Denis BERGER La forteresse lézardée (A propos du XXJIJe Congrès du PCF)
Remarquable suite dans les idées ! Etonnant aplomb ! Savoir-faire administratif digne d'éloges ! Les qualificatifs manquent pour dépeindre justement l'attitude des dirigeants du Parti communiste français.
Car enfin, depuis un an, bien des événements se sont succédés : la gauche a connu une défaite électorale qui a facilité l'offensive anti-ouvrière de la classe dominante ; il en est résulté dans le mouvement ouvrier un malaise profond qui n'épargne pas la majorité des militants communistes. Pourtant, la direction du parti n'a pas bougé d'un pouce dans ses analyses, pas modifié d'un iota son orientation politique :l'échec relève de la seule responsabilité du Parti socialiste et l'avenir sourira dans la stricte mesure où le PCF ne changera pas, si ce n~est pour gonfler ses effectifs. Bien plus, le bureau politique a refermé quelques-unes des portes qu'il avait entrouvertes au cours des dernières années.
Les critiques de l'Union soviétique, qu'un Kanapa lui-même avait su rendrè virulentes, s'estompent dans la reconnaissance du « bilan globalement positif des pays socialistes ». Quant aux promesses, au demeurant vagues, de démocratisation interne, elles sont réduites à la portion congrue.
« Nous disions hier. .. » Il y a quelques siècles, en Espagne, un universitaire espagnol avait passé plusieurs années dans les prisons de l'Inquisition, pour cause d'impiété. Au lendemain de
sa libération, une foule nombreuse se pressait à son premier cours, dans l'espoir d'entendre des paroles de combat dans la bouche de celui qui était devenu un symbole de la liberté. Mais entre temps, le professeur s'était assagi et ne voulait plus affronter le pouvoir en place. Il fit donc comme si rien ne s'était passé. « Nous disions hier .. . ».
La direction du Parti communiste adopte une démarche identique. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : elle aussi est assagie et entend avant tout écarter ce qui gêne le satu quo aux racines multiples grâce auquel elle se maintient en place. Mais il n'existe aucune raison pour que les révolutionnaires agissent de même. Le pesant conservatisme du PCF ne doit pas les inciter à la paresse d'esprit. Et, si les éditoriaux deL 'Humanité ou les discours des responsables dégagent des effluves staliniennes, il ne suffit pas de les constater et de se référer à une théorie générale du stalinisme pour les expliquer. Il faut encore déterminer pourquoi une équipe dirigeante, dont l'opportunisme et le souci du « réalisme » le plus plat ne sont plus à démontrer, prend le risque de se figer dans l'immobilisme. En d'autres termes, quels objectifs à court et moyen terme poursuivent Marchais, Leroy et les autres. Echec et tempêtes
La meilleure façon de répondre à ces questions est de se reporter à la résolution préparatoire au XXIne Congrès, en confrontant ses affirmations générales avec la pratique du parti. On aurait tort en effet de penser qu'un document de ce genre relève. seulement du trompe-l'œil.
A coup sûr, ces thèses, pas plus qu'aucune de celles qui les ont précédées depuis plus de quarante ans, ne constituent un texte d'orientation politique, au sens que donnent à ce terme des militants normaux. Les analyses de la réalité dont elles procèdent sont délibérément approximatives, pour mieux permettre le flou des propositions pratiques : la direction se réserve ainsi la possibilité de décider au jour le jour, en fonction des rapports de forces, l'orientation effective du parti. La résolution politique d'un congrès du PCF a une valeur idéologique : elle cherche à exprimer en les déformant les réactions des secteurs essentiels du parti, de façon à les mettre au service de la ligne que seul le noyau dirigeant détient le privilège de
définir, en fonction de ses intérêts spécifiques. Dans cette mesure, tout texte officiel du PCF révèle les intentions de ses instances responsables, pour peu qu'on ne le prenne pas au pied de la lettre.
Soulignons rapidement, au passage, que c'est ainsi qu'il faut interpréter l'euro-communisrp.e du Parti communiste français. Jean Elleinstein a eu tort d'affirmer, dans ses récents articles du Monde, que l'équipe dirigeante de son parti avait bradé l'euro-communisme. Il serait plus exact de dire qu'elle s'est, depuis dix-huit mois, écartée un peu plus de l'interprétation libérale et ultra-réformiste qu'elle avait elle-même forgée, en s'inspirant de l'Italie et de l'Espagne. L'euro-communisme n'a jamais constitué un ensemble théorique, mais l'expression politique d'une adaptation pratique de différents partis communistes aux structures de l'Etat national. Il n'est donc pas surprenant que la même démarche aboutisse à des comportements différents à Paris ou à Rome, compte tenu de la dissemblance des situations de chaque pays et des histoires de chaque parti.
Le PCF n'a pas rompu avec l'euro-communisme en prenant la responsabilité immédiate de casser 1 'Union de la gauche en 1977 ; il a estimé que l'évolution du rapport des forces à l'avantage du Parti socialiste compromettait les chances d'appliquer sa politique de « réformes radicales », à savoir la référence à « l'approfondissement de la démocratie » comme voie au socialisme, perspective d'investissement graduel de l'Etat existant, perspective centrale de l'euro-communisme.
Il faut retenir la notion de maintien du rapport de forces car ell~ est décisive pour toute direction bureaucratique. L'appareil, auquel il est si commode de se référer en toute circonstance, possède une réalité sociale que consolide la réalité matérielle de ses immeubles, de ses investissements financiers, de la liaison de fait avec l'ordre existant qu'entretiennent les permanents perpétuels et les élus démultipliés.
Mais, lui-même n'a pu naître et se développer que dans la stricte mesure où les militants et, plus généralement, les travailleurs se sont trouvés hors d'état de participer consciemment 'à l'élaboration et au contrôle de la politique qui est faite en leur nom. Les membres de l'appareil cherchent à défendre, avant même les avantages matériels dont ils peuvent bénéficier, l'état de fait qui leur permet d'exister. Ils combattent, qu'elle vienne de leur droite ou de leur gauche, toute menace de rupture d'équilibre.
Le noyau dirigeant du PCF ne fait pas exception à une règle que son origine stalinienne lui a permis d'apprendre sur le bout des doigts. Il est capable d'un certain dynamisme dans l'action comme d'une acceptation des évolutions de la société s'il peut maintenir pour l'essentiel son contrôle sur le mouvement ouvrier, en limitant la progression des autres organisations et en réduisant au maximum l'autonomie de décision de la masse des travailleurs. S'il perd sur l'un ou l'autre de ces fronts, il n'a de cesse que de rétablir, autant que faire se peut, la situation antérieure. C'est ce qu'il a fait, avec la brutalité que l'on sait, face à la marée de 1968. C'est ce qu'il a fait et continue à faire, à un tout autre niveau, devant la montée du Parti socialiste.
Mais les militants ? Ils n'ont cessé de montrer, depuis des mois et des années, qu'ils n'étaient plus guère passifs, les militants du PCF ! Le temps des prénoms, le temps où la seule évocation du nom de Maurice soulevait affection et confiance quasi aveugles, ce temps-là est passé. Pour un peu, Marchais n'aurait pas de prénom et la créance qui lui est accordée est fonction de ce qu'il propose. Lui-même le sait, ainsi que les autres membres du bureau politique. Et on aurait tort de croire qu'ils ne tiennent aucun compte de cette réalité nouvelle de leur parti lorsqu'ils préparent le XXIIIe Congrès. Leur comportement depuis mars 1978 a été édifiant :ils ont, dès le lendemain du 2e tour, marqué qu'elle était la ligne, le cadre à ne pas dépasser. Puis ils ont laissé les cellules discuter, les militants exprimer leurs interrogations ou leurs critiques. Ils ont pu ainsi constater que, dans la majorité des cas, le débat était centré sur la nature de l'alliance de l'Union de la gauche. Non que beaucoup de voix se soient élevées au départ pour critiquer le contenu du programme commun ou remettre en question l'objectif d'une majorité parlementaire. Mais, à la base du parti, on déplorait très largement que l'activité électorale ait pour le moins atténué le développement des luttes de masse. Etant donné aussi la nature politique du Parti socialiste, ces critiques s'orientaient quasi naturellement vers des revendications confusément formulées : que l'union, pour nécessaire qu'elle soit, n'empêche pas le parti de mener son action propre ; que les distances soient respectées avec les socialistes, professionnels de la dissuasion opportuniste.
