Comme la vigne vierge fendant ses bras autour de l'obstacle qu'elle veut éviter, ma volonté vacillante, cher
Adamas, se dédouble à l'infini, entre les rugissements de la violence et le miel des appels énamourés, sans jamais aboutir à la paix de la réalité acceptée.
Holderlin
• Décembre 1972 : XX• Congrès
• Octobre 1974 : XXI• Congrès (extraordinaire)
• Février 1976 : XXII• Congrès
Trois congrès en trois ans ! Jamais, depuis plus de quarante ans, le
Parti communiste français n'a réuni si fréquemment son instance suprême.
Y aurait-il quelque chose de changé dans le P.C.F. depuis que Georges
Marchais en est devenu le secrétaire général ?
« La date correspond à la périodicité prévue par les statuts (trois ans).
Nous avions dit l'an passé que la tenue du Congrès extraordinaire ne mettait pas en cause la convocation du Congrès suivant à date normale. Et puis, je ne pense pas que personne ne se plaindra que nous tenions trop de congrès » (1). En d'autres termes, le Parti qui se bat pour les libertés publiques prouve sa cohérence politique en respectant scrupuleusement la démocratie interne de son organisation.
Faut-il le dire ? Cette explication, d'une robuste simplicité, n'est pas tout à fait satisfaisante. Préparer un congrès, dans un mouvement qui
(1) Georges Marchais, conférence de presse du 19 septembre 1975 (Humanité :
20-9-75).
compte plusieurs centaines de milliers d'adhérents, représente un effort matériel et politique énorme. A une époque où les tâches quotidiennes sont surabondantes, personne n'envisage délibérément une telle charge sans nécessité politique urgente. D'autant que le PCF a toujours insisté sur une caractéristique qui lui est propre : il n'est pas, selon une formule de Maurice Thorez, un «club de discussion» ; en son sein, les débats ne sauraient revêtir la forme d'une confrontation de tendances et ils doivent servir des objectifs pratiques immédiats.
Contrairement à ce qu'affirment gravement tant de commentateurs, les congrès du P.C.F. ne constituent pas une simple formalité. A coup sûr, la démocratie y est gravement violée, dans la mesure même où aucun militant n'a la possibilité de proposer au vote de toutes les cellules une orientation contradictoire à celle de la direction. Mais, depuis quelques années, une évolution s'est produite par rapport aux années de l'absolu monolithisme. Aujourd'hui, des discussions, limitées mais réelles, ont lieu avant chaque congrès ; il suffit de lire les tribunes publiées par la presse du parti pour s'en convaincre. Ces débats restreints ont une fonction précise : ils permettent de cerner les difficultés que rencontre l'application de la politique du parti et les incompréhensions qui en découlent parmi les militants ; grâce à eux, le Bureau Politique sera en mesure de formuler ses thèses avec un maximum de précision, de façon à fournir aux adhérents les éléments d'un discours unifié en réponse aux problèmes de l'heure. Dans ces conditions, le congrès du P.C.F. est un moyen d'unifier l'ensemble du parti autour de l'orientation élaborée au sommet.
Mais il est évident aussi que ce besoin d'unification est d'autant plus grand que l'efficacité de la ligne peut apparaître plus incertaine ou ses contradictions plus manifestes. Et on en revient ainsi à l'interrogation première : pourquoi une telle multiplication des congrès ? A quelles exigences répondent-ils? Un cours sectaire
On objectera peut-être que ces réflexions sont bien byzantines. Rappelons donc dans quel cadre politique elles se situent. La polémique entre communistes et socialistes a pris, en effet, une telle intensité qu'on oublie qu'elle ne date que d'un an et qu'elle est survenue de façon brusque. Au lendemain de l'élection présidentielle présidentielle, le Comité Central décide de convoquer un congrès extraordinaire. Le succès remporté par la gauche et les perspectives d'action qu'il ouvre semblent justifier cette décision (2). Mais, en cours de route, le projet de thèse voté par le Comité
(2) Notons au passage que, selon les statuts votés lors du vingtième congrès (1972), le Comité central pouvait se borner à convoquer une Conférence nationale qui « a pouvoir de prendre des décisions sur la base de la ligne politique générale décidée par Je Congrès » (article 42). En 1958, au lendemain de J'avènement du général - événement non dépourvu d'importance lui aussi - le P.C.F. avait adopté cette procédure. En 1974, il a recours à un congrès extraordinaire, ce qui ajoute à la solennité de la convocation et, surtout, signifie qu'il ne s'agit pas seulement de développer l'orientation précédente mais de la compléter, voire de la modifier sensiblement.
Central est sensiblement remanié, comme le montre la comparaison avec le texte adopté en dernier lieu par le congrès (3). Une politique, nouvelle à bien des égards, est mise en œuvre. Soulèverait-elle encore des problèmes ? Des indices divers semblent l'indiquer. Ainsi, contrairement aux habitudes, le 22~ Congrès n'aura à son ordre du jour, en dehors de l'élection des organismes dirigeants, qu'un seul point, à l'intitulé des plus vagues : « Ce que veulent les communistes pour la France » (4). Et lorsque le Comité de la politique que va suivre Je Parti. Ainsi, lors du vingtième congrès : « Le Parti communiste à l'avant-garde de l'union populaire pour un gouvernement démocratique, pour une politique de progrès social, de liberté, de paix et d'essor national ouvrant la voie au socialisme». Central se réunit, les 5 et 6 novembre, pour adopter la résolution préparatoire, l'Humanité ne donne aucun détail sur le déroulement de la séance et annonce un délai d'une semaine avant la publication du texte. Tout se passe comme si de sérieuses divergences d'appréciation faisaient obstacle à la définition d'une orientation qui fasse l'unanimité de toute la direction.
De l'époque stalinienne, où il s'est formé en se bureaucratisant, le P.C.F. a consacré l'habitude d'une eXtraordinaire rigidité dans le rituel de ses manifestations publiques. Rien n'est laissé au hasard et il n'est pas d'accord politique qui ne s'accompagne de formulations-type qui devront être répétées en chaque circonstance importante (5). Tous les détails ont leur importance, aussi bien l'ordre dans lequel sont cités les dirigeants que la place consacrée au compte rendu de leurs discours dans la presse. C'est ce qui permet d'affirmer que les faits cités plus haut indiquent qu'il se passe quelque chose à l'intérieur du Parti communiste. Bien entendu, il faut se garder de faire de la «kremlinologie» au petit pied, en se complaisant à des supputations sur les luttes de clans qui, en tout état de cause, ne sont qu« des phénomènes de surface. C'est à la pratique qu'il faut se référer pour parvenir à une interprétation correcte.
A ce niveau, les faits abondent. Il y a un an, à la veille des élections législatives partielles, la gauche, encore très unie, carburait aux vapeurs hallucinogènes des 49,5 % obtenus aux présidentielles. Survinrent les partielles et le recul relatif du P.C.F. Dès lors, celui-ci passa à l'attaque contre le Parti socialiste. Le simple énoncé des principaux thèmes de ses critiques montre qu'il s'agit de sa part d'une remise en cause de la totalité de l'orientation suivie par Mitterrand et ses amis. Acceptation de la fatalité de la crise économique ; oubli fréquent de la référence au Programme commun ; attitude « dominatrice » qui, sous le prétexte de rééquilibrer la gauche, vise à réduire l'influence des communistes (non sans résultats, comme à Chatellerault) ; complaisance équivoque à l'égard du pouvoir, laissant
(3) Cf. plus bas p. 44 et suiv. (4) En règle générale, le titre du rapport principal indique l'ensemble des axes (5) Quiconque doutera qu'il en soit.. encore ainsi dans les années 70 pourra se reporter aux livres des principaux dirigeants du Parti. Ainsi, dans l'Avenir du Parti communiste français, publié par Waldeck-Rochet en 1969, dans Qu'est-ce que le Parti communiste français, que G. Marchais a fait paraître en 1970, on retrouve des paragraphes entiers presque identiques. Le Défi démocratique, paru en 1973, innove en matière de style mais suit la même progression dans la démonstration.
entrevoir la possibilité d'un compromis avec Giscard ; refus d'organiser des listes uniques de la gauche dans les grandes villes à l'occasion des prochaines élections municipales ; résistance à l'organisation d'actions communes ; suspicion « intolérable » quant à l'authenticité de l'attachement du P.C.F. aux libertés... La liste pourrait être allongée ; telle quelle, elle suffit déjà à rappeler l'évolution des rapports entre socialistes et communistes au Portugal (autre sujet de discorde). Et l'observateur ingénu est en droit de se demander si de telles divergences sont compatibles avec l'unité d'action et si, en définitive, le mot d'ordre du P.C.F. « Elever la qualité de l'union » n'est pas, en fait, une préparation à la rupture.
Et il est d'autres symptomes du même ordre. Le Parti communiste n'en est pas demeuré au stade de la discussion générale ; il a entrepris d'organiser ses propres campagnes, dans l'intention manifeste de renforcer sa propre organisation. Tout d'abord, la campagne pour les libertés, visiblement destinée à dissiper les puanteurs du passé stalinien. Commencée avec la publication de la plaquette Vivre libres, elle a connu un point culminant avec le rassemblement de la Porte de Versailles, le 23 octobre dernier. Plus significative encore est l'effort entrepris en direction des entreprises. A l'évidence, le P.C.F. veut nouer des liens directs avec la masse des travailleurs, sans passer par des relais électoraux ou syndicaux. Georges Marchais a donné le ton en se présentant à la gare d'Austerlitz où la police lui a interdit de s'adresser aux cheminots ; son exemple a été largement suivi par les élus et les responsables du Parti. Mais, surtout, l'accent est mis sur la constitution de cellules d'entreprises. II ne se passe pas de jour sans que l'Humanité ne mentionne, par des communiqués de victoire qui ne sont pas sans rappeler les ordres du jour de la bataille de la production dans l'U.R.S.S. de l'époque stakhanoviste, la constitution de un, deux, trois, plusieurs groupes communistes dans les établissement les plus variés. Et, pour empêcher sans doute que ces succès ne restent sans lendemain, on dépêche des cadres expérimentés dans les entreprises : ainsi Aimé Halbeher a-t-il abandonné, sans autre forme de procès, le secrétariat de la Fédération C.G.T. de la métallurgie pour prendre la direction de la section communiste de Renault-Billancourt.
II faudrait mentionner encore l'aide systématique accordée aux Jeunesses communistes pour les transformer en organisation dynamique, capable à l'occasion d'initiatives combatives que l'on abandonnait autrefois aux « casseurs » gauchistes (par exemple, l'occupation de locaux administratifs, de l'Agence pour l'emploi). II faut souligner aussi l'occupation systématique de fronts autrefois passablement désertés : lutte des femmes, défense des travailleurs immigrés (à laquelle Vieuguet, un des secrétaires du Parti, a consacré un livre).
Peut-on, au vu de ces innovations, parler de tournant politique du P.C.F.? Non, car l'objectif stratégique - la gauche unie au pouvoir -demeure le même qu'auparavant. S'agit-il alors d'un infléchissement de la ligne vers la gauche? II faut s'entendre sur les termes : le Parti communiste ne cherche nullement à adopter de nouvelles méthodes de lutte ; il ne cherche pas à mobiliser les travailleurs dans la perspective d'un renverse-
ment du gouvernement par l'action des masses. Il n'envisage que des pressions sur le pouvoir et Georges Marchais a rappelé avec force que, pour son parti, l'échéance du changement se confondait avec l'échéance électorale de 1978. Ce qui n'est pas un point de vue très gauche.
En fait, l'objectif de ces changements, dont on ne peut nier la réalité, est de modifier l'image du parti, afin de renforcer ses capacités organisationnelles propres. Le P.C.F. doit apparaître plus que jamais comme « le grand parti révolutionnaire de notre temps » (6). Il s'agit, sans aucun doute, de répondre au désir d'un grand nombre de militants combatifs, tout en insistant sur la spécificité, l'unicité, le caractère irremplaçable du parti. Les grandes luttes de mai 1968 ont des conséquences durables ; de plus en plus nombreux sont les jeunes, les travailleurs pour lesquels le socialisme est devenu une perspective réalisable à relativement court terme ; ceux-là sont en même temps attachés à la démocratie dans les luttes, qu'ils ont apprise et forgée sur le tas. Le maniement du terme autogestion par le Parti Socialiste, l'ouverture et la liberté apparente dans les rangs de cette organisation lui confèrent un caractère attractif. Les communistes le savent d'expérience et ils ne peuvent disputer à Mitterrand et consorts l'hégémonie sur toute une partie du mouvement de masse (qui, quelles que soient ses limites, influe sur l'ensemble de la classe ouvrière, mouvance du P.C.F. comprise) sans faire preuve d'un dynamisme tout particulier. Il s'agit pour eux de noircir l'apparence du Parti Socialiste (réformiste, petit bourgeois, prêt à la collaboration de classe) en démontrant parallèlement qu'eux-mêmes incarnent toutes les qualités inverses (révolutionnaires, prolétariens dans leur idéologie et leur composition sociale, fermes sur les principes). On n'invite pas les travailleurs à passer à l'action pour découvrir pratiquement qui défend leurs intérêts ; on les incite plutôt à stationner en face d'une estrade où siègent deux mannequins de cire, en leur demandant de glisser dans une ume un bulletin par lequel ils indiqueront lequel des protagonistes se rapproche le plus du héros socialiste positif.
Le Parti communiste français, s'il a le sens de la propagande, ne manque pas non plus de conscience du concret. Il sait que les campagnes les mieux menées ne portent fruit que si elles permettent une consolidation de l'organisation. C'est bien pourquoi, depuis plusieurs mois, il cherche avant tout à se renforcer, au prix même de ses bons rapports avec ses alliés. De là la
(6) Cette formule est couramment employée dans les ouvrages qui présentent les objectifs généraux du P.C.F., tel Le défi démocratique, de Georges Marchais (p. 192). II serait utile d'étudier systématiquement l'emploi du vocable « révolutionnaire» par le Parti. Ce dernier s'est toujours référé au thème général de la révolution socialiste mais il insistait surtout sur son caractère national. Ainsi, lors du XVIIe Congrès (1967) on ne trouve ni dans la résolution politique, ni dans le titre ou les sous-titres du rapport et du discours de clôture de Waldeck-Rochet, ni dans l'intervention de G. Marchais, ni dans le titre d'aucun discours de délégué, la mise en exergue de la qualification du Parti communiste comme révolutionnaire. La situation change après 1968 : tous les documents importants font référence au Parti comme parti révolutionnaire ; mais il sagit encore d'une définition générale qui donne lieu à des titres de chapitre, beaucoup plus qu'à des développements substantiels. Depuis quelque temps, le terme est couramment employé pour caractériser l'action quotidienne du Parti.
pénétration dans les entreprises, le rassemblement pour les libertés organisé sans chercher la participation des autres signataires du Programme commun - et mille autres initiatives du même type. Le plus grave, évidemment, est que les responsables du P.C.F. ne semblent pas non plus se demander un seul instant quelles conséquences leur attitude peut avoir sur la combativité ouvrière. Polémique violente contre les alliés sans fixer de perspective politique différente, souci primordial de renforcer ses propres rangs fût-ce aux dépens des possibilités de mobilisation autonome des masses : une telle politique n'appelle qu'un seul qualificatif, le sectarisme.
Il est à peine besoin de souligner que ce cours sectaire met le parti en contradiction avec ses objectifs, solennellement proclamés, d'union de la gauche et d'union du peuple de France. Dans un article de l'Humanité ou de France Nouvelle, un journaliste bien formé peut tenter de démontrer, avec l'apparence de la vraisemblance, que le renforcement du parti est la condition sine qua non des succès du programme commun. La dialectique qui, à force de servir à tous les usages, a les reins souples lui permettra même d'enrober son argumentation de considérants de gauche. Mais, dans l'action de tous les jours, les militants sont pour le moins perplexes et tiraillés ; certains le disent, même en public. Et l'on peut faire l'hypothèse que le vingt-deuxième congrès est destiné à leur éclaircir les perspectives.
Mais ce niveau d'explication ne permet pas d'atteindre toutes les motivations de la direction du P.C.F. En effet, si l'on admet que le prochain congrès est destiné à rétablir la cohérence interne du parti, on doit se demander pourquoi a été choisie une orientation aux conséquences pareilles et pourquoi on cherche à la maintenir (7). «Moscou la gâteuse» (L. Aragon)
Ce n'est pas la première fois de son histoire que le Parti communiste français effectue un zig-zag politique, tout en protestant de la continuité de son orientation. Il y a eu l'approbation du Pacte germano-soviétique, survenue, en 1939, après des années de campagne pour la défense nationale contre le nazisme ; il y a eu, en 1952, quelques semaines de cours ultragauchiste, marqué par les manifestations violentes contre la présence du général Ridgway à Paris et par des grèves politiques. D'autres exemples
(7) Les déclarations des dirigeants ne laissent planer aucun doute sur la question : «Pour sa part, notre Parti - et ce sera d'ailleurs l'objet central de son prochain congrès - entend donc concentrer toutes ses forces sur le renforcement de sa capacité de combat, sur la plus large diffusion dans les masses de ses perspectives, sur l'organisation de luttes des travailleurs et des masses contre le chômage et la vie chère, pour la défense des libertés. C'est avant tout par cet effort, par le développement de l'action des masses populaires que se créeront les conditions de cette large et puissante Union du peuple de France autour du Programme commun que nous voulons réaliser. » (Georges Marchais - Humanité, 29 octobre 1975 - passages soulignés par moi, D.B.).
pourraient s'ajouter. Tous auraient une caractéristique commune: les tournants opérés étaient manifestement inspirés par l'Union soviétique (8).
