Une analyse de l'oppression des femmes dans la société capitaliste implique que l'on s'entende sur la caractérisation de la famille (telle que nous la connaissons aujourd'hui) comme lieu spécifique où se noue cette oppression. La persistance de tout un travail domestique relevant de la sphère familiale ne doit pas nous conduire à sous-estimer le fait que le rôle de ce travail ne se confond pas complètement avec celui qu'il remplissait dans les sociétés pré-capitalistes. Marx et Engels ont vu dans l'introduction massive des femmes sur le marché du travail (première révolution industrielle) la ruine de la « suprématie masculine» et la voie de l'émancipation féminine. Si leurs « pronostics » sur ce point et sur l'impossibilité de toute famille pour la classe ouvrière ne se sont pas vérifiées, il ne nous semble pas moins erroné pour autant de négliger ce phénomène pour, comme le fait le livre Etre exploitées (1), ne plus envisager le rapport des femmes à la société capitaliste que sous le seul angle du travail domestique et de la « production » des enfants (celle-ci étant vue comme la seule « production » que le capitalisme n'a pas pu s'approprier). Caractériser la famille comme le lieu d'une «production non dominante - la production des biens non vendables, non échangeables sur le marché » - prête à confusion et sous-entend une analyse de la famille comme rouage essentiel, élément indispensable de la production capitaliste. Ce qui revient, du coup, à perdre de vue le ressort fondamental du mode de production capitaliste (loi de la valeur, loi du profit) et éclipse les contradictions internes au sytème sur lesquelles il nous faudra revenir.
NAISSANCE DE LA FAMILLE cc BOURGEOISE »
Si cette famille émerge:-dès le XV• siècle, en parallèle au développement des échanges, de la circulation monétaire, de l'apparition du travail salarié, elle ne tendra à s'imposer avec vigueur qu'à partir des XVIIe et XVIIIe s.
« L'idée essentielle des historiens du droit et de la société », écrit Philippe Ariès dans l'Enfant et la vie familiale sous l'ancien régime (2), est que dans la féodalité, « les liens du sang ne constituaient pas un seul mais deux groupes, distincts quoique concentriques : la famille ou mesnie qu'on peut (1) Etre exploitées, livre d'un collectif italien - Editions des femmes. (2) L'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime, Philippe Ariès - Editions du
Seuil.
comparer à notre famille conjugale moderne, et le lignage qui étendait sa solidarité à tous les descendants d'un même ancêtre. Il y aurait plus que distinction, opposition entre la famille et le lignage, les progrès de l'une provoquant l'affaiblissement de l'autre, au moins chez les nobles. La famille ou mesnie, si elle ne s'étend jamais à tout un lignage, comprend, parmi les membres qui résident ensemble, plusieurs éléments et parfois plusieurs ménages : ceux-ci vivent sur un patrimoine qu'on a répugné à diviser. .. Cette tendance à l'indivision de la famille qui, d'ailleurs, ne durait guère au-delà de deux générations, a donné naissance aux théories traditionnalistes du XIX" siècle sur la grande famille patriarcale ».
Famille caractéristique de l'ère féodale, réunie sur un patrimoine indivisible ou, pour le moins, régi par un ensemble de lois contraignantes quant aux possibilités de ventes, de donations, etc. Famille où l'unité conjugale est loin d'être placée au centre du groupe familial, même si le mariage doit garantir le maintien et l'extension du patrimoine. Dans ce sens il faut souligner que les contours du lignage resteront le plus souvent flous, l'appartenance de la femme à tel ou tel lignage (celui du père, celui du mari) pouvant être variable. La femme n'appartenait qu'à demi au lignage où son destin l'avait fait entrer, pour peu de temps peut-être. «Taisez-vous» dit rudement Garin le Lorrain à la veuve de son frère assassiné, qui, sur le corps, pleure et se lamente, «un gentil chevalier vous reprendra ... c'est à moi qu'il convient de garder le grand deuil» ... «Par la tonalité sentimentale, de même que par l'étendue, la parentèle était tout autre chose qve la petite famille conjugale du type moderne» (Marc Bloch) (3).
