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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Marxisme universitaire et marxisme révolutionnaire

· Critique communiste (1re série), n° 25, novembre 1978 · p. 179-220 · 17 402 mots

- - - - - - - - - - - - - - Michel LEOUENNE

Marxisme universitaire et marxisme révolutionnaire (Contre le concept de marxisme occidental) Le marxisme est universel

Pour un marxiste, la notion de « marxisme occidental » est, a priori, choquante. En effet, le marxisme s'est constitué d'emblée comme méthode universelle de saisie et de compréhension du monde social. Et ceci non de manière abstraite, illusoire, inconsciemment européocentriste, impérialiste, comme pouvaient l'être les modes de pensée philosophiques qui le précèdent, et en particulier l'hégélianisme, mais concrètement, en cela qu'il s'attelait immédiatement à transformer le monde et à l'unifier, non pas en le soumettant aux intérêts dominateurs d'une classe, mais au contraire par la suppression de toutes classes et de toute exploitation de l'homme par l'homme.

Cette tâche concrète dont la première exigence est la mise en évidence de l'intérêt le plus général des classes exploitées et la poursuite de l'élévation de la conscience du prolétariat au niveau de ses fins historiques, qui sont sa propre fm en tant que classe, est aussi immédiatement la négation de toute patrie locale ou régionale. « L'ennemi est dans notre pays » _est le complément indispensable du « Travailleurs de tous les pay~, unissez vous », mots

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clefs du marxisme, et, pour les premiers marxistes - en commençant par ses fondateurs occidentaux, européens, ils auraient pu ajouter : « L'ennemi est le système social né sur notre sol continental; notre allié privilégié est le peuple exploité, opprimé, colonisé de tous les autres continents. » Comment les marxistes révolutionnaires des deux ou trois dernières générations, qui sont encore au combat ensemble, ne seraient-ils pas pénétrés de cet universalisme du marxisme, eux qui n'ont pas passé une année de leur vie militante sans vibrer, se mobiliser, entrer en lutte et souvent consacrer le plus clair de leur temps, donner le plus gros de leur effort au soutien des luttes de leurs frères d'Extrême et du MoyenOrient, d'Afrique, d'Amérique latine, qui ont souhaité et travaillé de toutes leurs forces à la défaite de leur propre bourgeoisie, eux pour qui Dien Bien Phu est le nom d'une victoire, qui, après les défaites de l'impérialisme français , ont vécu dans l'enthousiasme celles des Etats-Unis en Indochine, et dont le plus grand deuil depuis 1940 aura été l'annonce de la mort du « Che ».

Nous entendions beaucoup parler de « marxisme oriental » , alors, et c'était dans la bouche de gens qui tentaient d'établir une coupure entre un « vieux marxisme » proclamé dépassé, humaniste, poussiéreux, datant de la lampe à huile, et une barbarie liant dans le même sac Lénine, Trotsky , Staline, ses successeurs et Mao Tsé-tung.

Pour cette raison, la formule même qu'a retenu Perry Anderson pour son essai Sur le marxisme occidenta/ 1 nous est suspecte d'emblée.

Il est vrai que, lorsqu'on arrive à sa page 131, on y lit que le « marxisme aspire en son principe même à devenir une science universelle, ne relevant pas plus d'imputations simplement nationales ou continentales que n'importe quelle autre connaissance objective de la réalité», et que« le manque d'universalisme est un signe de manque de vérité. Le marxisme occidental était nécessairement moins que le marxisme par le fait même qu'il était occidental ».

Mais on notera tout d'abord que la manière qu'a Perry Anderson d'affirmer l'universalité du marxisme est toute différente de la nôtre. C'est comme science, comme n'importe quelle autre science, qu'il fonde sa vocation à l'universel, ce qui n'est guère en accord avec son souci d'unité de la théorie et de la pratique, et est un abord très proche, en fait, de la méthode même des prétendus «marxistes occidentaux» (et surtout d'Althusser), car si toute véritable science est expérimentale, la pratique marxiste n'est pas expérimentation au sens du laboratoire mais seulement au sens de

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l'expérience irréversible de la vie. On ne peut parler du marxisme comme science qu'en ce qui concerne ses méthodes d'analyse et de vérification historique de ses conclusions. Mais le marxisme est bien autre chose qu'une science sociale, et le plus profond de son universalisme ne relève que partiellement de la science en ce que la compréhension du mouvement social mondial réel, né dans l'identification à la cause prolétarienne, lui permet et fonde son intervention volontariste dans la lutte des classes vers le socialisme 2 •

Cette différence d'analyse est importante. Car, en effet, si le marxisme est une science qui tend à l'universel, il est possible d'être plus ou moins marxiste. Mais si le marxisme est à la fois un système de pensée et d'action internationalistes ou n'est pas, on est ou n'est pas marxiste, mais on ne peut l'être à demi. Tout au plus, à côté des marxistes qui sont et ne peuvent être que révolutionnaires (d'où, du fait du langage constamment érodé de notre âge de la confusion, la formule pléonasmique de marxisme révolutionnaire), peut-on distinguer des penseurs, chercheurs, théoriciens spécialistes utilisant plus ou moins heureusement des méthodes marxistes et qu'il est possible d'appeler des «marxistes universitaires» en hommage aux enrichissements partiels qu'ils peuvent apporter au marxisme - sans adjectif.

Querelle terminologique ?

On va voir que non et qu'il s'en faut de beaucoup. L'espace et le temps

Dans sa postface, Perry Anderson s'interroge sur le fait que le marxisme, comme science, s'appelle matérialisme historique, mais la méthode de découpe du« marxisme occidental» n'est pas historique, elle est typologique. Certes, l'auteur n'ignore pas les causes qui président à l'atrophie de la théorisation marxiste pendant quarante ans, il sait que c'est la nuit stalinienne qui, en s'apesantissant sur le mouvement ouvrier, asphyxie la recherche marxiste, mais il n'en fait pas la clef de sa classification et de l'étude des travaux des chercheurs qu'il appelle « marxistes occidentaux ».

Cette classification est « géopolitique». Et elle est loin d'être aussi évidente qu'il peut sembler. L'Europe occidentale, et, entre tous les pays d'Europe occidentale, l'Allemagne, berceau du marxisme, n'a jamais cessé d'être son foyer théorique. Pour ne citer qu'elle, la Polonaise Rosa Luxemburg, peut à bon droit être considérée comme une marxiste allemande. C'est à l'Ouest que Lénine s'est développé comme théoricien, bien que ses regards aient peu

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quitté la Russie. Mais, ainsi que Trotsky, seraient-ils devenus ces parfaits internationalistes sans l'exil occidental ? Inversement, quand la réaction stalinienne fait subir à la pensée marxiste la pire régression qu'elle ait jamais subie nulle part dans le monde, n'est-ce pas le « marxiste oriental » Trotsky qui, jusqu'à son assassinat en 1940, sera le plus éminent théoricien marxiste ? Perry Anderson le reconnaît dans son dernier chapitre et dans sa postface, mais, visiblement « après coup », et trop tard semble-t-il pour que cela puisse changer sa thèse.

Il apparaît donc d'emblée que ce n'est pas la géographie qui peut rassembler les« marxistes occidentaux» (et qu'il conviendrait donc de les distinguer autrement que par cet adjectif) mais le temps. C'est d'avoir « fleuri » à une même époque qui fait la première unité de ces théoriciens : celle de la domination du mouvement ouvrier par le stalinisme. Les deux dont l'œuvre est commencée antérieurement sont : 1. Gramsci, dont le rattachement au groupe paraît assez superficiel, comme nous allons le voir; 2. Lukacs, d'ailleurs ni plus ni moins occidental que Rosa, et dont l'œuvre majeure, Histoire et conscience de classe , antérieure au stalinisme, est séparée des œuvres ultérieures par une coupure soulignée par des autocritiques. Les vrais discriminants : sociologie et type d'activité

Perry Anderson remarque que ses « marxistes occidentaux » sont des intellectuels, quasi tous issus de la haute bourgeoisie, ou en tous cas de bourgeoisie riche, que leur formation a été philosophique, qu'ils sont presque tous devenus des professeurs, et qu'aucun d'entre eux n'a été un dirigeant politique, même pour ceux qui ont été membre des partis communistes. Une notable exception encore : Gramsci, d'origine paysanne, pauvre, passant vite de l'université au journalisme politique et dirigeant de premier plan du parti italien. Encore un point donc - et on verra qu'il y en aura d'autres - qui fait de Gramsci le mouton noir du « marxisme occidental ». Seule la prison où il meurt le livre aux travaux littéraires et à l'histoire lointaine. Libéré du cachot, il fait peu de doute que Gramsci ne serait pas devenu un professeur et un hors-parti, et ... pas davantage un stalinien » 3 • Gramsci n'est pas un marxiste qui ait besoin d'une spécification appauvrissante. Il est un marxiste révolutionnaire, c'est-à-dire un marxiste tout court.

Une fois Gramsci mis à part, on en arrive au troisième ordre de

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spécification qui homogénéïse les « marxistes occidentaux » :leur travail marxiste porte sur des secteurs de la recherche laissés en marge par les théoriciens de la période que Perry Anderson appelle « classique » et finit par se polariser sur les problèmes superstructurels, voire par marquer une prédilection pour l'esthétique.

Ce n'est pas évidemment le fait d'être « occidentaux » qui explique cette généralité. Il faut chercher ailleurs. Perry Anderson trouve son explication dans la séparation de la théorie et de la pratique, elle-même résultat des « deux grandes tragédies qui, de manière si différente, submergèrent le mouvement ouvrier européen pendant la période de l'entre-deux-guerres, le fascisme et le stalinisme [qui] se combinèrent donc pour disperser et détruire les porteurs potentiels d'une théorie marxiste autochtone unie à la pratique de masse du prolétariat occidental. »

Là encore, nous avons un « objectivisme » qui dissimule le véritable problème. Ce n'est pas sous-estimer le caractère monstrueux de la répression fasciste que de dire qu'elle n'était en rien capable de parvenir à atteindre dans sa substance la pensée marxiste et de briser l'unité de la théorie et de la pratique. Et tout d'abord on ne peut placer en parallèle deux phénomènes qui sont ensemble dans un rapport de détermination. La principale cause de la victoire du nazisme étant la politique internationale de Staline 4 , c'est bien au stalinisme, et à lui seul qu'il convient de faire porter la responsabilité du dévoiement du mouvement ouvrier mondial, de l'organisation de ses défaites, de la destruction physique et intellectuelle de ses principaux théoriciens, et donc de la large coupure entre théorie marxiste et pratique révolutionnaire qui va entraîner une relative stagnation du marxisme théorique.

Mais cela n'explique pas que les théoriciens, coupés du mouvement profond des masses, et a fortiori de son contrôle et de sa direction, se soient détournés des problèmes de la théorie économique et politique pour se consacrer à des questions somme toute mineures du point de vue des terribles luttes du temps.

Perry Anderson ne semble même pas voir le problème. Marx et Engels comptaient dix membres - et la plupart peu sûrs -à leur « parti » dans les années cinquante du XIXe siècle et leurs rapports au mouvement ouvrier mondial étaient ténus voire insignifiants. C'était dans leur compréhension de l'histoire, vérifiée par la révolution de 1848, à laquelle ils avaient participé, qu'ils puisaient l'énergie des travaux qui allaient les amener à la direction d'organisations ouvrières. Et c'est une telle intelligence du mouvement réel de l'histoire, trempée par l'expérience révolutionnaire, qui orientera les travaux de Trotsky dans les onze années de son

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dernier exil. Mais une expérience bien moindre avait suffi à Lénine pour se guider fermement dans le long exil groupusculaire de 1905 à 1917.

Pourquoi les « marxistes occidentaux » en question n'ont-ils pas agi de même?

Une des conséquences de l'ébranlement du monde par la révolution russe ce fut que, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, l'intelligentsia de la classe dominante fut scindée dans sa masse et qu'une notable partie de ses plus éminents représentants se tournèrent vers le prolétariat et vers le marxisme 5 . Ce mouvement fut d'un considérable enrichissement pour le mouvement ouvrier. Mais ces intellectuels, en tant que groupe social, n'échappaient pas aux pressions contradictoires qui s'exercent sur toute la petite bourgeoisie, ni, par conséquent,-aux mouvements pendulaires que connaît cette classe dans les grandes secousses sociales. C'est ce qui se passa dans le reflux accentué, perpétué et dominé par la réaction stalinienne. Nombre des intellectuels qui était « allés au communisme » retournèrent aux mangeoires honorifiques de la bourgeoisie à l'heure des défaites.

Cependant, à la différence de ce qui se passait dans les périodes antérieures, un nombre non négligeable continua à être porté par le courant fondamental de l'époque qui reste celle des révolutions 6 • Il n'en reste pas moins que leur caratéristique « d'intellectuels communistes » extérieurs à l'activité révolutionnaire militante, d'hommes pour qui la révolution était un problème théorique, ou, au mieux, un problème théorique et une exigence morale, mais non pas la condition même de leur vie, eut comme conséquence de les laisser en suspens au-dessus de la lutte des classes quand la stalinisation de la direction du mouvement ouvrier jeta la théorie marxiste à l'in-pace. Le reflux de la plus forte poussée révolutionnaire de l'époque fut regardé par quelques uns de ces intellectuels non comme ce qu'il était mais comme la poursuite du flux. Perry Anderson observe que «pour tous ces théoriciens [marxistes occidentaux], on peut dire que le mouvement communiste officiel [manière trop polie de parler du stalinisme] représentait le pôle central ou unique de rapport à la politique socialiste organisée, qu'ils l'acceptent ou le rejettent ». Et voilà encore qui ne semble poser apparemment à l'auteur aucun problème, alors qu'il s'agit d'hommes de grande intelligence et de profonde culture marxiste.