Il n'en faut pas plus pour que d'innombrables commentateurs voient dans la pratique actuelle du P.C.F. l'application d'une consigne de Moscou. A leurs yeux, Brejnev cherche aujourd'hui à étendre son contrôle sur l'Europe occidentale ; il incite donc les Partis communistes à déclencher des luttes violentes, voire à esquisser une orientation vers la prise du pouvoir. Les preuves ? L'action du Parti communiste portugais, avec lequel les communistes français ont toujours marqué leur solidarité. Et surtout, une série d'articles parus dans diverses publications d'Europe orientale. Le plus fameux est dû à Zarodov, membre suppléant du Comité Central du P.C.U.S. Partant d'une brochure écrite par Lénine en 1905 (Deux tactiques de la social-démocratie russe), ce théoricien se livre à une critique à peine voilée des politiques d'alliance avec la social-démocratie, du type union de la gauche ; il rappelle la nécessité de l'action directe du prolétariat et il souligne l'obligation pour les communistes d'être prêts à user de la violence pour conquérir le pouvoir. Peu de temps après la publication de ces réflexions, Zarodov est reçu par Brejnev qui, à son tour, reprend une partie des thèmes qu'il a développés. Ce sont ensuite les Bulgares qui reprennent le refrain.
N'en doutons pas ! il se passe quelque chose dans les bureaux du Kremlin. Dans ce monde où le socialisme a un visage de classeur, le hasard est impitoyablement traqué comme ennemi du peuple. Et ce n'est ni simple coïncidence ni aboutissement d'une longue recherche théorique si l'on voit des publicistes de l'Est s'attaquer à la ligne des principaux partis communistes occidentaux au moment où, la crise battant son plein, ceux-ci ont quelque chance d'accéder au gouvernement, par un biais ou l'autre. Le message qu'il faut décrypter est à peine codé: l'Union soviétique a de très sérieuses réticences à l'égard des stratégies adoptées par les P.C. d'Italie, de France et d'Espagne quelles que soient les différences qui séparent les partis. Le fait que les critiques soient formulées par des responsables de second ordre n'a que peu d'importance : dirigeants d'un Etat plus que leaders politiques, les Soviétiques sont tenus à une certaine discrétion diplomatique; ils affectionnent donc les attaques feutrées effectuées par des gens que l'on peut toujours désavouer ; ils parlent grands principes pour régler des affaires concrètes. Les initiés ne s'y trompent guère (9).
(8) En 1952, François Billoux, promoteur du tournant, revenait d'U.R.S.S. ?,ù il avait discuté avec Maurice Thorez de la ligne du P.C.F. Les documents pubhes par la suite notamment le cahier de procès-verbaux du Bureau politique saisi lors de l'arrestation' de Jacques Duclos, tendent à prouver que l'Union soviétique entendait à l'époque créer un maximum de troubles à l'intérieur de la France, alors clé de voute de l'alliance atlantique, au moment où était mis en place le réarmement de l'Allemagne. Thorez et Billoux ont donné une forme nationale à cette exigence de la politique extérieure soviétique.
(9) Avant de prendre la forme d'un conflit ouvert, les désaccords entre Soviétique et Chinois sont passés par adversaires interposés. Moscou condamnait l'Albanie pour mieux dénoncer Pékin qui vitupérait la Yougoslavie pour attaquer l'U.R.S.S.
On peut donc, jusqu'à certain point, suivre ceux qui pensent que l'U.R.S.S. a de réels désaccords avec les politiques d'alliance, telles que les envisagent certains partis communistes d'Europe. Mais décréter à partir de là que l'Union de la gauche ou le compromis historique sont des ruses grâce auxquelles le P.C.F. ou le P.C.I. masquent la préparation de «coups» qu'ils ont l'intention d'accomplir à Paris ou à Rome, c'est commettre un double contre-sens.
Tout d'abord, la critique des risques qu'entraîne une orientation d'unité de la gauche n'implique nullement que l'Union Soviétique préconise un retour à une politique de classe. En fait, les dirigeants de Moscou, toute leur pratique le montre, craignent d'abord une rupture d'équilibre en Europe. Ils redoutent que, dans un contexte de mobilisation populaire, l'arrivée au pouvoir de la gauche n'aboutisse à un chaos incontrôlable. Ils se méfient des sociaux-démocrates, qui demeurent dans l'orbite de l'impérialisme américain. Ils n'ont qu'une confiance limitée dans la fermeté des communistes. Avec le regard glacé des tenants de la raison d'Etat, ils font les comptes et concluent que mieux vaut tenir que courir : des régimes bourgeois, par définition plus stables que des gouvernements socialisants, constituent des partenaires plus souhaitables ; l'expérience gaulliste a montré que, sous certaines conditions, une bourgeoisie pouvait, au nom de ses intérêts de classe, prendre quelque distance vis-à-vis de Washington. Et c'est cela qui compte pour les Soviétiques (10).
Toutefois, le P.C.U.S. ne peut proclamer aussi nettement ses intentions véritables sans aggraver la crise du mouvement communiste international. Or, les Soviétiques ont également besoin des partis communistes qui, dans chaque pays, constituent un relais, plus ou moins fidèle et efficace, des grandes options internationales de l'U.R.S.S. Les voilà donc obligés de P't'rler sur le mode des mondanités ; dans l'univers bureaucratique, c'est la théorie qui se prête le mieux à ce genre d'exercice. On parle donc de violence de classe et de dictature du prolétariat mais ces références idéologiques n'ont pas de portée pratique positive. C'est leur aspect négatif qui est essentiel, la dénonciation qu'elles permettent des risques de la politique d'alliance tous azimuts. Et les Partis communistes qui prendraient au pied de la lettre les recommandations de Zarodov risqueraient de demeurer longtemps dans une opposition sans perspectives, compensée par un dogmatisme de bon aloi. Mais, sans doute est-ce là le type de parti que les , dirigeants soviétiques préfèrent à ceux qui sont susceptibles d'arriver au pouvOir.
D'autre part, quelles que soient ses intentions profondes, l'Union soviétique n'est plus en mesure d'imposer une ligne aux grands partis communistes du monde occidental. On le savait depuis la dernière conférence mondiale des Partis communistes, en 1969, où l'unanimité n'avait pu se faire autour cie tous les chapitres de la résolution finale. Les difficultés de convocation cte l'actuelle conférence des P.C. d'Europe l'ont confirmé. Les
(10) Que l'on se rappelle la visite, publiquement déplorée par le P.C.F., de l'ambassadeur soviétique à Giscard, en pleine bataille des élections présidentielles.
réactions du P.C.F. à l'affaire Zarodov rendent la chose évidente. Peu de temps après la parution de l'article du Soviétique, l'Humanité a réagi en publiant, en première page, une réponse nette de Jacques Chambaz, membre du Bureau politique. Et lors du Comité Central qui se tint peu après (17 et 18 septembre 1975), Etiene Fajon, prenant prétexte d'un rapport sur «le travail d'éducation du parti », défendit la stratégie du Programme commun et critiqua les références abusives à Lénine d'un Zarodov qui, pour n'être pas nommé, n'en était pas moins visé. Quant à Georges Marchais, il ne cesse de souligner que la politique du P.C.F. s'élabore « à Paris et nulle part ailleurs » (11).
Faux semblants ? Il est difficile de l'affirmer sans expliquer du même coup pourquoi, à l'époque stalinienne, Maurice Thorez et son parti n'ont jamais marqué le moindre désaccord public avec l'U.R.S.S. alors que leur fidélité inconditionnelle leur valait des attaques d'une rare violence qui gênaient la progression des communistes. Et pourquoi aussi, depuis quelques années, les Marchais, les Leroy et les Kanapa ne perdent pas une occasion d'affirmer leur autonomie en engageant des débats politiques, limités, feutrés mais véritables, avec Brejnev et ses collègues (12).
La réalité est que la politique du Parti communiste français n'est plus, pour l'essentiel, imposée de Moscou. C'est de cela qu'il faut rendre compte. Pas d'au-delà à l'Union de la gauche
Cette indépendance de fait, beaucoup, à gauche et à l'extrême-gauche, la reconnaissent. Elle s'expliquerait par l'existence d'une stratégie spécifique du Parti communiste français. Ce dernier, proche en cela du P.C. portugais, aurait renoncé à la politique « frontiste », c'est-à-dire aux alliances avec les socialistes sur un programme minimum de gouvernement, telles qu'elles ont été pratiquées dans les années trente. Marqué par son origine stalinienne, le P.C.F. viserait à mettre en place une sorte de « capitalisme
(11) Son insistance sur ce thème le mène parfois à des déclarations bien intéressantes pour un homme qui se réclame de l'internationalisme prolétarien. Au micro d'Europe 1, il répond à une question sur les articles « d'idéologues durs » publiés à Moscou : « Ils ne nous concernent pas. Le parti communiste français élabore sa politique en toute indépendance. En revanche, si vous vous adressiez aux socialistes, vous auriez raison, car ils ont une Internationale. Nous, nous sommes complètement indépendants » (Humanité, 22 octobre 1975).
(12) Maurice Thorez, dans sa célèbre interview au Tirne (1946), ouvrait déjà la voie à une évolution pacifique vers un socialisme « à la française » ; toute la politique stalinienne de l'époque de la guerre froide allait à l'encontre de ses vues. Il s'est tû et a appliqué la ligne. Aujourd'hui, Jean Kanapa, qui fut, en son temps, le plus borné des disciples de Jdanov, est le responsable des affaires internationales. C'est à lui qu'est revenu la tâche d'expliquer, lors des récentes réunions préparatoires de la conférence européenne des partis communistes, que la coexistence pacifique n'implique aucune trève dans la lutte de classes. Dans la langue d'Esope, chère aux «apparatchiks», cela signifie : « Nous soutenons les initiatives diplomatiques de l'U.R.S.S. mais nous ne tolérons pas qu'en leur nom, on nous empêche de mener la lutte dans notre pays comme nous l'entendons». Cette comparaison de deux hommes et de deux époques illustre l'évolution du P.C.F.
d'Etat » (13). Le Programme commun, tel que le conçoit le Parti, illustrerait cette tendance. Sa philosophie n'est-t-elle pas celle d'une croissance économique devenue enfin rationnelle grâce à l'extension du secteur étatique jusqu'au seuil où une planification démocratique devient possible? II n'est pas difficile de démontrer qu'une telle politique « antimonopoliste » aboutit seulement à aménager le système capitaliste et à déveloper monstrueusement l'appareil d'Etat, sans remettre en cause les bases de l'exploitation.
Cette interprétation de la politique du P.C.F. a le mérite d'atteindre un aspect essentiel de la réalité, à savoir l'idéologie des cadres et des militants du Parti. Contrairement aux explications simplistes qui font de tout communiste français un «stal» cynique, préoccupé des ruses contre-révolutionnaires qui lui permettront de trahir la lutte des classes, il ne se trouve aucun adhérent du P.C.F. qui se satisfasse de tactique au jour le jour. La très grande majorité des militants accepte la nécessité d'étapes qui sont de simples moments de la course vers un but auquel on ne renonce pas et que, par tradition, on appelle socialisme. Mais le socialisme ainsi maintenu comme justification des méandres de la politique quotidienne est fortement coloré, dans la conscience des membres du parti, par l'influence du stalinisme et de la société soviétique, et aussi par les rapports pratiques qu'en France le mouvement ouvrier entretient avec le système politique existant. De la construction du socialisme, on retient surtout l'effort de centralisation, accompagné d'une démocratisation progressive des structures, allant du sommet à la base. Quant à la lutte pour le pouvoir, on la conçoit à l'intérieur de l'Etat ; l'auto-organisation des masses est pour le P.C.F. une notion abstraite et, de ce fait, l'idée d'un renversement révolutionnaire du gouvernement est inconcevable. Le résultat de cette combinaison d'influences idéologiques est un hybride que l'on est en droit de baptiser capitalisme d'Etat : en effet, tout projet de transformation sociale qui ne met pas au centre de ses tâches la destruction de l'appareil d'Etat existant ne peut aboutir qu'à une forme rationalisée de capitalisme - puisqu'aussi bien l'Etat incarne le maximum de cohérence que peut se donner la société bourgeoise.
Cependant, l'idéologie des militants ne détermine pas seule la stratégie d'un parti tel que le P.C.F.; elle ne la détermine même pas essentiellement. Faute de chercher une issue dans la mobilisation révolutionnaire des masses, Marchais et les siens sont condamnés à respecter les règles du système politique de la classe dirigeante. Les structures de l'Etat, les traditions juridiques et politiques, les habitudes institutionnelles constituent pour eux
(13) Dans un article intitulé « Mouvement communiste : Une, deux, trois ... tactiques » (Tribune socialiste, 13-20 septembre 1975) Serge Depaquit a clairement exposé les données générales de cette thèse : «La politique du P.C.I. et du P.C.E. n'est pas celle du P.C.F. ou du P.C.P. en plus souple ou en plus démocratique ; elle est différente. Le P.C.F. et le P.C.P. s'appuient en fait sur un programme de capitalisme d'Etat, assorti de formules de cogestion... qui pourrait, d'ailleurs, en certaines circonstances, constituer la première phase d'un despotisme social bureaucratique (l'U.R.S.S. ne me semblant pas relever d'un capitalisme d'Etat) ».
beaucoup plus que des conditions objectives fixant le cadre de départ de leur action ; elles sont des limitations quasi-absolues à leurs initiatives ; elles jouent un rôle déterminant dans l'élaboration de leur politique. Il ne saurait être question pour eux de formuler des propositions incompatibles avec les principes de fonctionnement de l'Etat dont on peut seulement envisager d'aménager les rouages. Or, une économie contrôlée essentiellement par l'Etat est une formule qui désorganise gravement le système bourgeois ; ce ne peut être qu'un expédient ultime face à une crise mortelle. Il n'est pas question de l'envisager à froid. Aussi la vision idéologique de l'avenir socialiste sert surtout à faire accepter ces murailles, tout en étant elle-même influencée dans son contenu par les conditions dans lesquelles elle est formulée.
Philippe Herzog, membre du Comité Central, un des principaux animateurs de la commission économique qui a théorisé le « capitalisme monopoliste d'Etat », peut nous aider à illustrer ces propos. Interviewé par André Harris et Alain de Sédouy (14) qui ont assisté à un de ses cours à l'Ecole centrale du Parti, il expose comment il conçoit l'application du Programme commun. « D'abord, les nationalisations interviendront tout de suite, ce qui créera une situation de non-retour et prouvera aux salariés qu'on change le paysage. Il conviendra de démontrer très vite le caractère dominant du secteur public et nationalisé sur ce qui restera du secteur privé. Très vite aussi, il faut que la direction et la gestion collective avec les travailleurs se mettent en place ... l'ensemble constituera une « Nouvelle Logique » des rapports sociaux et économiques ... Les nationalisations doivent se faire en quelques semaines, quelques mois au plus tard - c'est indispensable. Si cela devait s'étaler sur cinq ans, cela irait très mal ». Cette vision, dont on peut certes discuter les termes, implique néanmoins une rupture de l'ordre établi. Nul doute qu'elle ne corresponde au choix idéologique de ces innombrables militants communistes qui, dans les manifestations, scandent : « Une seule solution, la Révolution ! Un seul moyen, le Programme commun! ».
Mais le moins que l'on puisse dire est que socialistes et radicaux, cosignataires du dit programme, n'envisagent pas l'avenir sous un tel angle. Pour eux, les nationalisations ne sont pas une panacée et leur mise en œuvre peut être étalée sur toute la durée de la législature. C'est dire que le P.C.F., s'il entend mettre en place rapidement la « nouvelle logique des rapports sociaux », se trouvera en désaccord avec ses alliés dont il ne manque pas de dénoncer - à juste titre - l'esprit d'atermoiement et de compromis. Compte-t-il sur le renforcement de sa puissance organisationnelle pour faire pression sur eux ? Probablement. Mais ses dirigeants ne sont pas sans savoir qu'il existe des limites à ce type d'opération. Les communistes ne peuvent rompre le pacte d'unité d'action, à moins de vouloir gouverner seuls - ce qui est exclu dans le cadre de la République parlementaire -
(14) Voyage à l'intérieur du parti communiste (Paris - le Seuil - 1974) p .. 57, 58 et 206.
ou de se préparer à une prise du pouvoir par la force - ce qui est aux antipodes de leurs intentions. Georges Marchais, réaliste, ne l'a pas caché, alors même que la polémique contre le P.S. battait son plein : « Je vous mets au défi de trouver une déclaration, un discours ou un article de dirigeants communistes où nous émettons la prétention d'aller seuls au pouvoir. Nous disons qu'il n'y a pas d'issue à la crise en dehors de la mise en œuvre du Programme commun, par tous les partis de la gauche, égaux en droits et en devoirs. Cela confirme que nous sommes les champions de l'Union » (15).
