Michel LEOUENNE Inéluctabilité et difficultés de la social-démocratisation du PCF* La défaite électorale de la gauche, et par conséquent du PCF, semble confirmer une opinion qui grandissait depuis septembre dernier et que Michel Rocard exprima publiquement à la télévision le 19 mars: «Le PCF recherchait la défaite. » Avant l'événement, c'est cette même opinion que Daniel Seldjouk s'efforçait de fonder théoriquement dans notre dernier numéro. Mais, au-delà des apparences, c'est précisément la tentative d'expliquer théoriquement une telle conception qui en fait ressortir le simplisme susceptible de déboucher sur les pires erreurs de perspective. Une analyse james-bondienne de la politique des PC
Débarrassée de ses fioritures , l'analyse du camarade Seldjouk est la suivante : Bien que soumis à des « contradictions croissantes », l'« appareil bureaucratique international» stalinien (p. 54) garde une «unité profonde>> (p. 58), ce qui fait que sans qu'il soit besoin •Nous n"avons pas jugé utile de définir dans cet article le concept de social-démocratisation des
PC. Nous utilisons cette notion dans le sens qu"a précisé Ernest Mandel dans son ouvrage
Critique de /"eurocommunisme (éd. Maspero) au premier chapitre : << Les fruits amers du socialisme dans un seul pays ». c"est-à-dire comme << un processus de dégénérescence analogue à celui qu"à connu la social-démocratie entre 1900 et 1914 »(p. 25) inévitable dés lors que des PC conditionnés par une longue pratique réformiste échappe à la tutelle politique du Kremlin et se trouvent soumis à leur conditionnement national. Mandel précise que « l"eurocommunisme <...)
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«d'invoquer une mystérieuse 'main de Moscou' » (p. 54) - c'est-àdire sans que les bureaucrates de ·nos PC occidentaux soient des agents stipendiés - les directions des PC continuent à être staliniens, c'est-à-dire à se conduire comme des agents conséquents de la bureaucratie soviétique et de mettre ses intérêts avant les leurs propres, ou, plus exactement, les leurs propres ne se différencient en rien de ceux des bureaucrates du Kremlin. Cette politique c'est, depuis 44 ans, celle des « fronts populaires », définie comme collaboration de classes avec n'importe quelle fraction de la bourgeoisie pourvu que celle-ci assure la statu quo mondial, c'est-à-dire le maintien au pouvoir, ici, de la bourgeoisie 1• Ceci implique que les dirigeants des PC sont des contre-révolutionnaires conscients dont le seul souci est de conduire la classe ouvrière à des défaites sans, toutefois, que celle-ci s'aperçoive que cela arrive par la volonté délibérée de sa direction. De ce fait, les directions des PC deviennent objectivement les meilleurs serviteurs de la bourgeoisie mondiale puisque la pression des masses est sans effet sur eux, si ce n'est pour les obliger à changer de tactique pour mieux duper ces masses, tandis que les sociaux-démocrates, dont le but est de gérer l'Etat bourgeois et de s'en octroyer les prébendes, ont besoin pour cela de donner quelques satisfactions à leur base sociale qui reste prolétarienne (même s'il s'agit surtout de couches les plus favorisées du prolétariat mêlées à des couches petites-bourgeoises) par des réformes qui, on le sait, ne freinent pas le mouvement des masses mais au contraire tend à les projeter en avant.
Cette analyse qui privilégie insidieusement le PS comme parti ouvrier par rapport au PC est un peu trop simple.
De longues années de crise entre le PC de l'URSS et les PC des pays capitalistes, ouest-européens en particulier, débouchant sur le . désaccord pour des conférences internationales, puis sur une conférence internationale sans accord programmatique, sur des critiques croissantes de la politique internationale de l'URSS puis de la politique intérieure, enfin une démarcation de plus en plus nette du léninisme comme responsable de la dictature étatique amenant au rejet de la « dictature du prolétariat » assimilée à celle-là, pour finir n'a pas encore transformé les PC en partis sociaux-démocrates mais seulement accéléré leur évolution en ce sens »(p. 40). et encore : « il faut comprendre que la dégénérescence réformiste des organisations de masse de la classe ouvrière constitue un processus et non un événement. >> (p. 43). Ailleurs, dans le même ouvrage, Mandel montre bien les identités et les proximités des théories « eurocommunistes >> avec les théories kautskiennes postérieures à la Seconde Guerre mondiale, qui sont à la fois l'inévitable sanction d'une retombée dans les mêmes conditions de déterminations et la preuve politique que cette évolution reproduit, en ses éléments essentiels. les mêmes rapports à la classe bourgeoise. !58
par la proposition de l'abandon de la référence au léninisme par Carrillo et d'abandon du nom de « communiste » par Elleinstein, tout cela s'expliquerait comment, dans le schéma de Seldjouk ? Comme des phénomènes superficiels, puisque l'important « au-delà des divergences [c'est] l'unité profonde de la politique de l'appareil stalinien international 11 (p. 58).
Il est vrai que le camarade Seldjouk n'est pas absolument conséquent avec sa propre thèse, puisque quatre pages avant il donne une autre explication, incompatible avec celle de l'homogénéité du « système stalinien international », à savoir que « cette tendance à la dislocation bureaucratique de l'appareil stalinien ne contredit cependant pas, bien au contraire, le caractère convergent [nous soulignons] de la politique contre-révolutionnaire mise en œuvre par chacune de ses composantes nationales 11 et qu'il s'agit de «la puissante et objective convergence [id.] d'intérêts qui lient la prolongation du statu quo en France aux exigences de la détente en Europe telles que tente de les codifier le dispositif contre-révolutionnaire scellé entre bureaucratie et impérialisme à Helsinski et à Belgrade. 11
Cette « convergence » des fins évoquée est équivoque. Elle glisse de l'idée d'une convergence d'intérêts différents, donc d'une coïncidence qui peut n'être que conjoncturelle, à la convergence de la partie et du tout d'un même intérêt, ce qui est tautologique.
Ce glissement rhétorique élude le problème posé, car, ou bien la convergence est du premier type et, si elle freine évidemment la « dislocation » de l'appareil bureaucratique international (et elle le freine, voir amélioration des relations récentes entre PCI et PCUS) elle n'en est pas moins la contradiction, et c'est la « dislocation » qui est le fait majeur; ou bien l'intérêt qui anime la convergence est identique des deux côtés et la contradiction est renvoyée au superfétatoire, voire à la mise en scène rusée d'une dispute de compères pour le mieux du but commun contre-révolutionnaire.
