi directement contre la direction social-démocrate, dont les intérêts exigent qu'elle refuse la rupture du PCF et maintienne son objectif de former le gouvernement. Mais les indices se multiplient qui indiquent que, pour nombre de militants socialistes, l'aspiration au front unique ouvrier entre en conflit avec la collaboration avec la bourgeoisie à laquelle se prête leur direction. Ceci se traduit par la véritable mobilisation qui s'est emparée de nombreuses sections socialistes à qui leur direction cherche à imposer de s'effacer derrière un candidat radical de gauche. D' ores et déjà, c' est le cas en Charente-Maritime, dans le Tarn-et-Garonne, où la section socialiste de la seconde circonscription affirme /dans le Monde : « Depuis qu!nze ans que la circonscription est bradée aux notables MRG par les appareils parisiens, les militants et élus se déclarent las de ces pratiques et estiment qu'à un moment donné, il faut savoir dire :non, quinze ans, ça suffit. »
C'est le cas également de la septième circonscription de la Loire où la section socialiste unanime s'oppose à l'effacement devant une candida-· ture bourgeoise en des termes particulièrement explicites : « Une telle candidature ruinerait le crédit du parti dans la circonscription ; alors qU:il a urie très forte implantation dans le milieu ouvrier et syndical, soutenir un homme qui s'est opposé à plusieurs reprises aux organisations politiques et syndicales de gauche briserait notre implantation locale, entraînerait le départ de nombreux militants et hypothéquerait gravement notre développement ultérieur. » ·•
Ces prises de position au sein même des deux grands partis ne constituent que les prémisses, certes encourageants, de mouvements beaucoup plus profonds et massifs qui s'affirmeront à coup sûr avec . vigueur, à un stade plus avancé de ia crise politique. On ne saurait cependant les qualifier d'« opposition », en raison même de leur caractère confus, · éclaté, contradictoire. Il ne faudrait cependant pas les confondre ~vec
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diverses manœuvres qui, sous couvert d'« opposition >> , ne sont que l'expression d'intérêts divergents au sein des appareils bureaucratiques. Le combat mené par le CERES contre l'éventualité d'un gouvernement socialiste homogène, loin d'exprimer l'aspiration des travailleurs socialistes au front unique ouvrier, s'inscrit ainsi dans l'orientation front-populiste de ce courant, dont toute l'existence est alliée à l'Uni on de la gauche. De même, le texte publié dans« Politique-Hebdo >>,et rédigé par des cadres du PCF qui s'intitulent eux-mêmes« opposition de gauche >>, n'est en rien l'expression d'un mouvement progressiste au sein de l'appareil stalinien. Qu'il soit lourdement erroné en ce qui concerne la caractérisation d'une« double nature >>du PCF et les liens avec l'URSS s'explique fort bien par la confusion inévitable de toute opposition naissante. Mais qu'à propos de la situation politique présente- qui, rappelons-le, est à l'origine de son expression publique - ce courant écrive : « La cause principale de la rupture entre le Parti communiste et le Parti socialiste est la nature social-démocrate du Parti socialiste. La cause secondaire - etc' est là que se situe la responsabilité propre du PCF- se résume à deux aspects : premièrement l' absence d'analyse de la nature social-démocrate du PS, et deuxièmement l'absence de dynamique unitaire de masse organisée, l'absence de mots d'ordre pour la création de comités unitaires. >>
Voilà qui éclaire sur sa fonction politique. Il s'agit ni plus ni moins d' une couverture de la politique de division du PCF, auquel cette fraction de l'appareif bureaucratique, probablement hostile aux accents « euroêommunistes >>, reproche finalement de ne pas s'en être pris plus tôt, et avec plus de vigueur, au Parti socialiste. Ceux qui, avec un langage en apparence plus radical, dégagent la responsabilité de leur direction sur la question cruciale du moment : la division de la classe ouvrière, ne représente, qu'une fausse opposition. Une « opposition >> qui ne fait que surenchérir sur la politique de l'appareil en proposant, sous couvert d'orthodoxie, un retour conséquent à la politique suicidaire de la<< troisième période >>.
Les premiers balbutiements d'oppositions diversifiées au sein du PC et du PS constituent un indice de plus de la proximité des échéances décisives qui attendent la classe ouvrière. Demain, ces courants pourront influencer des milliers de travailleurs, mais ils n'aboutiront dans leur recherche de la voie du front unique ouvrier qu'en rompant avec les vieilles directions, en se tournant vers le programme de la IVe Internationale. C'est à ce titre que les trotskystes ne peuvent qu'encourager de tels mouvements, en restant conscients que leur progression politique ne peut être que le fruit de leur seule maturationinterne, et qu'elle dépend pour beaucoup des progrès réalisés dans la construction du parti révolutionnaire, de l'agitation incessante des trotskystes pour l'unité, l'indépen-
dance de la classe et de leur lutte pour le gouvernement ouvrier.
Celle-ci trouve des enjeux bien concrets à l'heure d'une échéance électorale qui peut ouvrir la phase finale de la crise de laye République. Contre le gouvernement en place, la politique d'austérité et les institutions réactionnaires d'un régime en décomposition ; contre la division des rangs ouvriers et la collaboration avec la bourgeoisie et tous ses « demi-cadavres politiques », contre « l'Uni on de la gauche » et toutes les autres variantes de la politique de front populaire. La lutte pour le front unique ouvrier se concentre conjoncturelle ment autour de quelques exigences politiques élémentaires adressées aux partis ouvriers qui, malgré la politique de leurs directions, conservent largement la confiance des masses : non à l'abandon des circonscriptions aux notables radicaux ; pour que le PC s'engage immédiatement et inconditionnellement au désistement de second tour pour le candidat ouvrier le mieux placé ; pour la victoire du PC et du PS ; pour que ces deux partis forment un gouvernement. sans représentants des partis bourgeois, sans Giscard, dont les masses exigeront qu'ils satisfassent leurs revendications et rompent avec la-Constitution de 1958.
Tel est aujourd'hui l'expression vivante, l'axe de combat, de la politique trotskyste.
8 janvier 1978 Daniel Seldjouk
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