Nous touchons ici à la contradiction fondamentale de la politique du Parti communiste. Entre la combativité de ceux de ses militants qui participent aux luttes d'avant-garde et la vocation réformiste des dirigeants ; entre la nécessité de renforcer l'organisation et l'obligation de maintenir les alliances, un équilibre durable est difficile à trouver. Il faut souvent trancher dans le vif, entre des options inconciliables. Les décisions adoptées par les responsables reflètent alors les impératifs de l'adaptation à la société existante ; l'idéologie moyenne du parti n'intervient qu'en second et influe surtout sur la forme des choix effectués. Le grand parti de la bureaucratie ouvrière
Lorsqu'on traite d'un parti comme le P.C.F., on peut être facilement obnubilé par son origine stalinienne et par ses liaisons avec l'Union soviétique; on risque ainsi de mettre surtout l'accent sur l'appartenance du parti au mouvement communiste international et sur les servitudes idéologiques qui en découlent. On en vient par là même à négliger la réalité sociale et politique qu'incarne le parti dans la France bourgeoise, réalité à laquelle il convient d'appliquer les critères de l'analyse marxiste.
Cette démarche exige que l'on replace le P.C.F. dans les totalités concrètes qui déterminent son être social. Ni son hégémonie sur la classe ouvrière française, ni son allégeance à l'Union soviétique ne permettent de décrire entièrement sa politique. L'une et l'autre ne prennent toute leur signification que par rapport à l'ensemble de la société française, elle-même déterminée par la réalité supérieure du marché mondial que structurent les rapports de forces internationaux entre les classes. De ces totalités en mutation constante, du fait des luttes dont elles sont le lieu, il n'est possible de rendre compte que dans une perspective historique. Ainsi, on ne comprendra le Parti communiste français qu'au travers des modifications successives de ses rapports avec les structures politiques et étatiques dans lesquelles il est inséré. Sur cette voie - et sur cette voie seulement - on découvrira, en évitant l'écueil d'un tableau parfaitement statique, ce qui, dans le P.C.F., découle des lois générales d'évolution des organisations
(15) Conférence de presse du 19 septembre 1975 (Humanité, 20-9-75).
ouvrières de masse en pays capitaliste avancé - et ce qui révèle des traits originaux de développement (16).
De prime abord, le Parti communiste français apparaît comme un parti ouvrier de masse, à la fois par sa composition sociale, la nature de son idéologie et l'étendue de son influence sur le mouvement prolétarien. C'est sur cette caractéristique qu'il faut s'attarder avant d'envisager tout autre aspect. Aucune organisation politique ne peut exercer une emprise sur la majorité de la classe ouvrière sans s'adapter en même temps aux habitudes de pensée qui ont cours parmi la majorité des travailleurs. En effet, l'agitation et la propagande qui, en dehors des périodes révolutionnaires, permettent de gagner de larges masses ouvrières doivent s'effectuer au niveau des couches les moins éveillées à la politique, de celles qui subissent le plus lourdement l'idéologie de la classe dominante. Le parti de masse ne peut éviter de subir le contre-coup de cette extension de son ascendant. En son sein, des courants se créent qui cherchent à formuler, en termes de programme et de perspective, l'adaptation qui s'est produite, de fait, à la société de classe.
Toute l'expérience historique, celle du Parti social-démocrate allemand par exemple, confirme l'inéluctabilité du développement de courants opportunistes dans les grandes organisations politiques ouvrières. Elle confirme aussi que les références les plus ferventes au marxisme le plus orthodoxe sont de peu de poids face à cette pression sociale. Peu à peu, c'est la doctrine qui perd de son contenu pour n'être plus qu'un recueil de formules ; et, en dernière instancë, le programme, coquille devenue vide, est relégué au grenier pour un autre mieux adapté à ce qui se fait réellement (17). L'Internationale communiste comptait dans ses rangs d'authentiques partis de masse mais la victoire de la contre-révolution stalinienne n'a pas permis que le mouvement ouvrier hérite d'une expérience positive de lutte contre les bases objectives de l'opportunisme. Des exemples trop restreints à notre disposition, on peut tirer cependant quelques conclusions : une liaison prioritaire, clairement explicitée, avec les travailleurs d'avant-garde et le maintien d'une perspective internationaliste . (18) qui permette de dépasser les conditions nationales de la lutte sont des conditions nécessaires d'une résistance aux influences réformistes, inhérentes à toute organisation de masse.
(16) Il n'est pas question de reconstituer, dans le cadre du présent article, la totalité du mouvement historique du P.C.F. On se contentera de quelques remarques qui découlent de la perspective méthodologique résumée plus haut. Leur caractère épars les rendra insatisfaisantes. Elles peuvent cependant aider à cerner de plus près l'orientation actuelle du parti.
(17) Il n'y a aucune solution de continuité entrp le marxisme de la lettre de Kautsky et l'esprit de capitulation des dirigeants socialistes allemands de 1914 dont les héritiers légitimes renonceront à la lutte de classe avec le programme de BadGodsberg.
(18) Et donc d'une organisation internationale.
Le P.C.F. est loin du compte. Il a renoncé, dès les années trente, à mettre la révolution prolétarienne à l'ordre du jour. Et il n'a cessé depuis lors de théoriser cet abandon, d'y adapter son programme et ses projets d'avenir (19). C'est faire acte de banalité que de le répéter? Peut-être. Mais ce rappel a au moins le mérite de souligner que le Parti de Georges Marchais, dont les cadres ont été formés dans une optique nationaliste et chauvine, est, par nature, incapable d'envisager une forme quelconque de lutte révolutionnaire pour le pouvoir. Il lui faudrait pour cela effectuer une série de ruptures, théoriques et pratiques, avec son adoption objective de l'opportunisme, qui constitue une de ses caractéristiques de base. C'est là ce qu'oublient tous ceux qui prêtent au P.C.F. de vastes intentions de subversion.
Toutes ces remarques ne tiennent aucun compte de la crise actuelle des régimes bourgeois d'Europe. On peut considérer comme probable que, dans les années à venir, de grandes luttes ouvrières éclateront, stimulées par la détérioration du système économique aussi bien que par la contagion révolutionnaire, venue du Portugal, d'Espagne peut-être, d'ailleurs encore éventuellement. Ne peut-on penser que, soumis à la pression des masses en mouvement, le Parti communiste français serait contraint de rompre avec beaucoup de ses pratiques réformistes ? Son tournant actuel, aussi limité et sectaire soit-il, n'est-il pas le symptôme d'une adaptation aux conditions nouvelles de la lutte des classes? Après tout, en d'autres périodes, on a vu un mouvement comme la social-démocratie autrichienne, pourtant enfoui jusqu'aux yeux dans la société bourgeoise, appeler, en 1934, les travailleurs de Vienne à se battre les armes à la main contre l'offensive d'extrême-droite. Un parti d'origine communiste a d'autres traditions ; pourquoi n'adopterait-il pas une attitude similaire?
A ce niveau d'interrogation, il faut soigneusement sérier les questions. Qu'un parti de masse comme le P.C.F. soit sensible aux fluctuations de la combativité prolétarienne, nul n'en disconviendra. Et il y a fort à parier qu'il mettra tout en œuvre pour éviter de se retrouver totalement à contrecourant, comme ille fut en mai 1968. Dans une période pré-révolutionnaire, il peut, de ce fait même, être amené à accepter des formes de lutte plus radicales, à se retrouver contraint de participer à des actions de masse
(19) La théorie du « capitalisme monopoliste d'état» a, entre autres fonctions, celle de justifier l'action réformiste du parti. Au niveau politique, elle explique qu'une << poignée de monopoles», « une caste>> de « milliardaires >> a fait main basse sur l'Etat. Il est possible de mettre fin à leurs exactions et de « remettre l'Etat au service du peuple>>. (Toutes les expressions entre guillemets sont couramment employées dans la presse du parti). Par exemple, Michel Cardoze, dans un éditorial de l'Humanité du 25 août 1975, écrit «Les institutions qui constituent l'Etat et doivent concourir à la garantie des libertés ... ont besoin d'une autre politique économique et sociale. Une politique qui, du suffrage enfin universel parce que proportionnel, à la mise à la raison des sociétés géantes privées sera, elle, un garant des libertés nouvelles qui restent à conquérir>>. Michel Cardoze est un bon journaliste qui sait exprimer, en termes populaires, l'essence des travaux théoriques que d'autres consacrent à l'analyse du C.M.E.
qu'il n'aura pas souhaitées au départ (20). Mais accepter de se laisser porter par le flot n'a jamais signifié développer du même coup une orientation révolutionnaire - (c'est-à-dire guider les luttes des travailleurs vers un affrontement central avec l'Etat en vue de l'instauration, nécessairement violente, d'un pouvoir révolutionnaire). On peut descendre dans la rue, armé de matraques, voire de mitraillettes, sans chercher pour autant le renversement de la classe dominante par l'action des masses. Les exemples abondent de partis dont Je réformisme s'accommode et se complète, dans les périodes de crise, de méthodes de lutte violentes. Rien ne permet de . classer le P.C.F. hors de cette catégorie.
En effet, pour franchir le seuil qui sépare Je réformisme d'une acceptation de fait de la lutte politique pour le pouvoir (21) il faut procéder à une rupture organisationnelle. La cohésion d'un parti ouvrier réformiste de masse dépend de la solidité de son appareil. Ce dernier constitue le lieu de jonction de deux forces, de nature différente bien que toutes deux conservatrices : les élus (parlementaires divers mais aussi un certain nombre d'élus syndicaux qui n'ont pour raison d'être que la participation à des organismes paritaires de concertation avec le patronat et les pouvoirs publics) et les fonctionnaires permanents de l'organisation. Les premiers sont parfaitement intégrés au système avec lequel ils vivent en symbiose ; les seconds cherchent à maintenir le statu-quo politique qui a permis la croissance florissante de l'appareil avec lequel ils se confondent. Tant que cette ·alliance n'est pas brisée, il ne peut y avoir de véritable évolution à gauche d'une organisation réformiste, qu'elle soit d'origine socialiste ou communiste (22). Plus encore, il ne peut se développer durablement une aile gauche cohérente à l'intérieur de ce genre de parti tant que l'appareil au sens le plus large du terme demeure intact pour l'essentiel. Le P.C.F. pourra connaître avec le développement des luttes de sérieux problèmes internes. Mais, lui qui n'a de leçon à recevoir de personne en matière de solidité bureaucratique, n'en est pas au point, en 1975, où les barrières de son conservatisme d'organisation sont entraînées sous la pression des masses.
(20) Exemple mineur: les jeunes du P.C.F. se sont ralliés in extremis aux manifestations contre la loi Debré - qu'ils avaient condamnées tout d'abord. Exem.Ple plus significatif : le Parti communiste portugais a intégré les manifestations des commissions ouvrières, dès qu'il est apparu qu'elles jouaient un rôle décisif dans l'évolution de la situation. Il a même été jusqu'à signer, un bref moment, un pacte d'unité d'action avec des organisations gauchistes.
(21) Même si cette acceptation est confuse, hésitante, sujette à caution, critiquable du point de vue des révolutionnaires, dont beaucoup utiliseront le terme « centrisme» pour la qualifier. Pour se référer aux classiques, on dira que la fraction des mencheviks internationalistes, dirigée par Martov en 1917, indique assez bien quelle peut être la nature politique d'une ligne qui admet la nécessité de l'instauration de la dictature ·du prolétariat mais chipote sur les moyens d'y parvenir - d'où une incroyable suite d'oscillations.
(2) Cf. annexe.
La conclusion qu'il faut en tirer est que toute la politique poursuivie depuis un an par le Parti communiste exprime une réaction délibérée de la direction et des cadres à une situation qui pose des problèmes sérieux mais n'est nullement une situation de débordement. Le P.C.F. continue à être soumis aux lois générales qui régissent les grandes. organisations ouvrières des pays capitalistes développés. Il ne s'agit pas pour lui de renoncer au réformisme qui correspond à la place qu'il occupe dans la société ; il s'agit d'adapter sa ligne générale réformiste à une situation mouvante. C'est bien encore de conservatisme bureaucratique qu'il s'agit.
A ce propos, quelques mots encore. Le P.C.F. occupe, depuis quarante ans environ, une position hégémonique sur le mouvement ouvrier. Dans son cas, comme dans celui des partis en même situation (le P.C. italien, par exemple), cette suprématie n'a pu être acquise par une simple addition de suffrages. Certes, le P.C.F. a gagné sa prééminence en se montrant capable d'entraîner, et d'organiser en partie, la majorité des travailleurs · sur le plan électoral comme dans le domaine syndical. Mais les succès remportés à ces niveaux ont été rendu durables parce que le parti a su aussi organiser les travailleurs d'avant-garde, ceux qui constituent les cadres quotidiens du mouvement ouvrier et qui sont à la pointe des luttes. Cette double liaison, avec la majorité et avec l'avant-garde, a fait du Parti communiste français · cette citadelle si impressionnante à bien des égards. Mais elle contribue aussi à sa faiblesse car elle l'oblige à se défendre sur deux fronts : le front de l'influence générale qui peut lui être disputé sur le plan électoral ; le front de l'enracinement dans l'avant-garde ouvrière où l'évolution des luttes de classes joue un rôle décisif. Aussi bien, le conservatisme bureaucratique de l'appareil du P.C.F. doit-il s'exprimer sous deux formes, souvent contradictoires, car il doit faire face à deux menaces distinctes, à la fois venant de la droite et de la gauche. · Stalinisme et nation française
Pression des couches les moins politisées de la classe ouvrière et, par ce canal, influence de l'idéologie dominante ; conservatisme bureaucratique de- l'appareil empêchant tout véritable cours à gauche ; nécessité de maintenir l'unité du parti contre des menaces extérieures venant aussi bien de sa droite que de sa gauche : ce sont là des problèmes auxquels doit faire face tout parti ouvrier réformiste. Mais chacun d'entre eux les affronte de façon spécifique, en fonction de sa propre histoire et des traces qu'elle a laissées sur son organisation, son idéologie, ses traditions ...
On ne reviendra pas, bien entendu, sur les détails de l'évolution du P.C.F. Mais il est intéressant de rappeler au moins comment il a résolu, au fil des ans, les contradictions dans lesquelles il était inserré, la plus fondamentale d'entre elles opposant sa fidélité à l'U.R.S .. S. stalinienne (et donc à la politique internationale de ses dirigeants) à son enracinement dans la société française (qui le pousse vers une orientation nationale-réformiste). Bien entendu, tout cela ne peut être compris qu'en fonction des grands courants qui traversent la classe ouvrière française en modifiant, à des
rythmes variables, les structures générales d'organisation du mouvement ouvrier.
Le Parti communiste français a conquis sa position hégémonique entre 1934 et 1947, au travers des luttes du Front populaire, de la Résistance et de la Libération. Cette ascension s'est opérée aux dépens de la S.F.I.O. Mais on est trop souvent obnubilé par les spectaculaires statistiques d'adhésions et de voix électorales qui montrent l'irrésistible poussée du P.C.F. Et on en oublie que la victoire des communistes n'a pas signifié seulement une modification du rapport des forces internes au mouvement ouvrier mais surtout une transformation qualitative de celui-ci. Au cours des années trente et quarante, les travailleurs français parviennent, pour la première fois de leur histoire, au stade de l'organisation politique de masse. Jusque là, tant les syndicats que les partis de gauche n'avaient regroupé qu'une assez petite minorité du prolétariat. L'activité des socialistes s'était principalement déroulée dans le domaine électoral, ce qui favorisait la prédominance dans leurs rangs des éléments issus de la petite bourgeoisie. Le Parti communiste, dès 1936, fournit un cadre à la masse des salariés qui font irruption dans l'action politique ; et ce cadre tranche par sa nouveauté avec ce qui existait auparavant : les entreprises deviennent un centre de lutte, d'autre part tout un réseau d'organisations, du syndicat aux mouvements de jeunes ou de loisirs, aide à la constitution d'un mouvement de masse dont l'organisation politique constitue le centre (23).