Une minorité importante de militants exprima des reproches plus cohérents, arrivant presque à exprimer une ligne différente
de celle de la direction. Mais les premiers et les plus nombreux à s'exprimer furent évidemment les intellectuels.
La direction du PCF laissa dire et laissa faire, jusqu'à un point de licence inouïe dans ce genre de parti (pétitions, articles dans la « presse bourgeoise », bref une activité purement «fractionnelle » du point de vue de lajurisprudence stalinienne). Mais elle organisa sa réponse : refusant d'ouvrir les colonnes de sa presse aux opposants, elle fit marcher d'abord l'artillerie anti-intellectuelle qui fait toujours mouche dans le parti. Puis elle passa à la contre-offensive : il s'agissait d'isoler, comme intellectuels ratiocineurs même s'ils étaient ouvriers ou employés, ceux qui étaient susceptibles d'aller jusqu'à constituer une opposition politique cohérente.
Dans le même temps, on acceptait le dialogue avec les plus raisonnables ou les moins susceptibles d'être réduits au silence, de par leur prestige ; et ce fut la rencontre d'Ivry entre le bureau politique et 400 intellectuels, les 9 et 10 décembre 1978 : on donnait l'impression d'ouvrir une discussion et on tentait de canaliser le mécontentement de beaucoup d'entre eux en leur offrant la perspective de s'intégrer à l'activité du parti, dans des commissions spécialisées, dans des activités de masse. Mais du fond politique des critiques formulées par certains intellectuels en tant que militants communistes, il ne fut pas question.
L'ensemble de ces opérations n'a pas diminué le mécontentement - et pas seulement des intellectuels. Mais l'expression d'oppositions cohérentes a été gênée, la chose est certaine. L'avenir dira si c'est pour longtemps. En tout état de cause, le souci du bureau politique n'est pas d'empêcher toute contestation ; il est de faire en sorte que l'esprit critique ne gagne, de façon organisée, la masse du parti et surtout qu'il ne gangrène pas durablement les 25 000 à 30 000 militants qui, permanents, journalistes, responsables d'organisation de masse , dirigeants fédéraux, membres des comités de section, constituent les cadres décisifs du parti.
La crise de 1978 avait, pour la première fois dans l'histoire du PCF, si l'on excepte le pacte germano-soviétique, atteint ce milieu déterminant pour la stabilité de l'organisation. C'est ce qui explique pour l'essentiel la prudence et la tolérance relatives de l'équipe dirigeante qui ne pouvait se permettre une trop grande brutalité. Mais l'attentisme forcé fut mis à profit pour préparer une riposte politique dont la résolution du XXIIIe Congrès exprime les axes essentiels.
La terre nationale sera le genre humain
Le bureau politique sur la défensive ? Dans une certaine mesure, oui et il serait étonnant qu'il en fut autrement, car aucune équipe bureaucratique n'est capable de maîtriser, à l'aide de ses procédés d'appareil, les conséquences directes et indirectes de l'évolution des rapports de force entre les classes. Toutefois, défensive n'a jamais signifié passivité et absence d'initiative.
Et, · de ce point de vue, le document du XXIIIe Congrès exprime, avec une cohérence d'ensemble rarement atteinte dans ce genre de littérature, une orientation tactique qui met au service des visées réformistes déjà anciennes du PCF une reconnaissance réaliste de la situation dans le pays comme des mouvements au sein du parti. Il suffit de prendre les chapitres principaux des thèses pour s'en convaincre.
Première constatation : la direction communiste a tiré, à sa façon, les leçons des six années d'Union de la gauche. Il n'est plus question pour elle de limiter les luttes en prêchant l'attentisme ( « Seul un gouvernement de gauche donnera satisfaction à vos revendications »). La réalité de l'après-78, c'est le plan Barre, c'est la restructuration industrielle par le chômage, c'est Longwy et Denain. Si on laisse faire ces agressions sans protester au moins avec une certaine véhémence, le mécontentement des travailleurs risque de se canaliser dans une autre direction que celle du PCF ; et chacun sait que le parti craint par-dessus tout un dépassement sur la gauche qu'en 1977 les succès remportés dans certains cas aux municipales par l'extrême gauche et les écologistes ont montré possible encore, en dépit de tous les discours d'enterrement de Mai-68.
Par ailleurs, après l'échec de l'année dernière, la crédibilité est mince d'une victoire électorale en 1981 ou 1983. L'expérience a d'ailleurs montré que les pavés de la voie parlementaire sont plus doux aux semelles du PS qu'à celles du PC qui, s'il ne réagit pas, risque de voir s'éroder peu à peu ses positions.
Un impératif - que l'on peut bien baptiser catégorique car il est l'expression d'une nécessité absolue pour les dirigeants du PCF - va guider la plume des rédacteurs de la résolution du XXIIIe Congrès : situer l'action du parti hors de la logique propre de la société politique parlementaire, manifester la présence des communistes à tous les moments du mécontentement populaire tout en se gardant bien d'aucune démarche qui pourrait aboutir à transformer cette colère, dontles sources
se renouvellent sans cesse, en un affrontement général avec le pouvoir. Le but de l'opération demeurant, bien entendu, de faire revenir le PC, avec un prestige et une audience accrus, lorsque le calendrier déclarera une nouvelle fois ouverte la pêche aux sièges dans l'aquarium du Palais Bourbon.
Si l'on veut bien y regarder de près, les thèmes principaux du XXIUe Congrès s'expliquent sans mal en fonction de l'impératif - des impératifs - qui viennent d'être exposés. Le nationalisme d'abord (car on ne peut pas employer d'autres termes face à la partie anti-allemande de la campagne menée par le PCF pour les élections européennes). L'amour de Vercingétorix et de Jeanne d'Arc est chose ancienne dans le parti de Maurice Thorez qui, dès le congrès d'Arles, en 1937, avait retrouvé les couleurs de la France. Cette adaptation aux cadres de la nation bourgeoise était la conséquence logique de l'abandon de l'internationalisme qu'avait signifié la soumission au stalinisme et à sa théorie du socialisme dans un seul pays. Elle signifiait l'acceptation générale de l'Etat bourgeois, avec toute la pratique réformiste qui en découlait. Depuis le Front populaire, les choses n'ont fait qu'empirer en ce domaine. Et il est significatif qu'au milieu de toutes les innombrables variations de sa politique le Parti communiste soit demeuré irnpertubablement fidèle à sa conception de la « grandeur française ».
Aujourd'hui, toutefois, ce noyau structurel de l'idéologie du PCF trouve à s'actualiser dans des considérations tactiques. Lorsqu'un Paul Boccara, membre du comité central et penseur du « capitalisme monopoliste d'Etat », écrit dans France nouvelle : « La crise de la société française a des causes avant tout nationales », il nous dévoile la pensée profonde de son parti.
Passons sur le sérieux de 1 'analyse économique qui fait bon marché des causes générales de la crise du capitalisme. Voyons plutôt ce que signifie cette forte déclaration :la restructuration que mettent en pratique les bourgeoisies européennes (système monétaire européen, spécialisations industrielles, etc.) a des conséquences sur toutes les couches de la société, pas seulement sur les salariés. Le mécontentement des paysans, des petits commerçants, des industriels victimes de la concurrence peut être exploité. Il suffit pour cela de mettre l'accent sur ce qui est commun à l'ensemble des victimes des multinationales, sur leur attachement au statu quo ancien qu'exprime fort bien la fidélité à une France libre, forte et indépendante.
Il
A coup sûr, l'opération « indépendance nationale » a quelques ambitions à court terme. Elle vise à toucher un électorat populaire qui, depuis 1958, s'est plus ou moins retrouvé en accord avec les thèmes gaullistes. A l'heure actuelle, le RPR connaît un recul certain et les éclats de voix de Chirac ne peuvent masquer totalement sa très grande gêne à rompre avec Giscard, malgré la politique « d'abandon national » que préconise ce dernier. Le PCF peut espérer que son discours empreint de mâle patriotisme lui gagnera quelques suffrages de gaullistes déçus.