C'est l'un ou l'autre, mais pas les deux en même temps. Il est aisé de comprendre pourquoi le camarade Seldjouk reste dans l'équivoque. En effet, si la « dislocation » est le fait majeur, et la convergence celle de politiques dont les déterminations sont différentes - comme cela est eh effet - on ne peut plus se contenter d'expliquer les épiphénomènes à l'aide de l'invocation de formules magiques du type « partis staliniens », « appareil stalinien international » et il'faut trouver une autre explication, à la politique du PCF par exemple, que la simple volonté de mener la classe ouvrière à la défaite pour maintenir les Giscard-Barre au pouvoir.
Mais, à l'inverse, si l'on veut sauver la «théorie » contre les faits,
il faut expliquer comment plus le système stalinien international se disloque, plus il est efficace et adapté aux conditions nationales, ce qui est un rude paradoxe.
Plus efficace et mieux adapté en effet puisque Staline, au temps de son « Stalintern », devait tenter de justifier sa politique de « défense du bastion encerclé » comme celle de l'intérêt le plus général du prolétariat, auquel devait se subordonner les intérêts de chaque prolétariat national et, en fin de compte, de tout le prolétariat mondial, et il y parvenait hélas trop bien. Cependant, il lui fallait sans cesse faire intervenir tout le mécanisme terriblement intégré du Komintern et des services secrets pour obliger les bureaucrates nationaux à suivre les méandres tortueux de sa diplomatie. Il lui fallait sans cesse faire exclure ou briser les récalcitrants, car il y en avait toujours de nouveaux qui renâclaient par rapport à leur conviction passée et qui saisissaient la nouvelle trahison comme telle, regimbaient à appliquer les lignes suicidaires successives, c'est-à-dire subissaient les pressions de la base, participaient en quelque chose des déterminations de la classe.
Et maintenant que, selon le camarade Seldjouk lui-même, qui rejette la théorie de la « main de Moscou », les PC ne sont plus dirigés directement par les agents stipendiés du Kremlin qui faisaient et défaisaient en coulisse les secrétaires généraux, les BP , et manipulaient les congrès, ces mesures violentes d'appareil, ponctuées de sanctions, d'exclusions, voire de meurtres, ne seraient plus nécessaires, et la « dislocation bureaucratique de l'appareil stalinien » ne contredirait pas, « bien au contraire » la «puissante et objective convergence )) ?
Ceci ne peut alors s'expliquer que d'une seule manière que le camarade Seldjouk n'ose toutefois pas aventurer: c'est qu'il n'y a pas besoirt de lien matériel au centre bureaucratique de l'URSS pour que les directions des PC des pays impérialistes soient staliniens ; parce qu'il y a une base sociale stalinienne n'importe où dans le monde 2, parce que les partis staliniens représentent une nouvelle classe dont les intérêts historiques sont identiques et qui convergent donc quels que soient les intérêts seconds, nationaux, qui peuvent les opposer conjoncturellement (entraînant la dislocation de l'appareil unifié, cocon de leur métamorphose). Cette théorie assure d'ailleurs la cohérence de la conséquence ultime que tire Seldjouk : cette classe, en tant que nouvelle classe exploiteuse, craint davantage le prolétariat, classe dont la fin est la suppression de toute classe et de toute exploitation, que la vieille classe dominante en déclin, de même que la jeune bourgeoisie en lutte contre le féodalisme se soumettait vite à celle-ci
dès que le prolétariat menaçait de la déborder (1848, surtout en Allemagne, et toutes les révolutions bourgeoises ultérieures). Nous avons là un discours cohérent, tandis que celui du camar.ade Seldjouk relève, dans son incohérence, d'une conception policiéro-romanesque où des traîtres par nature agissent hors de toute détermination sociale.
Si le camarade Seldjouk n'ose pas aller au bout de son raisonnement, c'est qu'il sait où mène cette théorie : à l'abandon du marxisme comme utopie dangereuse, couvrant la pire barbarie, au renoncement à la perspective de la révolution prolétarienne, productrice de barbarie bureaucratique, à n'importe quelle dérive (voir « nouveaux philosophes » ). Il reste donc entre deux chaises : ses PC restent staliniens parce qu'ils l'ont été, et ils trahissent la classe ouvrière, non par détermination sociale exprimable en termes marxistes mais par réflexe pavlovien.
Au-delà de cette paille mortelle dans son raisonnement, une chose frappe dans l'article du camarade Seldjouk : la théorie ne se préoccupe pas de rendre compte des faits, ou, plus exactement, elle n'en sélectionne que quelques-uns, mobilisés à son secours par l'affirmation péremptoire qui tient lieu de démonstration. Un seul exemple : En pleine campagne d'attaques anti-PS du PCF, des dirigeants soviétiques insistent pour que ce soit Barre qui dirige la délégation française en URSS en fin 78, un autre dénonce l'irréalisme des promes8es du Programme commun, et en retour Giscard insiste pour réaffirmer les droits de l'URSS à être partie prenante dans les affaires du Moyen-Orient. Ceci est censé démontrer que PCF et PCUS ont le même but : la victoire électorale de la droite. Pourtant cela ne faisait que répéter la situation de la carnpagne des élections présidentielles, période d'euphorie d'Union de la gauche où l'ambassadeur d'URSS intervenait auprès de Giscard au grand scandale du PCF qui protestait. Pure tartufferie de sa part ? Nous voilà revenu à l'analyse politique james-bondienne.
A l'encontre de ces sortes de «preuves», le camarade Seldjouk ne semble pas voir ce qui crève les yeux des moins politisés des militants, les faits qui manifestent les violentes contradictions qui déchirent les liens des PC occidentaux avec l'URSS et celles qui les minent intérieurement. Il y a toutefois une logique à cette myopie, puisque ces contradictions sont celles des déterminants des hommes, des groupes et des partis nationaux.
Au lieu de partir d'une essence métaphysique du stalinisme, il faut le comprendre dans son évolution historique : naissance, hégémonie, déclin et maintenant agonie.