De cette constatation, on peut tirer la conclusion que le P.C.F. est l'incarnation organisationnelle d'un moment essentiel du développement de la classe ouvrière française. Ainsi s'explique la persistance de son influence, par-delà les méandres de sa politique et les conséquences, souvent dommageables, qu'ils ont eues sur ses rapports avec les masses. Il faut encore préciser que cette continuité dans l'hégémonie n'est pas due seule. ment à des souvenirs que se transmettent, de génération en génération, les militants ouvriers. Elle provient plus encore de ce que les travailleurs n'ont eu, jusqu'en 1968, que peu d'occasions de faire l'expérience collective globale d'autres méthodes de combat que celles que préconisait le Parti communiste (24).
La nature politique de la S.F.I.O. et l'orientation qui en découlait naturellement ont facilité le succès du P.C.F. qui, a contrario, est apparu comme un modèle de fidélité aux principes de classe. Mais au triomphe qu'il a connu existent des causes encore plus fondamentales. En 1936 et plus
(23) Il ne s'agit, à propos de ce phénomène comme de tous ceux qui vont être abordés ensuite, que d'une reconstitution schématique. La rupture apportée par le P.C.F. n'a évidemment pas été absolue et le contraste est exposé ici de façon trop radicale. Mais, encore une fois, il ne s'agit pas de faire une histoire du parti mais de déceler les seuils qu'il a franchis dans ses rapports avec les masses aussi bien que la façon ,dont les militants l'ont vécu.
(24) Le P.C.F. n'a pas été sérieusement menacé de débordement lors des grandes montées ouvrières de 1934-36 et 1944-47. Les éléments d'avant-garde qui voulaient pousser plus loin la lutte ne trouvaient qu'un écho limité auprès de la majorité des travailleurs qui se trouvaient aux premières étapes de la conscience politique. Et les révolutionnaires ne constituaient qu'un pôle trop faible.
encore dans l'après-guerre, la bourgeoisie avait besoin que le Parti socialiste exerce le pouvoir afin de maintenir ou de rétablir le fonctionnement du système capitaliste. De ce fait, la social-démocratie française a été amenée à s'intégrer sur un mode accéléré à l'appareil d'Etat. Elle a été conduite ainsi à un extrémisme dans la collaboration de classe qui a connu ses sommets sous Guy Mollet. Elle s'est aliénée la classe ouvrière mais aussi une partie des couches sociales qui constituent la gauche traditionnelle de ce pays : intellectuels, professions libérales, classes moyennes des villes et des campagnes. Le Parti communiste a récupéré, sur le plan électoral au moins, bon nombre des zones que laissait vacantes l'avilissement du socialisme réformiste. Il est devenu le premier parti de la gauche française, avec tout ce que comporte cette qualification. Sa politique n'a pas manqué d'être infléchie dans une certaine mesure par ces soutiens nouveaux dont les préoccupations n'avaient rien de révolutionnaire. Mais, en même temps, l'emprise qu'il pouvait exercer sur eux était forcément précaire - parce que purement électorale, parce que liée à l'assimilation entre social-démocratie et pouvoir d'Etat ; la renaissance d'un courant socialiste indépendant ne pouvait que modifier la donne.
Le P.C.F. atteignit son influence maximum en 1947, à la veille de son éviction du gouvernement, à l'époque où il célébra à diverses reprises son millionième adhérent. Au cours des années suivantes, il perdit de nombreux militants mais conserva son emprise générale sur le mouvement ouvrier ainsi que l'essentiel de son influence électorale. Mais le parti est surtout marqué alors par les conséquences de ce qu'Edgard Morin appelle joliment «la seconde glaciation stalinienne ». Il cherche à traduire en action les moindres variations de la politique internationale de l'U.R.S.S. Il en arrive ainsi à entrelarder une politique foncièrement nationaliste (c'est l'époque où l'on cherche à créer, sous divers vocables successifs, un « Front national uni ») de formes de lutte sectaires et aventuristes. Et les travailleurs, sans cesser de faire confiance au P.C.F. et à la C.G.T., montrent de grandes réticences à suivre en toute circonstance les mots d'ordre qui leur sont proposés. Les militants communistes connaissent un isolement relatif dont la principale conséquence est un durcissement interne, accentué encore par l'indicible pétrification bureaucratique de la pensée dont les maîtres d'œuvres sont en U.R.S.S., Jdanov et ses successeurs.
Cette période, qui s'étend de 1947 à 1956, est un moment décisif pour la formation des cadres actuels du parti (25). Ceux-ci ont été formés,
(25) Il faut entendre par là tous ceux qui jouent un rôle essentiel dans l'application de la politique du P.C.F. : dirigeants des fédérations, élus, membres du Comité Central et des commissions centrales de travail. Si l'on prend les membres titulaires et suppléants du Comité Central, on s'aperçoit que le nombre de ceux qui ont adhéré entre 1944 et 1958 grandit constamment. Lors du 18• Congrès (1967) par exemple, onze suppléants sont élus : dix d'entre eux ont adhéré entre la Libération et l'avènement du gaullisme. Lors du 19• Congrès, sept d'entre eux deviennent titulaires et vingt-deux nouveaux suppléants sont désignés : dix d'entre eux ont adhéré entre 1944 et 1947, huit entre 1950 et 1956. Lors du 20• Congrès, 21 nouveaux suppléants : treize d'entre eux sont devenus militants entre 1944 et 1958 ; dix ont adhéré depuis l'avènement du gaullisme. La majorité du Comité Central actuel est composée de militants qui se sont formés et ont amorcé leur carrière politique en pleine époque stalinienne.
politiquement, organisationnellement et pratiquement, à une école rude, où ils ont appris que la solidité du Parti était Je gage essentiel de tout succès politique. Ils ont acquis des habitudes de pensée et d'action qui les marquent profondément. Mais cette éducation stalinienne a eu des conséquences diverses : le monolithisme du P.C.F_. était quasi-total mais il n'impliquait pas que les militants approuvaient nécessairement tous les aspects de l'orientation du parti ; bien qu'elles aient représenté des cas limites, les « affaires» Marty, Tillon, Lecœur, montraient l'existence de désaccords réels. Mais, lorsqu'ils survenaient, ces désaccords étaient refoulés par le fonctionnement même du système. L'attachement à l'Union soviétique et au parti, placés hors histoire, passait pour plus important que les doutes ou les différends secondaires (26). Mais le sacrifice permanent des convictions personnelles ne demeurait acceptable qu'aussi longtemps que l'U.R.S.S. continuait à être un modèle au-dessus de toute critique, dont la pureté absolue justifiait tous les compromis.
Lorsque la vérité sur le stalinisme éclata comme un abcès, les souvenirs pénibles du passé resurgirent. Ils provoquèrent l'éloignement de beaucoup de militants, persuadés d'avoir sacrifié leurs convictions en pure perte. Les choses se passèrent un peu différemment pour les cadres ou ceux qui, pris dans le système de sélection, allaient le devenir. Ceux-ci conservèrent, des années obscures, un certain nombre de traits bureaucratiques. Mais ils acquirent aussi une très forte dose de « jamais plus » : jamais plus de tournants politiques, imposés de Moscou et aboutissant à discréditer le parti ; jamais plus d'actions aventuristes qui laissent l'organisation isolée ; jamais plus de caporalisme aveugle et de népotisme systématique dans le parti. « Puisque l'U.R.S.S. est désormais incapable de représenter un modèle et d'assurer la cohésion du mouvement international, nous règlerons nous-mêmes nos affaires. » Tel semble avoir été le raisonnement de la génération des cadres d'après-guerre. Tous avaient été de parfaits staliniens et conservèrent l'empreinte de leur formation- y compris le ferme désir de ne pas retomber dans un certain no,mbre d'ornières (27). 1956 : Première vérité des faits
En apparence, le XXe congrès du P.C.U.S. a provoqué peu de remous dans le Parti communiste français ; quelques départs, des convulsions
(26) Maurice Thorez avait donné l'exemple en acceptant de laisser dorinir dans les tiroirs la ligne politique réformiste-nationale qu'impliquaient les thèmes géné-· raux de son interview au Tim.e (cf. note 12). Lors d'un récent colloque organisé par l'Institut Maurice-Thorez, Germaine Willard a reconnu que les positions de l'ancien secrétaire général avaient été mises « sous le boisseau » pendant plus de dix ans (cf. Le Monde- 16-17 Novembre 1975).
(27) Il est à peine utile de préciser que cette réaction, chez les responsables de l'appareil, n'aboutit pas à une remise en cause sérieuse du « phénomène stalinien » mais à une simple volonté d'accommoder le fonctionnement du parti. Toutefois, on ne peut comprendre les phases successives de la carrière d'hommes comme Marchais ou Kanapa sans tenir compte de la nature contradictoire des influences laissées sur eux par les années staliniennes.
dans les milieux intellectuels, l'apparition d'un esprit critique à différents niveaux de l'organisation. En fait, les deux années qui séparent les événements d'Europe de l'Est de l'avènement du gaullisme marquent le début d'une mutation décisive du P.C.F.
Le fait majeur est, bien entendu, l'éclatement de la crise du système stalinien qui entre dans un processus de désagrégation, sans cesse plus accentué jusqu'à nos jours. On a souligné déjà que cet ébranlement de l'univers bureaucratique ne pouvait qu'inciter les communistes français à se tourner vers la réalité nationale pour tenter de consolider les liens du parti avec les masses. Cette tendance ne se fit pas jour immédiatement : les Thorez et les Duclos, pensant que la victoire de Khrouchtchev était éphémère, soutinrent les conservateurs d'Union soviétique ; ils espéraient ainsi éviter un retour sur le passé, dangereux pour eux. Mais, finalement, ils renoncèrent à cette tentative sans espoir (28) et se tournèrent vers les perspectives d'un « socialisme à la française» dont l'avènement de Waldeck Rochet au secrétariat général (1964) symbolisa la réalité nouvelle.
La dénonciation du stalinisme eut d'autres conséquences, moins spectaculaires mais aussi profondes. Les crises de Pologne et de Hongrie eurent peu d'effet immédiat sur le mouvement ouvrier français. Mais elles laissèrent des traces profondes. Beaucoup de travailleurs, sans cesser de considérer le P.C.F. comme représentant de la classe ouvrière, perdirent beaucoup de leur confiance dans les perspectives d'avenir qu'il proposait. L'assombrissement de l'image de l'Union soviétique faisait perdre de sa crédibilité au parti qui l'avait magnifiée et mettait en lumière ses insuffisances et son bureaucratisme. On ne peut parler à ce propos d'un « anticommunisme de masse», comme certains l'ont fait à propos du Portugal. Mais une distance se creusa entre le Parti communiste et l'ensemble des travailleurs (29).
L'écart fut d'autant plus grand qu'il avait aussi des causes purement nationales. Les grands espoirs de la Libération avaient été trahis et nombre de travailleurs identifiaient leur déception avec le Parti communiste, même s'ils ne pouvaient énoncer une critique politique de son orientation. On le vit bien, en 1958, lorsque la classe ouvrière laissa passer de Gaulle sans
(28) Dans son Maurice Thorez, Philippe Robrieux explique clairement les grandes manœuvres auxquelles se livrèrent alors les dirigeants du P.C.F., avant de négocier leur ralliement au camp anti-chinois en 1960. Il faut se rapporter à son livre aussi pour comprendre la signification de l'affaire Servin-Casanova dans ce contexte.
(29) L'organisation du parti se ressentit de cet éloignement relatif. Il devint plus difficile de faire vivre les cellules qui avaient beaucoup de mal à assurer l'ensemble des tâches qui leur incombaient (vente des journaux, animation des divers comités de masse, etc.). Les sections, dont le nombre fut multiplié alors que le chiffre des effectifs baissait ou stagnait, devinrent le cadre d'application de la politique du Parti. Les fêtes populaires jouèrent un rôle de plus en plus important pour la liaison avec les sympathisants. Ce recul de fait par rapport aux principes d'organisation traditionnels accentua encore la distance entre le Parti et la population. Il eut notamment pour conséquence de créer un certain nombre de forces d'inertie qui s'opposent à l'application rapide et correcte de la politique décidée centralement.
répondre aux appels à la lutte du P.C.F. et de la C.G.T. Et les élections du gaullisme marquèrent la perte définitive d'une partie de l'électorat communiste.
Le Parti, fortement isolé, se voyait ainsi menacé dans ce qui faisait sa force : l'hégémonie sur les classes populaires. En même temps, la transformation de l'Etat créait des conditions nouvelles pour l'action politique : l'instauration d'un système présidentialiste coupait toute perspective à l'intervention purement parlementaire ; il n'était plus question d'arriver au gouvernement au gré d'une crise ministérielle, plus ou moins appuyée de mouvements dans le pays. Une stratégie adaptée aux structures nouvelles devenait indispensable.
Il n'était guère facile pour l'équipe dirigeante d'y parvenir. Pendant plus de dix ans, le P.C.F. ne fit que se rapprocher en tâtonnant d'une orientation claire. Il se prononçait nettement pour l'unité d'action avec les socialistes mais n'avait aucun moyen de faire prévaloir ses vues. Il proclamait, à partir des années soixante, sa réprobation du stalinisme et son indépendance à l'égard de l'U.R.S.S. mais ne pouvait démontrer ni l'une, ni l'autre, de façon convaincante. Les incertitudes de son expression publique renforcèrent les conséquences de la défaite et du recul qu'avait signifiés pour lui la naissance de la ve République·. Les responsables du P.C.F. ne purent empêcher deux phénomènes qui furent les premiers symptômes tangibles d'une recomposition du mouvement ouvrier : l'apparition d'une avant-garde politique nouvelle, faible en nombre, limitée essentiellement aux milieux étudiants et jeunes mais qui fut capable, à travers la guerre d'Algérie, la politisation de l'U.N.E.F., la crise de l'U.E.C., la solidarité au Vietnam, de battre en brèche publiquement la politique du Parti. En second lieu, le courant socialiste connut une renaissance hors de la vieille S.F.I.O. et trouva même, grâce à la création de la C.F.D.T., une liaison avec le mouvement syndical. Le Parti communiste voyait poindre des menaces aux deux extrêmités de sa zone d'influence : du côté des masses, y compris ouvrières ; du côté des militants les plus politisés. 1968 ou le premier débordement
Le processus qu'avait amorcé la décennie ouverte par le vingtième congrès et le gaullisme pouvait aboutir à un irrésistible déclin du Parti communiste français. Les dirigeants se devaient de réagir. Mais il fallut deux événements majeurs pour qu'ils puissent surmonter les obstacles nés de leur propre passé. Ce furent la grève générale de 1968 et l'invasion de la Tchécoslovaquie.
Il n'est pas nécessaire de rappeler quel fut le comportement bureaucratique, contre-révolutionnaire du P.C.F. de mai à juin 1968. Soulignons toutefois que l'ampleur de l'infamie de Marchais et consorts a éclipsé, aux yeux de bien des révolutionnaires, la violence du choc que reçut alors le Parti. Ce dernier vit apparaître sur sa gauche une force qui avait un
impact sur les masses. Et, qui plus est, il se trouva, à de très nombreuses reprises, en porte à faux vis-à-vis des revendications des travailleurs (que l'on se rappelle, entre autres, le rejet de la première version des accords de Grenelle par les ouvriers de Renault, malgré la présence de Frachon). Privé de toute possibilité d'agir dans la société politique, il enregistra, de surcroît, un sévère revers électoral. C'était une impasse, dont il fallait sortir au plus vite. Et les demi-mesures ne suffisaient plus. II fallait faire un bond qualitatif vers une politique crédible.
L'agression contre Prague devenait, dans ces conditions, un obstacle insurmontable. L'approuver signifiait que toutes les attaques contre le stalinisme du P.C.F. étaient fondées. Comment, dès lors, rendre crédible toute ligne de masse, tout combat démocratique ? Le Comité central condamna l'occupation de la Tchécoslovaquie. En termes modérés. Et, très vite, il accepta de facto la normalisation imposée par la bureaucratie soviétique. Tout cela en dit long sur le caractère principiel de la démarche des communistes français. Mais il faut savoir aussi interpréter les actes politiques en fonction du rapport des forces qui les a déterminés. De ce point de vue, la prise de position du P.C.F. a une portée qui dépasse la mesquinerie odieuse de ses formulations : pour la première fois, le parti qui passait pour le plus stalinien d'Europe occidentale, s'oppose par la voix de son organe dirigeant, à un acte essentiel de la politique internationale de l'U.R.S.S. (30). Il desserre un des freins principaux qui ralentissait son élaboration d'une politique inspirée d'abord par les impératifs de la situation nationale.