Pourtant, aucun observateur, fut-il particulièment myope, ne peut supposer que ce débauchage puisse obtenir un succès massif, de nature à compenser le tassement général des résultats électoraux du parti, pour ne pas parler des pertes qu'il connaît au profit des socialistes dans des secteurs où son hégémonie n'était pas discutée, comme la banlieue parisienne. Rien ne permet de croire que le bureau politique ignore complètement cette réalité. Aussi doit-on se demander quel objectif plus fondamental il poursuit en faisant vibrer la corde nationale.
Les initiatives qu'il a prises depuis quelques mois - et certains résultats qu'il a obtenus - permettent de répondre à cette question. On a vu le PCF s'emparer du thème « Vivre au pays » et se faire le champion du régionalisme : « le Nord doit vivre ; la Lorraine doit vivre ». Le résultat concrétisé par l'entrée de Maffre-Bauge, leader des vignerons du Languedoc, sur les listes du parti pour les élections européennes à été un élargissement de l'audience du PCF dans des couches sociales extrêmement diverses qu'inquiête au plus haut point l'élargissement du Marché commun. Et il est plus que probable que l'objectif visé en l'occurrence est de renforcer le Parti communiste en faisant de lui l'épicentre d'un courant de protestation tous azimuts, courant qui, par l'hétérogénéité de ses demandes, ne pourrait s'exprimer par un mouvement de lutte aux mots d'ordre unifiés, mais qui peut fort bien être fédéré au plan électoral par une organisation politique dont le programme, aussi général que national, peut servir d'expression aux mécontentements les plus variés.
La logique d'une telle orientation serait de constituer une vaste union nationale. Le PCF n'y répugnerait pas par principe (l'idée d'un rassemblement de la majorité des Français est toujours plus ou moins présente dans ses documents politiques). Mais ses dirigeants ne sont pas sans savoir qu'une telle perspective a très peu de chances de voir le jour, car aucune formation
politique bourgeoise n'est prête à faire alliance, encore moins à gouverner, avec les communistes. Ils n'en persistent pas moins dans leur politique nationale par laquelle ils escomptent s'enraciner dans la « France profonde », non sans quelques gains électoraux à l'appui. Un sectarisme conscient et organisé
Dans la France de 1979, où les salariés représentent la majorité de la population, aucune politique ne peut s'avérer efficace si elle ne fournit d'abord une perspective aux travailleurs. Le PCF le sait bien, qui s'affirme avec ostentation « le parti révolutionnaire de la classe ouvrière ». Dans ce domaine aussi, son orientation est sans ambiguïté : assurer d'abord la prééminence du parti. Mais laissons parler les textes :
«C'est en effet dans l'action quotidienne, dans les conquêtes démocratiques diverses qu'elle imposera, dans les modifications qu'elle apportera partout au rapport des forces en faveur des travailleurs que se construiront pas à pas les conditions de l'union, des changements nécessaires, des succès électoraux qu'ils impliquent ... Cela implique que dans le développement du combat, les accords politiques nécessaires se fassent sur des bases et dans des formes qui s'opposent au jeu politicien du langage de gauche associé à la pratique de droite, favorisent la clarté sur ce qui unit et différencie les uns et les autres, nourrissent et non tarissent l'action des travailleurs ... C'est à partir de« l'action en bas», qui a, et conservera toujours, un caractère désisif que mûriront de tels accords. C'est cet effort qui est à l'ordre du jour. Il est engagé. »
Voici pour la philosophie générale. Reportons-nous à l'Humanité pour sa mise en pratique quotidienne. Cédant à la « fascination giscardienne », le Parti socialiste a « conduit la gauche a une défaite électorale dont il porte l'entière responsabilité ».
« L'expérience acquise le confirme. C'est bien sur le Parti communiste que les travailleurs peuvent compter pour agir avec efficacité pour leurs revendications et leurs droits, pour l'indépendance de la France et pour construire, à la base, l'union indispensable pour que change vraiment le cours des choses. »
A lire ces lignes, on se demande ce qui l'emporte, de la grossièreté de l'analyse ou du sectarisme borné. Rejeter les responsabilités de l'échec sur le seul PS, c'est esquiver à bon compte le vrai débat qui doit porter sur la nature même de l'alliance réalisée autour du programme commun. Faire de Mitterrand l'âme damnée de l'Internationale socialiste et l'allié potentiel de Giscard, c'est privilégier l'absence de principes du personnage aux dépens d'une analyse sérieuse des rapports de forces politiques qui interdisent, le Congrès de Metz l'a montré, aux socialistes de passer à droite ouvertement sous peine de perdre une bonne part de leur influence. Préconiser l'unité à la base, c'est préférer le renforcement du PCF au développement des luttes de masses qui exige une réponse unifiée de toute la classe ouvrière.
On pourrait multiplier les commentaires, les rappels historiques à propos de cette orientation purement aberrante. Il vaut mieux analyser la fonction qu'elle remplit dans les desseins des dirigeants communistes. L'idée selon laquelle toute unité d'action globale ne viendra qu'Ïm terme d'une série de luttes à la base, permet au PCF de participer aux luttes telles qu'elles se déroulent, sans prendre aucune responsabilité de les coordonner, de les hausser du niveau de la riposte au patronat à l'attaque générale contre le pouvoir : puisqu'il faut d'abord renforcer le parti, pour que demain la victoire soit assurée, il suffit de montrer la présence des communistes. Ainsi fut fait dès le début de la lutte des sidérurgistes, ce qui aboutit à la grande marche sur Paris du 23 mars, réduite à une démonstration de force sans suite immédiate, car le PCF n'a pas cherché une seconde à en faire un point de départ d'un mouvement d'ensemble de la branche, d'un mouvement de solidarité active de toutes les corporations :il suffisait que le parti apparaisse comme le meilleur défenseur des travailleurs en lutte ; la solution durable à leurs problèmes interviendra plus ta~d (en 1981 ? 1983 ?).
En même temps, dans cette situation statique du point de vue politique, la dénonciation du PS, de la CFDT, en l'occurrence basée sur des faits incontestables, permet au PCF d'apparaître comme investi d'une rigueuri de « classe », d'autant plus discutable qu'elle ne s'exprime pas par des propositions d'action générale mais par des déclarations de principe appuyées d'opérations de solidarité ponctuelles.
Bref, le parti communiste fait de son propre renforcement la condition de tout succès futur, ce qui lui permet de ne pas poser le problème : comment susciter une vague de luttes contre
le gouvernement et l'Etat, incarnés par les affligeants duettistes Barre et Giscard. Politique absurde mais non dénuée d'efficacité pourtant - du moins du point de vue étroit du noyau dirigeant du PCF. Elle permet en effet de satisfaire en partie les inquiétudes de nombreux militants.
On a vu que l'échec électoral de 197 8 avait suscité dans le parti un débat dont l'ampleur fut à l'échelle du choc ressenti. Comme toujours, le traumatisme de la défaite fit ressurgir des interrogations et des critiques, refoulées lorsque l'espoir était encore vivant. Le recrutement du parti depuis 1968 a fait naître une nouvelle génération de militants. Participants de toutes les formes du combat caractéristique des dernières années, en général bien intégrés dans leur milieu, débarrassés le plus souvent de bien des tabous mutilants du stalinisme, ces femmes et ces hommes sont à la fois persuadés que la « voie démocratique » de modèle euro-communiste est la seule possible et que le développement de la lutte des masses répond à une nécessité absolue. Ils se trouvent, par là-même, enfermés dans une permanente contradiction dont les manifestations se renouvellent au fur et à mesure de la situation. Ils ont approuvé dans leur majorité la signature du programme commun, mais vécu, plus ou moins obscurément, l'Union de la gauche comme un accord d'états-majors qui limitait les luttes à la base. Le désastre de mars a retiré à cette politique le masque de l'efficacité. C'est celle-ci qu'il faut retrouver. Tout naturellement, les adhérents du PCF se retournent alors vers leur parti qui, en toute circonstance, représente à leurs yeux cohérence et continuité.