La seule explication qui vaille de cette attitude intellectuelle étonnante, c'est précisément que ces théoriciens restaient assez profondément étrangers à la classe ouvrière, des « ralliés » à la cause du prolétariat, mais sans responsabilités devant lui et qui, de

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de ce fait, acceptèrent de se retirer dans le cabinet de travail qu'ils avaient parfois peu quitté ou qui, pire, acceptèrent de se tenir dans la cage intellectuelle où les cantonnait la bureaucratie stalinienne et d'y poursuivre leur travail théorique dans ce faible espace de « liberté » qu'elle leur concédait.

Cette « sociologie » des « marxistes occidentaux » ne vaut évidement pas, répétons-le, pour Gramsci qui est artificiellement adjoint au groupe, et pas non plus pour Korsch, que Perry Anderson laisse d'ailleurs glisser en route au moment de l'analyse de leurs thèmes. Quant à Lukacs qui a joué un rôle de dirigeant communiste dans les années vingt, sa vie est coupée en deux par la montée du stalinisme.

On notera qu'il s'agit là des trois plus vieux membres de la liste de Perry Anderson.

A l'autre extrémité temporelle, on trouve mêlés deux intellectuels, membres du PCF : Lefebvre et Althusser, philosophes venus à la politique aux deux extrémités du stalinisme et qui s'en sont dégagés (le premier totalement et le second très lentement et incomplètement) après la timide « déstalinisation » qui suit la mort de Staline, et deux philosophes académiques (Della Volpe et Colletti) tard ralliés au stalinisme, et plus tard encore dégagés de celui-ci dans un mouvement de pas en avant et en arrière par rapport au marxisme .

En revanche, la liste présente des absences, a priori étonnantes. L'une même est stupéfiante, c'est celle d'Ernst Bloch qui domine de très haut tous les théoriciens recensés et étudiés dans l'essai.

Mais, dans une œuvre qui n'hésite pas à considérer J.P. Sartre comme un marxiste (ce qui n'est possible qu'avec une certaine complaisance théorique) , on est aussi surpris de ne trouver ni Reich, ni E. Fromm, dont la « sociologie » et l'aventure globale rentrent dans les « normes » des « choisis ». Pourquoi pas eux ? Ce ne peut être que parce que leur profil théorique ne peut entrer dans le cadre qui, pour Perry Anderson, assure le mieux l'homogénéité de son ensemble. L'unité problématique du « marxisme occidental »

En effet, l'essentiel de l'essai de Perry Anderson est consacré à l'étude des thèmes communs des «marxistes occidentaux». Leurs travaux à tous sont postérieurs à la publication des écrits de jeunesse de Marx, et singulièrement des Manuscrits de 1844, et tous (Gramsci mis à part) sont des philosophes qui vont s'efforcer

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d'approfondir les fondements philosophiques du marxisme. « Leur méthodologie est obsessionnelle » (p. 76). Coupés d'une audience prolétarienne, leur langage est « de plus en plus spécialisé et inaccessible ». Avec eux la théorie devient « une discipline ésotérique dont la langue hautement technique marquait sa distance à la politique». Ceci dit, Perry Anderson souligne que leur « production est d'une complexité verbale très supérieure au minimum nécessaire» (p. 77).

Dans l'insuffisance du fond « philosophique marxiste » un « déplacement » a lieu vers la culture bourgeoise contemporaine. Au-delà des questions de méthodes, il se concentre « de façon écrasante sur l'étude des superstructures ». Et « de plus, les domaines superstructurels qui l'occupèrent le plus longtemps et le plus profondément furent ceux qui étaient au plus haut degré éloignés de l'infrastructure économique » et essentiellement la culture. Finalement, tous dévient « vers des systèmes de pensées contemporaines non marxistes et idéalistes » (p . 129) et parviennent à des conclusions marquées d'un« pessimisme constant». « La méthode par impuissance, l'art comme consolation, le pessimisme comme apaisement » sur la base d'une« formation par la défaite » (p. 130).

Conclusions accablantes de l'analyse qui considère pourtant ces penseurs comme les porteurs de la théorie marxiste de l'époque . Cependant, l'essai se contente d'aborder les œuvres au niveau même qui est le leur, c'est-à-dire dans leur « originalité » et leurs affrontements abstraits . Perry Anderson va même jusqu'à écrire (p. 110) : « Le critère pertinent [?] n'est pas la validité de ces innovations ou leur compatibilité avec les principes de base du maxisme [c'est nous qui soulignons] : c'est leur originalité. Une évaluation critique des mérites de chacune d'entre elles n'est pas à faire ici. »

C'est dire que l'essai s'arrête au point où il devrait justifier son a priori, à savoir encore une fois, qu'il s'agit de la théorie marxiste de l'époque.

Enfin, est-il admissible, comme le fait Perry Anderson, de considérer comme secondaires les violentes oppositions entre ces dits « marxistes occidentaux » ?

« L'unité opératoire [?] délimitant le champ du marxisme occidental en tant qu'ensemble, avec les déplacements globaux de son axe [?] n'excluait pas, bien sûr, les divisions subjectives et les profonds antagonismes en son sein » (p. 96). Visiblement, Perry Anderson est ici contaminé par le langage ésotérique de ses sujets. Mais, au-delà du style, que l'on imagine une étude des théoriciens

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marxistes de la fin du XIXe siècle qui renverrait aux « divisions subjectives » sur fond d'unité opératoire les affrontements entre Rosa Luxembourg et Bernstein, de Lénine et des menchéviks?

Nul marxiste ne peut faire l'économie de l'étude de fond de ces débats et de se déterminer sur ce qui est marxiste et de ce qui est antimarxiste, ou tout simplement non marxiste dans les conclusions théoriques qui s'affrontent radicalement et, pour y parvenir, selon la méthode matérialiste historique, d'étudier les racines sociales et politiques de ces théories.

Or, la définition, par Perry Anderson, du terrain politico-social sur lequel se développe le « marxisme occidental » brouille les pistes fondamentales des évolutions individuelles et, par là même, des oppositions.

« Les raisons historiques de cette réorientation ne résidaient naturellement pas seulement dans le déficit de la pratique révolutionnaire des masses en Occident. C'est plutôt le blocage de tout développement socialiste dans les pays capitalistes avancés, luimême déterminé par la configuration globale de ces sociétés, qui fut fondamental. Par dessus tout, le succès de la restabilisation impérialiste, associé à la stalinisation du mouvement communiste. »

Nous retrouvons la balance égale entre des causes présentées sans lien ni interaction l'une vers l'autre : la « configuration globale des pays capitalistes avancés » entraînant leur « restabilisation », et d'autre part, la« stalinisation du mouvement ouvrier», elle-même séparée du « déficit » de la pratique révolutionnaire des masses en Occident, alors que le répit accordé à plusieurs reprises aux impérialismes comme le « déficit » révolutionnaire des masses sont des produits de la direction stalinienne du mouvement ouvrier mondial enchaînant les défaites catastrophiques les unes aux autres. On ne saurait croire ici à une expression malhabile de Perry Anderson. Il revient à plusieurs reprises dans son ouvrage sur la stabilisation capitaliste et sur la stabilisation de la démocratie bourgeoise parlementairecommesurdesphénomènesautonomesqu'ilaccuseTrotsky de ne pas comprendre, lui opposant Gramsci à qui il en attribue ainsi la prévision : « La préoccupation constante de Gramsci qui était l'hégémonie préfigurait la stabilisation fondée sur le consensus de l'Etat capitaliste en Occident, vingt ans avant que cela devienne un phénomène durable et général» (p. 123); passage qu'il faut lire à la lumière de ce second, venant au premier point de l'énumération des questions laissées sans réponses par la génération de Lénine : « quelle est la nature et la structure réelle de la démocratie bourgeoise en tant que système d'Etat, qui est devenue le mode normal de pouvoir capitaliste dans les pays développés ?

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Nous reviendrons sur cette curieuse vue des Etats capitalistes modernes comme « démocraties» et « démQcraties parlementaires » qui cache à Perry Anderson les vrais problèmes des formes nouvelles de domination de la bourgeoisie. Notons seulement que ce problème est ici posé « en soi » et non pas dans son rapport aux résultats de la lutte des classes pendant cinquante ans et donc aux stratégies des directions ouvrières, et d'abord et avant tout les directions staliniennes.

Or précisément, les divisions et oppositions du prétendu « bloc marxiste occidental » ne sont lisibles que si on accepte de voir que ces théories se divisent d'abord en staliniennes et crypto-staliniennes d'une part et antistaliniennes d'autre part pour la première partie de la période considérée qui va de la stalinisation du mouvement ouvrier (1924-1934) jusqu'à la mort de Staline et le xxe congrès du PC de l'URSS (1953-1956) puis, pour la période ultérieure entre trois types d'évolution :rupture à gauche avec le stalinisme; évolution vers un centrisme de droite ou le réformisme « eurocommuniste »; zigzags autour du gauchisme verbal maoïsant.

Perry Anderson, lui, unifie son marxisme occidental : « Malgré tout, ses principaux penseurs résistèrent au réformisme (note de P.A. : « Horkheimer est le seul exemple de renégat ; mais intellectuellement il ne fut jamais, dans l'école de Francfort, qu'un penseur de second rang) » (p. 130) ; et « Il n'accepta jamais totalement le stalinisme et cependant il ne le combattit jamais activement non plus» (p. 133). Dans la nuit du marxisme occidental, tous les chats sont gris. Pourtant il y a plus qu'une nuance entre ceux qui se taisent, rampant sous le fouet de Staline, lui servant d'alibis intellectuels, acceptant lâchement ses censures (Lefebvre :voir ses demi-aveux dans la Somme et le reste) ou, pire, lui rendant de honteux services (Lukacs), celui qui le justifie cyniquement, à la manière noire, inacceptable par le système (Sartre, dans ses « moments » de stalinophilie) et ceux qui croient ne pas devoir l'attaquer, cédant au chantage, basé sur la mauvaise conscience de ces intellectuels de n'être pas partie du mouvement ouvrier : «nous attaquer c'est attaquer la classe ouvrière en péril ». Ceci pour la première période. Pour la seconde, les différences sont aussi claires entre ceux qui, « découvrant » tardivement le stalinisme, mal armés théoriquement pour se retourner contre lui et, en général, soucieux plus qu'il n'est honnête de « sauver leur passé» et leur œuvre boîteuse, s'inventent des théories du stalinisme, elles aussi infirmes, et à diverses implications dangereuses, et ceux qui veulent sauver le stalinisme par le fatalisme historique.

Ces formes d'évolution ne sont évidemment pas séparées ni

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séparables des « élaborations ». Les travaux théoriques de ceux qui ont capitulé devant le stalinisme - fût-ce en rusant avec lui - ne peuvent être étudiés sans faire la part des concessions qu'entraînait cette capitulation, lesquelles sur le plan théorique ne peuvent pas ne pas impliquer les plus graves déviations, allant souvent jusqu'à une opposition au marxisme authentique. A l'inverse, ceux qui se retiraient dans le ghetto universitaire subissaient, comme le remarque d'ailleurs Perry Anderson, une influence non seulement d'acquis scientifiques négligés ou combattus par le stalinisme (psychanalyse, physique moderne, etc. qu'il est évidemment faux de considérer, en reflet de la caractérisation stalinienne, comme des « apports bourgeois » ), mais aussi de l'idéalisme bourgeois et des pseudo-sciences humaines toutes chargées d'idéologie, d'où un autre type de déviations.

Quant aux théoriciens issus des PC de la dernière période, les oppositions en même temps que les conjonctions conflictuelles entre eux, que Perry Anderson aborde comme des curiosités intellectuelles et des traits d'époque, ne peuvent guère prendre sens si l'on ne les considère pas à la lumière des affrontements entre ceux qui s'engagent sur la voie du rejet du marxisme , ou au moins de ses apports et implications essentiels en même temps qu'ils rejettent le stalinisme, et ceux qui tentent de sauver une partie du stalinisme pour jeter un pont entre leurs erreurs d'hier et celles d'aujourd'hui.

A cette lumière, les tentatives de relier Marx à tel ou tel philosophe du passé proche ou lointain cessent d'être des querelles d'érudits et de spécialistes mais montrent leur fond, au-delà de passionnantes vues sur l'histoire de la pensée dans sa relative autonomie de superstructure, fond qui est toujours d'appauvrissement du marxisme, de réduction, soit en le tirant vers le matérialisme mécaniciste par une attaque contre la dialectique qui passe le plus souvent par le rapport de Marx à Hegel, la « coupure » se substituant au dépassement complexe du renversement dialectique, explicitement montré par Marx et tellement plus riche (c'est le cas surtout, et grossièrement, de Coletti, mais aussi d'Althusser) soit, au contraire, de faire de Marx un philosophe (Sartre est l'achèvement de cette réduction) contre, là encore, ses propos les plus explicites. Il est d'ailleurs remarquable que si ces bricolages idéologiques se recoupent et se combinent des plus étranges façons, ce qu'ils ont effectivement en commun est de« divorcer» Marx et Engels, à l'encontre de leurs plus évidents travaux communs ou parallèles, mais qui permet de réduire l'intelligibilité de Marx et son historicité, donc de le rendre à la fois plus malléable et moins

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faillible, ce qui est une étape nécessaire à la divinisation. L'idole doit dire ce que l'on veut qu'elle dise.