Et, dès les 5 et 6 décembre 1968, le Comité central adopte le Manifeste pour une démocratie avancée, pour une France socialiste, connu sous le nom de Manifeste de Champigny, lieu de la réunion du C.C. Il s'agit d'un des textes de base du parti qui s'y réfère encore couramment (31) : « Il constitue une mise à jour des idées essentielles du XVIII• Congrès de notre Parti (4-8 janvier 1967), compte tenu des événements qui se sont déroulés depuis dans notre pays. Les plus importants de ces événements ont été les puissantes luttes ouvrières et universitaires de mai-juin 1968 ... Notre Parti s'est donc efforcé, sur la base de l'action des masses populaires, d'assimiler pleinement, sur le plan théorique ef politique, l'expérience de ces luttes et de poser hardiment les problèmes qui en découlent » (32). De ce manifeste, il est possible de faire au moins deux lectures :
(30) Au cours des années précédentes, des critiques avaient été formulées contre certains aspects de la réalité soviétique. Toutes avaient en commun de porter sur des faits importants mais secondaires (publication d'une brochure antisémite en Ukraine, poursuites contre Daniel et Siniavski). Et elles étaient formulées, soit dans des entrefilets anonymes de l'Humanité, soit par l'intermédiaire d'Aragon auquel la licence poétique a toujours conféré une totale irresponsabilité politique aux yeux des dirigeants communistes. En 1968, avec la résolution du Comité Central, un seuil est franchi.
(31) Cf. l'intervention de Jean Kanapa, au nom de la commission de rédaction de la résolution du vingt-deuxième congrès, lors du Comité Central des 5 et 6 novembre 1975.
(32) Waldeck Rochet - Préface au Manifeste de Champigny (Paris - Ed. Sociales 1969), p. 5-6.
l'une destinée à répertorier les propositions politiques précises qui y sont énoncées ; l'autre pour mettre en exergue les conceptions générales qui lui sont implicites. C'est par cette démarche, la plus significative sans doute, que nous commencerons.
Première idée : des crises politiques, entraînant de grands bouleversements sociaux, peuvent survenir dans toute l'Europe et il faut s'y pré-: parer par avance. Jusque-là, le P.C.F. admettait, sans trop le clamer, l'idée d'une évolution graduelle de la société vers des solutions «progressistes», le mouvement propre de la classe ouvrière ne· jouant qu'un rôle d'accélération du processus. Après Champigny, on se fait à l'idée de ruptures brusques. On cherche à les expliquer sur le plan théorique : la théorie du « capitalisme monopoliste d'Etat », formulée dès 1966 à la conférence internationale de Choisy-le-Roi, devient un facteur essentiel de l'analyse de la « crise générale du capitalisme », dont les signes avant-coureurs sont décelables dès le tournant des années soixante-dix.
Mais cette théorisation n'est évidemment pas neutre. Derrière les discussions abstraites sur la dévalorisation du capital et le rôle du financement public pointe une idée-force : ce sont les monopoles - « une poignée» d'entreprises milliardaires - et les monopoles seuls qui ont fait )Ilain basse sur l'Etat. En les nationalisant, on peut donc rétablir une situation saine, « démocratique ». Autrement dit, l'idée de crise est vidée de son contenu révolutionnaire ; il s'agit, en quelque sorte, d'une crise des superstructures qui n'ouvre pas de voie immédiate vers le socialisme mais appelle des réformes hardies.
Au niveau international, cet effort de désamorçage des contradictions les plus explosives se poursuit. La référence stratégique demeure la coexistence pacifique. En 1969, les communistes français ne sont déjà pas sur la même longueur d'onde que les Soviétiques qui ne songent qu'à défendre leur système étatique. Mais, à Paris, on refuse, cependant, de considérer que la situation mondiale est déterminée d'abord par les luttes des masses. On raisonne en termes de rapports de forces matériels, entre Etats. On croit sincèrement à la compétition entre les systèmes : ce n'est pas une victoire révolutionnaire dans un pays qui déterminera une modification décisive du rapport des forces, c'est bien plutôt la détérioration continue de la situation économique des pays capitalistes - détérioration que l'existence d'un camp socialiste vigoureux contribue à accélérer.
Si les objectifs généraux qu'impliquent de telles conceptions sont évidents, les tactiques qui en découlent doivent être adaptées aux conjonctures. De ce point de vue, il faut tirer la leçon principale de 1968 : le P.C.F. a été presque paralysé parce qu'il n'avait pas de perspective politique centrale à proposer (33). A l'avenir, il doit avoir préparé le terrain longtemps
(33) Le « gouvernement au service du peuple» qu'il réclamait en _mai-juin n'avait qu'une portée propagandiste. On l'a bien vu lorsqu'il s'est agi de fmre VIvre des comités qui luttaient pour ce mot d'ordre !
avant toute crise éventuelle, sous peine d'être débordé. D'où la nécessité de l'union de la gauche, puisqu'on ne peut songer à aller seul à la conquête du pouvoir. D'où la nécessité d'un programme qui énumère un certain nombre de tâches contraignantes pour les partenaires, afin d'éviter que se renouvellent les expériences négatives de 1936 et de la Libération, qui avaient vu les socialistes faire bon marché de leurs promesses électorales, faute d'accords précis préalables. Le programme commun est à la fois un moyen de satisfaire aux exigences des masses qui veulent des objectifs clairs avant de s'engager dans la lutte et une arme contre les trahisons éventuelles des alliés.
Ainsi doté d'une réponse d'avenir, le P.C.F. peut se permettre de ne pas être à contre-courant de tous les mouvements importants qui naîtront, même lorsqu'il n'aura pas été à l'initiative de l<?ur déclenchement. En 1968, cette attitude lui était interdite car, n'ayant pas d'objectif à court terme à proposer, il risquait de voir ses propres forces emportées par le courant des mobilisations populaires s'il les laissait y pénétrèr. Après Champigny, il peut mener la lutte à l'intérieur des mouvements, en jouant de son audience de masse et du « réalisme» immédiat,de sès propositions (34). répondre sur le plan politique mais il ne cherche pas moins à l'empêcher de se cristalliser. Et il use de tous les moyens, violence comprise, pour l'éliminer quand elle est·encore faible, quitte à composer avec elle si elle devient une force qui s'impose.
Pour mener à bien cette politique, il faut modifier la façade du Parti. Celui-ci doit faire la démonstration qu'il est déstalinisé. L'accent doit donc être mis sur l'indépendance à l'égard des pays de l'Est, sur l'attachement aux libertés. Mais on ne peut vivre en contradiction permanente entre ce que l'on crie à l'extérieur et ce que l'on vit entre quatre murs. Le dégel doit affecter aussi la vie intérieure du parti. Il n'est plus question, en particulier, d'imposer une ligne de recherche aux intellectuels, encore moins d'empêcher leurs débats (35). En agissant ainsi, on peut d'ailleurs gagner dans les milieux intellectuels des sympathies qui doivent peu à la politique mais n'en sont pas moins précieuses pour toute pratique réformiste dans un pays tel que la France. Tout cet aggiornamento doit avoir des conséquences sur le mode de fonctionnement de l'organisation. Des organismes de direction capables de réfléchir, des militants autorisés à formuler des critiques sont mieux armés pour traverser une période de lutte que des cohortes de simples exécutants. Sur le tard, les dirigeants du P.C.F. découvrent que la démocratie, limitée à la participation, est un mode de gouvernement efficace.
(34) Tout cela ne signifie pas que le P.C.F. ne craint pas la naissance d'une extrême-gauche enracinée dans le mouvement ouvrier. Il s'est donné les moyens de lui
(35) Rien de plus intéressant, à cet égard, que l'évolution de la revue la Nouvelle Critique. Créée en pleine période jdanovienne pour mener la «bataille de la culture», elle fut jusqu'en 1958 environ, l'organe du dogmatisme borné. Elle passa ensuite au stade de la platitude bêtifiante. Depuis quelques années, elle a pris la forme d'une publication moderne, luxueusement présentée, ouverte à tous les courants, dès lors qu'ils ont quelqu'importance à l'Université.
Tel est, exposé à grands traits, le cadre idéologique dans lequel il faut insérer le Manifeste de Champigny. Quant à ses propositions précises, telles qu'on peut les dégager de la répétitive grisaille du vocabulaire national-stalinien, elles s'articulent autour de trois axes : l'union de la gauche autour d'un programme de démocratie avancée ; la nationalisation des monopoles ; le rôle dirigeant de la classe ouvrière, qu'exprime politiquement le Parti communiste « grand parti révolutionnaire de notre temps». II s'agit là de principes intangibles, quelles que soient les circonstances, car ils reflètent l'essence même des conceptions que les dirigeants communistes se font de l'avenir et de la place qui leur reviendra.
Mais sur cette base solide, la place est laissée aux interprétations conjoncturelles. II est facile de s'en rendre compte en passant en revue quelques domaines stratégiques importants : le document les englobe dans un réseau de formulations imprécises qui permettent les interprétations les plus diverses. Ainsi le problème des alliances : les stratèges de Champigny affirment que l'union de la gauche doit tendre à devenir une union « des plus larges couches populaires ». Quelles sont exactement ces couches ? Jusqu'où peuvent aller les alliances? Qui exercera la direction effective du rassemblement : autant de questions qui ne reçoivent aucune réponse précise. Parle-t-on du socialisme (et à Champigny, on en parle beaucou), on dit qu'il est possible mais qu'il doit être précédé d'une étape de démocratie avancée, laquelle n'est pourtant séparée du socialisme par aucune muraille de Chine. Cette remarquable clarté permet d'éloigner ou de rapprocher la perspective socialiste selon les nécessités du moment. Quant aux voies de passage, elles ne sont pas moins larges. Le P.C.F. se prononce pour la voie pacifique, sans exclure que la violence puisse être indispensable si la réaction prend l'offensive. II ne croit pas à la voie purement parlementaire car la lutte des masses est déterminante. Mais il ne dit rien sur les formes que doit prendre cette lutte, ni sur l'équilibre qui doit s'établir entre lutte de masse et action électorale (36).
Bref, le Parti communiste français ouvre toutes les portes pour mieux voir d'où le vent vient et adapter son discours en conséquence. C'est une attitude lamentable que condamnent tous les révolutionnaires. Toutefois, sachons voir aussi que cette cynique volonté d'adaptation n'est pas totalement dépourvue d'efficacité. Fixer des objectifs à court terme (union de la gauche) a un pouvoir d'attraction certain sur la moyenne des travailleurs. Manier les grands principes (socialisme) satisfait les plus combatifs. User de formules vagues permet de prendre en compte les rapports de forces. En définitive, une politique réformiste (et donc bourgeoise parce que déterminée par le cadre politique de la classe dominante) peut-elle viser autre chose ?
(36) Ce ne sont pas là les seules carences de ce Manifeste dont il faudrait so~li; gner la méthode totalement a-marxiste, qui ignore les analyses concrètes de la soc1ete de classe et évacue le problème de la structuration de l'appareil d'Etat. Mais }1. s:~gissait surtout de mettre en lumière l'absence de rigueur contraignante des defm1t1ons du P.C.F.
En tout état de cause, le P.C.F. n'a pas eu à se plaindre d'avoir chaussé les bottes de Champigny. Elles lui ont permis de parcourir l'après-mai à vive allure. En juin 1972, quatre ans après avoir frôlé le gouffre, Marchais paraphait le Programme commun au nom de son parti. Le gauchisme semblait condamné par ce succès, application directe des principes contenus dans le Manifeste pour une démocratie avancée. La gauche en était requinquée et, par là même, les communistes avaient le vent en poupe. Un parti réformiste
A ce stade, il faut marquer une pause dans la revue de l'évolution du P.C.F. Au moment où, selon les termes de la grande presse, il « sort du ghetto » et devient une force politique capable d'influer immédiatement sur la vie politique officielle du pays, comment peut-il être caractérisé? Les définitions habituelles, quasi-traditionnelles, qui mettent l'accent sur sa subordination à l'Union soviétique conservent-elles leur valeur? Le Parti communiste français est-il encore un parti stalinien, au sens plein de ce terme?
Il va de soi qu'on ne peut donner à ces questions une réponse simpliste puisque la définition que l'on choisira doit rendre compte d'une réalité en mouvement, donc contradictoire, tout en précisant du mieux possible à quel stade est parvenu le développement en cours (37). La qualification la plus efficace semble être, en ce qui concerne le Parti communiste français, parti réformiste d'origine stalinienne. Précisons-en les implications. Parti réformiste, le P.C.F. a comme objectif premier une politique d'aménagement de l'Etat bourgeois. Son appartenance au système stalinien international laisse des traces profondes sur sa stratégie et son idéologie mais la soumission à la politique extérieure de l'V ni on soviétique n'est plus la déterminante principale de son orientation. Et c'est le relâchement de ces liens d'allégeance qui donne un caractère définitif au réformisme du parti. Seuls, en effet, dans le passé les impératifs de la diplomatie de Moscou entravaient l'évolution réformiste des partis communistes qui
(37) Certains se satisfont de qualifier le P.C.F. « parti ouvrier bourgeois». Que le P.C.F. soit, de même que les partis sociaux-démocrates, une organisation qui répande à l'intérieur de la classe ouvrière l'idéologie de la classe dominante, qui fasse obstacle au développement révolutionnaire des luttes et, par là même, contribue à préserver les intérêts de la bourgeoisie, cela est un fait acquis, depuis 1934 au moins. Mais, du point de vue pratique, il est indispensable d'aller plus loin dans l'analyse concrète. Dès lors l'élément décisif devient non pas l'intégration du parti à la société de classe mais la forme de cette intégration : quelle est la nature des liens qui se sont noués, jusqu'à quel point sont-il contraignants, etc ... ? A ce niveau, où se manifestent les différences entre partis sociaux-démocrates et partis staliniens aussi bien qu'entre les partis communistes des diverses nations, le qualificatif « parti ouvrier bourgeois » est trop général pour être opérant.
pouvaient être appelés éventuellement à des actions dures (comme ce fut le cas par exemple lors du pacte germano-soviétique, en 1939).
Le Parti communiste français ne serait donc plus stalinien ? Pareille affirmation ne peut manquer de choquer de nombreux militants, en particulier dans le mouvement trotskyste. Il est donc nécessaire de s'entendre sur les termes. Considéré d'un point de vue historique global, le stalinisme apparaît, de prime abord, comme une idéologie et une pratique contre-révolutionnaires, aux conséquences catastrophiques pour le mouvement ouvrier. Mais ce serait faire bien peu de cas de l'analyse marxiste que de ne pas rechercher les origines économiques et sociales de cette idéologie et de cette pratique. C'est la consolidation d'une bureaucratie exploiteuse en Union soviétique qui est le facteur essentiel du « phénomène stalinien ». Cette couche sociale a mis en place un réseau de rapports organiques avec les Etats dits socialistes qui dépendent d'elles et aussi avec les partis communistes des pays capitalistes, au sein desquels elle a favorisé la naissance de bureaucraties d'un type particulier (38). La participation à ce système socio-politique, avec la reconnaissance du rôle dirigeant absolu de l' U.R.S.S., est le critère fondamental dont il faut user pour déterminer la nature stalinienne d'un parti. L'idéologie qui justifiait ce système est un critère essentiel mais secondaire, au sens propre de ce terme.
Le système stalinien ne pouvait se donner les apparences de la cohérence qu'à un certain nombre de conditions. Il fallait que l'Union soviétique apparaisse, en dépit de toutes les réserves , comme un appui irremplaçable pour le développement des luttes de classes dans le monde. Ce fut Je cas, aux yeux de millions de travailleurs, pendant toutes les années trente et quarante et, à un moindre degré, au temps de la guerre froide. Depuis lors, la montée de la vague révolutionnaire inaugurée par la victoire de la Chine a bouleversé les données du problème. Le XXe congrès du P .C. d'Union soviétique, les révoltes de Hongrie et de Pologne, puis la rupture de la Chine ont réduit les bases objectives de la prétention soviétique à l'hégémonie sur le mouvement communiste. Et cela dans un contexte où le renouveau des luttes de classes modifie les rapports de forces internationaux, fait apparaître des possibilités révolutionnaires qui rendent moins nécessaires l'intervention d'un Etat guide, multiplie les foyers de subversion et exerce, en conséquence, d'énormes pressions sur toutes les organisations existantes, quelque bureaucratiques qu'elles soient. Comme on l'a vu à propos des difficultés de réunion d'une conférence des partis communistes de toute l'Europe, le polycentrisme que Togliatti évoquait, en 1956, à titre de perspective s'installe dans les faits.
On a vu également que le Parti communiste français avait pris ses distances avec l'Union soviétique, en engageant une bataille d'orien-
(38) Voir à ce propos l'article d'Henri Weber, << Les partis staliniens et leur devenir », dans le numéro 3 de Critique communiste.
tation (39). Car. on ne le répétera jamais assez, ce ne sont plus des questions de détail qui occupent les lignes du téléphone rose qui relie le Kremlin à la place du Colonel-Fabien. Le problème débattu est celui de savoir ce qui est prioritaire, de la diplomatie soviétique ou de la volonté du P.C.F. d'arriver au gouvernement «le plus tôt possible». Marchais et son équipe ont nettement tranché : c'est le rythme propre de leur lutte en France qui déterminera leur choix. Qui plus est, s'ils se fixent une perspective à court terme, c'est celle d'une unité d'action des partis communistes à l'échelle de l'Europe occidentale. Les péripéties de la préparation de la conférence des P.C. de toute l'Europe, pays socialistes compris, a fait oublier qu'une conférence des P.C. d'Occident s'est tenue à Bruxelles, en février 1974. Elle a adopté une résolution qui appelle à «opposer à l'Europe des monopoles l'alternative d'une Europe des travailleurs ... défendre le droit de nos peuples au libre choix de leur avenir, donner une contribution spécifique au combat universel pour le progrès social et humain, pour le socialisme ... Pour accomplir cette tâche, c'est avec toutes les forces de progrès, de démocratie et de paix que les communistes entendent lutter». Ce n'est pas un hasard si, lors de la récente entrevue entre Marchais et Berlinguer, cette perspective a été réaffirmée (40).