Communistes dévoyés, agents et bureaucrates
Quand les PC étaient communistes, au d~but des années vingt, il n'y avait nulle contradiction entre la défense du premier Etat ouvrier et celles des intérêts les plus profonds du prolétariat de leur pays. La contradiction surgit quand la bureaucratie, après avoir assis son pouvoir en URSS, substitua progressivement sur le plan international, à l'organisation de la lutte du prolétariat vers le pouvoir, la défense du statu quo international sous le drapeau de la «construction du socialisme dans un seul pays », bastion des offensives futures. N'étant pas une classe, cette bureaucratie devait ainsi dissimuler ses intérêts de couche privilégiée nationale sous un travestissement idéologique « prolétarien ». C'est le recul du prolétariat sur l'arène mondiale, recul dont la bureaucratie était elle-même l'un des agents et bientôt l'agent principal (dès la défaite de la révolution chinoise de 1925 à 1927) qui lui permis de convaincre la majeure partie des communistes - et pas seulement les dirigeants ~ que la défensive exigeait, pour l'intérêt général prolétarien, la subordination de toutes les luttes de classes dans le monde au renforcement du bastion encerclé.
Toutefois, la théorie du « socialisme dans un seul pays » n'aurait pas triomphé si facilement ni si longtemps si le mouvement communiste avait pu la vérifier au long des années dans des débats démocratiques. La bureaucratisation des PC était la condition même de sa survie, et cette bureaucratisation toujours plus rigoureuse ne pouvait s'effectuer sans corruption des groupes dirigeants chargés du strict contrôle de l'appareil.
Comme on ne trompe pas tout le monde tout le temps, les PC stalinisés n'ont pas cessé d'être des passoires et des machines à démoraliser et à briser des générations successives de militants et de dirigeants ouvriers. Cependant, c'est précisément parce que l'IC stalinisée était la grande organisatrice des défaites que l'URSS restait le seul pôle d'espoir pour les masses prolétariennes dont la conscience reculait d'ailleurs au rythme même des défaites, les couches les plus radicales broyées cédant la place à des générations nouvelles formées (déformées) sur une base politique en retrait (les syndicalistes de 1936, bloqués au niveau « économiste » avec l'antifascisme de front populaire pour tout potage politique, remplaçant là génération gauchiste de la 3 8 période et de la lutte «classe contre classe ; puis, après l'effondrement du parti consécutif au pacte Hitler-Staline, les résistants social-patriotes assurant une relève qui allait encadrer le parti plébéien d'un million de membres incultes de l'après-libération). Les défaites désastreuses de l'avant-guerre étaient oubliées dans la victoire mili-
taire de l'URSS censée donner son verdict à la politique antérieure. Les appareils bureaucratiques des PC atteignaient alors leur maximum d'homogénéité bureaucratique et de dépendance à l'égard du Kremlin.
Mais sous cette apparente victoire absolue de l'« appareil stalinien international », la désagrégation était déjà à l'œuvre.
Nous avons déjà dit voici deux ans 3 combien il est faux de considérer la dissolution du Komintern de 1943 comme une simple mesure formelle, même si le « rusé Géorgien » l'entendait ainsi. Les conditions même de la guerre allaient dans le sens de sa destruction très réelle. Le cas le plus net est sans doute celui de la direction du PC Yougoslave qui, autonomisée par sa terrible guerre de guérilla - et son leader pourtant formé en URSS instruit à la fois par sa participation à la guerre d'Espagne et par le vieux communiste Pijade, échappé aux purges, comme Gramsci, par son internement dans son pays - rompait avec la politique stalinienne de collaboration de classes et poussait la guerre révolutionnaire jusqu'à son achèvement en révolution prolétarienne. Même après la guerre et l'intégration de la Yougoslavie au bloc des « démocraties populaires », le Kremlin ne pouvait plus reprendre le contrôle de sa direction. Au contraire, le Kominform créé par Staline dans une intention de contrôle des directions est-européennes, et en particulier pour subordonner celle de Yougoslavie, la plus radicale, par son « encerclement » par les autres, plus dépendantes (qui, en général, avaient débarqué des wagons de l'armée Rouge pour s'installer dans les fauteuils ministériels), se retournait en machine infernale contre le « génial stratège ». Le Kominform devenait le point de rassemblement des « dirigeants résistants ex-maquisards » qui jugeaient la période de « défense du bastion » bien finie et tendaient à trouver - certes de façon encore bureaucratique - une prolongation à la guerre antifasciste en offensive révolutionnaire nouvelle.
Staline dut, dès 1948 -soit trois ans seulement après la fin de la guerre - provoquer la rupture avec la Yougoslavie, avec son cortège de terreur et d'épurations sanglantes dans toutes les «démocraties populaires », ce qui marque le commencement du déclin ininterrompu du « système stalinien international )).
Que des dirigeants bureaucratisés, longtemps aussi dociles. voire serviles, que Dimitrov, Rajk, Kostov, Slansky (agent du KGB) aient pu devenir les pires dangers pour Staline et pour l'ensemble du système stalinien en dit long sur les restrictions mentales et les espoirs conservés jusque dans les actes criminels de nombre d'« agents de Moscou )) qui n'étaient des contre-révolutionnaires qu'objectivem.:nt.
En France même, Marty et Tillon. Je second dirigeant de la résis-
tance intérieure, et tous deux victimes de la même purge des « kominformistes >>, n'ont-ils pas fait figure de pires parmi les pires bureaucrates contre-révolutionnaires (le premier en Espagne, le second comme ministre de l'aviation du premier gouvernement De Gaulle et qui «couvrit» les massacres de Sétif et Guelma) avant d'apparaître dans leur réalité de militants activistes, de médiocre compréhension théorique, qui ont cru à tous les« détours », avalé comme des couleuvres mille saloperies qui n'étaient pour eux que bavures et gâchis plus ou moins inhérents à toute politique, jusqu'au jour où, eux-mêmes mis en accusation pour cela même où ils étaient le plus sûr de leur bon droit communiste, et en somme pour le meilleur de leur personnalité souillée, ils comprenaient d'un seul coup la duperie historique où ils avaient engagé l'essentiel de leur vie.