Cette exploration des fondements des divers « marxismes occidentaux», Perry Anderson s'est refusé méthodologiquement à l'entreprendre et, ainsi, il participe lui-même à la séparation de la théorie et de la pratique sur laquelle il fonde son sujet d'étude. Pour lui, tout se passe comme s'il admettait la thèse des Questions de méthode de J.P. Sartre (Critique de la Raison dialectique) selon laquelle le marxisme n'est que la philosophie générale de notre époque, notre « milieu culturel ». De ce point de vue, on comprend qu'il puisse à la fois considérer ses « marxistes occidentaux » comme la « mutation » de la théorie révolutionnaire, le marxisme du temps, et en même temps conclure (p. 112) : « Toutes les autres innovations [autres que celles de Gramsci] seront des constructions de pure spéculation au vieux sens philosophique du terme : des schémas conceptuels a priori pour la compréhension de l'histoire» . Autrement dit : Jusque-là les marxistes s'étaient efforcé de transformer le monde, il s'agissait maintenant pour les « marxistes occidentaux » de l'interpréter.

Nous ne pouvons accepter ce renversement comme légitimité du marxisme. Le marxisme est un

Dans sa postface quelque peu autocritique, Perry Anderson entreprend de contrebalancer ses critiques du « marxisme occidental » par un tableau des faiblesses théoriques du « marxisme classique », ce qui est louable. Mais, là encore, il procède de manière fort peu marxiste, et qui tient toujours à ce qu'il aborde son sujet avec des critères « marxistes occidentaux », essentiellement l'abord du marxisme comme philosophie-science et en restant muet sur la réelle unité de la théorie et de la pratique chez les « marxistes classiques», qui sont des révolutionnaires plongés dans la lutte des classes, ce qui explique les « trous » de la théorie par les résistances de la pratique autant que par son lien avec elle.

Nous, marxistes révolutionnaires, n'avons jamais traité le marxisme comme un système clos et le legs intouchable des maîtres, comme une somme théologique de vérités sacrées, mais comme un corps de doctrines en développement permanent, en correction ininterrompue, en complétude et approfondissement infini. Mais toutefois comme une unité organique, et qui se juge à la cohérence du tout.

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Ceci signifie que les théoriciens postérieurs à Marx et Engels n'appartiennent au marxisme que dans la mesure où leurs œuvres ajoutent à l'acquis, bouchent les trous, complètent les réelles insuffisances, corrigent les erreurs effectivement constatées au cours de l'expérience de la lutte des classes, et surtout prolonge l'élaboration des fondateurs dans la cohérence de ce qui s'est vérifié comme science.

Se recommander de Marx est devenu banal jusqu'à la dérision et l'odieux (le marxisme de Blum, de Rocard, de Marchais, de Brejnev, sans compter des sanglants généraux éthiopiens ... !). Mais de Lassalle à Staline en passant par Bernstein, puis Kautsky et autres, les « marxistes » dont l'essentiel des « théorisations » contredisent les éléments clefs du marxisme de Marx ne peuvent être acceptés comme tels que par le formalisme (très intéressé à la confusion) de la bourgeoisie et de ses agents intellectuels. Que des prolétaires, voire des masses travailleuses s'y trompent relève de la critique historique. La théorie elle-même se doit à plus d'exigence. Les susnommés - pris comm'~ exemples - ne sont pas plus marxistes que les branches pourries ne sont l'arbre dont elles sont tombées - et a fortiori les animaux mimétiques qui s'y cachent.

Oui mais, qui est juge de la cohérence ?

L'histoire seule, à coup sûr, que Staline pouvait croire tromper à jamais à grand renfort de fusillades, mais qui précisément le renvoie à son néant à peine n'est-il plus là pour sauvegarder son mythe et ses « œuvres complètes » par la terreur.

Alors ! Une généalogie, propice aux médailles : Marx-EngelsLénine, où les querelles « dynastiques » placent ensuite soit Mao, soit Trotsky ?

L'histoire des canonisations dans le mouvement ouvrier est à faire et serait du plus haut intérêt comme système de repérage des scléroses et des bureaucratisations, car elles sont la forme aliénée, pauvre et stérile de la reconnaissance des apports, immobilisés et morts pour ceux qui les transforment en objet de vénération. C'est la réaction de la fausse conscience que les maîtres du marxisme se sont précisément donné pour mission de détruire, et donc un des grands signes de l'inachèvement de la lutte pour la conscience claire du prolétariat, qui ne peut s'atteindre que dans le mouvement d'autodisparition de cette classe, comme achèvement de la phase socialiste.

Dégagée de cette pétrification qui est celle des périodes de réaction, la suite des théoriciens qui poursuivent l'élaboration du « socialisme scientifique » est comparable à celle des chercheurs

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qui édifient la physique ou la biologie dans le même temps : chaque rectification, approfondissement et prolongement sauve et confirme l'acquis rationnel de départ. Tout ce qu'apporte de nouveau un nouveau chercheur n'est pas fatalement exempt d'« àcôtés » erronés et surtout les déductions hypothétiques des lois dégagées, des phénomènes découverts (voir en physique, la manière dont Louis de Broglie s'est empêtré longtemps dans les conséquences irrationnelles tirées de ses découvertes sur le déterminisme et indéterminisme, avant de réduire lui-même à néant ses extrapolations; en biologie l'excès des déductions erronées de découvertes fondamentales est tel qu'il défie l'énumération, d'Alexis Carrel et Lecomte du Noüy à Monod, pour ne pas remonter plus haut). Contre la canonisation de la succession de maîtres infaillibles, le marxisme révolutionnaire réexamine constamment l'apport des plus éminents théoriciens, à commencer par les fondateurs, à la double clarté de l'expérience historique de la lutte des classes et des recherches nouvelles.

Et un des aspects de ce réexamen porte sur les débats qui opposent certains théoriciens entre eux, où l'écoulement de l'histoire permet toujours mieux d'éclairer les parts de vérités et d'erreurs qui reflétaient leurs différences d'expérience et de situation. Ainsi, les oppositions entre Lénine et Rosa Luxemburg ne sont pas traitées par les marxistes révolutionnaires selon le manichéisme qui les opposent chez les propagandistes staliniens 7 • La place que le surgissement d'un nouveau féminisme a donné à l'approfondissement de l'élaboration marxiste révolutionnaire sur l'histoire de la condition féminine et la lutte pour sa transformation a permis de resituer Alexandra Kollontaï en théoricienne dominant Lénine sur ce terrain particulier. Quant aux oppositions, sinon bien connues, du moins constamment évoquées, entre Lénine et Trotsky, notre courant international s'est fondé sur leur bilan, dont Trotsky lui-même nous a fourni la base, mais que nous ne nous privons pas de réexaminer - et il se trouve que c'est en général à l'avantage de Trotsky - à la lumière des problèmes que soulèvent les nouveaux rapports partis-masses, et base-direction, à commencer par ceux qui se développent dans nos propres rangs.

Ces exemples disent assez que la véritable manière marxiste de considérer le développement du marxisme est aux antipodes d'un juridisme de la continuité organisationnelle historique, mais puise ses critères dans le matérialisme historique lui-même, c'est-à-dire à la fois dans la critique historique vérifiée par la continuité de la lutte de classes. Ceci implique - inversement - que des « théorisations » telles que celles de Bernstein ou de Staline (et de ses

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idéologues appointés) n'ont pas plus à voir avec le marxisme que les travaux de Lyssenko n'ont eu quelque chose à voir avec les sciences biologiques et naturelles, sinon au titre de négation dans leur histoire.

La distinction qui s'impose se situe entre erreurs des marxistes - en particulier des maîtres - et oppositions au marxisme apparaissant sous le masque du marxisme.

Si aucun théoricien marxiste d'importance ne s'est jamais privé de corriger ce qu'il découvrait d'erroné dans l'œuvre de ses prédécesseurs, il faut remarquer que les « révisionnistes » opèrent en général de façon inverse : ils statufient, et leurs théorisations aberrantes se font autour d'une dogmatique frappée de tabou. Ils procèdent en particulier par l'occultation de certains textes - non par leur contradiction - ou par leur interprétation scholastique. Ceci ne peut atteindre à une certaine durée que là où le révisionnisme dispose d'un pouvoir totalitaire, ou, au moins est capable de faire taire la contestation par le terrorisme; et c'est pourquoi seul le stalinisme et les bureaucraties au pouvoir ont pu faire régner leurs aberrations comme« marxistes ». Ailleurs, la transformation de de la quantité en qualité s'opère nécessairement à ces tournants historiques qui brisent la possibilité de coexistence des contradictions : la « révision » doit alors se déclarer pour ce qu'elle est , c'est-à-dire pour antimarxisme. Ainsi est-il arrivé récemment à nos « nouveaux philosophes » qui, passés par diverses nuances de dogmatismes finissent agents électoraux du libéralisme. Mais avant eux on ne compte plus ces sortes d'évolutions d'ex-staliniens auxquels s'ajoutent maintenant les PC tout entiers qui commencent par jeter le lest « Lénine » en attendant de suivre les PS qui rattrapent leur retard surles Wilson et les Brandt en se dépêchant de jeter le lest « Marx ».

Sans cesse accusés de dogmatisme par les novateurs qui fleurissent chaque printemps 8 , les marxistes révolutionnaires, plus que n'importe quelle autre génération marxiste, ont dû soumettre toutes les strates de l'acquis théorique marxiste à des examens critiques nombreux. Et il nous suffira pour le montrer de reprendre la liste même des « insuffisances » des grands théoriciens établie par Perry Anderson lui-même. Il s'en tient là « au grand trio de la tradition classique» : Marx, Lénine, Trotsky, et à trois« dépressions » pour le premier et le dernier, à deux pour le second. Les faiblesses des maîtres : 1/Marx

Chacun sait que les vides de l'œuvre de Marx, que tous les

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marxistes connaissent et déplorent, tiennent d'abord à ce qu'il s'est obligé au titanesque travail de la critique économique qui aboutit au Capital, inachevé, sous lequel il peina jusqu'à la mort. Son œuvre politique, conjoncturelle et alimentaire, écrite en partie par Engels, n'a pas l'assise de recherches de l'œuvre économique, malgré sa qualité et les aperçus théoriques souvent stupéfiants qu'on y rencontre.

Ainsi, il est bien vrai qu'il n'y a pas de théorie systématique de l'Etat chez Marx. Mais, quand Perry Anderson s'en prend comme à une faiblesse à la perception du « bonapartisme » comme forme typique de l'Etat bourgeois moderne, nous ne pouvons être d'accord avec lui, nous, marxistes révolutionnaires pour qui le concept de bonapartisme est un de nos thèmes de réflexion le plus constant. Perry Anderson ne le décrit que comme « Etat dictatorial ». C'est manquer la spécificité du bonapartisme qui est une forme de pouvoir certes personnifiée (mais pas nécessairement une dictature) apparaissant fallacieusement comme au-dessus des classes bien qu'exerçant son autorité gouvernementale au profit général de la classe dominante, mais au prix de commissions de profits matériels et politiques pour le propre compte de l'appareil militaro-policier du bonaparte, tout ceci à la faveur d'un équilibre de forces entre classes opposées.

Ce phénomène que Marx a pu projeter explicativement sur des formes d'Etat du passé (surtout sur les monarchies « absolues » centralisatrices qui permettent à la classe féodale de survivre plus de trois siècles à la constitution de la bourgeoisie en classe puissante) fut reprise par Trotsky qui montra bien qu'elle était le type de pouvoir d'Etat par lequel la bourgeoisie pouvait en maintes occasions se maintenir au pouvoir contre une classe ouvrière puissante mais n'ayant pas encore trouvé les moyens et les voies de sa lutte pour son propre pouvoir ou les ayant provisoirement perdus 9 .

Que Marx n'ait pu prévoir l'accumulation d'échecs de la révolution prolétarienne sur plus d'un siècle et par conséquent les formes qu'a dû ou pu prendre le pouvoir bourgeois maintenu, ce n'est pas une faiblesse de la théorie de l'Etat de Marx, mais une surestimation de la capacité du prolétariat à parvenir à la conscience permettant elle-même sa constitution en classe pour soi. Il s'agit là d'un problème beaucoup plus difficile, pour lequel toutes références manquaient alors et que Lénine fut le premier à entreprendre de résoudre. Que Marx n'ait pas écarté l'hypothèse d'une « voie pacifique au socialisme » plaide plutôt en faveur de son ouverture à de multiples possibles. Mais qu'il ait été armé et qu'il ait armé le mouvement ouvrier à ne pas se méprendre sur les

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évolutions réelles et sur le pire que l'on pouvait toujours attendre de la bourgeoisie, les célèbres débats menés par lui et par Engels à l'égard des moindres tendances au réformisme de la social-démocratie allemande sont là pour le prouver.

Mais, inversement, en classant comme « démocraties bourgeoises» les formes d'Etat modernes des pays développés, en proclamant (p. 70) « la démocratie bourgeoise, forme mûre du pouvoir bourgeois », alors qu'elle est pour nous comme pour les maîtres, sa forme certes de maturité, mais donc dépassée à son actuelle étape sénile, Perry Anderson procède à une simplification dangereusement mystificatrice, à laquelle nous avons échappé pour notre part dans nos analyses des divers types d'Etats bourgeois modernes, en particulier avec la catégorie d'« Etats forts », susceptibles de combiner parlementarisme (plus ou moins classique), présidentialisme et bonapartisme. Cette première « faiblesse » de Marx apparaît donc ici comme désaccord d'analyse.