La seule conclusion que l'on puisse tirer de cette divergence de lignes est que le poids de la société française et les nécessités politiques qui en découlent pèsent sur le P.C.F. d'un poids plus lourd que les exigences de l'U.R.S.S. C'est-à-dire que le rapport traditionnel qui permettait de qualifier les partis communistes « partis ouvriers staliniens », à savoir la prédominance des objectifs de la direction de Moscou sur les impératifs des luttes en France, est aujourd'hui inversé. Un seuil a été franchi à partir duquel le P.C.F. s'est engagé dans un processus de différenciation
(39) Cf. supra, p. 8-10. Il faut ajouter au dossier de cette bataille, la déclaration publiée par le Bureau Politique dans l'Humanité du 13 Octobre 1975, au moment où Giscard part pour Moscou. Il vaut la peine d'en citer quelques extraits : le B.P. rappelle d'abord que, lors d'un précédent voyage, Chirac s'était vanté qu'il dirait deux mots à Brejnev de l'attitude du P.C.F. «Il avait ensuite confirmé avoir effectué cette démarche sans que tous ses propos soient l'objet d'aucune réprobation publique du côté soviétique. Cette manœuvre de politique intérieure réalisée à partir d'une capitale étrangère illustre la volonté des dirigeants français d'utiliser la détente et la coexistence pacifique pour tenter de consolider· le pouvoir du grand capital dans le pays ... le Parti communiste français ne saurait en aucun cas considérer la coexistence pacifique comme le maintien du statu-quo social et politique. Il ne saurait en aucun cas abandonner ou même affaiblir sa lutte pour substituer le plus tôt possible au pouvoir actuel de la grande bourgeoisie un gouvernement d'union démocratique mettant en œuvre la politique nouvelle définie par le Programme Commun de la gauche ... Le Parti communiste français ... définit lui-même sa politique en toute indépendance». Les passages soulignés le sont par moi et peuvent tenir lieu de commentaire à cette diatribe qui dénote, pour le moins, une certaine inquiétude quant à ce qui pouvait éventuellement se tramer entre Giscard et Brejnev.
(40) Dans l'Humanité du l•r Mars 1974, Jacques Denis, citant un journal français, disait de la conférence : « C'est plus qu'un événement, c'est presque un « sommet » historique ».
d'avec l'U.R.S.S. qui porte atteinte à son caractère stalinien, autrement dit à son caractère de parti inféodé.
Différenciation ne signifie pas mutation. Le P.C.F. conserve nombre des traits constitutifs de son passé et cela influe sur sa pratique actuelle. Mais toutes les caractéristiques anciennes, qui constituent autant d'obstacles à une évolution rapide, prennent une forme nouvelle, adaptée à ce qui désormais, détermine prioritairement sa politique - la société française. Il est d'autres cas similaires : en Espagne, en Italie, dans presque toute l'Europe occidentale (41) les partis communistes, à des degrés divers, suivent la même voie. Et, dans le passé, nous avons eu le cas de partis indéniablement staliniens - ceux de Yougoslavie, de Chine, du Vietnam -qui, face à une situation révolutionnaire, ont choisi la lutte de masse pour le pouvoir, sans pour autant devenir marxistes révolutionnaires. Au contraire, ils ont conservé des traits idéologiques et une conception générale bureaucratique qui influe sur leur pratique. Leur politique devient alors la résultante de ces reliquats du passé et des conditions nationales dont le poids spécifique est le plus lourd ; on aboutit ainsi à des lignes pour le moins très différentes.
L'objection qui vient immédiatement à l'esprit est que les partis en question ont pris leurs distances sur la gauche, alors que les P.C. européens sont profondément réformistes. Mais cette différence fondamentale, qui s'explique à la fois par l'histoire différente des organisations et par les situations de classe différentes dans lesquelles elles se trouvaient, ne diminue pas la réalité de l'écart qui se crée entre Moscou et, par exemple, le Parti communiste français. Celui-ci a vu s'effilocher le mouvement communiste international en une période de prospérité capitaliste, à un moment où les luttes ouvrières dans le pays étaient au plus bas. Les pressions objectives qu'il a subies alors - dans les années soixante - allaient dans le sens d'une adaptation progressive à la société bourgeoise. Le renouveau de la combativité prolétarienne après 1968 ne fut pas assez fort pour stopper un cours vers le réformisme, amorcé depuis de longues années - et profondément ancré dans la réalité même du Parti communiste. Mais il imposa au P.C.F. d'ajuster sa politique aux conditions nouvelles de la lutte. Cela ne pouvait qu'accentuer les divergences entre lui et l'Etat-parti soviétique qui, pour sa part, ne se soucie nullement des combats ouvriers (42).
(41) Une étude sérieuse montrerait sans doute que seuls les partis du Danemark, d'Allemagne occidentale peut-être conservent, à peu près intacte, leur fidélité à l'Union Soviétique.
(42) Michel Lequenne cite, dans ce numéro de Critique communiste, une confidence de Marty sur le peu de cas que Staline faisait du prolétariat révolutionnaire. Ses héritiers ne sont pas en reste sur lui. Dans S'ils me tuent, Jiri Pelikan rapporte une réponse de Gomulka à Dubcek, lors d'une réunion à Dresde en 1968 : « Mais enfin, de quoi parlez-vous, camarade Dubcek ? Une révolution socialiste dans les pays occidentaux ne nous intéresse pas ! La situation en Europe est « gelée » au moins pour cinquante ans. Ce qui, en revanche, nous intéresse, c'est de conserver ce que nous avons, donc de protéger nos frontières avec le monde capitaliste et nous ne pouvons par conséquent nous permettre aucune expérience. Nous avons vu en Pologne où cela nous mène. L'essentiel est de bien garder les choses en main» (p. 189).
La différenciation entre le P.C.F. et l'U.R.S.S. est en cours. Elle s'effectue à un rythme lent parce qu'elle s'effectue sur la droite : la symbiose avec le capitalisme n'exige pas de rupture brutale. Et le Parti communiste français a par ailleurs besoin de l'appui soviétique. Les perspectives réformistes au niveau de la France et de l'Europe exigent, au niveau mondial, le maintien d'une coexistence pacifique dont l'U.R.S.S. est la garante. L'alliance avec Moscou fait, d'autre part, la spécificité politique du P.C.F. par rapport au Parti socialiste français. Elle est un inconvénient certain chaque fois que naissent des scandales bureaucratiques, tels l'affaire Plioutch. Elle est une force dans la perspective de l'instauration d'un gouvernement de la gauche car ce sera un argument en faveur des communistes que d'être les mieux placés pour obtenir des avantages et des appuis des pays de l'Est. De plus, une cassure avec l'Union soviétique poserait énormément de problèmes à la base du parti où beaucoup de militants se demanderaient, pour s'en désoler ou s'en réjouir, quelles frontières séparent désormais le P.C.F. de la social-démocratie
Tout cela va dans le sens du maintien d'une alliance conflictuelle entre l'U.R.S.S. et le P.C.F., alliance entrecoupée de crises et de rapprochements. Seule une période révolutionnaire, soumettant tous les appareils à de fortes pressions qui les amèneraient à des choix de survie, pourrait éventuellement amener une rupture. Mais, au cas même où cette hypothèse extrême ne se réaliserait pas, l'essentiel demeure que le Parti communiste français détermine ses objectifs en fonction de sa propre optique nationale. Les traces du stalinisme
Le choix du cadre national équivaut au choix définitif du réformisme. Le poids des origines staliniennes ne s'estompe pourtant pas totalement. Il pèse surtout sur l'idéologie des cadres, cet élément moteur du parti. Il n'y a là aucun hasard car les cadres, l'appareil (au sens socio-politique et non seulement technique du terme) constituent une bureaucratie ouvrière d'un type spécial née dans le système stalinien et dont la cohésion interne a été assurée par l'ensemble de principes et de notions élaborés par la bureaucratie soviétique.
Sans chercher à faire le point détaillé sur la question, on peut indiquer que certaines idées-force du stalinisme ont pu être conservées sans mal dans une perspective nationale-réformiste : il en est ainsi, par exemple, du concept clé de «révolution par étapes» (une phase démocratique plus ou moins longue doit nécessairement précéder le passage au socialisme) ; on pourrait mentionner aussi l'idée d'indépendance nationale qui justifie tous les accommodements avec la classe dominante. Dans d'autres domaines, il a fallu changer pour rendre crédible la volonté d'unité de la gauche : la dictature du prolétariat cesse d'être une référence et, en dépit des positions de certains intellectuels, la confus'ion la plus grande est répandue dans les déclarations officielles sur la nature de classe de l'Etat.
Mais il est deux rocs que rien ne semble devoir ébranler dans les assises idéologiques du P.C.F. L'un est la référence au marxisme comme doctrine globale. L'autre est l'insistance mise sur le caractère d'avant-garde et la nature prolétarienne du parti (43). On pourrait brocarder le marxisme très spécial de Marchais et de ses disciples. Là n'est pas le problème. Le besoin d'une théorie d'ensemble dont chaque élément est indispensable à la totalité, sans que rien ne soit laissé à l'indétermination de la recherche et du débat, révèle un désir de se distinguer par rapport aux autres courants. La référence au rôle dirigeant du prolétariat apparaît comme la justification, par rapport à l'histoire, de toute politique du P.C.F. (puisque celui-ci est en majorité composé d'ouvriers et qu'il a une théorie scientifique, il est l'expression de la nature fondamentalement révolutionnaire du prolétariat). Quant au caractère d'avant-garde, exprimé par le centralisme démocratique, il vise à assurer la cohésion formelle du parti.
Dans le cadre du Parti communiste français, toutes ces notions qui, dans la perspective léniniste renvoient à un rapport vivant de l'organisation avec les masses, ont perdu toute signification révolutionnaire. Elles sont ravalées au rang de trucs qui ont fait leur preuve dans le passé, en permettant aux communistes de devenir la première force du mouvement ouvrier. Elles révèlent surtout le réflexe de conservatisme d'une bureaucratie qui, face à tout changement - en soi menaçant - défend à tout prix son organisation spécifique. Et, en définitive, cette réaction organisationnelle permet de définir plus précisément encore la nature du P.C.F. Ce dernier, totalement dépourvu de principes, incarne un réformisme aussi extrême que la social-démocratie de Mitterrand. Mais ses projets de changements ne peuvent se réaliser que par l'intermédiaire de l'organisation. Il se différencie ainsi des socialistes : pour ceux-ci, l'investissement des « centres de décision » de l'appareil d'Etat a la priorité sur le développement du parti. Un courant comme le P.S.U., pour ne pas parler de la plupart des groupes révolutionnaires, veut l'auto-organisation des masses. Le P.C.F. rejette cette conception en critiquant ouvertement l'autogestion, notion pour lui inacceptable car elle fait perdre à l'appareil sa prééminence dans les décisions politiques.
L'origine stalinienne, on le voit, joue un rôle important dans la détermination du statut du Parti communiste français. Elle est plus qu'un reliquat du passé ; elle est un élément politique actuel qui, s'il n'est pas déterminant de la stratégie de l'organisation, marque du moins sa tactique.
(43) «Notre Parti ... est le seul qui fonde sa pratique révolutionnaire sur une théorie révolutionnaire, une théorie scientifique ... Son action est fondée sur la classe ouvrière ... La conception d'organisation du Parti d'avant-garde de la classe ouvrière est donc une question de principe et non de circonstance ... C'est à cette nécessité que répond le centralisme démocratique, principe intangible de l'organisation de notre Parti». Les Principes de la politique du parti communiste français (Ed. Sociales -1975 - p. 110-113). Ce volume reproduit le texte des cours servant de base à l'école élémentaire.
Une base sans cesse renouvelée
On aurait tort de croire que la combinaison entre le réformisme et l'origine stalinienne s'opère en toute harmonie. Il existe, en fait, une contradiction permanente entre l'élargissement constant de la base de masse du parti, nécessaire pour assurer le succès d'une politique d'union de la gauche, et la volonté de strictement délimiter les frontières de l'organis;:ttion. Un bref regard sur les statistiques illustrera ce point.
Il y avait, au xxe congrès, 1 236 délégués. Plus de 50 % d'entre eux ont rejoint le P.C.F. depuis 1947. Sur ce nombre, 489 - soit plus du tiers - ont adhéré sous le gaullisme ; parmi eux, 254 avaient, à l'époque, pris leur carte depuis moins de trois ans (plus du quart). Les délégations aux congrès et conférences ne donnent pas de la composition du parti une image totalement exacte car, pour des raisons d'opportunité, la direction cherche souvent à favoriser l'élection de telle ou telle catégorie professionnelle ou sociale. Néanmoins, les chiffres cités indiquent une tendance de recrutement qui ne peut être discutée. Elle est d'ailleurs confirmée par les statistiques du vingt et unième congrès extraordinaire : sur 1 257 délégués, 79,7 % ont adhéré depuis 1958; 55,6 % depuis 1968 et 16,9 % depuis 1973. Fait intéressant : dans les entreprises les proportions sont encore accentuées. En 1971, le P.C.F. a organisé une conférence nationale sur « l'activité du Parti communiste à l'entreprise». Sur 1 003 délégués, 712 avaient rejoint le Parti depuis 1958 (les trois quarts) et 363 depuis les événements de mai (plus du tiers).
De ces chiffres officiels, on peut tirer une conclusion fondée : les militants de base du parti sont, dans leur majorité, des adhérents de fraîche date, dont l'expérience est limitée à la période gaulliste (44). Il faut bien comprendre les conséquences, souvent contradictoires, qu'a cet état de fait : les travailleurs et les intellectuels qui ont pris leur carte au cours des dix-sept dernières années ont adhéré à un parti qui diffusait de plus en plus massivement une idéologie réformiste et nationaliste. La référence au communisme, incarné dans la Révolution d'Octobre et, plus ou moins fidèlement dans l'Union soviétique, a joué pour eux un rôle moindre que pour les générations antérieures. Le P.C.F. était plutôt pour eux le premier parti de la gauche, le bastion de l'opposition à la ye République. Pour de telles recrues, quelle que soit la formation théorique qu'elles reçoivent ensuite, la fidélité aux principes vaut moins que le réalisme efficace ; les étapes immédiates sont les seules garantes de l'avenir socialiste - quand bien même on n'oublie pas celui-ci.
Le type d'adhésion à une organisation détermine l'espace politique à l'intérieur duquel viennent s'accumuler les expériences de lutte. Et ces
(44) Il serait bon d'étudier le renouvellement constant de la base militante qu'impliquent les chiffres cités. Faute de pouvoir le faire ici, on se bornera à souligner que cette réalité du P.C.F. comme parti de passage ne fait qu'accuser les traits d'inexpérience que l'on peut relever chez les militants.
dernières assurent la structuration de la pensée politique des militants. Pour les adhérents du P.C.F., deux moments ont été déterminants. En premier lieu, la longue traversée du désert jusqu'à la signature du Programme commun : période noire, d'isolement relatif, sans issue prévisible à court terme. Ceux qui ont vécu ces temps sont particulièrement attachés à l'union de la gauche, dans la mesure même où elle est une perspective concrète. En second lieu, la révolte étudiante et la grève générale de 1968 ont laissé leurs traces aussi. Les militants récents ont été marqués au sceau de cette époque et ils en reflètent, à leur façon, la combativité nouvelle. Un certain nombre de ceux qui ont rejoint au cours des dernières années ont vécu Mai avec les «gauchistes ». Ils viennent au P.C.F. parce que ce parti de masse offre des possibilités immédiates, une liaison avec le mouvement ouvrier. Mais ils ne renoncent pas à toute leur expérience ; ils veulent que les communistes ne soient absents d'aucune lutte.