Certes, parmi les dirigeants-bureaucrates des PC, un nombre beaucoup plus important a été corrompu jusqu'aux moelles, jusqu'au cynisme absolu (les types Thorez, Cachin, Duclos .. .). Mais le bureaucrate le plus cynique n'est pas un « traître pur », pour la simple raison que celui-ci n'existe que dans le mélodrame et la littérature de bas étage. La trahison elle-même doit s'expliquer par ses déterminations et par ses fins.
Trotsky avait vu dès 1938, dans un texte que nous analysions voici deux ans 3 que « la théorie du socialisme dans un seul pays devait inévitablement conduire au développement de tendances nationalistes dans les sections du Komintern ». La politique des fronts populaires, puis celle de l'union nationale ne pouvaient que renforcer le glissement de la défense des intérêts de la bureaucratie russe à la défense des propres intérêts des bureaucraties nationales des PC qui ne reposent pas sur une économie collectivisée mais sur le mouvement ouvrier de leur propre pays bourgeois.
Trotsky, rappelons-le encore, écrivait : «Chacune de ses sections [du Komintern, qu'il appelait déjà l'ex-Komintern] va commencer à déployer une politique patriotique à son propre compte [souligné par nous]. Staline a réconcilié les partis communistes des «démocraties» impérialistes avec leur bourgeoisie nationale. Cette étape est maintenant dépassée. L'entremetteur bonapartiste a accompli son rôle. A partir de maintenant les corn-chauvins doivent se soucier de leur propre sort, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec la 'défense de l'URSS'».
Le sens de cette page est d'une clarté fulgurante et ne permet nulle échappatoire. Trotsky ne croyait pas une seconde que la base sociale de la bureaucratie soviétique ~ à savoir la propriété collec/64
tivisée des moyens de production - pouvait déterminer les bureaucrates staliniens des pays impérialistes. Il ne croyait pas une seconde que le prolétariat mondial se sacrifierait indéfiniment pour les intérêts les plus évidemment contraires à sa cause. Il ne croyait pas une seconde que les bureaucrates des PC des pays capitalistes sacrifieraient leurs privilèges propres de bureaucratie ouvrière sans contrepartie que le Kremlin ne leur accorde dans certaines conditions que précisément parce qu'ils restent susceptibles de canaliser l'action des masses ouvrières dans le sens de ses intérêts. Et Trotsky croyait moins encore que le stalinisme était une « essence » susceptible d'exister autrement que comme excroissance monstrueuse sur le corps de l'État ouvrier bâti dans un pays arriéré, épuisé économiquement, socialement et politiquement, et coupé du flux de la révolution mondiale. Trotsky ne croyait pas une seconde que l'orientation « vers Moscou » et l'orientation « nationale » pouvaient coïncider de façon durable, mais il prévoyait au contraire leur divergence.
Se serait-il trompé sur tous ces points ? Nous avons étudié dans notre article cité plus haut les raisons qui ont retardé la réalisation du pronostic de Trotsky . Mais aujourd'hui tous les éléments de la contradiction entre bureaucraties des PC des pays impérialistes et bureaucratie stalinienne sont arrivés à maturité.
La mise à vif de cette contradiction tient à ce que, désormais, la réalité monstrueuse du régime stalinien s'étale à tous les yeux. Voici seulement deux ans, nous considérions que, pour les militants des PC, l'URSS apparaissait encore de façon ambiguë et contradictoire, à la fois comme la base et un des facteurs du socialisme à venir et comme repoussoir de par sa pratique sociale antidémocratique. Aujourd'hui, les choses ont complètement changé, et quand Elleinstein peut écrire tranquillement dans Le Monde, sans le moindre risque de sanction, que le régime de l'URSS est un anti-modèle, il se trouve deux dirigeants locaux pour lui répondre tout aussi tranquillement et sans craindre davantage, quoique cette fois dans Libération, journal gauchiste parmi les gauchistes, qu'il est trop prudent et que l'URSS est l'antithèse du socialisme. Et cela tandis que Carrillo entraîne son état-major de vieux staliniens (et des pires, telle Dolores Ibarruri, cette Pasionaria souillée des pires crimes staliniens de la guerre civile espagnole), à effacer les dernières références politiques à la fois au léninisme et à sa caricature repoussoir d'URSS 4 .
Ruses que tout cela? Ce serait des ruses de gribouille. Quelle manière de défendre le « socialisme en un seul pays » !
Adaptations secondaires pour mieux répondre à l'essentiel : /65
servir la bourgeoisie pour le maintien du statu quo ? Peut-on croire à ce point inoffensives les idées ainsi remuées ?
Mais alors , comment expliquer la politique de septembre 77 du PCF dont les militants innombrables ne se cachent même plus qu'elle est responsable de la défaite électorale et donc de la prolongation pour des années du pouvoir de la droite giscardienne ? La veille du grand tournant
Parmi tous les PC ouest-européens, le PC français est celui qui disposait du plus vieil et du plus solide appareil, qui n'avait eu à subir nulle épuration globale des années trente à maintenant ; celui qui résista le plus longtemps à la « déstalinisation » limitée de Khrouchtchev.
68 lui a enlevé ses derniers alibis « défensifs>>. Désormais, il devait offrir une perspective politique offensive aux travailleurs, sinon c'était l'agonie. Sa sœur jumelle, la SFIO, en était dans le même temps au point de perdre son dernier souffle de vie. Sa rénovation, dans la défaite de sa vieille direction an ti-stalinienne/ anti-communiste, offrait mutuellement aux deux partis la possibilité d'ouvrir une perspective réformiste.
Depuis ia « bolchevisation »-stalinisation, parti stalinien et parti social-démocrate s'étaient conditionnés mutuellement, les trahisons et les vices de l'un servaient de faire-valoir à l'autre. Leur culpabilité réciproque leur servait mutuellement d'alibi et d'excuse. Frères ennemis, ils étaient des compères objectifs. Mais ayant servi ensemble, et chacun à sa façon , à mettre la ye République en selle, c'est ensemble que sous elle ils s'étaient mis à décliner, s'étant souillés des plus graves responsabilités dans l'engagement de la guerre d'Algérie, dont le PC he tira finalement son épingle du jeu que grâce au martyr de militants dont il s'était d'abord démarqué, voire qu'il avait reniés, combiné à l'aide militaire tardive et médiocre de l'URSS.
