La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Communisme et/ou féminisme ?

· Critique communiste (1re série), n° 4, novembre 1975 · p. 59-63 · 2 439 mots

D. O.

COMMUNISME

OU FÉMINISME 1

Introduction sommaire a,ux débats du P.C.F. dans les années 20 1921. La Révolution russe a 4 ans, et depuis 4 ans elle transforme les conditions de vie, la conscience des femmes russes. Au niveau international, sous la direction de Clara Zetkin, le Secrétariat international féminin impulse l'action parmi les femmes. Dans les pays capitalistes il faut sensibiliser les femmes de la classe ouvrière à la révolution, leur faire comprendre qu'elles ont plus intérêt que quiconque au renversement de l'Etat bourgeois. Après la guerre, des luttes pour les droits politiques des femmes avaient débouché sur des victoires dans de nombreux pays d'Europe. En Allemagne, Autriche, Hongrie, Tchécoslovaquie, Angleterre, les femmes avaient conquis l'égalité des droits politiques. En Italie, en Espagne, en Hollande, le gouvernement dut faire des concessions, quoique moins importantes. En Suisse même il y eut des luttes. En se félicitant de ces victoires, les P.C. s'appuient sur la sensibilisation des femmes pour pousser la lutte plus avant: l'égalité dans le travail et dans les salaires, la journée de huit heures, la protection de la maternité. Deux conférences des femmes communistes se sont tenues, parallèlement aux II• et III• congrès de l'I.C. ( 1 ). De nombreuses sections de l'Internationale publiaient un journal s'adressant aux femmes. Le Parti Communiste Allemand par exemple compte dans ses rangs 50 000 femmes ( 15 %) des effectifs, son journal féminin bimensuel « La Communiste » se diffuse à 26 000 exemplaires en janvier 21, à 40 000 en avril. Le Secrétariat national féminin s'appuie sur des groupes locaux (1) Lucie ,Colliard repr-ésente le P.C.F. à la d,e uxième conférence internationale d·es femmes communistes.

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et régionaux d'exploitation. Il publie des brochures, des tracts ; il anime des écoles de formation. {2) Ainsi en 1921, quoique conscient de l'énormité des tâches qui restaient à accomplir, le Secrétariat International pouvait être optimiste. Un point noir cependant, la France: << Nulle part le travail des femmes ne fut exploité à un tel point qu'en France pendant la guerre, et nulle part la lutte pour les droits des femmes ne fut menée aussi mollement qu'en ce pays ». (3) Un PC peu convaincu De tous les partis d'Europe occidentale, le P.C. est le moins pressé d'obtempérer aux injonctions du Secrétariat International. Quand sa presse s'intéresse à la question féminine, c'est la plupart du temps pour se féliciter du processus d'émancipation des femmes en Russie révolutionnaire, sans en tirer de leçons pour une action en France. Sans nier l'asservissement des femmes, bien au contraire, le P.C. en tire argument pour ne pas agir dans l'immédiat. Voici ce qu'écrit Marthe Bigot, membre du Comité directeur du P.C.F. (Revue Communiste, no 1, mars 1920) : << On s'étonnera que je passe sous silence l'action que selon certains camarades les femmes pourraient mener pour faire aboutir le communisme. A mon sens il ne faut pas trop compter pour le moment sur cette action. La femme est en France, trop écrasée par le labeur et les lois pour avoir eu le loisir suffisant d'étudier les questions politiques et économiques. Elle a subi l'état social actuel parce que l'éducation qu'on lui a donnée et la tâche qui l'accable ne lui permettent pas de se révolter contre lui. » C'est cette même Marthe Bigot qui se trouve à l'issue du Congrès de Marseille présidente du Comité Féminin. A-t-elle changé d'avis? On ne saurait le dire en lisant dans le projet de résolution pour le Congrès (qu'elle a vraisemblablement écrit) les lignes suivantes : << Si la politique n'est pas l'affaire des femmes, nous pouvons dire que la Révolution sera leur affaire ... >>. Ce passage révèle un profond pessimisme quant aux possibilités du travail qui va s'engager. (Le seul but plausible et réalisable serait-il de << neutraliser » les femmes, de les empêcher de devenir une force contre-révolutionnaire?) Ce passage a été amendé lors du Congrès, la résolution définitive dit : << Si la politique n'est pas encore l'affaire des femmes nous pouvons dire que la révolution sera leur affaire ... (Le P.C.) aidera de tout son pouvoir les femmes à conquérir, même dans le régime actuel, sur tous les terrains ... l'égalité avec les hommes ». La pression de l'Internationale Il apparaît donc que la résolution sur l'action à mener auprès des femmes ne peut être comprise que dans le cadre d'une pression de l'l.C. (2) Rapport de Bertha Braunthol rà la d·e uxième con•férence internationale des ·f emmes communistes, juin 1921. (3) Z. Lilina «Une année de lutte des ouvrières d'Europe et d'Amérique», Bulletin Communiste n" 9, mars 192·1. Les quatre premiers congrès de l'l.C., p. 143.