De fait, à cette époque, si les divorces étaient exclus et châtiés, les remariages en cas de veuvage étaient nombreux et courants, garantie même d'une existence sociale et économique. Cette famille s'organisait autour du patriarche, pater familias, ancêtre commun à plusieurs ménages pouvant vivre sous le même toit. Dans la paysannerie, c'est la communauté villageoise qui, toujours selon Marc Bloch, aurait rempli le rôle du lignage caractéristique des nobles.
L'extrême codification des rapports et lois de la grande famille patriarcale, que l'on retrouve aussi dans l'organisation des corporations du Moyen-Age, reflète bien l'ossification d'une société profondément divisée en classes, castes, etc., soucieuses avant tout de la préservation de leurs biens et privilèges jalousement gardés. La société féodale, qui connut les premières grandes ouvertures sur le monde, est cependant restée un frein objectif au développement économique, du fait précisément des attaches extrêmement étroites qui liaient les membres de la société à la propriété de la terre, des instruments de travail, etc. Attaches que le capitalisme rompra, introduisant par là un bouleversement fondamental. (3) La société féodale, Marc Bloch - Albin Michel.
En effet, avec l'apparition de la manufacture dans les campagnes, s'opère la première séparation entre le travailleur et les conditions de l'exercice du travail, de la production (c'est-à-dire la terre, les matières premières, les ·instruments de travail). Dans les sociétés pré-capitalistes, la production était production de valeurs d'usage (tant à la campagne que dans les villes), en ce sens que même si la production s'échangeait sur le marché, cet échange n'était en aucun cas le but immédiat, l'objet réel de la production; l'échange ne visait qu'à permettre à l'artisan de se maintenir, de se perpétuer, lui et les siens, en tant qu'artisan.
« Les lois des corporations du Moyen-Age empêchaient méthodiquement la transformation du maître en capitaliste ... La corporation se gardait également avec un zèle jaloux contre tout empiètement du capital marchand, la seule forme libre du capital qui lui faisait vis-à-vis. Le marchand pouvait acheter toute sorte de marchandises, le travail excepté. Il n'était souffert qu'à titre de débitant des produits» (Marx) (4).
Face aux progrès de la division du travail, les corporations existantes se scinderont, d'autres se créeront, mais jamais on ne verra, dans un même atelier, le regroupement de métiers différents. Ainsi, si les corporations accéléraient, par l'amélioration progressive des métiers, les progrès de la division du travail, elles empêchaient la séparation du producteur de ses moyens de production qui « restaient soudés ensemble comme l'escargot et sa coquille ». «Ainsi la base première de la manufacture, c'est-à-dire la forme capital des moyens de production, faisait défaut » (Marx) (5).
C'est ce qui explique l'apparition de la manufacture dans les campagnes, et l'accaparation de métiers qui ne demandent pas - au départ- de trop fortes concentrations humaines, ni un trop haut développement des techniques. La manufacture arrachera dès lors aux familles paysannes à la fois une de leurs productions (le tissage ... qu'elles se contentaient de vendre jusque là au marchand), et des bras, c'est-à-dire des forces de travail. C'est l'amorce, le premier pas fait dans la désintégration de la famille comme unité de production. Le travailleur quitte dès lors la sphère familiale, va travailler à la manufacture contre salaire ; il ne vend plus le produit de son travail, mais sa force de travail. Il ne produit plus de valeurs d'usage, mais des valeurs d'échange.
Le travailleur libre, travailleur coupé, séparé des moyens de production qui ne sont désormais plus sa propriété mais celle du capitaliste, est né. La subsistance de ce travailleur ne dépend plus de la production familiale (bien que celle-ci ait gardé longtemps encore un rôle important en raison du faible développement des forces productives). Il s'émancipe de la famille, cette espèce d'unité de «survie» où la production ne s'organisait qu'en vue de la reproduction simple, immédiate. (4) Le Capital, livre premier, tome 2 - Karl Marx. (5) Ibid.