Dans de telles conditions, la dénonciation de la social-démocratie et l'insistance sur le rôle historique du PCF peuvent faire mouche. Pour ceux qui sont attachés d'abord à l'action de masse, pour ceux qui ont pris au pied de la lettre le ralliement à l'autogestion parce qu'ils répondaient aux vœux nés de leur expérience, l'idée de l'unité à la base a le mérite de ne plus mettre l'accent sur les accords de sommets.
A ceux qùi, par réflexe sectaire, ou parce qu'ils ont affaire couramment à des socialistes plus que droitiers, cultivent la méfiance à l'égard du PS, la mise en cause du « tournant à droite » de l'équipe Mitterrand apporte satisfaction, d'autant que, même dans ses formulations les plus aberrantes, elle renvoie toujours à une part au moins de la vérité politique du courant socialiste français. A tous, la volonté de privilégier l'action propre du parti apparaît comme un minimum nécessaire pour éviter de nouveaux enlisements opportunistes. Et
ceux-là mêmes qui ont des réserves à propos de tel ou tel aspect de la ligne ne peuvent ni ne veulent aller jusqu'au bout de leurs réticences. Gramsci à la sauce blanche
Bonne opération à usage interne que l'orientation sectaire proposée au XXJIIe Congrès. Mais tous les problèmes ne sont pas résolus par ce constat : toute l'histoire du parti montre en effet que sa direction est fort capable d'aller à contre-courant de l'opinion de ses militants et de ses électeurs, si l'exige l'intérêt supérieur tel qu'elle le conçoit .
En tout état de cause , aujourd'hui, malgré les malaises et le bouillonnement à la base , l'ordre n'est pas immédiatement menacé dans le parti de Georges Marchais ; le bureau politique n'est pas contraint de se consacrer totalement à répondre aux critiques d'en-bas. Il convient donc de rechercher quelles sont ses autres motivations profondes.
Pour mieux les cerner, rappelons d'abord que ce n'est pas la première fois depuis 1972 que le PCF fait de la polémique aveugle avec le PS une orientation politique. En 1974 déjà , un congrès extraordinaire avait, pour quelques mois, réaffirmé la primauté du développement du parti. Toutes les informations recueillies sur cette période montrent qu'un certain nombre de dirigeants, dont Roland Leroy sans nulle doute, avaient entraîné une partie importante des cadres à protester contre le trop grand alignement sur le PS qui avait abouti entre autres à une première série de reculs du PC lors d'élections partielles.
Ce n'est pas extrapoler indûment que d'affirmer que les mêmes forces ont agi, en septembre 1977, pour la rupture de l'Union de la gauche et depuis pour la définition du cours actuel. Pour ce courant, la tâche première est de préserver l'identité du parti.
Il serait trop facile de ne voir là que simple conservatisme d'appareil. L'appareil constitue l'arbre de direction d'une organisation bureaucratique ; il n'en résume pas la réalité. Tout parti politique, principalement s'il est enraciné dans la réalité nationale, comme l'est le PCF, se définit par l'ensemble des liens qui le rattachent tant aux couches sociales qu'il veut représenter qu'aux organismes de la société politique et aux institutions de l'Etat. Les permanents les plus bornés savent que leur avenir
dépend de leur organisation, mais n'ignorent pas que celle-ci ne prospère qu'en élargissant ses zones d'influence.
Or en faisant sienne l'approche euro-communiste, en s'engageant sans esprit de retour sur la voie du « socialisme aux couleurs de la France », le Parti communiste a pris des risques énormes : il a abandonné les références qui, par leur éloignement dans l'espace (Union soviétique conçue comme modèle socialiste) et dans le temps (la société sans classes) expliquaient et justifiaient les retards éventuels de la progression du parti ; il est contraint d'obtenir des résultats à moyen sinon à court terme .
Du même coup, il est pris dans un étau : il lui faut obtenir une victoire qui, dans sa perspective réformiste, ne peut être qu'une participation au gouvernement et il est obligé de s'allier aux socialistes, ne serait-ce qu'en raison des contraintes qu'imposent la Constitution de 58 et l'élection du président de la République au suffrage universel. Mais, dans cette longue marche au travers des institutions, il est en position d'infériorité et s'expose en permanence à voir s'estomper les contours du courant qu'il représente.
Ceux qui assument la direction du parti sont obligés de maintenir en permanence un équilibre entre les nécessités de l'unité et les obligations de la sauvegarde du mouvement communiste. Equilibre forcément instable qui implique à chaque instant des choix difficiles, à propos desquels se partagent les cadres du PCF. Certains, que la grande presse appelle improprement les « durs », mettent en toute · circonstance l'accent sur la priorité du maintien de l'influence du parti. Cette option tactique les différencie des partisans de l'unité avant tout (Elleinstein ou Rony parmi les opposants ; Paul Laurent, peutêtre, dans la direction) avec lesquels ils ont en commun l'acceptation de l'orientation réformiste du XX.Ile Congrès. En dehors des périodes où se fait sentir la pression des échéances, ces gens se montrent les plus efficaces dans les affrontements internes :ils défendent un acquis et un principe - la puissance organisée du du parti et son rôle dirigeant dans toute lutte.
Un livre récent peut confirmer cette analyse :le Parti communiste dans la société française (son auteur, Jean Burles, ne figure sans doute pas parmi les esprits créateurs du parti. Mais il dirige l'Institut Maurice Thorez, c'est-à-dire un des endroits où, avec la collaboration d'une pléïade d'intellectuels, se forge l'idéologie qui sous-tend la ligne du PCF). Cet ouvrage résulte de la mise en forme d'une conférence faite à l'Ecole centrale. Il est
destiné à armer les cadres pour la prochaine période. C'est ce qui fait l'intérêt de certains de ses développements, en dépit de leur abstraction souvent confuse. On peut y lire le passage suivant :
«Désormais, le rapport aux masses et l'union à la base sur tous les aspects de la lutte des classes, afin de réaliser l'Union de la gauche sur des bases plus solides, sont des questions décisives. On peut se poser, naturellement, la question des formes de cette union à la base. Certains se sont empressés de répondre en proposant la mise en place de comités de base.. . Quand le PCF a parlé, à plusieurs époques de son histoire, de la nécessité des comités de base, il se référait à une stratégie qui, plus ou moins explicitement, se reportait à la théorie du « double pouvoir » .. . Ces comités pouvaient dans cette conception jouer tout à la fois un rôle de lutte pour le pouvoir, puis d'organisme de contrôle de l'Etat après la victoire. Mais cette conception d 'une organisation para-étatique où s'affronteraient, pour la direction , des organisations politiques différentes s'éloigne, aujourd'hui, singulièrement de la voie démocratique, plus généralement de la démocratie comme but et comme moyen ainsi que du développement par le PCF de la notion d'autogestion ... On peut penser aujourd 'hui que les comités de base tournent en fait le dos à l'activité de masse du PCF et à la stratégie du XX:IIe Congrès ... On évite ainsi, de poser le vrai problème de fond :comment développer dans les conditions actuelles l'activité de masse propre, spécifique du PCF et celle-là avant tout ? »
Ces fières déclarations méritent d'être mises en regard des développements que les thèses du XX:IIIe Congrès consacrent à la démocratisation de la vie sociale, à l'autogestion, à la vie associative .. . <( La liberté guide nos pas » titrait le bureau politique le document qu'il envoyait aux directions syndicales à la fin de 1977. Mais les pas dont il s'agit - ceux du mouvement des masses - ne peuvent s'effectuer que sur une voie balisée, jalousement encadrée par le parti. Et la liberté en question est une liberté morcellée, surveillée même, puisqu'elle n'implique pour les travailleurs aucun droit à créer, dans la lutte, des organismes où ils règleraient eux-mêmes l'ensemble des problèmes économiques et politiques, locaux et nationaux, qui déterminent leur existence.
On ne saurait mieux tourner le dos aux leçons de l'histoire qui a vu, de 1917 à nos jours, de la Russie tsariste et de l'Al-
lemagne de Weimar à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie ou au Portugal, toutes les grandes mobilisations de masse s'accompagner, sous une forme ou sous une autre, du développement de ces comités de base si contraires à la « stratégie du XXIIe Congrès ». On ne saurait mieux non plus ignorer que la grande faiblesse d'un mouvement aussi ample que la grève de 1968 a résidé dans l'absence d'auto-organisation des travailleurs.