Il s'agit là d'état d'esprit général et non pas de positions politiques clairement exprimées. Tous les membres du P.C.F. n'ont pas ce type de réaction ; tous ont, en tout état de cause, un attachement prioritaire à. leur parti ; beaucoup, par ailleurs, peuvent être à la fois soucieux d'efficacité et fétichistes de leur propre organisation, fanatiques de l'unité et attachés à la prééminence absolue des communistes, attirés par les socialistes et influencés par les gauchistes, etc. Dans un mouvement comme le P .C.F., où la formation des militants de base est plus imprégnée d'esprit bureaucratique que toute autre activité, on ne peut s'attendre à des réactions politiques claires. Il importait seulement de souligner qu'à la base du Parti communiste français existent des tendances à privilégier l'ouverture du parti vers tout ce qui peut élargir son assise. Tendances confuses qui ne peuvent donner lieu à la naissance de courants politiques mais qui sont contradictoires avec la volonté de préservation absolue de l'organisation qui est celle des cadres, formés à une autre école, dans une autre période. Eté 1974, été des illusions
Lorsque le Programme commun de la gauche devient réalité, le soleil le plus radieux semble éclairer la route du Parti communiste français. Il possède désormais une version adaptée à la conjoncture de ce qui n'était jusqu'alors qu'une perspective générale. Il est majoritaire dans la classe ouvrière et il semble que la dynamique unitaire ne peut que lui profiter. Enfin, la teneur même du programme, les actions qu'il suppose sont de nature à satisfaire l'ensemble des militants, malgré la diversité de leurs origines et de leur formation. De toute façon le P.C:F. n'a pas d'autre moyen d'arriver au pouvoir que de s'allier avec les socialistes : pour qui n'envisage pas la remise en cause des structures de l'Etat, pour qui accepte la constitution semi-présidentialiste de la ve République, il est indispensable d'être en mesure de faire élire, avant ou après les élections législatives, un président de gauche. Et cela, les communistes ne peuvent y arriver seuls.
Cette contrainte, toutes les déclarations des dirigeants la reconnaissent lorsqu'ils réaffirment à qui mieux mieux leur attachement à l'union de la gauche. « Permettez-moi de rappeler tout d'abord que la politique d'union est pour notre parti une politique de principe car l'union des travailleurs, l'union du peuple de France est une condition du succès de la lutte pour la transformation démocratique et socialiste de la société française » ( 45). Mais, à partir de ce point de départ, plusieurs nuances pratiques sont possibles : ou bien on met l'accent sur la nécessité de l'unité, sur sa logique d'évolution, sur les actions communes ; ou bien on accorde la plus haute importance aux initiatives que le parti peut prendre, dans le cadre de la lutte unie.
Le P.C.F. n'a jamais nettement tranché ce débat - qui resurgit dans ses rangs à chaque étape importante. Le rapport de Georges Marchais au Comité central du 29 juin 1972, au lendemain de la signature du Programme commun, est un long plaidoyer pour la nécessité de l'alliance, malgré les compromis qu'il a fallu accepter (46). Tout comme si des réticences existaient parmi les cadres. Les hésitants, on les convainc d'avance en affirmant que « la question décisive, il faut y insister- c'est celle du développement de l'activité indépendante du Parti dans les masses ». De tels passages permettent aujourd'hui de dire qu'il y a une continuité sans faille dans la politique suivie par le parti. Mais, en pratique, il n'en va pas de même. Pendant toute cette période, ce sont les concessions aux nécessités de l'unité qui l'emportent. N'oublions pas que, dans le Programme commun, le P.C.F. a dû accepter de limiter le nombre des nationalisations qu'opèreran le gouvernement de la gauche - ce qui rend moins crédible l'idée que ces nationalisations constitueraient un « seuil » à partir duquel se déclencherait la « nouvelle logique des rapports économiques et sociaux » dont aime à parler la revue Economie et Politique. Tl a surtout accepté le principe de l'alternance - si elle est battue aux élections, la gauche cédera le pouvoir. Cet abandon est sans doute le plus grave car il rend hypothétique la continuité entre les réformes démocratiques et le passage au socialisme, notion indispensable aux yeux de beaucoup de communistes car seul le maintien de la probabilité, même lointaine, du socialisme justifie la prudence du parti à l'étape actuelle. Même sans grande éducation politique, un militant pouvait se rendre compte que le P.C.F. avait fait un pas dans l'acceptation du système constitutionnel et étatique.
Pourtant, pendant deux ans, la même ligne est suivie. Georges Marchais précise à plusieurs reprise que son parti ne demandera pas de ministèresclé dans un gouverneront de gauche. En même temps, les critiques publiques contre les socialistes sont rarissimes. Toutes ces pratiques tendent à se résumer en un nom : Georges Marchais, l'homme de l'union, celui qui multiplie les meetings et rencontre régulièrement François Mitterrand. Y a-t-il unanimité autour de cette. ligne? Aucun observateur extérieur aux
(45) G. Marchais - interview à /"Unité (31 octobre 1975). (46) Ce rapport est publié en annexe du livre d'Etienne Fajon, L'Union est un combat (Paris - Ed. Sociales 1975).
milieux dirigeants du parti ne peut répondre sérieusement à cette question. On peut être sûr toutefois que s'il y a des objections, elles ne prennent pas la forme d'oppositions formelles. Car la même politique continue. Et connaît son apogée au lendemain des élections présidentielles.
On se le rappelle, le Comité central est réuni les 10 et 11 juin pour faire le bilan de la lutte qui a failli voir la victoire de Mitterrand. Il convoque un congrès extraordinaire, après avoir entendu un rapport de Marchais qui précise les tâches nouvelles. Et le 6 septembre, c'est l'adoption du document préparatoire. Tout s'effectue dans l'euphorie : puisque la gauche a obtenu 49,5 % des voix, il ne reste plus qu'à consolider le mouvement pour obtenir une majorité de gouvernement. A ventre débridé, Marchais franchit quelques étapes nouvelles. Les thèmes principaux de ses propositions peuvent être ramenées à quelques-uns : 1. L'union du peuple français, condition d'un succès durable de la gauche unie, est plus qu'un but général; elle est un objectif qu'il faut atteindre sans délai.
« Il s'agit, en effet, d'obtenir un résultat qui ne se limite pas à franchir la barre des 50 %, suffisants pour une victoire électorale, mais un succès dont l'ampleur crée une situation permettant de réaliser dans de bonnes conditions les transformations démocratiques ... Tout faire, absolument tout faire, avec une audace sans prcédent pour élargir au maximum l'alliance des forces politiques et sociales qui, voulant une politique novatrice de démocratie et d'indépendance nationale, soutiennent un programme de réformes démocratiques bien définies ... » « Fixons-nous une limite à ce rassemblement? Notre réponse est catégoriquement : Non, aucune limite, à l'exception de la poignée de féodaux des grandes affaires et de leurs commis politiques. » (G. Marchais - rapport au Comité central, in l'Humanité, 12-6-75). 2. Pour en arriver là, il faut donner des garanties sur la modération des objectifs poursuivis par le P.C.F.
« Une poignée de grandes firmes privées règnent aujourd'hui sut le pays ... Elles ont accaparé l'Etat... (Il faut un changement). Quel sera ce changement : la révolution ? Non ! Nous proposons seulement à notre peuple une politique nouvelle, la mise en œuvre d'un ensemble cohérent et limité de réformes démocratiques ... C'est cela qui est à l'ordre du jour et qui correspond aux nécessités actuelles ... Nous pensons que, par la suite, sur la base de lem~ expérience et de l'action politique et idéologique que nous mènerons, (les travailleurs) en viendront, à leur tour, à souhaiter le socialisme. Quand ? Il est impossible de répondre à l'heure actuelle à cette question. Si la fraction avancée de la classe ouvrière, une partie de notre électorat est acquise à l'idée du socialisme, la majorité de notre peuple n'est pas encore disposée aujourd'hui à passer au socialisme. » (Ibid.)
3. Sur le plan des alliances, la volonté d'élargissement" doit se conclure par la main tendue aux gaullistes.
« Certes, nous avons eu avec Je gaullisme des divergences importantes parce que dès l'origine, et plus encore à partir de 1958, il a constitué un courant politique à la faveur duquel la grande bourgeoisie a pu sauvegarder ses privilèges de classe.... Mais dans le même temps, ce courant a été porteur d'idées et générateur de positions conformes aux intérêts de la nation. Ce fut le cas dès le 18 juin et cela s'est reproduit après la guerre, à de nombreuses occasions. Est-ce étonnant? Il y a d'autres exemples de courants politiques porteurs de ces contradictions. Et il faut aussi faire la part de l'influence propre que peuvent exercer des personnalités exceptionnelles, comme notre pays en a connues au cours de son histoire, et parmi lesquelles, évidemment, se range le général de Gaulle ... Il est tout à fait naturel que notre Parti s'adresse aux gaullistes pour leur proposer de se retrouver ensemble dans l'action pour une France prospère, souveraine, maîtresse de son destin, de réaliser enfin le véritable rassemblement de notre peuple pour un grand dessein national... Je le dis en pesant mes mots : nous tenons le rapprochement avec les travailleurs et patriotes gaullistes comme une des questions déterminantes de la réalisation de l'union du peuple français qui est notre objectif. » (Ibid.) 4. Avec les partenaires du Programme commun, socialistes en premier lieu, aucune compétition n'est nécessaire.
«Autant nous sommes persuadés - et la vie le confirme - qu'il est de l'intérêt de notre peuple qu'existe un fort Parti communiste, autant nous faisons tout pour le renforcer et convaincre des dizaines de milliers de travailleurs d'adhérer à notre Parti, autant nous ne prétendons à aucun rôle dominateur, à aucun exclusivisme. Nous comprenons parfaitement que les partis avec lesquels nous sommes alliés souhaitent également se renforcer. J'ajoute que, pour le succès de notre combat commun, il est bien qu'il en soit ainsi, il est souhaitable que chacun de nos partis progresse, non pas au détriment des uns et des autres, mais ensemble» (Ibid.) (47). 5. Il faut renforcer le Parti communiste en recrutant très largement, sans exiger des nouveaux adhérents qu'ils admettent la perspective du socialisme.
(47) Le membre de phrase <<non pas au détriment des uns et des autres», permettrait éventuellement à Marchais d'affirmer qu'il avait préparé le parti à faire face à une situation où le P.S. se développerait aux dépens des communistes. Il faut cependant être sérieux : le contenu d'un discours ne se définit pas seulement par une incidente, fût-elle révélatrice de sentiments cachés ; la quantité de mots consacrés aux différents thèmes importe encore plus. Dans le cas présent, le message que Marchais veut transmettre à son parti est un message de paix avec les socialistes.
« Aujourd'hui, le Parti communiste français connaît un rayonnement de son activité et une autorité qui vont au-delà de l'influence exprimée par les suffrages obtenus par ses candidats aux élections législatives de mars 1973 ... Le Bureau politique a décidé de lancer une campagne exceptionnelle de recmtement et de création de cellules nouvelles dans une promotion « Union du peuple de France pour la victoire de la démocratie >> (André Vieuguet -éditorial des Cahiers du Communisme, juin 1974) « ... Il n'y a pas un jour à perdre pour tirer le maximum de l'élan de confiance et de dynamisme né du résultat du 19 mai et, d'autre part, il importe de voir grand, de compter par dizaines et dizaines de milliers à l'échelle du pays ... Il faut... en finir avec cette sorte de sélection impitoyable pratiquée par certaines de nos organisations qui écartent ainsi du Parti, sous les prétextes les plus divers, des hommes et des femmes qui y ont tout à fait leur place >> (G. Marchais - rapport au C.C. des 10 octobre et 11 juin 1974). « Le Parti communiste est ouvert sans restriction à tous ceux qui veulent prendre une part du combat pour le changement démocratique ». (Projet de résolution adopté en septembre 1974) (48). Longues, trop longues citations d'une littérature sans charme aucun. Il fallait pourtant se référer aux textes pour démontrer que l'orientation proposée par Marchais impliquait, quasi explicitement, une ligne nouvelle qui remettait en cause le caractère du Parti communiste français, tel que l'ont façonné cinquante années d'une histoire riche en contradictions.
A coup sûr, rapports et résolution ne contiennent guère d'innovation majeure, à l'exception - de taille - de la volonté d'union avec les gaullistes. Mais tous les thèmes plus ou moins classiques sont ordonnancés différemment. L'axe de la politique suggérée, c'est l'union tous azimuts. Et les manifestations propres de l'activité du parti sont subordonnées à cet objectif. Une « nouvelle logique >> est introduite dont les conséquences peuvent être incalculables. Il faut tenir compte, en effet, de la réailté organisationnelle du P.C.F., fortement bureaucratisé, possédant une base militante peu formée et soumise à un renouvellement fréquent, animée par une cohorte de cadres qui ont leur idéologie propre. Le parti n'est pas en mesure de contrôler rigoureusement tous les processus qui s'enclenchent
(48) Attention à ce membre de phrase (souligné par moi). L'article premier des statuts adoptés, en 1970, par le vingtième congrès, stipule : « Peut être membre du Parti communiste français quiconqu~ accepte son programme et ses statuts ... ». Or, programme et statuts comportent unè référence explicite à la « transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste». La résolution de septembre 1974 n'exige plus que l'accord avec les perspectives immédiates, démocratiques. Ce glissement terminologique n'est pas secondaire : s'il prend forme dans la pratique quotidienne, il aboutit à ouvrir les portes à des gens étrangers à l'idéal socialiste, avec toutes les conséquences que cela peut avoir. En se référant à la discussion qui a précédé le 21 • congrès extraordinaire, on verra que nombre de militants ont attaché une grande importance à cette définition des limites organisationnelles du parti.
dans ses rangs sous l'influence des luttes dans le pays et des mesures politiques qu'elles inspirent à la direction. II peut. avec efficacité, nul n'en doute, formuler des interdits qui sont autant de barrières qu'on ne peut franchir sans être exclu. Il est beaucoup moins à même d'entraîner l'ensemble de sa mouvance sur les tracés exacts de sa politique. Il existe !toujours une marge très grande entre les décisions du sommet et leur application à la base. L'ampleur de cette marge est directement déterminée par les pressions que les militants subissent dans leur milieu d'intervention.
En ce qui concerne la ligne esquissée entre juin et septembre 1974, il faut voir dans quel sens pouvait jouer ce mécanisme de décalage. Lorsque le Comité central décide une politique d'ouverture généralisée, il est amené à constater rapidement deux types de réaction : des réticences de type conservateur d'abord ; une application mécanique ensuite. Et l'application machinale d'une ligne de recrutement systématique se traduira, dans les cellules, par la recherche de l'efficacité numérique : on cherchera à obtenir un maximum d'adhésions, sans souci de critère politique (49). La vie politique - ou plutôt, l'absence de vie politique - des organismes de base s'en ressentira. Et, à terme, le poids se fera ressentir d'une masse d'adhérents qui, soucieux seulement d'avantages et de réformes immédiates, ne verront plus les raisons d'être un parti spécifiquement « communiste ». Sur cette lancée, l'agglomérat inerte et orienté à droite des militants de l'union du peuple de France en arrivera à peser plus lourd que les cadres formés dans la tradition. C'est la remise en cause des frontières et du statut autonome du parti qui est à l'ordre du jour. Sans trop de paradoxe, on peut affirmer que les jalons posés par Marchais étaient ceux d'une démarche dont l'aboutissement pouvait fort bien être la réunification organique du mouvement ouvrier, c'est-à-dire la constitution d'un seul parti des communistes et des socialistes, vieux rêve que, pour sa part, le P.C.F. a caressé en 1936 et en 1945. Et ceux-là même à qui cette idée semblerait saugrenue devront pourtant admettre que la ligne de l'été 1974 impliquait un pas gigantesque vers la transformation du P.C.F. en parti social-démocrate de type nouveau.
Qu'elle ait suscité des réserves, voire des oppositions qui n'ont pas été rendues publiques, cette orientation a été adoptée par le Comité central. On peut voir là le témoignage de l'empirisme total des dirigeants du Parti communiste. La quasi-victoire de la gauche aux élections leur est apparue comme un succès absolu : la «vie avait tranché», « les faits avaient parlé » et il était difficile aux plus critiques de formuler des
(49) Beaucoup de militants ont abordé Je problème dans la tribune de discussion du 21e Congrès. Citons, à titre d'exemple, Raymond Gehant, militant de la Fédération de Paris qui, dans l'Humanité du 28 Septembre 1974, commente à sa façon le projet de résolution : <<Je ne pense ni erroné, ni inutile de déclarer que peuvent être membres du Parti des gens qui ne souhaitent pas le passage au socialisme» (souligné par moi). Sa position a été critiquée par d'autres militants mais n'a reçu aucune désapprobation officielle.
objections qui puissent être entendues et qu'eux-mêmes puissent trouver convaincantes. Plus profondément encore, la politique proposée révèle que la tendance à la social-démocratisation est profondément inscrite dans la réalité du P.C.F., dès lors que pour celui-ci l'adaptation à la société française est devenue l'impératif premier. L'épreuve de la réalité (octobre 1974)
Mais l'existence d'une loi tendancielle d'évolution n'implique aucunement une progression régulière dans la direction indiquée. Plus précisément, la transformation organique d'un parti comme le P.C.F. est soumise aux influences des combats de classe, qu'ils s'expriment immédiatement dans les luttes de masse ou qu'ils se reflètent dans les joutes électorales. Début octobre, des élections législatives partielles ont lieu pour remplacer six députés. Elles sont bonnes pour la gauche, puisque deux anciens ministres de la majorité sont battus. Mais, sauf en Dordogne, l'influence électorale du P.C.F. est en baisse. Le Bureau politique réagit par un communiqué dès le 7 octobre. II met en t:ause l'anticommunisme officiel, mais, fait nouveau, reproche au Parti socialiste son attitude. « Dans ces conditions, nous le disons franchement, le mot d'ordre constamment répété de la nécessité d'un prétendu rééquilibrage des forces de gauche prend un caratère de plus en plus pernicieux, parce qu'il comporte, lui aussi, l'idée de réduire l'influence communiste. De plus, la campagne visant à accréditer l'idée que seul un candidat non communiste pourrait battre celui du pouvoir ne peut que compromettre le regroupement indispensable des voix de gauche ... Tous les travailleurs, tous les démocrates, tous les patriotes ont besoin d'un grand Parti communiste au sein d'un grand rassemblement démocratique ... un Parti communiste dont l'audience électorale et la représentation élue croissent en même temps que celles de toute la gauche».