Après avoir encore sauvé ensemble la bourgeoisie en 1968 et senti souffler le vent de la condamnation historique, il leur fallait s'épauler. Ce n'est qu'ensemble qu'ils pouvaient offrir aux travailleurs une perspective politique légaliste, parlementaire et réformiste. Les désillusions de l'après-Mai ont favorisé cette orientation qui a culminé avec le Congrès d'Epinay du PS et le XXII 8 Congrès du PCF. L'Union de la gauche était la jouvence de ces vieux partis et le Programme commun sa fontaine.
Dans les deux partis cependant cet accord a eu des adversaires. A
l'aide droite du PS, des mollétistes qui, dans leur stupidité, craignent d'ailleurs plus le diable stalinien, dont ils ne savent pas que c'est un dieu mort, que le débordement des forces prolétariennes dont le PC risque toujours d'être l'apprenti sorcier. Au PC, des repréSentants des vieilles couches staliniennes et de plus jeunes qui croient encore que le réformisme du parti est une tactique transitoire, représentants dont il est secondaire de savoir s'il s'agit d'agents du Kremlin ou de simples rivaux d'appareil de l'équipe en place, mais auxquels .la situation d'oppositionnels de fait permet de sentir en quoi la social-démocratisation présente le risque réel de se retrouver minorisés, un véritable parti social démocrate étant infiniment plus crédible dans son réformisme qu'un parti traînant son passé, ses déformations et ses séquelles staliniennes comme une marque d'infamie frappée au fer rouge .
. Des doutes sont souvent émis quant à la justesse de la caractérisation de ce courant comme stalinien et quant à son homogénéité. Ainsi, dans Le Monde du 21 avril, Thierry Pfister écrivait qu'« on ne peut parler d'une lutte de tendances entre groupes cohérents, meme si certains dirigeants comme M. Plissonnier ou Paul Laurent sont relativement typés . Pour les autres, il convient de se montrer beaucoup plus prudent. Ainsi, par exemple, M. Fiterman avait approuvé la brochure Vivre [mise au pilon sur intervention de Plissonnier pour la photographie représentant Juquin serrant la main de Plioutch] mais s'est prononcé contre l'ouverture d'une tribune de discussions dans la presse du parti. A l'inverse, M. Co/pin était hostile aux ·premières versions de la brochure mais favorable aux tribunes de discussions ». Nous allons voir que l'exemple est fort mal choisi, même s'il est vrai que certains éléments sont flottants et se rallieront, selon la tradition, au courant qui l'emportera. Il n'en reste pas moins qu'un même noyau dont une des têtes est Roland Leroy, directeur politique de l'Humanité, met depuis des années des bâtons dans les roues de la direction Marchais et toujours dans le même sens. Qu'il s'agisse plus d'une clique que d'une tendance est d'ailleurs cohérent avec sa nature politique stalinienne, comme avec la logique des luttes dans une organisation sans droit de tendance ni vie réellement démocratique. Mais une clique n'en est ~s moins une force organisée qui, si elle n'a pas de base politique au départ, finit toujours pas devoir s'identifier avec celle dont elle se sert et qu'elle sert.
Les oppositions des deux partis représentaient de façon semblable le passé à liquider pour les tendances « new look » et, dans un premier temps, l'enthousiasme pour l'Union les marginalisa. Mais ce n'est pas une excuse pour les ignorer, comme le fait superbement le
camarade Seldjouk. Pour notre part, nous n'avons jamais manqué d'en tenir compte 5 .
Celle du PCF est d'autant plus importante que c'est à l'identité du parti qu'elle s'accroche, non par fétichisme, mais parce que la référence à l'URSS est la seule médiation au léninisme (formel) qui permet dans les pires positions de collaboration de classes de se prétendre toujours révolutionnaire quant aux fins. (Et de plus en plus, les dirigeants réformistes du PC ont besoin de se proclamer révolutionnaires, adjectif qui avait quasi disparu du langage stalinien pendant trente ans.) L'aveu que le système étatique de l'URSS n'est pas l'héritier légitime de la révolution d'Octobre mais son antithèse n'implique : pas seulement une condamnation de la bureaucratie du Kremlin d'hier et d'aujourd'hui, elle implique aussi, tôt ou tard (et cela commence) la propre critique du parti national comme pétri de stalinisme à décrasser en profondeur, ce qui ouvre ce parti à la critique d'extrême-gauche.
A moins... à moins de rejeter en même temps stalinisme et léninisme et de déclarer que le congrès de Tours a été sinon une erreur, du moins est une «vieille lune ». Et c'est la voie que, nécessairement, doivent prendre des bureaucrates formés à la pratique politique de la collaboration de classes depuis des décennies, car, inévitablement, le vieux « label communiste » perd sa valeur de garant à l'heure de la révélation de masse du Goulag et se change en son contraire sur la voie du réformisme conséquent, seule ouverte sur la courbe d'évolution qui va du Front populaire à l'Union du peuple de France.
Pourtant, il est vrai qu'il est difficile de faire le saut. Et d'autant plus que la dynamique de l'Union de la gauche,' où les travailleurs ont vu essentiellement l'unité avec le PS, a d'abord servi ce dernier (sur le plan électoral, et la CFDT sur le plan syndical), et que le souci d'une victoire èommune n'effaçait en rien les rivalités de boutiques.
Un point que le camarade Seldjouk- et bien d'autres avec lui -ne voit pas, c'est que la rivalité s'est aiguisée précisément parce que les deux appareils visent à occuper le même terrain, à exercer la même fonction.
Cependant, et aussi importante qu'elle soit, la question du rapport de forces entre les deux grands partis ouvriers n'est pas la seule qui soit entrée en ligne de compte dans le tournant de septembre 77.
L'approche des élections législatives ouvrait au PCF une perspective de conséquences redoutables : parvenir au pouvoir en situation d'infériorité électorale dans l'Union de la gauche avec un programme
de gestion loyale de l'économie capitaliste en période de crise, cela signifiait devoir prendre la responsabilité d'une« austérité »de gauche imposée à la classe ouvrière, et, pour le parti le plus implanté dans les couches les plus mal payées du prolétariat, c'était prendre le risque d'un nouveau recul d'influence, et catastrophique, alors qu'il n'aurait probablement occupé que des postes ministériels secondaires, et des plus exposés (ce sont toujours les ministres « communistes » qui ont le Travail et à qui on refuse les Finances), promis d'ailleurs à l'éphémère de l'« alternance » fatale.