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Personne, d'ailleurs, ne songe à s'en cacher: « Le Parti doit créer immédiatement le journal et le secrétariat féminin réclamés par l'Internationale » dit la résolution. En l'absence d'un réel courant de sensibilisation dans les masses françaises, le P.C. accepte de remplir ces tâches par principe. Il se soumet à la discipl.i ne de l'Internationale. Il reconnaît l'importance en théorie de ces tâches mais il semble considérer que son rôle sera uniquement propagandiste. Il a peu de foi en un débouché de masse. Ceci apparaît clairement dans le premier numéro du journal L'Ouvrière, qui est publié le 11 mars 1922, conformément aux décisions du Congrès. L.O. Frossard, secrétaire du Parti, intitule son article, qui fait fonction d'éditorial : « L'Ouvrière vivra-t-elle ? >> Quel manque d'enthousiasme pour le premier numéro du journal qui a la tâche historique de rallier les femmes françaises à la Révolution ! « L'Internationale nous a prescrit de mettre debout un organe communiste pour femmes. Le voici ... En assurant l'existence de l'Ouvrière le P.C. remplit une partie de son devoir ... L'Ouvrière vivra si le P.C. est à la hauteur de sa tâche ». Le Ille Congrès de l'I.C., en juin 21, avait adopté une longue résolution concernant l'action parmi les femmes; elle inspire, évidemment, la résolution française. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'introduction qui reprend le point de vue de l'Internationale en 1921, pour qui la Révolution prolétarienne était à l'ordre du jour dans les pays capitalistes avancés (4). On trouve dans la résolution de l'I.C. la crainte de voir les masses féminines inertes jouer un rôle contre-révolutionnaire. On ) trouve la nécessité d'employer des méthodes particulières pour s'adresser aux femmes. On y trouve la consigne de lutter contre l'influence des traditions, des mœurs bourgeoises, de la religion. On y trouve lt souci de donner aux femmes « les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes dans le Parti ». On y trouve la consigne de collaborer aux rouages de l'Etat bourgeois ou d'agir dans les coopératives. Cependant la résolution française est loin d'être un calque de la résolution internationale. Elle omet de reprendre certains passages de celle-ci et notamment la mise en garde des femmes contre les Internationales traîtres II et II 1/2. Elle ne fait aucune analyse de la situation des femmes françaises, contrairement à l'esprit de la résolution internationale et ne met aucun mot d'ordre de lutte, aucune plate-forme d'action en avant pour mobiliser les femmes . Cette lacune montre bien que l'intervention communiste auprès des femmes est alors inexistante. Etre femme, être militante Par contre la résolution expose clairement, au niveau général, les problèmes des femmes ouvrières « doublement exploitées par la société bourgeoise » (5). Elle n'hésite pas à parler de celles des militantes du Parti qui doivent à la fois lutter contre leur éducation et contre la pression de leurs camarades de combat masculins. Dans ce domaine, la résolution de Marsetlle s'attache à préciser, à concrétiser, la résolution générale de l'I.O. Des mesures volontaristes mais nécessaires sont prises : présence d'une femme au bureau de toute manifestation pu(4) 3• congrès de l'I.C. - Résolution concernant les femmes. (5) Dans son a·rticle « Le communisme et la femme » qui .figure en annexe, Marthe Bigot jusUfie le terme de double exploit·a tion.