LA PLACE DES FEMMES A ce stade, la situation de la femme connaît une sérieuse dégradation, sensible en vérité depuis le xrve siècle, époque où les échanges commencent à s'intensifier. Jusque-là, la place des femmes semblait à peu près assurée. Elles connurent, du moins dans la première époque de l'ère féodale, une situation supérieure - économiquement et socialement - à celle qu'elles connaissaient antérieurement, et celle qu'elles connaîtront plus tard. L'agriculture, le tissage, la confection des vêtements sont leurs principales activités, mais la quasi totalité des professions leur sont accessibles (XIVe s.) ... Le développement des échanges et les progrès de la division du travail se traduiront par une accentuation de la division du travail entre les sexes. La femme se verra de plus en plus reléguée aux tâches du «dedans», de la maison. En clair, progressivement, le travail des femmes perdra son caractère social, pour n'être bientôt plus que domestique, privé. La modification des droits de succession vers le xvre siècle traduit bien ce fait : aux filles les meubles ! aux garçons les terres, les outils ! C'est de même l'exclusion de l'éducation professionnelle.
« Elle perd le droit de se substituer au mari fou ou absent... Finalement, au xvre siècle, la femme mariée devient une incapable et tous les actes qu'elle ferait sans être autorisée par le mari ou par justice, seraient radicalement nuls. Cette évolution renforce les pouvoirs du mari qui finit par exercer une sorte de monarchie domestique (Pëtot, cité par Ariès). «Tandis que s'affaiblissaient les liens du lignage, l'autorité du mari dans la maison devenait plus forte, la femme et les enfants y étaient plus strictement assujettis» (Ariès). A l'enfermement des insensés, mendiants, indigents, vagabonds, vieillards dans l'hôpital, véritable « atelier de travail forcé», correspond l'enfermement des femmes dans la famille. Une nouvelle morale conjugale se forge parallèlement à la condamnation de l'oisiveté considérée directement comme contradictoire à l'éthique nouvelle du travail qu'introduit la bourgeoisie. Les femmes ne justifient plus leur existence que par leur fonction de procréatrices, résultat d'un long processus d'exclusion du monde du travail alors que justement celui-ci se transforme. Après la Constitution de 1791 qui établissait une distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs, la Constitution de 1793 déniera aux femmes tout droit politique : celles-ci s'assimilent désormais aux enfants, mineurs, vagabonds, condamnés « à peine afflictive ou infamante » !
La bourgeoisie qui monte, disloque les anciennes communautés, bouleverse les rapports économiques, ouvre le règne de la possible émancipation des individus ! Et c'est dans ce contexte que le rôle des femmes sera qualifié de « naturel » : « L'image de la femme lourde déjà de tant de significations latentes, se charge alors de ce besoin d'immuable qui doit contrebalancer tous les bouleversements en cours» (6). Indication d'une morale nouvelle qui se fraye chemin, garde-fous contre un monde qui s'ébranle, qui culbute sur son passage les valeurs anciennes : (6) Les femmes et la révolution : 1789-1794, par Paule-Marie Duhet - Julliard,
Collection Archives.
« Avec sa sexualité dominée, occupée, utilisée, elle (la femme) devient une pièce commode d'un rouage délicat : car les législateurs, comme les créateurs d'utopies craignent que l'instinct sexuel ne fausse tous les mécanismes, n'embrouille à plaisir ce fil d'Ariane qu'ils embobinent si cérémonieusement »(7).
En fait, l'image nouvelle de la femme qui s'impose apparaît comme le miroir de rapports sociaux bouleversés où la mesure du temps de travail commence à s'imposer comme mesure de tout échange et de toutes valeurs économiques et sociales. Et tout ce qui échappe à cette mesure se trouve en contrepartie dévalué, minimisé.
Infantilisées, les femmes rejoignent les enfants qui cessent d'être mêlés au monde des adultes. L'école se substitue à l'apprentissage et devient, couplée à la famille, le lieu d'apprentissage de l'ordre moral. Le rôle de «nature» qui échoit aux femmes vient mettre l'accent sur la séparation qui s'opère, au fur et à mesure du développement capitaliste, entre le lieu de la production (qui n'est déjà plus l'unité familiale, à l'exception, par exemple, de la petite paysanerie ... ) et le lieu de la reproduction de la force de travail; il semble devoir être le pendant direct du travailleur libre.