La seconde faiblesse retenue par Perry Anderson est la sous-estimation de la question nationale par Marx. Là encore, ses formulations sont étranges. Car s'il est certain que la primauté de la détermination économique d'une part, et la saisie, correcte, que l'étape nationale, par son abstraction même favorisant l'apparition de la conscience de classe, ont fait manquer à Marx et Engels l'importance des déterminations des nationalismes de nationalités opprimées et ethniques (problèmes sur lesquels Lénine saura corriger les maîtres), poser le problème de cette erreur comme refus de voir des « révolutions bourgeoises » après 1848, en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, et au Japon 1 0 implique un détournement singulier du terme de révolution et, du même coup, élude les problèmes autrement importants des conséquences, pour les bourgeoisies nationales elles-mêmes, d'avoir dû s'élever au pouvoir sans révolution, c'est-à-dire au prix de compromis avec les vieilles classes féodales. Inversement, pour les Etats-Unis, c'est parce qu'ils n'avaient pas à faire de révolution, après l'élimination de la puissance coloniale qui en tint lieu au xvme siècle, que leur puissance capitaliste pu se développer avec une telle rapidité et à l'état quasi pur. L'erreur de Marx n'est donc pas là où Perry Anderson la situe, mais ailleurs, dans les difficultés que les nationalismes ont opposé aux empires bourgeois en dépit de leur utilisation contre l'universalisme prolétarien, se retournant finalement (voire renaissant de cendres depuis longtemps refroidies) contre la bourgeoisie à l'heure des dépassements nécessaires du capitalisme national 11 .

Le troisième reproche de Perry Anderson à Marx nous ramène

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plus que les précédents au« marxisme occidental», ou, plus exactement au point où certains de ses représentants (Marcuse et Goldmann surtout) reprennent à leur façon le vieux procès de l'erreur fondamentale de Marx sur l'évolution des classes et sur la prolétarisation de la petite-bourgeoisie. Mais c'est précisément un point sur lequel le marxisme révolutionnaire, bien loin de rabâcher Marx, le vérifie et se porte en faux contre ce que nous tenons pour un « révisionnisme » moderne fort bien partagé. Par-delà une période longue qui paraissait en effet contredire Marx par la croissance d'une énorme nouvelle petite-bourgeoisie de techniciens, d'administrateurs et de fonctionnaires, aujourd'hui c'est le mouvement de prolétarisation de la plus grosse masse de ces couches qui est le phénomène essentiel. Et que ces travailleurs, qui ne possèdent que leur force de travail, soient directement productifs ou non est secondaire. Contrairement à la légende qui s'efforce d'établir que Marx a été ambigu ou incertain dans ses définitions du prolétariat, il n'a guère varié sur le sujet tout au long Q.e sa vie et est fort clair dans ses Théories sur la plus-value quant à l'extension du prolétariat à d'innombrables participants à un tra~ail productif collectif. Tout au plus peut-on dire que ces indications à ce propos sont dispersées et sommaires, et schématiques, mais elles sont trop cohérentes dans l'ensemble de son œuvre pour qu'on puisse les tenir comme non significatives.

Il importe d'ailleurs de souligner que la sociologie « marxiste occidentale », débitrice ici de la sociologie bourgeoise, prétendument scientifique et objective, est aussi celle des organisations staliniennes qui, maintenant, y trouvent une justification théorique à leur opportunisme réformiste (la classe ouvrière - des seuls ouvriers directement productifs- est minoritaire), à leurs compromis et compromissions de classe, et, en même temps, à la culpabilisation des travailleurs intellectuels, durement renvoyés à leur « nature petite-bourgeoise » dès qu'ils osent se servir de leur culture et de leur expérience de la pensée théorique pour mettre en doute les lignes toujours infaillibles des bureaucrates.

Nicos Poulantzas, le plus récent « révisionniste » de la théorie des classes de Marx - et auquel Perry Anderson fait l'honneur d'une citation à l'ordre du marxisme occidental dont il serait un des derniers brillants rejetons (p. 141) -doit en arriver, dans ses ~fforts pour limiter le prolétariat aux travailleurs directement productifs (et tout en retranchant de ceux-ci, classiquement, des masses de techniciens directement productifs), à défmir la classe par la conscience en une parfaite tautologie idéaliste.

Mai 68, que Perry Anderson met au départ d'une nouvelle

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période historique - et à bon droit - ne peut probablement être compris hors de la théorie de la prolétarisation des couches de la nouvelle petite bourgeoisie. C'est dire que, bien loin de vérifier Marcuse et Goldmann, ces événements les annihilent théoriquement et donnent raison à Marx... et aux marxistes révolutionnaires 12 •

Laissons ici de côté les « difficultés » quant à la théorie de la plus-value elle-même et à la mise en doute de la validité de la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. Simplement évoquées par Perry Anderson, elles touchent le marxisme à sa base même, ce qui rend stupéfiant que l'on puisse mentionner leur invalidité en passant. Cet effleurement sert à mettre au compte de Marx le catastrophisme tiré d'une lecture purement économique de son œuvre qui « rend redondant le développement d'une théorie politique». C'est revenir au point de départ et donner comme volontaire l'insuffisance de développement de la théorie politique de Marx.

Certes, son œuvre est insuffisante. Marx n'aurait pas dû mourir.

Mais il a eu des successeurs. Les faiblesses des maîtres : 2/Lénine

Si l'œuvre de Lénine complète celle de Marx sur un certain nombre de points, il n'en reste pas moins que Lénine est essentiellement un stratège de la révolution , dont le volume le plus gros de l'œuvre considérable est tourné vers son propre pays. L'élévation de sa pensée stratégique et théorique à l'échelle internationale l'a retenu surtout - et pas uniquement - à la fin de sa vie, après la victoire d'Octobre. Pas de théoricien donc chez qui se lient autant théorie et pratique, même quand la pratique est largement hors de portée de sa main. Son champ théorique est plus limité que celui de Marx, et même que celui de Trotsky. Dans son cas aussi, c'est sa vie qui canalise et limite ses travaux théoriques. Les lignes par lesquelles il clôt l'Etat et la Révolution, abandon plein d'énergie de la théorie de la révolution pour aller faire la révolution, renvoie à la stupidité théologique et à la crapulerie mercantile l'argument de vente de ses éditeurs français : « Le plus grand philosophe du xxe siècle». Voyons dans ce cadre les critiques de Perry Anderson.

La première porte sur le « néo-jacobinisme » de sa conception du parti. Cette critique est largement nôtre, née pour nous non seulement de l'étude de l'histoire ultérieure, et surtout celle des origines du stalinisme, mais aussi de la longue expérience de notre

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propre organisation mondiale. Mais, à l'opposé de ceux qui nous ont précédés dans cette critique, nous n'avons jamais perdu de vue les conditions historiques concrètes (la dure illégalité, l'exil des dirigeants, entre autres) qui ont justifié le type particulier d'organisation qu'a été le parti bolchevik avant la révolution d'Octobre, puis celles (isolement du premier Etat ouvrier dans un pays arriéré, décimation de l'avant-garde prolétarienne par et dans la guerre civile, etc.) qui expliquent l'écart croissant des structures et du fonctionnement du parti au pouvoir par rapport aux conceptions théoriques.

Ce _sont là des exigences critiques avec lesquelles on ne saurait transiger à l'heure des amalgames et approximations des misérables petits-bourgeois décomposés qui se disent «nouveaux -philosophes ».

Quand nous condamnons l'interdiction des fractions de 1921, nous le faisons à la lumière de ses conséquences et comme leçon pour nous, et non en pions qui donnent des mauvaises notes aux personnages historiques. Et nous n'oublions pas un seul instant, en prononçant ce jugement sur un acte politique, les circonstances tragiques dans lesquelles des poignées mondialement isolées de dirigeants prenaient une telle décision, la mort autour et au-dessus d'eux.

Lénine jamais ne donna sa conception du parti dans l'illégalité comme un modèle universel. C'est aux bureaucrates et aux dogmatistes qu'il appartenait de transformer une conception spécifique du parti en modèle intangible. Et la preuve en est la lutte à contrereflux du même Lénine pour inventer des formes plus démocratiques du parti dans d'autres conditions. En général, Lénine- et Trotsky avec lui - furent bien loin de considérer ce qu'ils faisaient comme des réponses normatives à des conditions idéales. Ils savaient au contraire qu'ils répondaient au coup par coup aux conditions les plus défavorables. Et ceci vaut surtout pour les organismes de démocratie ouvrière.

Le « retournement très rapide du démocratisme radical des soviets dans l'Etat et la Révolution à l'autoritarisme radical de l'Etat russe après le début de la guerre civile» ne peut, comme cette phrase de Perrry Anderson le suggère, être saisie comme un reniement, alors qu'il s'agit d'un effet de la misère matérielle et culturelle russe dont Lénine et Trotsky passent leur temps à tenter de combler le fossé ouvert entre normes théoriques et pratique qui échappait de plus en plus à la maîtrise humaine.

On peut d'autant moins adresser ici à Lénine un reproche d'insuffisance théorique que, pas plus que Trotsky, il ne situait les problèmes de construction d'une société socialiste comme possible

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dans un seul pays, et par conséquent hors d'une perspective de révolution mondiale et d'abord dans les pays avancés.

Il convient donc de lier ce point à celui que Perry Anderson retient de façon séparée comme seconde grande faille de Lénine : sa saisie des problèmes de la révolution en Europe occidentale.

S'il est vrai que l'Etat et la Révolution traite le problème de l'Etat de façon très générale (mais de même que le Capital traite de l'économie capitaliste de manière très générale), Perry Anderson minimise les considérations de la Maladie infantile ... , ouvrage où Lénine s'efforce d'extraire de l'expérience russe ce qui est valable dans les pays capitalistes avancés contre l'« hyperléninisme » des ultra-gauches; et il néglige sa prudence dans de tels domaines qu'il avait pleine conscience de ne pas dominer complètement 13 .

Cela n'est pas sans conséquence, puisque Perry Anderson voit là l'origine de l'échec de l'implantation du Komintern aux Etats-Unis et en Angleterre. C'est faire bon marché des pratiques antiléninistes des directions de l'IC et, avant Staline lui-même, sous Zinoviev puis Boukharine. C'est faire bon marché de l'histoire en général où, là, Perry Anderson oublie les spécificités des développements nationaux. En effet, la France et l'Allemagne n 'étaientils pas des pays avancés, à industrie et prolétariat massifs, à forte tradition de parlementarisme et de démocratie bourgeoise ? Pourtant, l'IC s'y est développée avec force. Cette différence de situation entre France et Allemagne d'une part, Angleterre et Etats-Unis d'autre part, prouve à elle seule qu'il s'agit d'autre chose que de l'inadaptation des conceptions léninistes de l'Etat aux démocraties bourgeoises puisque succès et insuccès étaient choses réglées avant même que la gangrène ne gagne tout le corps de l'IC et gâte jusqu'au meilleur de ce qui avait été gagné. En réalité, l'IC s'implante plus ou moins en raison d'abord de l'ampleur des crises sociales des pays considérés (ce qui explique ses résultats inverses aux Etats-Unis et en Allemagne) mais aussi en fonction des traditions historiques diverses du mouvement ouvrier. Dans tous les cas, ce sont les faiblesses organiques de ces mouvements ouvriers qui ont ordonnancé aussi bien le rejet du communisme que, dans le cas inverse, la moindre résistance au stalinisme. Dans les deux cas, l'IC léniniste n'eut pas le temps de revivif\er ces vieux mouvements ouvriers chargés de tares qui n'avalent pas besoin de « commissaires » bolcheviks pour accumuler les fautes et empiler les défaites. Au contraire, ce sont ces tares qui ont contribué à nourrir la bureaucratisation ultérieure. Nous retrouvons ici le vrai problème difficile et non résolu par les maîtres, mais que Perry Anderson ne cite pas : celui de passage de la subordination à

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l'idéologie dominante de la classe en soi à la conscience de la classe pour soi. Mais comme pour Marx et la nature des prétendues faiblesses dénoncées dans son économie, un certain angle d'attaque de la théorie politique léniniste peut déboucher sur une remise en question infiniment plus profonde, à savoir sur la validité même de tout le marxisme, car aussi bien personne - et bien sûr pas les «marxistes occidentaux»- n'a comblé les« déficits» qui cernent le problème clef de notre temps: celui de la direction révolutionnaire. Les faiblesses des maîtres : 3/Trotsky

C'est tout aussi radicalement -à la racine- que Perry Anderson trouve les faiblesses de Trotsky.

Et d'abord, la révolution permanente . Rien moins !

Théorie de Marx avant d'être développée par Trotsky , la critique de la révolution permanente rejoint celle de la non-prévision par Marx des révolutions bourgeoises. Pourtant, sa généralisation par Trotsky n'a rien d'un travail académique que l'on puisse taxer, comme le fait Perry Anderson , de « fidélité canonique ». Si la théorie de la révolution permanente est probablement, de toutes les théories marxistes, celle qui fut la plus occultée et caricaturée, donc ignorée, on aurait pu espérer de quelqu'un comme Perry Anderson qu'il n'en donne pas un résumé aussi approximatif et formel : impossibilité de révolution bourgeoise réussie dans un pays arriéré, ni aucune phase stable de développement capitaliste préalable à une révolu ti on prolétarienne, assurant la réforme agraire, l'indépendance nationale et... le parlementarisme (p . 161 ). Perry Anderson voit d'ailleurs dans ces objectifs des « extensions impropres des critères d'une révolution bourgeoise», que seul le socialisme peut atteindre, ce qui réduirait la théorie à une pure tautologie : seule la révolution prolétarienne peut atteindre les buts de la révolution prolétarienne. Pauvre Trotsky !