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blique pour affirmer publiquement que le P.C. entend dès à présent chancher quelque chose dans la condition des femmes ; participation d'une femme aux réunions des élus du Parti à une époque où les femmes n'ont pas le droit de vote ni celui d'être élues (6) ; représentation des femmes dans tous les organismes du Parti. Plus encore, ce sont les comportements individuels qui doivent se modifier. Les hommes doivent se surveiller dans le Parti mais auss:.. dans la famille (rla politique ne s'arrête pas à la porte du foyer, lem rappelle-t-on). Les femmes doivent surmonter leur timidité, « oser donner leur avis tout haut ». Etre femme et militante révolutionnaire, voilà un débat qui rebondit aujourd'hui, avec acuité, enrichi par l'apport du mouvement de libéra tion des femmes. Encore faut-il se rappeler qu'avant les ravages du rouleau compresseur stalinien, les prémisses en avaient été posées. Il est bien sûr facile de trouver dans la résolution des signes révélateurs de préjugés bourgeois. Le contraire serait étonnant. Ainsi on invite les militantes à combattre leur « frivolité » ou à « accompagner » lem mari s'il milite. C'est aussi aux femmes militantes qu'on conseille de se défier des pressions des « vieux parents », le père n'entrant en jeu que pour ce qui concerne l'éducation intellectueMe, scolaire. Après le congrès Il serait intéressant de connaître les débats que suscita la discussion de cette résolution. L'un d'entre eux transparaît dans l'Ouvrière du 22 avril (no 7) sous la plume de Lysette Marly, m~J.itante de Montpellier. De son point de vue, un journal spécifique aux femmes était moins utile que deux pages dans l'Humanité deux fois par semaine: l'Huma a un tirage cons~dérable que l'Ouvrière ne peut atteindre ; de plus un journal pour deux dans le couple, c'est à .l a fois plus économique et une occasion de se rapprocher. « En lisant le même journal, le mari et la femme en viendraient naturellement à des discussions communes, fréquentes, et sur des sujets d'autant plus abordables que la femme trouverait dans son ménage un élément de discuss·ion et aurait l'occasion de se pénétrer davantage des réflexions qu'elle échangerait avec son mari ... » Il ne faut cependant pas voir là une volonté de minimiser l'intervention « Notre but est le même. S'il nous arrive de différer quand il s'agit de proposer des moyens, c'est que nous cherchons toutes à faire la meilleure besogne. Donc femmes, à l'ouvrage, et vaillamment! » De nombreuses femmes devaient craindre qu'une structuration trop spécifique de l'action parmi les femmes isole complètement ce secteur, abandonné aux militantes, et perpétue l'état de fait dans le reste du Parti. (Cette crainte était sans doute justifiée) (7). D'ailleurs lors du congrès suivant (congrès de Paris, octobre 1922), le problème est reposé. Maintien de l'Ouvrière ou supplément hebdoma· daire à l'Humanité? On reproche aux rédactrices de ne. pas insérer de (6) Le 28 mars 1922, le P.C. proposa comme candidat à la municipalité des Enfants Rouges ... une femme, Marthe Bigot. (7) Le Bulletin Communiste par exemple, organe de la gauche du Parti qui publia, en 1920 et 1921, quelques (rares )articles sur les femmes, n'en publie aucun en 1922. La commission féminine réclame d'ailleurs plus de publicité pour l'Ouvrière dans les organes du Parti.