Rien d'étonnant dès lors que les comités d'ateliers, dont il avait été abondamment question lors de la rupture de l'Union de la gauche, aient disparu de la résolution du XXIIIe Congrès. Le PCF ne veut pas d'organismes qui puissent permettre aux salariés de créer leur propre mode de souveraineté. Le PCF veut développer, avant tout, son « activité spécifique ». Il n'entend tolérer qu'une multiplicité d'organismes diversifiés, aux objectifs limités et dont il se réserve d'être la seule expression politique. Ainsi en va-t-il du mouvement des femmes : le parti qui se veut « parti de la libération des femmes » refuse, dans son document politique, d'envisager seulement si l'opression spécifique des femmes ne rend pas nécessaire des formes d'organisation autonome ; et, dans la pratique courante, il n'a qu'insultes et calomnies pour celles qui mènent un combat conséquent dans ce sens.
Derrière cette grande pensée de l'équipe dirigeante du PC, on peut retrouver deux · préoccupations majeures. L'une est ancienne et pourrait être illustrée par dix rappels des pratiques passées du parti : aucun mouvement de masse n'est tolérable s'il n'est contrôlé dans ses moindres manifestations. L'autre est plus récente et traduit une volonté d'adapter Gramsci à la mode libérale-communiste française : puisque, dans les sociétés capitalistes développées, la société civile est fortement organisée, avant de se risquer à participer à un gouvernement de gauche, le PCF doit d'abord étendre ses tentacules dans tous les milieux ; c'est à ce prix qu'il créera un rapport de forces électoral en sa faveur.
Déjà fortement mise à mal par Togliatti et Berlinguer, la pensée révolutionnaire d'Antonio Gramsci ne méritait pas ce coup de pied de l'âne. L'URSS et eux
Il est normal que, dans ce contexte de raidissement et de repliement sur soi, la question de l'Union soviétique vienne au
premier plan des débats. On sait comment y répond le document du XXIIIe Congrès : « Le bilan des pays socialistes est globalement positif». Formule absurde qui permet d'évacuer toute analyse sérieuse de la réalité de l'URSS, de la Chine ou de tout autre Etat s'affirmant socialiste. Formule dangereuse aussi car elle permet de mettre sous la table les critiques de la répression interne ou de la politique extérieure de grandes puissance menée par Moscou comme par Pékin : d'avance ces critiques sont réduites à des bavures qui souillent sans le dénaturer le tableau grandiose de la croissance économique et de la lutte pour la paix.
La tentation est grande, face à cette palinodie, d'évoquer la mémoire de Vychinsky, procureur des procès de Moscou. Pour confondre un des accusés qui, dans un sursaut, avait nié en séance publique les accusations mensongères qu'on voulait lui faire reconnaître, le sinistre personnage avait demandé une suspension de séance (que s'était-il passé pendant ce temps ?) puis, à la reprise, avait sorti la kyrielle de faux témoins caractéristiques de la justice stalinienne -jusqu 'à ce que 1 'accusé renonce à ses dénégations. Avec un sourire satisfait, Vychinsky avait alori proféré : « Le cercle est refermé ». Le cercle n'était-il pas refermé aussi à l'intérieur du PCF ? Après quelques années de critique ouverte, n'assiste-t-on pas à une régression, à un retour au stalinisme ?
La régression, nul ne le niera (sauf peut-être Francis Cohen ou Claude Frioux, co-auteurs embarrassés de l'URSS et nous que le préambule de thèses classe parmi les apports à l'élaboration du parti mais dont les jugements, pourtant tempérés, ne sont plus guère développés à titre officiel), mais le problème des rapports du PCF avec le stalinisme ne peut être résolu à partir de contestations superficielles. Stalinien, le parti de Maurice Thorez, Waldeck Rochet et Georges Marchais l'a été parce que sa pratique politique et sa stratégie étaient fondamentalement déterminées par l'obédience à la politique internationale de la bureaucratie soviétique. L'organisation interne du parti, ses rapports avec les masses et l'idéologie qui voilait l'ensemble étaient le produit de cette sujétion.
Au cours des années soixante, so\ls l'influence de l'éclatement du « mouvement communiste mondial », aussi bien que sous la pression des transformations de la société française, le PCF amorça une lente évolution. Celle-ci aboutit, après 1968, au passage de plusieurs seuils :une prise de distance avec l'URSS, dont la prudente condamnation de l'intervention en Tchécoslo-
vaquie marqua le point de départ ; l'élaboration d'un projet réformiste, déterminé et rythmé avant tout par les conditions spécifiques de la France (la signature du programme commun ; la conversion à l'euro-communisme ; le XXIIe Congrès en sont des témoignages).
Dès lors, la politique du Parti communiste français était déterminée prioritairement par le poids des conditions nationales. Ce qui signifiait une rupture de fait avec le stalinisme - rupture dont l'importance et les conséquences furent masquées aux yeux d'observateurs superficiels parce qu'elle s'effectuait sur une base nationale réformiste qui n'exigeait au départ qu'un minimum de transformation de la pratique du parti. Pour que l'on puisse parler sérieusement d'un retour au stalinisme (ou ce qui revient au même, d'une persistance de la « nature » stalinienne du parti), il faudrait démontrer que le PCF a renoncé à son projet réformiste spécifique, qu'il est d'abord soumis aux impératifs de la politique soviétique. Rien ne permet de trancher dans ce sens, à moins de faire appel à d'indémontrables pressions secrètes venues de Moscou ou d'accorder une importance décisive à des faits mineurs, comme le silence prolongé sur l'intervention soviétique en Erythrée.
En effet, si l'on va à l'essentiel, si l'on juge le parti par ses prises de position fondamentales et par son action, on est obligé de constater que le Parti communiste français, tout au long du document du XXIIIe Congrès, par exemple, réaffirme constamment son attachement à une voie française au socialisme, qu'il fait montre , dans la question de l'Europe entre autres, d'un nationalisme à toute épreuve :
« En premier lieu, nous avons définitivement rejeté l'idée dogmatique de reproduire en France un modèle venu d'ailleurs, ou ce qui revient au même, de prendre le contre-pied systématique de ce qui se fait ailleurs. Notre choix est original parce qu 'en raison de son passé aussi bien que de sa réalité d'aujourd'hui les conditions de la France sont originales. Le socialisme en France se fera à la française, ou il ne se fera pas>>.
Suit une « condamnation sans appel », encore que toute verbale, de « ce que l'on a pris l'habitude d'appeler le stalinisme ». Puis, vient la proclamation qu'il est de « notre devoir d'exprimer publiquement notre désaccord avec des mesures qui attentent aux libertés d'opinion, d'expression ou de création, comme nous avons été amenés à le faire à propos de faits survenus dans les pays socialistes ».
Affïrmations bien timides, à coup sûr, et contrebalancées par
la petite phrase sur le «bilan globalement positif», par un long développement sur la « nécessaire solidarité internationale ». La position du PCF est embarrassée et contradictoire. Pourtant, le rejet de « tout modèle » a une signification symbolique énorme dans l'univers bureaucratique où le socialisme a un visage blindé : il implique que le parti qui le formule suivra sa propre ligne, sans accepter que le modèle incarné intervienne de façon décisive. Aussi faut-il bien conclure, que « globalement », le Parti communiste français persiste dans la voie empruntée depuis une dizaine d'années. On ne peut parler en ce qui le concerne de retour au stalinisme, quand bien même les séquelles de son passé stalinien empuantissent encore l'athmosphère, avec une flagrance renouvelée depuis quelques mois.
Car une chose est certaine : le PCF a donné un coup d'arrêt à la déstalinisation à la française qu'il avait amorcée. On ne revient pas sur les critiques formulées mais on n'en avance guère de nouvelles. On se déclare prêts à protester contre la répression, mais lorsque l'occasion se présente de le faire, la discrétion la plus grande devient de mise ; et c'est Marchais refusant de recevoir le fils de Sabata.