N'en déplaise à Perry Anderson, l'indépendance nationale n'est pas un objectif socialiste (et même, conçue comme il la conçoit, comme extraction du marché mondial, ce qui n'est le cas d'aucune indépendance nationale, fût-ce celle de l'URSS, elle n'existera jamais). C'est au contraire la solidarité vers les Ëtats-Unis du monde qui est un objectif socialiste. Pas davantage n'est « socialiste » la réforme agraire donnant la terre aux paysans, mais la socialisation du sol et de son travail. Et encore moins le parlementarisme, mais la démocratie directe.

Ce que la révolution permanente établit, c'est que, sous direc-

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tions bourgeoises, le programme propre de la révolution bourgeoise, qui comporte effectivement la réforme agraire, l'indépendance nationale et les libertés démocratiques (ce qui est très différent du parlement) ne peut plus être réalisé parce que ces conquêtes ne peuvent être atteintes qu'en s'appuyant sur les masses prolétariennes et que, dans ce cas, ces masses tendent à les dépasser. La théorie de la révolution permanente est essentiellement une théorie de la dynamique des forces sociales dans la lutte des classes et, n'en déplaise encore à Perry Anderson, jusqu'ici toutes les révolutions qui ont eu lieu après la révolution d'Octobre, qu'elles aient été victorieuses ou défaites, prouvent la validité de la révolution permanente par les victoires et les défaites mêmes ... Pour ne prendre que peu d'exemples - et en particulier ceux que Perry Anderson cite sans explication comme preuves du contraire - la révolution cubaine est un cas remarquable de révolution réussie ou, en dépit de la volonté première de ses dirigeants de s'en tenir à des conquêtes démocratiques bourgeoises, ceux-ci furent entraînés par la dynamique même des forces sociales mises en jeu par leur lutte - paysannerie et prolétariat d'une part, interventions de l'impérialisme d'autre part - d'arriver à la dictature du prolétariat. Une situation inverse prouve autant dans le cas de la révolution algérienne qui ne fut pas dirigée par la bourgeoisie, pour la bonne raison qu'il n'y avait pas de bourgeoisie algérienne digne de ce nom, mais par un bloc de révolutionnaires plébéiens, prolétariens et petit-bourgeois. Leur victoire commune (non sans élimination de nombre des dirigeants les plus radicaux) permise par la mobilisation massive de la paysannerie et du prolétariat, amena l'instauration d'un gouvernement ouvrier et paysan, c'est-à-dire d'un pouvoir instable de bloc qui oscilla trois ans. C'est la faiblesse de la composition prolétarienne de la direction à laquelle s'ajoute la faiblesse de sa formation théorique qui amena son renversement par un« bonaparte » (eh oui !) qui put s'appuyer sur la paysannerie et un appareil militaire pour protéger un processus d'accumulation primitive d'une bureaucratebourgeoisie (autre concept très riche des marxistes révolutionnaires que nous n'avons pas attendu les « marxistes occidentaux» pour créer). La révolution algérienne n'est donc pas une révolution bourgeoise, mais le type même de révolution coloniale, de bloc de classes, victorieuse comme révolution coloniale mais bloquée à un stade de misère néo-bourgeoise par insuffisance de la direction prolétarienne, se subordonnant dans l'alliance de classes, ce qui contribua à son élimination. Si cette révolution parvient à la libération nationale conquête fort mince dans le cadre des limites

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néo-coloniales, problème en lui-même dont nous ne parlerons pas ici dans la mesure où Perry Anderson n'en parle pas non plus - les autres conquêtes ne sont pas atteintes ou sont des bribes caricaturales de celles qui furent arrachées en 1962 : une lourde dictature appuyée sur la restauration religieuse islamique en guise de libertés démocratiques d'une part, et, du côté de la réforme agraire, n'oublions pas que c'est le problème même des comités de gestion qui fut le terrain de bataille où le gouvernement ouvrier et paysan de Ben Bella capitula avant de le payer de son renversement 14 .

Quant au « démenti » bolivien, il est encore plus curieux. A notre connaissance, la révolution de libération nationale bourgeoise bolivienne date de 1824. La très particulière structure sociale de ce pays au puissant prolétariat minier explique ses nombreuses tentatives révolutionnaires prolétariennes et paysannes modernes toujours sauvagement réprimées à chaque fois que les insuffisances et les trahisons des directions ouvrières permettaient une contre-offensive à la bourgeoisie. La révolution de 1952 n'est pas sociale, mais politique. L'alliance de classes qui la permet relève encore de la responsabilité du stalinisme. Mais, selon la première leçon de la révolution permanente, l'alliance du prolétariat et de la paysannerie est brisée par la bourgeoisie qui, pour sauver l'essentiel, c'est-à-dire son pouvoir et son contrôle de l'industrie d'extraction, a fait la part du feu par une réforme agraire de la misère, laquelle a permis de dresser pendant un temps les milices paysannes contre celles du prolétariat, mais n'a rien réglé, sinon de résoudre - si tardivement dans le cadre du monde moderne - la prédominance de la bourgeoisie industrielle sur la bourgeoisie agraire. Quant aux libertés démocratiques : ouvrons notre quotidien ...

Entretenir le mythe d'une révolution en Inde est pire encore. C'est participer à la mystification de la « décolonisation qui a été opérée partout comme contre-feu ou prévention à la révolution coloniale, dans l'union de classe des bourgeoisies métropolitaines et coloniales, et qui vérifie avec force ~lh~ des thèses de la théorie de la révolution permanente qui affirme que les bourgeoisies nationales néo-coloniales et coloniales sont incapables de mener la lutte anti-impérialiste à la · tête des masses. En Inde comme en Afrique, ces bourgeoi&ies, voire de simples bureaucrato-bourgeoisies dégagées par le coloitial~Îne du système tribal, se sont tout juste substituées aux bourgeoisies impérialistes avec leur accord et leur aide - et quelles que soient les relations conflictives qui ont précédées ces accords - dans l'oppression impitoyable de leurs

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peuples et pour le profit essentiel des maîtres impérialistes qui continuent à les tenir en tutelle dans la majeure partie des cas. Les parlements qui peuvent exister ici et là dans ces anciennes colonies ne sont qu'une décoration sans signification profonde, sinon d'une certaine démocratie à 1 'intérieur de la nouvelle classe dominante. Partout restent à conquérir la réforme agraire et les libertés démocratiques quand ce n'est pas l'indépendance nationale réelle. Le cas le plus net de capacités d'anciens territoires dominés à tenir tête à l'impérialisme est celui des pays arabes producteurs de pétrole. Mais qui oserait conclure là à une faillite de la théorie de la révolution permanente ?

La seconde critique de Perry Anderson révèle une égale incompréhension, cette fois de la stratégie de Trotsky, quant à la lutte du prolétariat contre le fascisme. Mais elle est dans le droit fil de la première puisqu'elle concerne les rapports de classes, cette fois les rapports avec la petite-bourgeoisie. Cette classe, en fait, n'est pas une, mais une quasi-classe, un magma intermédiaire entre bourgeoisie et prolétariat, et c'est ce qui fait qu'elle reste toujours sans expression politique cohérente d'ensemble. L'alliance offensive avec elle n'est possible que sur les positions du prolétariat l'entraînant par la manifestation de sa force et de sa décision. Mais, dans la défensive, des alliances sont réalisables sur des bases limitées, avec certaines de ses représentations, parce qu'elles n'impliquent alors que la protection des bases des offensives futures ; en général les libertés démocratiques conquises précédemment. Ce sont ces deux moments de la lutte des classes qui expliquent la différence d'attitude de Trotsky, dans la résistance à Hitler en Allemagne d'une part, et dans l'offensive de la classe ouvrière française en 1936 ainsi que dans la défensive-offensive de l'Espagne de la guerre civile, et non pas des hésitations ou un tournant théorique. Par ailleurs considérer le parti radical français comme un parti petit-bourgeois est une naïveté politique que Trotsky dénonçait en un enseignement vérifié par nous dix fois dans toutes sortes de circonstances politiques jusqu 'aux élections législatives de 1978, mais que Perry Anderson, sans hésitation ni discussion, regarde comme du sectarisme.

Cette erreur... de Perry Anderson, lui permet de raccorder le « catastrophisme » de Trotsky, au compte du capitalisme, de l'« erreur» similaire de Lénine et de Marx. Perry Anderson oublie ici qu'il ne s'agit pas d'un « catastrophisme économique» comme ille prétend, et cela parce qu'il oublie une nouvelle fois les conditions du facteur subjectif de la révolution, ici le poids - encore - du stalinisme, dont l'erreur réelle de Trotsky a été de sous-estimer la

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capacité de survivre aux et par les désastres dont il était responsable. Mais cette erreur, Perry Anderson ne la voit pas non plus.

L'URSS pourtant lui suggère une troisième faiblesse de l'élaboration théorique de Trotsky et qui apparaît dans ce qu'il reconnaît comme son apport magistral, à savoir son analyse de l'URSS. Il note que Trotsky fut le premier à donner une analyse du stalinisme, chose à la réflexion des moins étonnantes étant donné sa biographie, mais, en revanche, on aurait aimé que soit marqué là la carence totale des « marxistes occidentaux» à apporter le moindre élément susceptible d'enrichir la compréhension du problème théorique le plus important du siècle.

Pour nous, marxistes révolutionnaires, nous ne méconnaissons pas l'inachèvement de la théorie trotskyste de l'URSS et du stalinisme et ses difficultés. Bien au contraire, ceux-ci sont au centre de nos discussions et de notre élaboration propre. Mais tous nos travaux, toutes nos réflexions partent de la solidité de l'élaboration de Trotsky, la seule qui ait tenu bon devant les contradictions du phénomène stalinien, alors que les théories qui se sont opposées et s'opposent à celle de Trotsky (d'un côté celles qui le réduisent à une nouvelle forme du capitalisme ou qui y trouve l'expression d'une nouvelle classe oppressive, d'un autre côté celles sur la nécessité et la fatalité de ses monstruosités comme « détour historique » devant amener un jour une autoréforme) ont fait tour à tour lamentablement faillite, ce qui, il est vrai, ne les empêche pas de se reconstruire périodiquement en variantes infinies tout autant qu'éphémères.

Faute de partir de la pensée trotskyste authentique, Perry Anderson pose de travers les vrais problèmes du stalinisme, des Etats ouvriers bureaucratiques et de la révolution politique. Ainsi, la notion de dégénérescence n'étant pas fondée par lui sur le rapport de l'objectif au subjectif (notons que nous retrouvons toujours chez lui l'objectivisme qu'il projette sur l'objet de ses critiques), il lui devient impossible d'en voir les conséquences et dans les Etats installés avec l'appui des baïonnettes russes et dans ceux qui, pour issus qu'il sont d'une révolution, ne s'en construisent pas moins en fonction de principes et d'expériences de directions ouvrières profondément stalinisées.

En fin de compte, les insuffisances de la théorie de Trotsky ont une unique base : l'incertitude du jeu des contradictions entre infrastructure du premier Etat d'économie collectiviste et sa superstructure politique bureaucratique. Bien que Trotsky n'ait en rien sous-estimé la solidité de l'infrastructure issue de la révolution d'Octobre, il sous-estime l'assise qu'elle donne à la résis-

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tance aux pires assauts. Et bien qu'il ne sous-estime pas l'effroyable gabegie bureaucratique du stalinisme, il surestime l'effet de ses contradictions avec l'infrastructure. Autrement dit, c'est précisément parce que l'URSS reposait sur une structure économique nouvelle, que seule avait pu permettre la prodigieuse première révolution prolétarienne victorieuse de l'histoire, et en cela douée de plus de stabilité et de capacités potentielles que toutes celles qu'avaient produites le capitalisme, qu'elle ne put être détruite dans la Seconde Guerre mondiale malgré sa gestion criminellement démente. Et inversement, c'est parce que les conséquences du stalinisme étaient les plus contre-révolutionnaires que l'histoire ait jamais connues que les désastres dont il fut responsable pendant la guerre mondiale ne put aboutir à sa chute. Trotsky se trompait quand, le 15 mars 1933 15 , il écrivait au bureau politique du PCUS : « La répression ne fera que produire les effets opposés à ceux qu'on en attendait, et, plus cela ira, plus il en sera ainsi. » Staline sut porter la répression à un point ou aucune révolte ne fut possible. Il avait réussi surtout à briser - d'une façon ou d'une autre - tous les cadres révolutionnaires actuels ou potentiels. Donc, c'est encore dans l'analyse de Trotsky que l'on trouve l'explication de son erreur de pronostic .. . à court terme. Car la crise des bureaucraties, stalinienne d'abord, puis celles d'origine stalinienne, en cours de dégénérescence, sont un des pans essentiels du tableau et de la période historique que nous vivons.

Certes, comme l'écrit Perry Anderson, étudier les point faibles , les erreurs, et les « trous » de l'élaboration des maîtres n'est pas leur «manquer de respect ». Encore faut-il poser les problèmes réels et ne pas ignorer les réponses - à coup sûr elles non plus pas exhaustives - données aux problèmes anciens et nouveaux par les marxistes révolutionnaires dont l'activité théorique et pratique n'a pas connu de rupture de continuité avec Trotsky, continuité qui n'est pas constituée par Rosdolvsky et Deutscher (quelque estime que l'on puisse avoir pour l'un et l'autre) mais par la Ive Internationale en tant qu'intellectuel collectif.