Donc, considérer comme un pur argument de couverture et de mauvaise foi la dispute du PC sur les postes ministériels, c'est partir d'un a priori et non des problèmes réels. Aussi peu sérieux, voire même davantage, consiste à .ne pas tenir compte du contenu du débat sur les nationalisations, recouvrant un vrai problème, celui de qui contrôlera les entreprises nationalisées, de la plus grande importance dans la perspective néo-réformiste de la conquête de l'État par grignotage des positions de «pouvoir», en particulier économique.
Un tel point permet d'ailleurs d'approcher de plus près ce qu'est le réformisme moderne. li fut excellement baptisé « socialtechnocratie » par Jean Poperen, avant que celui-ci n'en devienne un des promoteurs de premier plan.
Ce réformisme «social-technocratique » ne consiste plus comme le réformisme ancien en la simple modification progressive de l'État bourgeois par des réformes successives assurant toujours plus de démocratie et consolidant ainsi les gouvernements de gauche, mais de l'utilisation de la présence au pouvoir pour en pénétrer les organismes - y compris l'armée et la police - désormais plus complexes et couvrant toute la vie sociale pour aboutir, par une sorte de mutation interne invisible, à un État socialiste couronnant une société encore capitaliste, mais où la bourgeoisie aurait perdu tout pouvoir réel. Il s'agit toujours, pour reprendre l'image de Boukharine, de faire cuire le mouton tout vif sans qu'il s'en aperçoive, mais en améliorant le procédé en le transperçant au préalable d'une broche, si progressivement qu'il · s'en aperçoive encore moins.
La lecture des articles de discussion parus dans la presse extérieure au PCF après le 20 mars, quand ils émanent des plus conséquents« liquidateurs du léninisme», ne manquent pas de mettre en avant des perspectives nettement « social-technocratiques », aussi enrobées soient-elles de phrases gauches et de références marxistes.
C'est donc bien, non pas en raison de sa différence avec le PS, mais au contraire en raison de sa tendance invincible à faire sa politique, à lui disputer les couches sociales qu'il organise et à occuper
le terrain qu'il occupe et dans la même perspective que le PCF a donné à leur rivalité électorale une tournure particulièrement violente.
Il n'y a qu'une solution alternative à la dénonciation de la social-démocratie, c'est la marche vers la fusion avec elle, impliquée par l'affirmation du . dépassement du Congrès de · Tours.
La direction ·du PCF en était loin quand elle constata avec angoisse au travers des résultats des élections cantonales de 7 6 et municipales de 77 le glissement de sa clientèle électorale vers le PS.
Le courant stalinien ne pouvait sur cette base que trouver appui politique et autorité pour dénoncer la direction Marchais comme conduisant le parti à son sacrifice sur l'autel de l'Uni on de la gauche.
Que ce· courant · ait recherché alors la défaite électorale aux législatives, il y a peu de doute. Mais non pas par nature métaphysique ou par ordre des patrons moscovites, mais par logique politique : seule la défaite électoralt:: pouvait permettre de bloquer l'avance du PS et, par sa dénonciation comme social-démocratie traditionnelle au service de la bourgeoisie, redonner par contrecoup au PC une allure « gauche » censée capable, sinon de récupérer des forces polarisées par l'extrême gauche, du moins de galvaniser la base traditionnelle du parti et sa clientèle électorale largement tentée par la rénovation du PS.
Ne pas comprendre - comme c'est le cas du camarade Seldjouk -que la direction du PCF n 'a pas été homogène quant à cet objectif, c'est s'obliger à ne pas voir pour n'avoir pas à en rendre compte- ce qui est impossible selon le schéma du «parti stalinien » - les zigzags de la «ligne de septembre ».
De toute évidence, celle-ci a été un compromis entre les deux ailes du bureau politique où les tenants du xxne Congrès ont été joués par les staliniens. Dupés aussi par les sondages qui les encouragèrent à maintenir haute leur politique de tension. Dupés enfin par les vieux réflexes· antisocialistes de base qui apparaissent jusque dans la plupart des interventions post-électorales de militants critiques, lesquels ne mettent en général pas en doute le « tournant à droite » du PS, qui n'a été que la clarté faite sur l'application du Programme commun, même quand ils pensent que ce n'était pas une raison de rupture puisque la nature sociale du PS est autre que celle du PC (seul sacré vrai parti ouvrier) et puisque par conséquent la collaboration de classes est dans sa nature, deux idées indispensables à la justification de la particularité du PC, mais qui rendent peu crédibles aux yeux des militants les étonnements et les indignations de la direction, et donc leur explique mal la ligne de rupture de septembre.
Ce qui prouve encore le compromis, c'est l'accord du 13 mars. Le 12, la défaite était quasi assurée. Au nom du BP unanime,
Marchais annonçait l'appel à une rencontre avec le PS et les radicaux de gauche pour étudier le désistement mutuel sur la base d 'un accord programmatique. C'était là la logique d'une politique « défaitiste», cohérente avec les mois de dénonciations du PS. Mais, le 13 , le PS ne cédait pas au chantage et, piteusement, le PC concluait l'accord de désistement sans accord programmatique.
Certes, le désistement permettait de sauver et même de gagner des sièges, mais cette préoccupation cynique était contradictoire avec la ligne de défaite, ·et créait un hiatus criant dans la conduite de la direction, que la .défaite inévitable, et connue comme telle, allait obliger à contredire encore : car comment se justifier de la défaite autrement qu'en en rejetant la seule responsabilité sur le P.S., donc en reprenant l'argumentation antérieure, donc en condamnant l'accord du 13 mars et un désistement dénoncé comme sans principes, puisque sa « loi » avait été rejetée comme dépassée. Des réactions à un tel cynisme, dans les conditions de composition actuelle du parti et de son type de politisation pouvaient-elles ne pas être escomptées par la direction, ou pouvait-elle en mépriser les effets comme, par exemple, à l'époque du pacte Hitler-Staline? Le manque de maîtrise apparent des positions successives de cette semaine décisive incline à une autre supposition. L'idée que le compromis contenait en soi un piège qui s'est refermé sur la direction Ma rchais vient à l'esprit. Par ces sursauts désordonnés de l'une à l'autre ligne, Marchais se discréditait. En fait de convergence, c'est la divergence entre ligne stalinienne et ligne eurocommuniste qui apparaît ici.