Bref, tout se passe comme si la direction centrale du parti avait été frappée par le même magicien qui avait pétrifié le palais de la Belle au bois dormant :tous les gestes entrepris sont arrêtés en cours d'accomplissement : seuls quelques concierges ont échappé au sort ; à quatre pattes, ils cherchent à revenir en arrière.
Pourquoi ce gel avant même que le printemps ne soit apparu vraiment ? L'exPlication la plus couramment fournie renvoie à la résistance d'une fraction importante du parti, de son appareil surtout. Elle contient sans nul doute une bonne part de vérité. Confrontés à la remise en cause en chaîne des certitudes qui, pour les plus anciens d'entre eux, avaient constitué la raison d'être de leur activité, des militants sont saisis de malaise et éprouvent le besoin qu'au moins« on n'aille pas trop loin ».
Notons à ce propos, qu'une récente étude a montré qu'au sein du Parti communiste italien, un pourcentage non négligeable d'adhérents rejetaient plus ou moins les critiques à l'égard de l'Union soviétique. Malgré les différences dans le contexte politique et dans le mode de fonctionnement de l'organisation, on peut faire l'hypothèse que des réactions du même ordre existent, à l'état plus ou moins latent, dans le parti français. En tout cas, il paraît assuré que parmi les permanents,
la volonté de conserver le statu quo organisationnel du parti s'accompagne d'une fidélité générale au « camp socialiste ». Rien de plus normal d'ailleurs, car la reconnaissance du modèle soviétique a toujours constitué la pierre de touche du système clos hors duquel bon nombre de bureaucrates ne peuvent respirer. , Toutefois, ce constat ne permet pas de rendre compte des raisons politiques qui ont déterminé la prépondérance récente des éléments les plus conservateurs et le recul de ceux qui poussaient davantage à la critique de l'URSS. Il est certain que le grand débat suscité par l'échec électoral a constitué pour le noyau dirigeant du parti un motif essentiel pour ralentir le rythme des critiques.
En effet, malgré leur diversité et l'imprécision de la plupart d'entre elles, les remarques des militants tendaient à remettre en cause l'autorité de la direction et le bien-fondé de sa démarche politique. C'est ce que ne pouvait tolérer l'ensemble du bureau politique. Et il est aisé de comprendre qu'une mise en accusation trop généralisée de l'Union soviétique ouvrait la porte à des offensives contre tout le passé du « mouvement communiste », contre tout le passé du Parti communiste français. Dès lors que l'on commence à se demander si le socialisme existe vraiment à Moscou, on en vient rapidement à chercher les origines sociales du stalinisme, on est amené à passer au crible la stratégie et le système d'organisation du PCF lui-même. Non seulement on ne peut plus se .contenter des « explications » selon lesquelles la seule faute du parti est d'avoir pris, en 1956 un retard dans l'analyse des «manquements à la démocratie » en URSS, mais on est susceptible de commencer à formuler une autre ligne. Là réside le danger principal pour Marchais et ses coéquipiers. Ce risque vaut bien, à leurs yeux, la mise en sourdine de critiques qui, au demeurant, n'étaient pas inspirées par des raisons de principe mais par des considérants tactiques.
C'est la contradiction fondamentale de l'orientation eurocommuniste qui se trouve ainsi dévoilée. L'éloignement du modèle soviétique détermine une crise d'identité du PCF qui, chaque fois qu'il met en cause un aspect du stalinisme, ouvre une brèche dans le cadre de références grâce auxquelles se maintient sa stabilité interne. Il n'existe pas d'idéologie de remplacement à 1 'idéologie stalinienne. Seuls des succès pratiques dans la lutte peuvent justifier les abandons des vérités révélées. Mais de tels succès, pour une organisation fondamentalement
réformiste, ne peuvent être obtenus que par le biais d'une collaboration avec les socialistes.
Et ceux-ci profitent au maximum de l'alliance, alors que le Parti communiste stagne ou recule. Stagnation et recul qui ne peuvent qu'être accentués encore si la masse des travailleurs ne voit pas nettement ce qui sépare les deux partis : il est clair qu'il n'y a pas de place pour deux partis réformistes dans un pays et que, dans le cas contraire, les électeurs choisissent celui qui leur semble le plus efficace - le PS en l'occurrence. Le PCF est donc condamné à cultiver au maximum ses traits distinctifs, parmi lesquels l'appartenance, même relâchée, au « mouvement communiste international » est essentielle.
Nous touchons là aux aspects externes de la crise d'identité du PCF. Ils sont sans doute les plus importants et expliquent pourquoi a triomphé ces derniers mois dans la direction une ligne moyenne, ligne de compromis probablement, qui, sans renoncer à l'autonomie par rapport à l'URSS, gèle le processus de critiques à son égard. L'efficacité de la confusion
A ce stade, il convient de faire le point :
- Le PCF a adopté, depuis 1977, une ligne sectaire par laquelle il tente de rétablir sa prééminence dans le mouvement ouvrier. Tout indique que cette orientation va durer. Les échéances électorales amèneront peut-être un assouplissement de la ligne, une certaine sourdine aux critiques sans mesure du PS, en vue d'aboutir au minimum d'accord que la constitution française rend nécessaire entre les partis qui veulent conquérir une majorité. Mais, aujourd'hui du moins, les plus grandes réticences s'expriment dans la direction communiste à propos de la signature d'un nouveau programme commun ; il n'est donc pas certain que l'alliance soit renouvelée sans sa forme de 1972.
Est-ce à dire que ce repliement sur soi contredit l'évolution amorcée il y a plus de dix ans, la transformation progressive du PCF en un parti réformiste désireux d'investir l'appareil d'Etat national pour y procéder à son changement graduel ? Le PCF aurait-il marqué une rupture dans ce que les trotskystes appellent son « processus de social-démocratisation ? »
Le croire serait méconnaître totalement ce qui détermine l'actuel cours sectaire du Parti communiste français. Ce dernier
cherche à renforcer son emprise sur les mouvements extra-parlementaires. Mais il est clair qu'il ne le fait pas pour passer ensuite à une offensive de masse ; au contraire, il explique sans ambiguïté dans tous ses textes programmatiques que tel n'est pas son objectif. Il veut être assez fort pour que la supériorité électorale des socialistes se limite à quelques points, et assez implanté dans tout le pays pour être en mesure, en cas de désaccord au sein d'un éventuel gouvernement de gauche, de faire un appel limité et contrôlé à « l'opinion des travailleurs ». Les contradictions inhérentes à son orientation lui imposent cette démarche d'écrevisse. Mais il continue à déterminer sa politique en fonction d'une accession au gouvernement dans le cadre du régime et de ses institutions - ce qui est la caractéristique première d'une politique réformiste, social-démocrate de type spécial.
-Dans la conjoncture actuelle, l'orientation de la direction du parti s'avère relativement efficace. Elle lui permet au moins de marquer quelques points dans les secteurs les plus touchés par la crise (il en a été ainsi en Lorraine lors des élections cantonales) et de maîtriser temporairement la situation interne de l'organisation :le XXIIIe Congrès, comme dix-huit de ceux qui l'ont précédé, aura été un congrès où les militants critiques n'auront pu être représentés. De ce dernier résultat, il faut bien entendu rendre responsables d'abord les structures et le fonctionnement antidémocratique du parti. Mais il est aussi nécessaire de comprendre que la ligne d'unité à la base contre les socialistes est accueillie favorablement par beaucoup de militants combatifs qui, déçus par la défaite, cherchent la voie d'une orientation de classe. L'ouverture plus grande des tribunes de discussion (qui jamais n'avaient accueilli tant de contributions) a pu donner l'espoir fallacieux qu'en tout état de cause le débat ferait avancer les choses. Et la confusion ainsi créée permet au Berufsverboten politique édicté par la direction de fonctionner efficacement.
Certes, la médaille a un revers : en dehors même des courants critiques plus ou moins délimités, les militants qui s'interrogent anxieusement sur l'avenir ou qui, plus simplement, sont désorientés ou dégoûtés sont légion. La chute du militantisme est considérable dans le PCF, beaucoup de réunions de cellules sont désertées et il est plus que probable qu'après le congrès les départs seront nombreux. Mais c'est là un prix que les dirigeants du parti sont prêts à payer. Leur conception même du « parti de masse »,tendant vers le million d'adhérents, est significative :
pour eux, il importe d'abord d'élargir toujours les frontières du parti, en recrutant dans les fêtes, des femmes et des hommes que l'on mettra des mois à intégrer et qui peut-être ne resteront pas organisés ; ainsi peut s'étendre l'influence générale du PCF dont la continuité organisationnelle est assurée par quelques dizaines de milliers de militants seulement.