Dans cette continuité, Perry Anderson note lui-même que les « marxistes occidentaux » sont absents. Participaient-ils au moins à l'unité du marxisme par leurs travaux dans les secteurs marginaux que les marxistes « militants » (y compris les maîtres du marxisme « classique ») n'ont jamais eu le temps, engagés qu'ils étaient dans les luttes concrètes, d'approfondir quand ils les ont abordés.

C'est maintenant ce que nous allons essayer de voir.

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Apports et errances

Pour Perry Anderson, nous l'avons déjà noté, le« silence studieux (nous soulignons ces termes délicatement choisis) du marxisme occidental dans les domaines les plus importants pour la tradition classique du matérialisme historique : l'étude des lois économiques des mouvements du capitalisme comme mode de production, l'analyse de la machine politique de l'Etat bourgeois, la stratégie nécessaire à la lutte de classes pour le renverser», s'explique essentiellement par la rupture de la théorie et de la pratique, elle-même effet des grandes défaites du mouvement ouvrier. Cette explication est non seulement insuffisante mais constitue une sorte de justification des comportements défaitistes et est difficilement conciliable avec la XIe thèse sur Feuerbach qui fonde le comportement marxiste en cela justement que le refus de la philosophie est refus de la dissociation du théorique et du pratique, refus dont le bien-fondé se trouve vérifié négativement par l'expérience même de ces« marxistes occidentaux » qui connaissent tous des dérives plus ou moins accentuées, plus ou moins loin... du marxisme. Davantage, cette explication n'est pas seulement insuffisante, elle n'explique rien. En effet, une pareille rupture de la théorie et de la pratique, nous l'avons aussi vu, n'a pas empêché Marx et Engels de se servir d'outils conceptuels encore très imparfaits pour analyser la réalité sociale en mouvement avant 1848, puis de ceux perfectionnés par l'expérience de la révolution pour faire faire un bond formidable à la théorie des classes et de ses luttes dans un isolement quasi complet du mouvement ouvrier de masse.

Son expliçation entraîne d'ailleurs Perry Anderson à porter à l'absolu, à considérer comme fatale, cette coupure dans la période considérée :d'un côté le fascisme interdit toute pratique, de l'autre le stalinisme monopolise toute pratique. Les rapports aux masses qui ne sont pas des rapports de direction des masses sont tenus pour de médiocre valeur. Perry Anderson commente un propos de Lénine, dans la Maladie infantile : « Une théorie révolutionnaire correcte [ ... ] ne prend sa forme achevée qu'en rapport étroit avec l'activité pratique d'un réel mouvement de masse, réellement révolutionnaire. » « Ici, chaque mot compte » appuie-t-il, et de souligner correcte et achevée pour finir par dire que « le militantisme dans un petit groupe révolutionnaire n'est pas suffisant non plus, il doit y avoir un lien réel avec des masses réelles, sans préciser à partir de quel degré le lien aux masses est réel, et à partir de quelle masse celles-ci sont réelles. Les militants ouvriers actifs, souvent dirigeants locaux, qu'ont toujours comptés les organisations

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marxistes révolutionnaires fournissaient-ils un lien réel aux masses pour leurs organisations ? Et si oui, est-ce leur petit nombre qui disqualifiait ce lien par insuffisance de la masse réelle ?

Si Marx, Engels, Lénine ont pu élaborer une théorie révolutionnaire correcte - quoique non achevée - sans lien réel avec des masses réelles, dans les murs du British Museum ou dans Zurich coupée du monde par la guerre, Perry Anderson ne cherche pas à savoir pourquoi. Serait-ce le fait de leur seul génie ? Ou l'ont-ils pu grâce aux acquis antérieurs et parce que la liaison de la théorie et de la pratique n'est pas mécanique, simple et immédiate? Et ce qui vaut pour Marx, Engels et Lénine, ne vaut-il pas pour Trotsky, après 1929 ? Perry Anderson ne le niera pas, lui qui écrit (p. 134) : « Trotsky fournit [ ... ] en exil, son développement le plus durable de la théorie marxiste. » et qui poursuit son éloge sur plusieurs pages.

L'époque dont il s'agit est celle des révolutions écrasées où les dirigeants liés aux masses les conduisent aux pires défaites. Mais l'histoire du mouvement ouvrier n'est faite que d'alternances de périodes de montées révolutionnaires où se construisent des organisations liées aux masses et de reflux après des défaites ou l'avantgarde se trouve plus ou moins coupée des masses. Ce qui caractérise à chaque fois le creux de ces cycles, ce n'est pas l'impossibilité de développement du marxisme, mais la lutte acharnée de ceux qui poursuivent l'exploitation de l'acquis antérieur par les leçons mêmes des défaites avec ceux qui le révisent dans la démoralisation et la désertion.

Comment Perry Anderson peut-il écrire dans le même ouvrage (p. 66) : « La réduction de l'espace des travaux théoriques à l'alternative étroite de l'obéissance institutionnelle ou de l'isolement individuel entrave toute possibilité de rapport dynamique entre le matérialisme historique et le combat révolutionnaire. », puis (p. 136) dire du mouvement « trotskyste » : « Il faudra un jour que cette autre tradition - persécutée, outragée, isolée, divisée -soit étudiée dans toute la diversité de ses canaux et de ses courants souterrains. Il est possible que les historiens futurs soient surpris par ses ressources. » Entre ces deux jugements, et même part faite des notations minorisantes, il y a une contradiction. Entre l'obéissance sous la schlague et la tour d'ivoire, il y avait effectivement un espace pour une lutte et par conséquent pour une théorie éclairant celle-ci et en tirant des leçons. Et si donc les « marxistes occidentaux» n'ont pas été des révolutionnaires, c'est soit le fait d'un manque de courage politique soit le fait d'un« déficit» intellectuel.

Pour cette raison récusons-nous un apport de leur part au

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marxisme? Non! Mais on ne peut les juger, au contraire de ce que fait Perry Anderson, que dans les coordonnées subjectives et objectives de leur élaboration. Pour cet examen nous ne pouvons suivre la méthode d'homogénéisation de son pseudo-groupe. Et nous y distinguerons trois rapports différents au stalinisme : 1. Ceux qui capitulent devant le stalinisme : Lukacs et, pour la moitié de sa vie, Lefebvre. 2. Les antistaliniens :Benjamin, Marcuse, Adorno, Goldmann. 3. Ceux qui, «nés» dans le stalinisme, ou venus au marxisme à travers cette « déviation-contradiction » s'en sont plus ou moins dégagés tardivement : le second Lefebvre, Della Volpe, Coletti, Althusser.

Plus le cas spécial de Sartre qui, cycliquement fut quasi-stalinien, puis anti-stalinien de droite, puis à nouveau quasi-stalinien, puis tiers-mondiste, puis quasi-maoïste, puis s'est tû, mais toujours dans une opposition irréductible au marxisme révolutionnaire.

D'un côté, donc, des théoriciens qui acceptent de renoncer aux conditions mêmes de la théorie , en acceptant le carcan du dogme et de la « ligne » pragmatique d'une caste contre-révolutionnaire, s'efforcent de ruser avec les lois et le contrôle d'une bureaucratie qui, pour grossière et inculte qu'elle soit, n'en demeure pas moins pointilleuse, qui doivent se corriger sans cesse et choisir sans cesse entre la déformation et l'autocensure.

Malgré sa réputation, c'est Lukacs qui s'en tire le plus mal. Et pas seulement parce qu'il est sous la botte, mais surtout parce que sa capitulation est profondément intellectuelle 16 .

Il faudra un jour prendre le temps de démonter la farce de sa réputation d'esthéticien marxiste, alors que son «.renversement» de la géniale esthétique de Hegel à qui il emprunte le meilleur -voire le plus « original» - de ce que l'on considère comme son apport aboutit à une mécanique de la détermination artistique qui contredit les intuitions et remarques de Marx et lui fait manquer tout ce qui est art et littérature révolutionnaires en son temps, même Brecht, ce qui est paradoxal. Comment d'ailleurs peut-on à la fois considérer l'esthétique de Lukacs avec quelque considération et en même temps celle d'Adorno qui en -est largement le contrepied ? Mystère des survols généralisateurs !

Lefebvre s'en est mieux tiré. Il est vrai qu'il ne risquait pas la balle dans la nuque. Mais pourtant ! ... Il a raconté (quoique non exhaustivement) dans la Somme et le reste (livre cependant passionnant et chargé de richesses) ses ruses et ses chiffrages. Reste que son œuvre d'avant la rupture avec le stalinisme est soit viciée (son Descartes, son tome 1 de Pascal, caviardé et resté sans tome 2

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pendant cinq ans), soit avortée (son Traité de logique, mis au pilon quelques semaines après sa publication et qu'il ne jugea plus possible de poursuivre), soit viciée pendant une période et retardée dans son élaboration, ce qui est le cas de son œuvre principale et la plus riche -que n'évoque même pas Perry Anderson- à savoir ses travaux sur la critique de la vie quotidienne.

D'un autre côté, il y a ceux qui rompent avec le stalinisme et conservent par-là même la capacité d'une recherche sans entrave. Mais eux se coupent effectivement du mouvement ouvrier et se trouvent alors, ayant répudié leur classe d'origine, hors-classe. Or, l'au-dessus des classes n'est rien d'autre que le flottement entre les classes, c'est-à-dire la situation petite-bourgeoise, pour le meilleur et/ ou pour le pire.

Ces marxistes universitaires - pour la plupart d'entre eux au sens propre du terme - Perry Anderson doit lui-même reconnaître (p. 76) qu'ils travaillent « sur le marxisme » plus qu'en marxistes. Malgré l'originalité de leurs travaux, leur intelligence, leur finesse et le courage intellectuel de quasi tous, qui ne peut qu'inspirer l'estime, force est de constater qu'ils dérivent tous plus ou moins, non pas du « marxisme classique » mais tout simplement de quelque créneau que ce soit du front de classe. Un examen de leurs travaux qui ne procède pas par description littéraire et goût des curiosités intellectuelles, mais- comme s'y refuse Perry Andersonen fonction des « paramètres de la conjoncture historique de base », et de « la distribution réelle des relations établies dans ce champ, dans toute sa complexité», fait apparaître que leur apport durable est précisément en raison inverse de leur dérive, ou, autrement dit, que la dérive est la limite même de leur apport au marxisme, et que ceci se vérifie encore dans le fait que plus la dérive a été grande moins les travaux sont approfondissement de l'acquis, plus ils cèdent aux modes idéologiques.

Le survol de ce groupe particulier des « marxistes occidentaux » des années trente à cinquante ne peut s'opérer non plus en séparant - comme le fait Perry Anderson - leurs travaux consacrés aux . « superstructures » de leurs analyses des structures sociales, ni ignorer les conséquences politiques qui découlent de leurs travaux, qu'ils les aient eux-mêmes tirées ou que d'autres - avec ou sans leur aveu - aient fondé sur elles des pratiques politiques nouvelles.

Perry Anderson leur fait un mérite de leur « réorientation » vers la théorie bourgeoise (p. 79) dont la « vitalité et une supériorité relatives au détriment de la pensée socialiste » serait une conséquence de la« restabilisation impérialiste». C'est encore un singulier

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bilan que celui-ci et qui, en mêlant les nouveaux acquis scientifiques et techniques qui ne doivent à la prolongation de la vie du capitalisme que leurs limites, leurs canalisations, leurs utilisations barbares et les théorisations idéologiques douteuses qui s'élèvent sur ce socle, aboutit à considérer la bourgeoisie comme n'ayant pas épuisé ses capacités progressives pour l'humanité tout entière, bilan qui s'opère par opposition à « la faiblesse d'ensemble de la culture socialiste» (sic)c'est-à-dire en prenant pour argent comptant l'étiquette de la barbarie stalinienne. En fait, il serait aisé de montrer - et nous n'y manquerons pas si le loisir nous en est donné- que si le développement des sciences - qui n'est pas en soi bourgeois - a permis des progrès de la pensée théorique - ainsi d'ailleurs qu'il en a toujours été - inversement les nouvelles idéologies mystificatrices bourgeoises n'ont pas été sans induire nombre de « marxistes occidentaux » à des confusions et à les jeter dans des impasses.

Très nettement, de ce point de vue, il faut encore les séparer en deux groupes : d'un côté Benjamin et Adorno , de l'autre Marcuse et Goldmann.

Walter Benjamin , qui n'a élaboré aucune œuvre systématique, et dont Perry Anderson qualifie la forme de « brièveté schématique et tortueuse», laisse une œuvre critique fine, chargée à craquer - comme si, pareil à Gramsci, il pressentait sa dramatique fin prématurée - de remarques profondes, lourdes d'indications de recherches. Il est encore semblable à Gramsci en cela que son isolement politique et culturel lui est une véritable prison qui accentue son subjectivisme, pour le meilleur et pour le plus faible d'une œuvre qui penche finalement vers des tentations irrationnelles surgies de ses origines culturelles (ce qui pointe aussi chez Gramsci, dont les origines sont très différentes, voir les Lettres de prison). Toutefois Benjamin amène infmiment plus pour une saisie marxiste des phénomènes littéraires de notre temps, avec ses brèves études, que Lukacs avec tous ses pesants tomes rocailleux aveugles à la « beauté convulsive » qui est celle de l'époque.