L'habitude de la discipline « monolithique », même écornée par des marginaux, ne permettait toutefois guère à la direction, dans son ensemble, de prévoir que les protestations allaient être ce geyser crevant les cloisons du parti d'une façon dépourvue de tous précédents. Mais le plus significatif est alors la manière dont les différents courants de la direction y ont réagi dans un premier mouvement où l'on peut lire quelque panique. Les « eurocommunistes » décidés 6 jouent le LOUt pour le tout : puisqu'il semble évident que la politique de septembre doit être payée, que ce soit ses vrais responsables qui la paient, et éventuellement Marchais qui l'a portée. Paul Laurent donne le signal et semble bien le chef d'orchestre des plus élaborés des premiers mouvements du concert. Sur ce, Marchais se prononce au BP pour les tribunes de discussion réclamées par les militants critiques et se trouve mis en minorité sur ce point (à noter que la voix de son ex-secrétaire Fiterman qui lui manque est celle de l'homme à qui il a laissé recevoir les coups et dont le rapp ort sur les élections a déclenché le rire homérique -jaune - d'une base qui ne s'en laisse
plus si facilement conter). Son but, dit Althusser, est de canaliser le débat et de le renfoncer à l'intérieur du parti. Bien entendu, mais aussi, par la même occasion, de se dégager de la ligne mise en procès et de pouvoir se retourner contre les compères qui l'ont jeté dans l'impasse : à Machiavel, Machiavel et demi.
Désormais, plus un jour ne passe sans qu'un article de militant du PC - et très souvent de responsable local ou d'un rédacteur d'organe du parti - ne paraisse dans la presse extérieure, émettant des idées dont la moindre, naguère, se payait de l'exclusion et, peu auparavant, d'une campagne de calomnie et de persécutions qui traquaient l'hérétique jusque dans son travail et sa vie privée.
La déception et la colère dont l'échec électoral provoque le raz-de-marée n'est pas subi par la direction comme lorsqu'elle appliquait les directives de Moscou pour un tournant brutal heurtant de plein fouet les intérêts ouvriers, tel celui de 1939 . Marchais au contraire s'est empressé de proclamer qu 'il n'y aurait pas de sanctions, pas d'exclusions. L'hémorragie ne serait pas «purificatrice» comme jadis, mais échec par rapports aux fins nouvelles. Ce faisant, il a ouvert des vannes qu 'il est plus que douteux qu 'il puisse refermer sans changer le mode de discussion intérieur du parti. Et comme le refus du droit de tendance (qui reste un tabou pour les opposants actuels de toutes nuances) a cette conséquence que n'importe quel militant s'arroge le droit de dire n'importe quoi n'importe où (humour de la dialectique), la parole libérée démontre par elle-même à quel point la langue de bois bureaucratique (celle de l'Humanité qui ne sait que taxer d'anticommunisme, comme un disque rayé, toute intervention extérieure contraire au discours officiel) est non seulement impuissante mais ridicule. Il n'y a pas de bureaucratie possible sans silence imposé à la base. Et il faudrait un profond recul du mouvement ouvrier, des défaites sévères entraînant recul des organisations pour faire taire les voix enivrées de s'entendre soudain parler.
Depuis, la direction s'est quelque peu ressaisie et le comité central unanime fait le hérisson devant le bruit de tout le parti, attendant que cela se tasse, autre aspect de son désarroi et de son peu d'aptitude aux solutions hardies. Même à l'aune de la bureaucratie, ce sont là de bien petits bureaucrates. Il n'en reste pas moins que le compromis entre lignes contradictoires est déscirmais impossible et -quelles que soient les péripéties du prochain immédiat - nécessairement, c'est la ligne « eurocommuniste » du xxne Congrès qui sera, comme le réclament, voire l'exigent les principales «tribunes» exté~ rieures· de ces semaines d'avril, approfondie et finalement victorieuse sans partage.
Elleinstein en a donné le schéma de programme, qui offre la perspective d'un certain dégagement d'espace à la gauche du PS: s'efforcer de capter en termes d'alliance 7 les mouvements de masse dont la politisation n'est que partiellement développée (mouvement des femmes, des écologistes, etc.) articulés sur une ligne plus souple d'unité avec le PS dans la perspective social-technocratique. Une telle ligne a des chances non seulement de s'imposer au XXIII 9 Congrès, parce qu'il n'y a pas d'alternative, mais même de redonner un certain regain au PC dont le régime interne peut se trouver démocratisé de telle façon que les militants aient le sentiment de pouvoir s'y exprimer quoique les divergences y soient noyées dans l'informel (en somme comme cela se passe au PS).
Un tel stade marquera une étape historique de la social-démocratisation du PC. Ceux qui, comme le camarade Seldjouk, ne voient pas la «déstalinisation>> des PC sous prétexte qu'il n'y a pas de rupture brutale du « cordon ombilical » oublient simplement que la chute de celui-ci n'est pas nécessairement une coupure et que, de toute façon, privé de sa fonction, il finit par tomber. La séparation des PC d'avec la bureaucratie de l'URSS se produit ainsi. Ce n'est sûrement pas le Kremlin qui a intérêt à une rupture violente des ponts. Pour l'instant l'« eurocommunisme » se présente pour Moscou comme des couleuvres quotidiennes à avaler, et il doit se défendre par la plus stricte des censures possibles de ses effets, à l'intérieur de ses frontières , dont la violence antibureaucratique semble être parfaitement méconnue de camarades comme Seldjouk.
Facile ou non à faire passer, l'inévitable cours de rectification ne pourra atteindre qu'un équilibre instable, limité tout au plus au sursis de quelques années que la bourgeoisie vient d'obtenir par les soins du PCF lui-même. Les voies d'un véritable redressement dont rêve Althusser (dont les violentes dénonciations qui paraissent alors que nous écrivons cet article évitent cependant la conclusion logique que le dégré de dégénérescence qu'il décrit est sans remède) sont toutes fermées aux vièux partis du Stalintern en pays capitalistes, et la social-démocratisation, dont - répétons-le - nous n'avons jamais pensé à la LCR qu'elle devait nécessairement aller à son terme, n'est de toute façon que la marche à un autre type d'agonie.