Pourtant, à l'exclusion des femmes des droits politiques, n'a pas correspondu une perte au niveau des droits privés. Au contraire, les lois de succession se réformeront à nouveau, et « les privilèges de la masculinité » disparaîtront avec l'abolition des droits féodaux (8). Ainsi, la suppression du droit d'aînesse s'associe à l'interdiction de toute distinction entre sexes quant à l'héritage. Mesure bâtarde à l'heure même où les femmes sont exclues de leurs anciens métiers et de l'éducation professionnelle, mais qui témoigne de la nécessité de couvrir d'une certaine protection civile les femmes face à la dissolution des anciens liens familiaux, notamment les mères et les veuves chargées d'enfants. Première contradiction en vérité, qui s'appronfondira lors de la première révolution industrielle. Dans l'immédiat, un moyen terme sera trouvé par l'apprentissage, pour les femmes, « de métiers qui conviennent à leur sexe » : « Sans doute la femme doit régner dans l'intérieur de la maison, mais elle ne doit régner que là : partout ailleurs elle est comme déplacée ; la seule manière dont il lui soit permis de se faire remarquer ailleurs, c'est par un maintien qui rappelle la mère de famille ou qui caractérise tout ce qui rend digne de le devenir » (9) : ouverture de la profession d'institutrice d'Etat, d'infirmière, etc.
FAMILLE ET ÉTAT
«L'ancienne société bourgeoise avait directement un caractère politique, c'est-à-dire que les éléments de la vie bourgeoise, comme par exemple la propriété ou la famille, ou le mode de travail, étaient sous la forme de la (7) Ibid. (8) Ibid. (9) Ibid.
seigneurie, de la caste et de la corporation, devenus les éléments de la vie de l'Etat. Ils déterminaient sous cette forme, le rapport de l'individu particulier à l'ensemble de l'Etat, c'est-à-dire sa situation politique, par laquelle il était séparé et exclu des autres éléments de la société ... La révolution politique qui renversa ce pouvoir de souverain et fit des affaires de l'Etat les affaires du peuple, qui constitua l'Etat politique en affaire générale, c'est-àdire en Etat réel, brisa nécessairement tout, classes, corporations, jurandes, privilèges, qui ne servaient qu'à indiquer que le peuple était séparé de la communauté. La révolution politique abolit donc le caractère politique de la société bourgeoise» (Marx) (10).
Cet Etat, on le voit, doit sanctionner la destruction des anciennes communautés de vie qui étaient régies par leurs propres lois, leur propre exercice de la violence (cf plus haut les corporations du Moyen-Age). Il se proclame souverain sur la base de l'« égalité du code civl » où l'individu, comme citoyen, se dissocie de son être quotidien, de chair et de sang :
« ... L'homme mène, non seulement dans la pensée, dans la conscience, mais dans la réalité, dans la vie, une existence double, céleste et terrestre, l'existence dans la communauté politique où il se considère comme un être général, et l'existence dans la société civile où il travaille comme simple particulier, voit dans les autres hommes de simple moyen et devient le jouet de puissance étrangère» (Marx) (11).
Le travailleur a désormais deux vies : sa vie quotidienne, de producteur, celle où se joue sa vie affective, sentimentale, sexuelle, vie qui se vide de toutes ses dimensions sociales, et sa vie de citoyen dénudé, vidée de ses dimensions vitales, de citoyen égal à tout autre citoyen, quelle que soit son appartenance de classe qui est niée à ce niveau.