Adorno est (avec Ernst Bloch dont nous avons déjà signalé que Perry Anderson l'ignore superbement) le plus riche de tous les théoriciens de ce temps, celui dont l'apport nous est le plus précieux 17 • Sa Théorie esthétique est peut-être le plus important de son œuvre en cela qu'elle est sans doute sa construction la plus systématique. Cependant, même cette œuvre remarquable n'est pas exempte de tares qui tiennent au pessimisme historique qui domine

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l'école de Francfort, et qui sont essentiellement les contradictions insolubles dans lesquelles tournent sans cesse son appréhension de l'art. C'est à Adorno que l'on doit en particulier deux fausses clefs qui font depuis dix ans bégayer la critique « new look », la théorie de l'art comme « production » et celle de la « récupération » qui expriment les deux vices majeurs du marxisme universitaire : l'objectivisme et le pessimisme théorique. Combattant fortement le hideux « réalisme socialiste », il a le tort de le considérer pour ce qu'il se donne et non comme un produit totalement étranger à l'art et de fonder là-dessus l'impossibilité d'un art de haut niveau exprimant directement la lutte des classes. Et si, à l'inverse de Lukacs, il sait distinguer les vraies valeurs artistiques révolutionnaires (en particulier Beckett), l'obsession de la récupération lui fait sous~stimer l'importance de l'apport des artistes de ce que nous appelons personnellement le « ghetto », c'est-à-dire qui œuvrent « en marge» de la société, dans un «hors le monde» qui n'est d'ailleurs pas sans rapport avec les conditions de production des meilleurs « marxistes occidentaux».

Comme Adorno , mais au travers d'une démarche toute différente, Lucien Goldmann aura aussi donné le meilleur de lui-même dans ses œuvres d'histoire et d'analyse de la littérature et de l'art. Toutefois - et bien qu'il ait cru trouver dans son structuralisme génétique une méthode scientifique d'analyse susceptible de le garder de tout subjectivisme - lui non plus n'a pu échapper aux conséquences de son statut social, et beaucoup moins qu'Adorno.

Cela éclate en particulier dans l'élection qu'il fait de Robbe-Grillet comme le point culminant de la littérature moderne en cela qu'il exprimerait le plus parfaitement et critiquement l'aliénation et la réification où il voit le caractère majeur du temps. Ce choix de l'écrivain de l'abstraction la plus artificielle, la plus vide, la plus bourgeoise, en passant à côté d'écrivains authentiquement révolutionnaires (comme Nathalie Sarraute ou Beckett, pour ne citer que deux contemporains de langue française de Robbe-Grillet) est comme un reflet inversé de l'aveuglement de Lukacs.

Mais il y a plus. Aussi importante en volume et en poids politique est la partie de l'œuvre de Goldmann consacrée à l'analyse des structures sociales. Et là Goldmann élabore une théorie des classes, parallèle à celle de Marcuse, qui nourrira tous les réformismes modernes et tous les centrismes. Cette théorisation, qui crut se voir confirmée par Mai 68, voire prophétique de l'événement, et qui n'y coïncide que pour des observateurs superficiels, apparaît bien aujourd'hui pour ce qu'elle est, à savoir une projection faussement

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scientifique, et en réalité impressionniste, d'illusions bourgeoises et petites-bourgeoises sur la dissolution du spectre de la révolution par disparition du prolétariat. Bien loin d'être un« enrichissement » ou un « dépassement » du marxisme, il s'agit ici d'une idéologie née de trente ans de boom économique que 68, au lieu de confirmer, allait jeter par terre, et que les phénomènes sociaux liés à la crise obligent à ravauder, ce que ses derniers tenants doivent d'ailleurs faire en en abandonnant la rigueur des conséquences révisionnistes 18 .

L'œuvre de Marcuse, elle, culmine avec le révisionnisme de la théorie de « l'intégration culturelle de la classe ouvrière dans le capitalisme avancé ». L'ensemble de ses fondements et de la cohérence de ses recherches doit être examiné à cette lumière, comme utopie petite-bourgeoise. En particulier, sa tentative de concilier Marx et Freud doit probablement être considérée comme un échec fondé sur une interprétation erronée de l'un et de l'autre, ce que Fromm a bien montré dans une tentative bien autrement riche, bien que moins prestigieuse.

La troisième génération de « marxistes occidentaux » se divise d'elle-même en deux par le rapport au stalinisme.

Bien que l'on puisse espérer que l'évolution de Louis Althusser ne soit pas encore achevée, jusqu'ici son pragmatisme politique est le plus vif éclairage sur ses prétentions théoriques. Son apparente - et insolente - rigueur théorique fonctionne en réalité comme système permettant une condamnation du bureaucratisme despotique stalinien tout en sauvant la politique des partis staliniens dans la forme moderne d'un eurocommunisme de gauche après avoir « sauvé » un « maoïsme idéalisé ». Si Althusser n'est pas un dirigeant de parti, il ne peut être tenu pour séparé de la pratique du parti avec lequel rien ne lui paraît cause de rupture. Le critère du lien de la théorie et de la pratique (qu'il serait trop commode de limiter à une « pratique théorique ») interdit d'examiner l'œuvre du « philosophe » en dehors de ses rapports aux politiques précises qu'elle a servi et sert à garantir. Mais, de plus, Althusser, qui emprunte plus que tout autre à l'idéologie bourgeoise en soumettant le marxisme au carcan structuraliste, n'a été hissé sur le pavois du « marxisme moderne, vraiment riche et neuf» que par le petit monde de l'université et du journalisme (comme d'ailleurs, peu avant, Marcuse, comme maître à penser des étudiants de 68 ... qui ne l'avaient pas lu). L'apport d'Althusser au marxisme risque fort d'apparaître comme

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égal à zéro, et le théoricien comme un phénomène idéologique caractérisant la décomposition du stalinisme 19 , son pessimisme théorique n'étant que l'expression d'un défaitisme devant le bureaucratisme.

L'importance de renouvellement du marxisme par Della Volpe et Coletti est encore plus douteuse s'il se peut. Pour radicale que soit leur rupture avec le stalinisme par rapport à Althusser, elle est celle d'hommes qui sont passés directement de la vieille pensée libérale vermoulue au stalinisme et qui manifestent dans la rupture avec celui-ci une tendance à reprendre - en admettant qu'il les ait jamais quittés - les mécanismes de pensée d'un matérialisme pré-marxiste. Les œuvres de Coletti manifestent avec candeur et lourdeur pédante une incompréhension absolue de la dialectique qui, en politique, passe en particulier par une incompréhension aussi totale de la théorie de la révolution permanente 20 •

Nous avons mis à part le cas de Sartre. La manière dont il se situe lui-même au sein du marxisme, il l'a expliquée dans les Questions de méthode de la Critique de la Raison dialectique. A un marxisme « arrêté », il insufflait le mouvement de l'existentialisme. Cet arrêt du marxisme, ille justifiait par une reconnaissance du stalinisme comme nécessité historique, en ignorant aussi bien l'école de Francfort que le marxisme révolutionnaire (traité par de petites anecdotes méprisantes, des insinuations calomnieuses et des poux cherchés dans la tête de Daniel Guérin), mais il suggérait que ses travaux à bâtons rompus allaient le remettre en marche puisqu'aussi bien le marxisme était la « philosophie » de l'époque, indépassable et irrévisable.

Mais en quoi son marxisme s'est-il manifesté? Ses interventions que Perry Anderson énumère, beaucoup plus que des luttes de marxiste évoque les « défenses» qu'il est devenu traditionnel en France, depuis Voltaire, en passant par Hugo, Zola et Anatole France, que les intellectuels marquent de leur nom et de leur prestige.

Quant à l'œuvre théorique de Sartre, c'est un chaos contradictoire dont les variations politiques sont des plus désolantes. Sa seule constance est celle de ses zigzags : De la justification « noire » du stalinisme (de la libération à 194 7) il passe à la constitution du Rassemblement démocratique et révolutionnaire (RDR), antistalinien et droitier (en 1948) qui s'effondre bientôt. La guerre froide le voit revenir au philostalinisme avec son étude les Communistes et la paix où il pousse à l'absurde l'idée lukacsienne de l'incarnation de la conscience de la classe en le parti

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et justifie ainsi théoriquement l'identité de la classe pour soi avec le parti stalinien. On est alors dans le pire cours de Staline, celui qui précède sa mort et que marquent les derniers grands procès d'aveux extorqués. L'écrasement de la révolution hongroise de 1956 l'amène enfin, non sans équivoque et semi-justifications, à une condamnation du stalinisme qui en sauve d'ailleurs le passé (et le sien) : « Faut-il appeler socialisme ce monstre sanglant qui se déchire lui-même ? Je réponds franchement : oui, c'était même le socialisme à sa phase primitive, il n'y en avait pas d'autre, excepté peut-être au ciel de Platon et il fallait vouloir celui-là ou n'en vouloir aucun,» écrivait-il dans le Fantôme de Staline. Les guerres coloniales lui permettent de se réhabiliter un peu par un « tiers-mondisme » courageux mais dont il partage toutes les illusions et le mépris du « prolétariat embourgeoisé», pour se trouver enfin, après Mai 68, patron spirituel d'un maoïsme confus, avant de se dégager frileusement des ultra-gauches qu'il a couvert avec naïveté.

Maître à penser de plusieurs générations, il a été un maître à penser tous les errements de la gauche intellectuelle, auxquels il donnait forme théorique. Sartre représente à un degré parfait la pointe élevée de l'oscillation de la pensée de l'intelligentsia petite-bourgeoise cahotée de droite à gauche dans les tempêtes des temps modernes.

Les apports de Sartre à la pensée marxiste sont à chercher à la loupe. Sa gigantesque somme théorique est une forteresse inachevée dont déjà les murailles tombent en ruines. Le désir immodéré d'autojustification et la mauvaise foi polémique, l'ignorance feinte ou réelle du marxisme vivant ne sont que quelques-unes des forces autodestructrices de ce monument.

En adjoignant Sartre au bloc arbitraire de ces « marxistes occidentaux», Perry Anderson a introduit une paille gigantesque au centre de sa poutre déjà si fragile. Eux et nous

Cependant, nous ne nions ni n'ignorons les apports de certains de ces théoriciens, que l'état actuel de développement de notre mouvement nous permet d'ailleurs maintenant de mieux appréhender et dont nous tendons à tirer tout le suc.

Histoire et conscience de classe a nourri de longue date notre conception du parti révolutionnaire, et Lukacs a sans doute été l'objet de plus de discussions dans nos rangs qu'aucun autre théoricien marxiste.

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Si Gramsci était peu connu parmi nous, c'est qu'il n'était pas ou peu édité par ceux-mêmes qui se prétendaient frauduleusement ses héritiers intellectuels et politiques. Il en va de même de l'école de Francfort qui, en France, n'a commencé à être sérieusement éditée qu'après 1968.

En revanche, nous avons rencontré tôt Sartre, Goldmann puis Althusser. Mais comme des adversaires politiques dont les théorisations ne nous faisaient pas illusion. Pour autant nous faisions notre profit d'œuvres comme Qu'est-ce que la littérature ?, le Dieu caché ou Pour une sociologie du roman. Seul Lefebvre nous fut d'un constant enrichissement, et il ignore sans doute encore qu'il n'avait pas de lecteurs, voire d'élèves, plus attentifs que les trotskystes 21 .

C'est pourquoi nous ne pouvons accepter le jugement de Perry Anderson qui nous taxe d'une « méfiance à l'égard des innovations théoriques du marxisme occidental » et qui décide que cela nous coûta cher.

S'il est vrai que le courant marxiste révolutionnaire est loin, par ses méthodes et ses préoccupations, des marxistes universitaires, il n'en est pas aux « antipodes » comme le dit Perry Anderson, puisqu'il les rencontrait sur le double terrain de la théorie et de la pratique, pour peu qu'ils ne fussent pas dans l'empyrée de l'ésotérisme, ou les oubliettes bien fermées.

Mais quand Perry Anderson tente de silhouetter notre courant, il le fait avec sa même méthode de la simplification et du regroupement biographique. Ainsi, il nous « crédite » de Deutscher qui, bien que biographe de Trotsky, n'appartient pas à notre courant et, en était même séparé par de telles divergences qu'elles transforment son troisième volume du Prophète en ouvrage polémique et non plus biographique 2 2 • Inversement, Mandel est simplement situé comme continuateur de l'œuvre économique de Rosdolvsky, et sa modestie même sert de prétexte à la minimisation de ses travaux économiques, ses travaux politiques (il est vrai publiés pendant des décennies sous pseudonymes, n'étant même pas évoqués.

Mais il est vrai qu'après la mort de Trotsky, l'élaboration de notre courant a été - pour le meilleur et pour le pire - collective et souvent anonyme. Pour le pire : nous ne dissimulons pas nos erreurs (comme le font de leur mieux un certain nombre de « marxistes occidentaux » y compris ceux qui se livraient à des « autocritiques» sur commande). Critique communiste, à elle seule, en a déjà passé en revue un certain nombre en son peu d'années d'existence, et nous n'en avons pas fini avec les bilans

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dont nous n'escomptons pas la vaine satisfaction de l'autoflagellation mais les leçons qui permettent de mieux poursuivre notre chemin : celui de la lutte prolétarienne pour et vers le socialisme.