Michel Lequenne 1. Le camarade Seldjouk fait partie de ceux qui. dans la LCR. nous pressaient naguère de définir l'Union de la gauche comme un front populaire. ce dont nous ne voyions ni l'exigence théorique - le Front populaire ayant eu une spécificité historique quant à la nature de
l'alliance de classes qu'il exigeait et quant aux conditions qui le fondaient : l'anti-fascisme - ni l'utilité propagandiste - les .illusions créées par le Front populaire dans la classe ouvrière.
consolidèes par les conditions de sa lin sous les coups des couches les plus réactionnaires de la bourgeoisie. S'Jnt loin d'être toutes dissipées. Mais quand l'Union de la gauche se défait. transporter la formule « front populaire>> à la politique du seul PC sensée travailler à sa propre défaite pour le succès de Giscard-Barre, c'est tomber dans le confusionnisme le plus noir, en en faisant un simple synonyme de «collaboration de classes>> voire de ,, contre-révolution >>. 2. Dans le n• 5 de cene revue (février-mars 1976). le camarade Leucate frôlait de plus près encore cene théorie en écrivant (p. 88) «ce dont il s'agit. c'est de l'aggravation de divergences tactiques, [et c'est lui qui soulignait] expression d'intérêts bureaucratiques parfois contradictoires. mais celles-ci s'inscrivent dans ce qui fait toujours la convergence stratégique fondamentale des intérêts sociaux [id.] qui gouvernent la politique de toutes les composantes du mouvement stalinien et le rôle globalement contre-révolutionnaire de celui-ci. » Et plus loin
(p. 91) : « Les 'réformismes· stalinien et social-démocrate sont irréductibles l'un à l'autre quant a la base sociale >> [toujours souligné par l'auteur!. Dans cet article. Leucate attribuait froidement à la bureaucratie des PC des pays capitalistes l'analyse de Trotsky des contradictions de la bureaucratie de l'URSS. ce qui sous-entend que leur nature est différente. socialement. de celle de la bureaucratie d'un PS par exemple. ou des syndicats (mais la CGT? ses bureaucrates:
« staliniens» n'ont pas la même nature que leurs collègues du PS •). Bien entendu. Leucate ne tirait pas non plus les conclusions de son analyse implicite. mais on ne saurait ruser longtemps avec la théorie. et l'analyse qui fait de toutes les révolutions qui ont vaincu jusqu'ici après la
Seconde Guerre mondiale (Yougoslavie. Chine. Vietnam. voire Cuba •) une expansion du stalinisme ne saurait résister à conclure. tôt ou tard. qu'il s'agit d'un nouveau système de classe.·
Pour les réfutations des théories définissant l'URSS comme nouveau type de société de classe
(capitalisme d' Etat ou impérialisme bureaucratique) voir .surtout : Trotsky. Défense du · marxisme ŒDD. E. Mandel. De la Commune a Mai 68 (la Brèche). P. Frank. le stalinisme
(Maspero) et surtout E. Mandel. Critique de /'eurocommunisme, chap. « L'eurocommunisme.
idéologie de la no uvelle classe • >> (pp. 174 et suiv.) 3. Dans le même n• 5 déjà cîté. art. « Sur un pronostic de Trotsky >>. 4. Nos lecteurs savent à quel point le léninisme n'est pas pour nous un dogme - un ensemble de dogmes - intangible. Nous aurons eu. par rapport aux « eurocommunistes >>. la priorité d'un examen critique. mais. en ce qui nous concerne. pour mettre à jour un « léninisme d'aujourd'hui " et non pour rejeter ce qui sera toujours valable dans le léninisme. c'est-à-dire une théorie de l'organisation et de la pratique révolutionnaire adaptée à l'ère de la révolution prolétarienne. 5. \'oir en particulier. le post-scriptum de notre article cité. 6. Nous ne jugeons pas utile d'analyser ici la notion d'« eurocommunisme >> dont ·le livre d'Ernest
Mandel. Critique de /'eurocommunisme (éd. Maspero) approfondit tous les aspects. Précisons toutefois que le terme. de création journalistique. n'a été adopté si volontiers par ceux qu'il désignait que parce qu'il est une couverture idéologique idéale. conservant' l'alibi révolutionnaire du communisme et. par la notion jointe. se coupant d· repoussoir stalinien. Il est clair que son emploi par nou~ n'est qu'une commodité de langage. 7. L'accent a été peu mis avant le 20 mars. sur le« misérabilisme>> de la politique de septembre.
elle a pourtant une profonde logique. Justifier la rupture avec le PS par sa nature de classe bourgeoise. fondée sur une sociologie sectaire et rudimentaire qui · ignore les mutations du prolétariat et son élargissement à des couches non directement productives. impliquait non seulement de remplacer la problématique de l'unité ouvrière par celle de l'alliance de classes.
mais aussi. au registre de la politique interne. de réintroduire vis-à-vis des intellectuels le vieux terrorisme culpabilisant : '' Vous étes des étrangers a la classe ouvrière. par conséquent vous avez a recevoir la vérité révélée de la part de la direction et ti vous incliner sans broncher. En plus vous etes des privilégiés et, en cette période de crise, mettez une croix sur vos revendication.~ au nom de la priorité de celle des plus pauvres. " Seconde face d'une politique qui allait à l'encontre de l'unité ouvrière réelle. et qui. bien loin de créer une dynamique « classe contre classe >> comme le prétend Elleinstein. divisait profondément la classe dans sa lutte contre la classe ennemie. Enfin. opposer politique d'alliance à politique de classe suppose donner à la
première un sens opportuniste et à la seconde un sens ultra-gauche. Non seulement la lutte de classe la plus déterminée n'est pas contrailictoire avec le regroupement autour du prolétariat de toutes les couches sociales non-bourgeoises, mais c'en est la· condition. Nous aurons mainte occasion de revenir là-dessus. Le changement dans la· composition du PC entre prolétaires des des « vieux secteurs » et "· nouveaux secteurs » ne permettait pius par ce petit cours de gauchisme bureaucratique d'opèrèr un « dégraissage» séleétif. mais seulement d'aboutir. soit à un profond recul. soit à une révolte. Et ce fut la << revolte "· bien que nombreux soient les intellectuels qui ne remettent pas en cause la sociologie en question. qui n'est pas. d'ailleurs. celle du seul PC. (Voir Poulantzas).