C'est sur cette base que la bourgeoisie a pu prétendre développer l'idéologie d'une famille «neutre», apolitique, dont la prospérité se fonderait sur le travail, source de toute richesse, d'une famille en quelque sorte semblable pour tous. Cette famille s'organisera une zone de vie privée infranchissable, entièrement centrée sur l'enfant qui ne part plus faire son éducation dans d'autres familles (comme c'était le cas au Moyen-Age). L'organisation se modifie par la spécialisation des pièces de l'habitat. Close, refermée sur elle-même et sur les secrets familiaux, la famille « bourgeoise » apparaît bien comme antagonique à la grande sociabilité qui caractérisait le Moyen-Age. En vérité, cette famille sera longue à s'imposer dans la classe ouvrière. La révolution industrielle battra en brèche les idéaux bourgeois de la famille. En jetant massivement les femmes sur le marché du travail, le capitalisme soustrait la femme à la famille à laquelle il enlève dès lors toute possibilité d'exister, en usurpant le travail que nécessitent la consommation familiale et les soins aux enfants. Le capitalisme a besoin de bras, à bas prix, peu qualifiés (et les femmes ne le sont pas). La stricte division du travail, femmes = dedans, hommes = dehors, qui relevait prétendument de l'ordre des choses, de l'ordre de la «nature» et qui devait permettre un développement harmo(10) La question juive, Karl Marx. (11) Ibid.
nieux des forces productives, se révèle contradictoire à l'appétit capitaliste. La valeur de la force de travail qui semblait jusque-là déterminée « par les frais d'entretien de l'ouvrier et de sa famille», se modifie, du fait de l'appel aux femmes (et aux enfants) comme « travailleurs libres». Mais cette impossibilité de toute famille pour la classe ouvrière que l'on connaît au xrxe s. se révèlera rapidement dangereuse. En effet, l'emploi massif des femmes et des enfants ne semble possible à cette époque que parce que l'usure rapide d'une main-d'œuvre non qualifiée est compensée par la quantité de bras qui s'offrent sur le marché du travail. Une telle mise à nu des ressorts fondamentaux du mode de production capitaliste, semble caractéristique d'une période où la rage de la concurrence domine entièrement les rapports intercapitalistes. L'intervention de l'Etat, comme unificateur politique des intérêts bourgeois, s'impose immédiatement tant d'un point de vue politique (face à l'organisation des travailleurs contre la baisse de la valeur de la force de travail, face à l'impossibilité de survivre), qu'économique: la réduction du prix de la force de travail entraînant inéluctablement des restrictions au niveau de la sphère de l'échange, car pour qu'une marchandise puisse s'échanger sur le marché, il faut qu'elle ait une valeur d'usage pour quelqu'un, il faut qu'elle trouve acquéreur sur le marché ! Contradictions donc d'un système qui ne se résoudront partiellement qu'au niveau institutionnel : interventions de l'Etat bourgeois (lois sur le travail des femmes et des enfants, sacrifice au besoin des intérêts d'un capitaliste au profit de l'intérêt capitaliste général...) et réaffirma ti on de la famille comme l'une des bases du pouvoir étatique, anesthésiant de distorsions qui se révèlent explosives. Ce qui pour nous détache trois points importants qui fondent la survie de la famille : 1 o Entretien et reproduction de la force de travail.
La famille comme unité de consommation élémentaire dans un monde de marchandises. 3° Intervention de l'Etat capitaliste pour la sauvegarde de la famille. 1 o Entretien et reproduction de la force de travail :
Il y a maintien, en sytème capitaliste, de toute une zone de travail « privé», résultat précisément de l'appropriation privée des moyens de production. Persistance donc d'un travail non incorporé au procès de production capitaliste, en ce sens qu'il n'est pas productif, c'est-à-dire non producteur de plus-value, non source de profit et d'enrichissement pour le capitaliste. En effet, ce n'est pas la valeur d'usage qui est l'objectif immédiat de la production capitaliste, mais au contraire la valeur d'échange. Ce qui aura pour conséquence le relèguement dans le cercle familial de tout un travail, à bien des égards essentiels, de survie. Ce travail, le capitalisme ne le reconnaîtra pas, il s'écoulera dans la famille, lieu non productif, de consommation : c'est le travail ménager, apanage des femmes et qui apparaît directement comme le revers du travail salarié. Travail qui représente une économie considérable pour le capitalisme en ce sens qu'il permet de jouer sur la valeur de la force de travail. Mais de plus et surtout, travail qui tout comme la reproduction de l'homme lui-même, ne peut être «socialisé», frmdu dans un monde où la propriété serait commune, car ce serait la destruction même du système capitaliste.