Est-il besoin de dire que cette conception, en apparence « large », impose à la fois l'étouffement dans l'œuf de tout centre d'opposition au sein du parti et l'élimination des éléments critiques de tous les organismes ayant, aux différents niveaux, une certaine importance dans la politique quotidienne (comités de section, comités fédéraux, en particulier) ? Une opposition bien tempérée
Le succès provisoire de la ligne officielle a été facilitée par l'absence de combat sérieux mené par ceux que la presse appelle les contestataires. L'apparition d'opposants attaquant des pans entiers de la politique de leur parti jusque dans les colonnes de la grande presse a été le facteur marquant de l'après-mars 78. Et l'absence de sanctions contre eux a montré clairement que la crise du parti atteignait une grande ampleur, puisque les dirigeants étaient obligés à une modération, toute nouvelle de leur part. Mais des possibilités qui leur étaient offertes, la plupart des militants critiques n'ont profité ni pour mener une bataille politique de fond, ni pour donner à leur contestation une forme cohérente.
Sur le fond politique, seuls, en définitive, des opposants clairement situés à droite et à gauche de la ligne officielle ont tenté de proposer une orientation « alternative ». Jean Elleinstein symbolise bien les premiers : il se prononce nettement pour une alliance permanente avec les socialistes, sur la base d'un compromis, justifié théoriquement par la nécessité d'une « troisième voie » historique qui ne serait ni celle de la Révolution russe, ni celle de la social-démocratie. Cette politique a le mérite de poser, face au déchaînement de sectarisme, le problème de l'unité des travailleurs et de leurs organisations. Mais elle le fait dans des termes qui sont en fait plus proches de ceux des partis socialistes que de la tradition communiste. Et, malgré leur diffusion large grâce à une habile utilisation des médias, les propositions d'Elleinstein ne rencontrent qu'un écho limité dans le parti, dans la mesure même où elles ne répondent
pas aux questions de stratégie des luttes et d'affrontement avec l'Etat que se pose la majorité des militants.
Du côté de la gauche, ceux qui animent le bulletin Luttes et Débats ont développé des perspectives politiques souvent proches de celles des marxistes révolutionnaires, tant en ce qui concerne le combat en France que la critique du stalinisme. Mais leur écho semble dans l'immédiat relativement limité, ce qui n'a rien de surprenant dans l'état actuel du PCF.
En dehors de ces tentatives, la plupart des opposants n'ont guère fait œuvre de clarté. Tous, ou presque, ont fait leur le mythe du XXIIe Congrès. Ils n'ont retenu- ou voulu retenirque certains aspects de ce congrès. A leurs yeux l'insistance sur la démocratie, la critique portée contre l'URSS ouvraient des voies nouvelles qu'il fallait approfondir. Mais ils n'ont pas vu - ou pas voulu voir - le contenu politique de ce relatif tournant de leurs dirigeants. La voie française au socialisme, c'est d'abord une stratégie réformiste qui ne rendait aux luttes qu'un hommage purement théorique. Accepter globalement le XXIIe Congrès, c'est se rendre incapable d'une réflexion politique constructive sur les perspectives politiques.
On l'a bien vu tout au long des deux dernières années. Le courant althussérien a su, par exemple, formuler des critiques souvent percutantes contre le régime intérieur du parti. Il a mené une bataille pleinement justifiée contre l'abandon de la dictature du prolétariat. Mais il s'est situé au niveau de la défense des principes sans relier dans la démonstration ce qui était relié dans la pratique - à savoir la révision d'un concept de base du marxisme et l'abandon définitif de toute politique révolutionnaire. Là où était nécessaire une attaque précise contre les conceptions développées par le PCF sur la nature de l'Etat, sur les moyens concrets de renverser le pouvoir de classe, sur la transition vers le socialisme ramenée au respect de l'économie de marché, on a procédé à coup d'allusions et de généralisations qui ne recoupaient guère l'expérience des militants. C'était par avance se condamner à un statut d'opposant littéraire.
Du côté des euro-communistes de gauche, la combativité n'a pas été beaucoup plus grande. Ces militants, qui se réclament en général de la méthode de Gramsci, acceptent la démarche de l'approfondissement de la démocratie. Mais ils mettent l'accent sur le contenu de classe de la démocratie et se prononcent pour le développement de l'auto-organisation ouvrière sous toutes ses formes.
Position ambigüe dans la mesure où elle laisse coexister l'acceptation d'une stratégie de réformes graduelles et l'idée de duàlité de pouvoir. Au cours de la préparation du XXIIIe Congrès, l'ambiguïté a atteint son comble : aucun des euro-communistes de gauche n'a mené systématiquement l'attaque contre les conceptions purement réformistes de la direction et leur conséquence pratique, le rejet de toute forme de comités unitaires, plus généralement de toute politique d'unité ouvrière.
Que l'on s'entende bien :ni la détermination personnelle de la plupart des contestataires, ni l'intérêt très grand de leurs écrits ne sont en cause ici. Par contre, leur incapacité à passer de la critique théorique à la mise en cause des fondements de la ligne du parti et, par ce biais, à la définition d'une orientation politique concrète reste un problème. Les militants critiques -et ce n'est pas seulement parce qu'ils appartiennent en général aux milieux intellectuels - semblent admettre implicitement que la bataille d'idées peut suffire à réorienter le PCF.
Leur opposition au stalinisme ne s'est pas traduite par une compréhension de la stalinisation historique de leur parti. Attachés à leur organisation, ce qui est légitime, conscients de son indéniable impact de masse, ils ne remettent pas en question la formule magique qui fait du Parti communiste français « le parti révolutionnaire de la classe ouvrière ».De ce fait, ils sous-estiment radicalement la nécessité de démanteler l'appareil bureaucratique qui, à 1 'intérieur de l'organisation de masse qu'est le parti, défend des intérêts qui ne sont pas ceux de la classe ouvrière.
Cette incapacité à aborder l'ensemble des problèmes stratégiques fondamentaux, cette illusion sur le redressement du parti par la simple lutte d'idées amènent à un grave manque à gagner du point de vue des intérêts révolutionnaires. Il n'était pas possible, entre novembre 1977 et le XXIIIe Congrès, de battre la direction du parti. Il était possible par contre de jeter les bases d'un regroupement oppositionnel qui, en organisant un débat authentique, pose clairement les données du combat à mener dans le PCF.
La tâche reste à accomplir ! Un optimisme fondé
Au premier examen, le pessmusme semble de rigueur : la direction du PCF a les choses bien en main et il n'existe pas
dans l'immédiat d'obstacle majeur à ce qu'elle poursuive son aberrante politique. Cependant, une étude un peu plus approfondie commande un optimisme raisonnable.
En premier lieu, le délire sectaire de Georges Marchais et de ses camarades a l'inconvénient fondamental d'être en absolue contradiction avec ce qu'exige la situation :au moment où il faut contrer l'offensive gouvernementale par une action générale des travailleurs, 1 'organisation de la division est criminelle et risque d'avoir des conséquences catastrophiques. Aucun parti, aussi rusés et expérimentés en manœuvres bureaucratiques que soient ses dirigeants, ne peut impunément mener une telle politique sans que les conséquences ne s'en fassent ressentir sur les rapports qu'il entretient avec les masses.
Mais il faut surtout prendre en compte l'état réel du parti. Le noyau dirigeant a pu contr{>ler pour l'essentiel la préparation du XX:IIIe Congrès. Mais il a été incapable d'empêcher un débat de se dérouler. Dans la tribune de discussion de l'Humanité et de France nouvelle (Staline sait pourtant que les contributions y sont soigneusement fùtrées et présentées de façon à ce que chaque critique reçoive promptement réponse) , plusieurs des thèmes essentiels de la stratégie révolutionnaire ont été abordés. Citons à titre d'exemple : le programme commun a-t-il constitué un obstacle aux luttes ? L'unité doit-elle se faire à la base seulement ? La « nature » du Parti socialiste exclut-elle l'unité d'action ? Est-il sensé de parler de « bilan globalement positif » de l'URSS ? , etc.