Mais face à tant d'errements sinueux des marxistes universitaires dont l'examen bref que nous en avons fait n'a rien d'exhaustif, face à tant de pompeuses théorisations s'effondrant au moindre contact de l'épreuve politique, nous ne pouvons que constater que, malgré nos insuffisances et nos erreurs, nous avons fait vivre le legs de Trotsky - et par-delà Trotsky du marxisme et du léninisme - que nous y avons ajouté avec nos faibles moyens et que cela a été possible - c'est notre meilleur - grâce à la fois à un réel lien aux masses réelles, maintenu y compris dans notre époque groupusculaire, et à une activité théorique qui, pour n'avoir pas été spectaculaire et littérairement marquante , n'a pas davantage été cette pure exégèse que prétendent nos ennemis : un effort patient et modeste pour suivre pas à pas les tranformations du monde, en rendre compte et y adapter des stratégies et tactiques qui permettent enfin de combler l'écart entre théorie et pratique, dont pour notre part nous n'avons j~ais renoncé à l'unité fut-ce « ponctuellement ».

Dans le tournant historique des années soixante, les« marxistes universitaires » - à l'exception sans doute d'Adorno - n'ont été pour rien. Le moteur de ce tournant aura été les combats révolutionnaires du « Tiers monde »; répercutés en Europe par des luttes de soutien dans lesquelles les marxistes révolutionnaires ont joué plus qu'un rôle de ferment. C'est à l'inverse le nouveau cours de remontée ouvrière en Europe qui a porté les marxistes universitaires à une audience de masse. Quant à nous, notre surgissement de l'ombre n'a rien eu d'une chevauchée de l'événement. La réussite de notre essor tient au fait que nous en avons été les artisans acharnés, que nous l'avions patiemment, passionnément préparé. Des « théoriciens professionnels », qui s'offrirent pour maîtres aux jeunes générations, il s'avère que les clefs n'ouvraient aucune des portes de l'avenir. Car ces apports sont marginaux dans les meilleurs des cas, boîteux presque toujours, et faux souvent. Ce ne nous est pas une raison de les rejeter en bloc, mais il faut toutes proportions garder. Et la perspective ouverte par Perry Anderson de « réouverture d'un circuit révolutionnaire entre la théorie et la pratique des masses, apparues au travers de réels combats de la classe ouvrière industrielle » (p. 133) n'est malheureusement que le renversement de sa proposition de départ (p. 67) : «En dehors des rangs du communisme organisé [lisez : du stalinisme] il n'existait apparemment pas de point d'appui dans la masse de la classe ouvrière à

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partir de quoi développer une analyse ou une stratégie révolutionnaire intelligible ».

Nous croyons avoir suffisamment montré qu'il ne s'agit là que d'un faux dilemme qui doit, pour se consolider considérer comme secondaire, voire négligeable, la continuité marxiste révolutionnaire, subtilement calomniée dans cette réduction : « Le triomphalisme quant aux perspectives de la classe ouvrière et le catastrophisme dans l'analyse du capitalisme, affirmés plus par effet d'un vœu pieux que par celui d'une intelligence lucide », etc. (p. 140) Ainsi, ceux qui ne sombraient pas dans le désespoir, la révision pessimiste et la désertion ne le devaient pas à la rectitude de leur armement théorique mais à leur foi irrationnelle de derviches tourneurs, et la lucidité était tout entière du côté de ceux pour qui le réel était le rationnel, nourrissant, en œuvres ésotériquement tournées, un doux désespoir « fin de civilisation », confortablement installés dans leurs chaires, sous les flashes admiratifs d'une bourgeoisie dont on connaît l'impartialité intellectuelle (on voit de qui nous parlons et de qui nous ne parlons pas dans l'amalgame du « marxisme occidental »). Nos innombrables morts au combat pendant le minuit du siècle, faudrait-il les regarder comme tombés à la masse des aveugles « vieux croyants », morts pour rien.

Encore une fois, nous ne rejetons rien de ce qui peut enrichir notre intelligence de la lutte de classes et éclairer notre combat pour le socialisme. Les essais issus de notre courant que nous avons cités sont déjà là pour le prouver, mais nous ne nous en laisserons pas conter. Et si nous entendons bien «régler [nos] comptes avec cette tradition - à la fois apprendre d'elle et s'en dégager » (p. 131), c'est au prix d'une critique sévère, menée avec les méthodes du marxisme même, et non par un inventaire esthétique.

La «crise du marxisme», dont tout un chacun se gargarise selon son assaisonnement favori, existe effectivement comme retard de la pensée théorique sur les besoins de l'époque, mais c'est en même temps, et largement, un faux problème de gens en rupture de stalinisme dont la « crise de conscience » paralyse l'indispensable grand lessivage du passé (dont le leur), et la nécessaire rupture radicale avec celui-ci. L'objectif pour nous n'est pas un « renouveau » (et surtout pas « local ») de la théorie marxiste, mais la continuité du développement et l'enrichissement du marxisme révolutionnaire dans une accélération des travaux permise par l'effectif des nouvelles générations de marxistes.

Le prix de l'enrichissement du marxisme par les marxistes universitaires de l'ère stalinienne ne peut qu'être l'élimination de leurs systèmes contradictoires en ce que, comme totalités personnalisées,

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ils sont des fruits de la défaite du mouvement ouvrier. C'est dire qu'elle ne peut souffrir aucune complaisance diplomatique de notre part, à nous qui avons représenté la résistance à cette défaite et le lien vivant avec la tradition. Sur cette reconnaissance non plus nous ne sommes pas prêts à faire des concessions, parce qu'elles ne sauraient être sans sanction politique.

Michel Lequenne NOTES

1. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, éd. Maspero.

2. Dans une brève réponse au professeur Sydney Hook, « Le marxisme en tant que science» du 11 avril 1933, Trotsky a bien précisé les rapports, dans le marxisme, de la science et de l'« art » (au sens d'application de la science, ainsi, par exemple, que la médecine est un art) : « La dialectique matérialiste est une méthode. Marx, cependant, n'a pas seulement formulé cette méthode, il l'a appliquée dans deux domaines en créant la théorie de l'économie capitaliste (science) et la théorie des processus historiques (la « philosophie de l'histoire », plus exactement, une science). » Trotsky distingue la pratique « réaliste » de la théorie scientifique en faisant découler la première de la seconde. Il écrit encore dans la même note : « La lutte contre les événements inévitables n'est pas nécessairement utopique, parce que les événements inévitables sont limités à la fois dans le temps et l'espace. » (Trotsky, Œuvres, t 1, EDI Paris). Dans cette phrase, l'adjectif « utopique » est employé dans son sens courant d'impossible, ou plutôt d'illusoire. C'est précisément parce que le jeu du rationnellement prévisible déjoué par l'imprévisible (qui est le plus souvent refus de l'ordre dominant par les classes dominées) renvoie sans cesse l'utopie comme en un jeu de miroirs que, pour un certain nombre de marxistes d 'aujourd'hui derrière Ernst Bloch, le mot utopie se met à changer de sens. Le marxisme avait dû s'imposer contre des «socialismes utopiques» au sens de non-matérialistes, romantiques, voire poétiques. Taxé lui-même d'utopie pour la part de volonté humaine qu'il fait intervenir dans le développement du processus historique, le marxisme relève le défi en saisissant dans l'utopie l'objectif d'harmonie sociale renouvelé au long de millénaires. Nulle confusion dans l'inversion du terme qui nous amène à parler maintenant d'utopie réactionnaire ou de contre-utopie pour ce qu'on appelait simplement utopie hier. L'irréalisme des utopistes d'hier appartient à l'histoire de la pensée, chapitre de l'idéologie des classes dominées. En revanche, l'essence positive de leur rêve, dont les maîtres du marxisme reconnaissaient la valeur, est passée dans le marxisme lui-même, mais désormais fondé rationnellement. Et c'est précisément la part du marxisme que les caricatures bureaucratiques du socialisme rejettent comme un irréalisme. Double raison d'accepter la dimension utopique du marxisme révolutionnaire :le marxisme est l'utopie enfin fondée en science.

3. Preuve venue du côté même du stalinisme et hommage du vice à la vertu: David Lajolo, in Finestra aperte sulle Botteghe oscure (Editor Rizzoli, 1975)

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raconte le dialogue qu'il eut avec Togliatti à propos du livre d'un certain Mieli, l'accusant d'avoir participé à la liquidation physique de la direction du PC polonais en 1938. « C'est vrai ce que raconte Mieli ? « Togliatti me regarda fixement dans les yeux. « Oui »,répondit-il lentement. « - Mais comment as-tu pu le faire si tu connaissais ces camarades et étais certain de leur loyauté politique ? « - Un long discours serait nécessaire pour refaire l'histoire de ces années, mais si j'avais eu une autre attitude j'aurais subi le même sort qu'eux. « Je continuai, têtu, accusateur : « - Gramsci, à ta place, qu'est-ce qu'il aurait fait? « Togliatti, sans hésiter : « Il serait mort. » (D'après Anna Libéra, Rouge, n° 744 des 9 et 10 septembre 1978).

4. Pour qui en douterait encore, le t.l des OEuvres de Trotsky, déjà cité, qui vient de paraître (EDI) lèverait les derniers doutes.

S. Voir à ce propos le livre de Michaël Lowy, Sociologie des intellectuels révolutionnaires, et la critique que nous en avons,faite dans notre numéro 17.

6. Les défaites prolétariennes, et cette superdéfaite qu'est la Deuxième Guerre mondiale, n'arrêtent que pour peu de temps la chaîne des révolutions. Remarquons que dix ans seulement séparent la défaite espagnole de la victoire de la révolution chinoise. Entre temps, la guerre impérialiste s'est transformée en guerres révolutionnaires en Yougoslavie et en Albanie (où elle sont victorieuses) et en Grèce (où elle est vaincue). La révolution vietnamienne commence en 1945. On connaît la suite.

7. Voir par exemple comment procède Trotsky dans un article reproduit in Rosa Luxemburg, L'Etat bourgeois et la révolution (éd. La Brèche) ; la publication du livre elle-même étant un exemple de la manière dont nous traitons les maîtres.

8. « Le parti doit être particulièrement vigilant vis-à-vis de ces novateurs qui ne font que réchauffer des plats critiques rassis ou de ceux qui sont encore en train de chercher sans résultats bien solides. » (Trotsky, « la politique du parti dans le domaine de l'art et de la philosophie », 16 juin 1933, Œuvres, t .I).

9. « Les staliniens et les brandlériens se sont également élevés contre l'analogie entre le régime préfasciste en Allemagne (gouvernements «présidentiels») et le bonapartisme. Ils ont énuméré des dizaines de traits sur lesquels le régime de Papen-Schleicher différait du bonapartisme classique et ont toujours ignoré la caractéristique fondamentale qui le rend semblable à lui : la préservation d'un équilibre entre deux camps irréconciliables [souligné par nous] (Trotsky, « Le 4 août», 4 juin 1933, Œuvres, t.l). 10. «L'époque des transformations du Japon, qui s'est ouverte en 1868 - peu après celle des réformes en Russie et la guerre civile aux :Ëtats-Unis - à consitué une action réflexe des classes dirigeantes exprimant leur instinct de conservation :ce n'était pas, contrairement à ce que disent certains historiens, une « révolution bourgeoise », mais une tentative pour en faire l'économie [ ... ] Le mélange hâtif entre Edison et Confucius a laissé son empreinte sur toute la culture japonaise. » (Trotsky, « Le Japon va au désastre », 12 juillet 1933, Œuvres, t.I). 11. « Dans la chute du tsarisme [ ... ] les nationalités opprimées ont joué un rôle considérable, dans la mesure où elles constituaient 53% de la population

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du vieil empire russe. » (Trotsky, Œuvres, t.l, p. 238). Trotsky indique ironiquement dans ce passage que les conseillers du Mikado devraient étudier cela avec soin. On comprend que cela valait pour tous les penseurs politiques du monde impérialiste. 12. Voir à ce sujet le torne 2 des Ecrits politiques d'Ernest Mandel, à sortir prochainement aux éditions de la Brèche. 13. Voir en particulier comme Lénine était modeste sur ce qu'il ne possédait pas à fond et savait s'en remettre à d'autres, en particulier dans Moscou sous Lénine de Rosrner (rééd. Maspero). 14. Ce qu'analysait - avant l'événement - notre camarade A. Brates dans notre organe de l'époque, le mensuel Quatrième Internationale (1965 ). 15. Trotskv Œuvres. t.l. 16. Voir notre article « Intelligentsia et prolétariat », dans Critique communiste, n° 17. 17. Voir la Théorie critique de l'école de Francfort, de notre camarade Jean-Marie Vincent (éd. Galilée). 18. Voir encore à ce sujet, le tome 2 des Ecrits politiques d'Ernest Mendel à paraître incessamment aux éd. La Brèche. 19. Voir Contre Althusser, « collection Rouge », 1 0/18, recueil d'études de militants et de sympathisants de notre organisation. 20. Voir son interview dans Critique communiste, n° 1. 21 . Une anecdote significative. A la fin des années quarante, un jeune dirigeant de notre organisation vint me trouver et me dit : « Sur la dialectique, tu peux tout jeter et tu achètes la Logique formelle et logique dialectique de Lefebvre». Je ne jetai rien mais me précipitai pour acheter le livre qui était paru peu de semaines auparavant. Las ! Il venait d'être retiré de la vente pour pilonnage piu les 'Ëditeurs français réunis, maison d'édition du PCF, comme l'on sait. 22. Sur le Prophète en exil de Deutscher, voir en particulier Jean van Heijenoort, Sept ans auprès de Trotsky, et aussi la présentation générale, par Pierre Broué, des Œuvres de Trotsky. Notons aussi que Perry Anderson relève les illusions d 'l. Deutscher sur les possibilités d 'autoréforrne de la bureaucratie soviétique. Pas d'idée plus étrangère à Trotsky et à notre courant.

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