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pages de mode, de ne pas rendre le journal plus attractif pour les femmes. L'équipe de l'Ouvrière défend vigoureusement sa conception. Elle avait déjà protesté publiquement contre l'annonce simultanée dans l'Humanité du journal l'Ouvrière et d'un journal de mode bourgeois (8). Le vote du ne Congrès réaffirme la nécessité d'un journal autonome. Pourtant, d'octobre 22 à mars 23, l'Ouvrière ne paraît pas ; trop de problèmes de diffusion se posent (9). Même les femmes du Parti ne sont pas toutes abonnées. En mars 23, la rédaction mène une campagne de diffusion énergique. Le tirage passe de 2 500 à 3 000 exemplaires. Une faible diffusion certes, mais une équipe de rédaction solide abordant tous les thèmes de la « double exploitation » de la femme. Un journal virulent, acide où l'on sent passer à travers les correspondances et les échos de lutte la colère des femmes contre le patron, mais aussi, parfois, contre Jes autres femmes, celles qui ne bougent pas. Conformément à ses décisions de congrès, le PJC. diffuse aussi livres et brochures sur la question féminine. La publicité pour ces livres est faites dans l'Ouvrière ; la plupart ne sont pas des productions du P.C.F.: L'Histoire générale du Féminisme d'Abensour, La femme dans le passé, le présent et l'avenir d'A. Bebel, Le probli~me de la femme, évolution historique, aspect économique de Lily Brown, La femme dans les organisations ouvrières de LM. Campain, La famille et l'Etat communiste et L'ouvrière et la paysanne dans la Russie des Soviets d'Alexandra Kollontai. Deux brochures complétaient cette liste, seules contributions du Parti à la formation des femmes : La servitude des femmes de Marthe Bigot et une brochure de Louise Bodin sur la siphylis (.10). Un grand absent inexplicable dans cette bibliographie : Engels. Nulle référence n'est faite à l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, alors que les idées exprimées dans ce livre sont largement reprises. On ne peut conclure une si brève étude, trop de questions restent ouvertes. Celle-ci par exemple: la quasi totalité des rédactrices de l'Ouvrière appartient à la tendance gauche du Parti. Pourquoi ? Parmi ces femmes beaucoup quittent le P.O. entre 1925 et 1928. Certaines rejoignent des groupes d'Opposition de Gauche {!Marthe Bigot et Lucie Colliard, par exemple, se rapproche de « La révolution prolétarienne » ), d'autres retournent aux socialistes, comme Noélie Drous qui rallie le P.U.P. On peut comprendre aisément que des militantes investies dan" un travail de dénonciation de l'exploitation des femmes soient particulièrement sensibles au caractère réactionnaire du stalinisme. Le problème reste malgré tout à approfondiT.

D.O. (8) L'Ouvrière n • 2, samedi 18 mars 1922. (9) L'arrêt de publication d·e l'Ouvrière correspond ·à une crise dans le Parti : la gauche éliminée de la diTection par le cent.r e démissionne de ses postes de res·p onsabilité. Marthe Bigot, Louise Bodin, Lucie Colliard qui écriv.e nt dans l'Ouvrière refusent donc d'assumer leurs tâches de permanentes. Mais, alors que dès décembre 1922, tout rentre dans l'ordre (après l'intervention du IV• Congrès de l'I.C .qui condamne l'attitude du centre) l'Ouvrière ne paraît .à nouveau qu'au mois de mars. A une crise politique s'ajoutent donc des problèmes de diffusion propres au journal. (10) Louise Bodin est, comme Marthe Bigot, membre du Comit·é directeur du P.C.F. après le congrès de Marseille. Celui-ci compte 17 hommes et 3 femmes titulaires (L. Bodin - M. Bigot - L. Leinoque), 6 hommes et 1 femme suppléants (.Lucie 1Colliard).

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