Bien entendu, les articles publiés reflétaient souvent une grande confusion politique et les prises de position en faveur d'une politique de classe étaient obscurcies par un sectarisme profond. Pouvait-il en être différemment, alors que toute réflexion qui ne confonde le Front unique ni avec l'alliance électorale sans principes, ni avec l'union à la base, toute compréhension du stalinisme exige une formation politique dont, par force, sont dépourvus les militants du PCF ?
L'important est que le débat ait commencé, non seulement dans les milieux intellectuels mais dans toutes les sphères du pàrti. L'important aussi est que l'esprit critique se généralise, qu'il soit devenu monnaie courante de ne pas tout accepter inconditionnellement de la direction, qu'au contraire il devienne normal de contredire celle-ci. Tout cela est révélateur d'une crise profonde du Parti communiste français. Crise d'orientation politique, crise des rapports entre militants et dirigeants.
Cette crise n'en est qu'à ses débuts et il convient de se garder
de toute évaluation simpliste de ses perspectives de dévelppement. Dans son rythme comme dans les formes qu'elle revêtira, elle sera plus lente et plus complexe que ne pourrait le laisser supposer l'immensité des contradictions qui opposent la politique des dirigeants du PCF et les intérêts généraux des travailleurs.
Certes, en France et en Europe, la période se caractérise par une instabilité profonde des rapports entre les classes, par un ébranlement, dans beaucoup de pays, des institutions bourgeoises, par le maintien d'un grand potentiel de combativité ouvrière. On est donc enclin à faire un pronostic optimiste sur la possibilité générale d'aiguisement des contradictions sociales, d'affrontements majeurs entre les classes et donc, pour en revenir au PCF, d'ébranlement des organisations bureaucratiques qui ne peuvent maintenir leur hégémonie que dans les périodes de basses eaux de la combativité prolétarienne. Un tel diagnostic est pleinement justifié par la profondeur de la crise des sociétés européennes. Mais il constitue seulement une appréciation générale des perspectives de développement dans les années à venir. Il permet de comprendre la tendance générale de la période. Il n'implique pas directement une connaissance des phases précises de la lutte des classes, montées et reculs temporaires que détermine l'issue des heurts conjoncturels entre les forces sociales en présence.
Les révolutionnaires, s'ils veulent dépasser le stade des affirmations propagandistes, ne peuvent se limiter à constater les tendances générales de la période. Ils doivent aussi se montrer capables, non pas de faire des prévisions détaillées - toujours sujettes à caution - mais de prendre en compte la totalité des facteurs qui favorisent ou retardent la prise de conscience politique des travailleurs les plus combatifs. L'exemple des luttes récentes en France peut permettre d'éclairer ces propos généraux. Depuis mars 78, de nombreux mouvements se sont déroulés, atteignant une ampleur exceptionnelle dans la sidérurgie. Ils montrent que les travailleurs sont décidés à résister à l'attaque du patronat et de l'Etat, en utilisant, s'il le faut, la violence collective.
Mais, pour faire reculer la classe dominante, une offensive générale aboutissant à une remise en cause de l'existence de l'actuel pouvoir est absolument nécessaire. L'ampleur de cet enjeu détermine chez les travailleurs une hésitation devant une action d'ampleur nationale, hésitation d'autant plus grande que PS et PC combattent, chacun à sa manière, toute idée d'une lutte de masse contre le gouvernement.
Les conséquences de cette situation doivent être analysées clairement. Les dirigeants réformistes des syndicats et des partis tirent profit de la marge qui, dans le temps, sépare la combativité spontanée des travailleurs, victimes des plans de restructuration capitaliste, et la conscience de la nécessité immédiate d'un mouvement d'ensemble contre le pouvoir, avec tout ce qu'il impliquerait d'auto-organisation ouvrière (comités unitaires, coordinations élues par branche ou par région, conférences de délégués à l'échelon national, etc.). Ce faisant, les Marchais et les Mitterrand, les Séguy et les Maire donnent à la bourgeoisie une marge d'initiative plus grande que ne l'autoriserait sa situation effective. Ils renforcent du même coup l'influence négative qu'ont sur les salariés le cadre contraignant des institutions de l'Etat et le poids d'années de légalisme électoraliste.
On ne peut donc tabler, comme sur l'hypothèse la plus probable, sur une explosion sociale du type Mai-68, qui aboutirait cette fois-ci à un divorce généralisé entre le PS , le PCF et la masse des travailleurs. Il semble plus vraisemblable que les prochaines années seront marquées par une série de luttes de grande ampleur (voire même de mouvements de grève prolongée, à l'échelle nationale, déclenchées en dehors des directions en place) suivis de reculs temporaires. La division du front ouvrier, voulue par les états-majors, ne joue pas seulement comme un frein au développement des combats de classe. Elle permet aussi à chacun des partis rivaux de se livrer chaque fois que possible, à une démagogie qui lui permet d'apparaître plus « à gauche » que son concurrent. C'est , par exemple, ce que fait le PCF, à l'heure actuelle, avec sa politique d'union à la base, rythmée de couplets contre la social-démocratie. Il serait vain de croire que ce genre d'attitude est sans conséquences.
Nous sommes, de fait , dans une période où la crise du régime détermine l'apparition d'une avant-garde de travailleurs que leur expérience amène à se différencier dans les luttes de la politique des réformistes. De plus en plus nombreux, des militants de la CGT et du PCF prennent part aux expériences de cette avant-garde, comme le montrent aussi bien les mouvements sociaux récents que la nature des débats préparatoires au XXIIIe Congrès. Un problème demeure posé :le passage de ces travailleurs avancés de l'opposition spontanée, et par là même limitée, à l'opposition politique consciente.
Les révolutionnaires peuvent jouer un rôle considérable dans ce processus de rupture. Dans des conditions différentes de
l'immédiat après-Mai-68, ils peuvent nouer des liens directs avec l'avant-garde, tirer avec elle les leçons collectives de toutes les luttes, même dans les moments de recul relatif. Ils ont la possibilité d'être les coordonateurs et les organisateurs des expériences nécessairement éparses au départ, des divers secteurs de la classe ouvrière.
Mais il faut comprendre aussi que, dans la mesure où les différenciations au sein du mouvement ouvrier s'étaleront sur plusieurs années elles prendront nécessairement la forme de luttes au sein des grandes organisations, du PCF tout particulièrement.
Attachés à leur parti, les militants communistes auront tendance à y poser d'abord les problèmes qui se posent à eux. Le combat qu'ils mèneront, facilité par la permanence des contradictions sociales, aidé par le « libéralisme » forcé de la direction, retardé par l'absence de clarté politique des débats, a une extrême importance pour la prise de conscience des travailleurs les plus avancés. Les révolutionnaires ont donc un intérêt primordial à aider, par tous les moyens à leur disposition, à la naissance des courants de gauche, clairement orientés sur les questions fondamentales de la stratégie, à l'intérieur du PCF.
Il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'escamoter les problèmes politiques, de pratiquer des accommodements programmatiques. Au contraire. Par le débat et l'action commune, on poussera les militants les plus valables du Parti communiste à se prononcer nettement sur les grands thèmes de la politique révolutionnaire : nature de l'Etat et voie révolutionnaire au socialisme, stratégie des luttes ouvrières, auto-organisation des travailleurs, lutte autonome des femmes, analyse du stalinisme, etc. On les amènera ainsi à comprendre que le PCF n'est pas le parti de la classe ouvrière que l'on peut redresser à bon compte mais qu'il faut construire un authentique parti révolutionnaire.
C'est une raison sérieuse d'optimisme que de pouvoir poser, pour la première fois depuis des décennies, une telle perspective en termes réalistes, à partir du constat que la direction du Parti communiste français, malgré son apparente maîtrise de la situation, est plongée dans des contradictions inextricables qui marquent le déclin de son hégémonie sur le mouvement ouvrier.
Denis Berger avril1979