2° La famille comme unité de consommation élémentaire :
La fin de la famille comme unité de production (à l'exception de certains secteurs de la paysannerie), c'est la naissance de la. famille comn<:e unité de consommation, marché inépuisable pour le capital : statut de la famille que le capitalisme travaillera constamment à renforcer en s'orientant vers un type de production modelée sur l'unité de consommation domestique et familiale (développement de l'électro-ménager, automobile ... ). Ici apparaissent les limites et l'aberration du mode de production capitaliste : développement sans précédent des forces productives, leur socialisation croissante, et en même temps, entraves apportées à leur plein développement en raison même de l'appropriation privée des moyens de production. On peut ainsi mieux comprendre à quel point la préservation du caractère privé de la production de la force de travail, se couple indissolublement au maintien de la famille comme unité de consommation, univers pour la cirulation des marchandises. Le plein développement des forces productives et la transformation du travail domestique en véritable industrie sociale suppose la destruction du mode de production capitaliste. Jo Intervention de l'Etat bourgeois pour la sauvegarde de la famille :
L'Etat viendra constamment au secours de la famille, de cette famille qui, réduite au cercle parents-enfants, recluse et retirée de la société, n'est plus à même d'assumer les charges et les fonctions qui étaient les siennes dans la société féodale. La famille en elle-même ne répond pas aux demandes qu'implique le procès de travail capitaliste. C'est ainsi qu'en parallèle à l'apparition de la famille moderne, on assistera au développement des équipements collectifs, dont l'hôpital est l'ancêtre direct. Phénomène que l'on relève aussi à la Révolution française avec les prémisses d'une sorte de sécurité sociale pour les veuves, mères de famille. L'intervention de l'Etat dans le développement des équipements collectifs sera le palliatif aux carences de la famille incapable de répondre aux besoins nouveaux nés du développement des forces productives, tant en matière d'éducation que de soins, etc. Ce soutien souligne à la fois la mise hors circuit de cette famille et la préoccupation de son maintien pour les pouvoirs publics !
CONCLUSION
Ainsi, l'enfermement des femmes dans la famille, condition nécessaire à la survie de celle-ci vise à contenir les contradictions du procès de travail capitaliste. Mais cet enfermement ne doit pas nous faire oublier que les femmes sont considérées comme forces de travail - mobilisables à tout moment - par le capital. Il nous faut donc tenir compte d'un double mouvement qui, d'un côté, conduit à l'égalité politique et juridique des femmes (même avec des bémols), et qui, de l'autre, réaffirme la famille comme nécessaire au maintien de la division capitaliste du travail et de la propriété privée. Ce qui met bien l'accent sur la fragilité de cette famille sans cesse remise sur rails alors que tout concourt à sa destruction.
Pour nous, c'est la forme spécifique de l'oppression des femmes en société capitaliste, oppression qui s'articule directement à la contradiction capital/travail, aux contradictions de classe, qui fonde la construction d'un mouvement autonome des femmes, capable de lier intimement lutte de classe et lutte de femmes. Si l'oppression des femmes ne commence ni ne s'arrête à la porte des entreprises, si elle s'enracine profondément dans la famille, elle n'est pas pour autant le fondement d'« un mode de production de la famille» spécifique où l'homme serait maître par l'expropriation des femmes!
Ainsi, il nous paraît dangereux de faire de l'appropriation de la force de travail des femmes la base historique du développement de la société capitaliste, car c'est en vérité, sur une analyse soi-disant fondée économiquement, introduire une grave sous-estimation du poids des contradictions intercapitalistes. L'assimilation des femmes à une « caste» conduit Etre exploitées à instaurer un véritable parallélisme t;ntre lutte de classes et lutte de sexes (contre le « système masculin » ). Ce qui nous fait retomber dans une analyse a-historique (dont Etre exploitées se défend par ailleurs) selon laquelle la lutte des femmes contre le patriarcat prime en dernière instance la lutte des classes en vertu de l'antériorité de l'oppression féminine par rapport à l'exploitation de la classe ouvrière ... Il est donc captial de bien saisir le double lien de la famille conjugale moderne à la division capitaliste du travail et à l'appareil d'Etat dont la destruction est l'élément clef d'une possible émancipation sociale, politique, économique.
Octobre 75 Sophie RAMET.