Ainsi que l'ont souligné tous les commentateurs, le P.C.F. à l'heure de vérité, réagit vivement : tout son projet politique unitaire est en cause à partir du moment où il n'est plus le premier parti de la gauche, car il n'a plus les moyens de contrôler le déroulement du processus. Et les récentes consultations électorales indiquent une tendance plus que dangereuse à la perte de la prééminence. Comment cela se fait-il, alors que cinq mois auparavant, tout semblait baigner dans l'huile? N'est-ce pas que le Parti est allé trop loin dans ~e sens des concessions aux socialistes ? Georges Marchais répond dans un assez long article de l'Humanité du 10-9-1974. « Une ligne constante» titre-t-il et tout son effort tend à prouver que, de longue date, le P.C.F. ne s'est pas fait d'illusion sur la nature de la social-démocratie et n'a jamais accepté de voir rogner son audience. Citations à l'appui. Mais toutes les références textuelles, parfaitement exactes, ne sauraient faire oublier sur quoi l'accent était mis au cours de la dernière période, ni quel infléchissement de type opportuniste avait connu la politique du parti. Marchais est obligé de le reconnaître entre les lignes : « On nous cherche chicane - et
pour un peu on nous taxerait d'opportunisme - parce que nous disons: « Union du peuple de France » . Pourtant, ce mot d'ordre a précisément pour objet de susciter le rassemblement le plus large autour du Programme commun de la gauche. D'autres (ou les mêmes) vont jusqu'à nous reprocher de « mettre le socialisme au placard ». Si c'était le cas, on peut être sûr que ce n'est pas contre notre parti que la bourgeoisie concentrerait ses coups ». Qui est cet « on » ? Qui sont ces « autres » ? Les socialistes ? Sans doute. Mais nous aimerions savoir s'ils n'ont pas quelque écho à l'intérieur du P.C.F.
En fait, la mésaventure électorale a joué le rôle d'un révélateur. Elle a détruit un mythe solidement établi, en vertu duquel le P.C.F. ne pouvait être menacé dans la double hégémonie qu'il exerçait sur les masses populaires et sur les travailleurs d'avant-garde. Le Parti vivait dans la croyance que son influence était à jamais inscrite dans la réalité française et ne pouvait que croître au fur et à mesure que les luttes ouvrières augmenteraient en intensité. Cette absence de compréhension concrète de la dynamique d'évolution de la société se révéla brutalement. Devant la menace immédiate d'un recul, les cadres et beaucoup de militants trouvèrent la résolution nécessaire pour exprimer leur crainte de voir l'identité du parti remise en cause. Dans les milieux dirigeants, les mêmes réactions se firent jour mais elles se doublèrent des problèmes spécifiques des hautes sphères d'une bureaucratie : ceux qui critiquèrent le laxisme de l'orientation de l'été 74 reflétaient les mêmes appréhensions que d'innombrables cadres moyens mais en même temps ils réglèrent quelques comptes dans la lutte pour le contrôle de l'appareil du parti. Bataille de clan, aux racines anciennes, qui trouvait une forme nouvelle au travers du malaise du parti. Nul doute, par ailleurs, que toutes les pressions des Soviétiques n'aient redoublé en face d'une ligne aussi systématique dans l'opportunisme. Et leurs prises de position, même lorsqu'elles n'influent pas directement sur les débats du parti, contribuent à en délimiter le cadre. Un congrès très extraordinaire
Le contre-coup du choc brutal subi aux élections partielles se fit ressentir sans tarder: la préparation du vingt-et-unième congrès extraordinaire connut un changement de cap. Des discussions sérieuses, parfois violentes, se déroulèrent à tous les niveaux - et surtout bien sûr, dans les organisme;, dirigeants. Il semble bien établi que Roland Leroy- qui passe pour n'avoir jamais apprécié l'élection de Georges Marchais au secrétariat général - ait donné le ton aux critiques dont les tribunes publiées dans la presse du parti ne donnent qu'un aperçu très approximatif (50).
(50) Une anecdote, souvent répétée, veut que Leroy ait justifié ses critiques en disant : « Cet été, lorsque j'allais dans les fêtes des fédérations du parti, je trouvais à la tribune des responsables socialistes qui avaient presque l'air d'être chez eux».
Mais il n'est pas besoin de faire la chasse aux bruits de couloir pour se persuader qu'entre le 11 septembre, date de la réunion du Comité Central qui adopta le projet de résolution et le 27 octobre, date de la clôture du vingt-et-unième congrès, la ligne du parti a changé, sur beaucoup de points. Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter aux modifications qu'a subies le texte. Roland Leroy, rapporteur de la commission de la résolution, ne cache pas la couleur : « Les cellules ont adopté environ 50 000 amendements. Discutés dans les conférences de section, concentrés parce qu'ils avaient souvent le même objet, environ 15 000 amendements ont été soumis aux conférences fédérales, qui elles-mêmes ont adopté 1 600 amendements soumis à la commission que vous avez élue. La commission a aussi tenu compte de tous les amendements non retenus par les conférences fédérales. Elle a donc examiné 15 000 amendements... La nouvelle rédaction proposée tend à rappeler clairement les positions du Parti, qui sont loin d'être nouvelles mais qu'une certaine discrétion et qu'un certain déséquilibre dans la première rédaction entre la simple allusion à la continuité de notre politique et le développement plus détaillé de la seule actualisation de cette politique, avaient pu obscurcir » (51).
Malgré la modestie du ton, les changements affectent tous les problèmes essentiels à propos desquels la ligne de l'été 74 innovait dans le sens d'un élargissement illimité de l'union et d'une remise en cause de la spécificité du parti. Encore une fois, laissons parler les textes.
1 - Réaffirmation de la perspective socialiste, liée aux changements démocratiques du Programme commun. Au chapître qui traitait de « La France et de son besoin de réformes profondes » et se terminait par « Aujourd'hui, le changement que nous proposons est un changement conforme à la raison : il est possible de sortir la France de l'impasse, de lui ouvrir une voie nouvelle, originale, conforme à son génie propre et à l'esprit de notre temps », on ajoute trois paragraphes qui réaffirment : «Parti révolutionnaire, il (le P.C.F.) se donne pour but la suppression du capitalisme et de ses tares, un changement de société... Cette société nouvelle se fondera sur les lois universelles du socialisme, sur l'expérience acquise et les conditions françaises ».
2 - Atténuation de la politique d'unité sans rivages. Pour la première fois, apparaît un terme qui fera fureur dans le Parti : « Elever la qualité de l'Union de la gauche ». Cette élévation ne peut se faire sans délimitation avec le Parti Socialiste et le Mouvement des Radicaux de gauche. » C'en est fini de l'optimisme qui faisait dire au projet : « L'Union de la gauche est une donnée stable de la vie politique française. Le fiasco des tentatives visant à la mettre en cause... le confirme ». La nouvelle rédaction ne parle plus de stabilité et, loin de considérer que les tentatives de remise en question ont fait fiasco, multiplie les mises en garde. « Le succès dépend de la
(51) Cahiers du communisme - novembre 1974 - p. 101 et 104 - passages souligné$ par moi.
fidélité des formations signataires aux orientations fondamentales de ce programme ; de la clarté des alliances à réaliser sur cette base ; d'une émulation entre partenaires qui ne peut se donner comme objectif de renforcer l'un au détriment de l'autre, d'imposer la volonté d'un seul. En particulier, nous montrerons le caractère pernicieux et gravement préjudiciable que comporte toute démarche qui participe aux tentatives de réduire l'influence du Parti communiste français ».
Il s'agit là d'un additif que complètent d'autres ajouts significatifs. « La classe ouvrière ... est le moteur de l'union. L'entreprise est un des lieux privilégiés de l'action politique pour l'union ». « Les forces démocratiques et nationales peuvent être gagnées à l'idée que combattre l'anticommunisme est l'affaire de ceux qui veulent hâter l'heure des changements».
Est supprimé par contre un long développement sur la fécondité de la diversité entre formations de gauche qui contenait la phrase candide : « Comme le font aujourd'hui les partis de gauche, ces formations (populaires et nationales) peuvent établir entre elles une coopération solide et loyale, fondée sur la pleine égalité des droits et des devoirs ». Quant au rapprochement avec les gaullistes, considéré d'abord comme « une des questions déterminantes de la réalisation de l'Union du peuple de France », il devient seulement « indispensable ».
3 - Réaffirmation de la spécificité du Parti. Sur ce point, il faut laisser parler Roland Leroy : « Le Parti communiste est ouvert sans restriction à tous ceux qui veulent prendre une part pour le changement démocratique » disait le projet de résolution... Cette rédaction était naturelle. La volonté d'agir pour les changements démocratiques correspondant aux aspirations populaires, c'est la condition suffisante de l'adhésion au Parti Communiste. Cependant il était non moins naturel que des communistes venus au Parti depuis quelques années sur des bases politiques directement très élevées, ce qui est le signe hautement révélateur de la montée de l'idée du socialisme dans notre pays, demandent que soit réaffirmée la nature de l'objectif final du Parti ». C'est ce que fait la nouvelle rédaction qui, en maintenant la possibilité d'adhérer sur des bases larges, conclut: « Ainsi, devenir communiste, c'est participer au combat pour une démocratie avancée, c'est agir pour le triomphe ultérieur du socialisme » .
Ce dernier amendement est significatif des correctifs apportés à l'ensemble du texte. On ne change pas l'orientation générale (comment adopter une autre perspective que l'union de la gauche ?). On ne procède pas à une révision claire (qui obligerait à reconnaître les erreurs d'appréciation qui ont été commises et ouvrirait un débat sur le contenu de la politique du parti et non seulement sur sa forme). On élève des gardes-fous pour emp~cher des erreurs trop graves. Et on parvient ainsi à un texte de compromis, aux formulations souvent contradictoires. Ce compromis est sans doute le résultat de transactions opérées au sein de la direction entre les différentes
nuances de pensée qui s'y affirment (52). Il exprime surtout la contradiction fondamentale de la position du P.C.F. pris entre l'obligation d'être unitaire et la nécessité de renforcer ses positions propres.
Et c'est bien dans cette dernière direction que le congrès extraordinaire a donné le coup de barre. La réaffirmation de perspectives socialistes vise à coup sûr à satisfaire une partie de la base qui, participante des conflits de ces dernières années, est, avec plusieurs temps de retard, au diapason de la nouvelle avant-garde ouvrière qui pose le problème de la lutte pour un nouveau pouvoir. Mais l'ensemble des réajustements tend surtout à mettre en avant le renforcement du Parti par une politique autonome, prioritaire par rapport aux actions communes de la gauche. Toutes les pratiques ultérieures du P.C.F., rappelées au début de cet article, sont en puissance dans · les amendements apportés au projet de résolution. Des liens directs avec les entreprises
Pour qu'un tassement électoral assez léger ait des conséquences de cet ordre, pour que la réaction d'autoprotection du parti s'exprime si vivement, il faut bien que le problème se situe à un niveau fondamental , au niveau des réalités sociales et politiques qui déterminent l'évolution générale du mouvement ouvrier aussi bien que les rapports entre le Parti communiste et les travailleurs. Personne ne peut sérieusement prétendre connaître les analyses auxquelles procèdent les membres du Bureau politique. Mais, ayant une idée précise de la nature du parti, nous connaissons aussi les grands changements qui s'effectuent parmi les travailleurs. Il est possible à partir de là, de reconstituer la trame des événements qui agitent le P.C.F. et les réactions qu'ils suscitent.
Le phénomène fondamental, structurel, est que la recomposition politique du mouvement ouvrier, amorcée en 1956, accélérée en 1958, franchit un nouveau seuil. On peut s'en rendre compte à l'échelle des plus larges couches populaires comme au niveau de l'avant-garde ouvrière. Le Parti communiste conserve, sur le plan électoral, l'essentiel de son audience, en particulier dans les secteurs populaires où il est implanté de longue date ; il est probable qu'il ne la perdra pas de sitôt. Mais, par contre, comme le montrent la plupart des élections partielles, il voit s'éloigner de lui les 3 à 4 % d'électeurs qui lui permettaient, en dépassant le cap des 20 % des suffrages exprimés, d'être le premier parti de la gauche. L'étude reste à faire des couches sociales qui constituent ces 3 à 4 % ; certains indices permettent de penser qu'il s'agit d'électeurs des classes moyennes et de certaines couches peu politisées de la classe ouvrière. Ces gens ne voient plus l'utilité de voter pour le P.C.F., ce qu'ils ont fait irrégulièrement
(52) Les dissensions dans la direction ne peuvent être mises en doute. Elles ont été éclairées par un fait qui, dans le monde du P .C.F. ne peut être dû au hasard: le remplacement d'Etienne Fajon à la direction de l'Humanité par Roland Leroy. 4n
depuis la Libération, car, soucieux d'efficacité plus que de perspectives à long terme, ils estiment que le Parti Socialiste a beaucoup plus de chances de diriger un éventuel gouvernement de gauche. C'est vers le P.S. que vont aussi les suffrages d'anciens électeurs de droite, gaullistes entre autres, qui rompent avec Giscard. Le parti de Mitterrand est en passe de devenir majoritaire dans la gauche. Les conséquences d'une telle mutation sur l'aura du P.C.F., sur sa crédibilité et ses capacités de rayonnement sont évidentes. Soulignons seulement qu'elles sont quasi-catastrophiques pour une organisation qui envisage la conquête de l'Etat par l'intérieur : si elle n'est pas en mesure d'apparaître comme la majorité de la majorité de gauche, elle perd le contrôle de la lutte.
« L'entreprise est un des lieux privilégiés de l'action politique pour l'union », rétorque un des amendements défendus par Roland Leroy. Et il est vrai que, traditionnellement, les communistes pouvaient relativiser les fluctuations de leur électorat en montrant qu'ils étaient les seuls à pouvoir intervenir dans la plupart des usines et les bureaux. Le Parti de la classe ouvrière. Mais cette réalité commence, elle aussi, à être remise en cause. Comme on l'a signalé à plusieurs reprises, les conséquences de mai se font ressentir aujourd'hui plus vivement peut-être qu'en 1969 ou 1970. Depuis les grèves du Joint Français, de Lip surtout, de nouvelles formes de combativité sont apparues largement. Une nouvelle génération de militants ouvriers se forme qui entretient avec les directions politiques et syndicales des rapports d'égalité, dès lors qu'il s'agit de mener une bataille. Cette génération, présente dans toutes les centrales syndicales, non syndiquée éventuellement, n'a pas trouvé encore d'expression politique qui lui soit propre. Pour de multiples raisons (stalinisme, bureaucratisme des méthodes, dogmatisme, etc) le P.C.F., s'il a pu amener à lui un certain nombre de « nés de mai », ne peut prétendre être, avec sa politique d'union des bons Français, la traduction des sentiments de classe de cette nouvelle catégorie de militants (53).
En fait, ce sont des forces nouvelles qui canalisent une part décisive de la nouvelle avant-garde. Les groupes révolutionnaires, lorsqu'ils ont été capables de mener un travail patient et réaliste du type de celui des Taupes rouges, influent sur de nombreux militants. Mais dans des proportions encore limitées. Le P.S.U. et un certain courant de gauche de la C.F.D.T. qui se situe dans la même mouvance constituent une référence pour d'assez larges couches de travailleurs combatifs, quelle que soit leur appartenance organisationnelle. On a donc une constellation de forces d'inégale importance qui expriment la sensibilité de la nouvelle avant-garde. Mais cet ensemble n'est pas cohérent ; il ne présente pas une force suffisamment unie, suffisamment claire dans ses perspectives pour répondre au besoin d'efficacité caractéristique de la génération actu~lle de militants combatifs.
(53) A cet égard, les perspectives d'alliance avec les gaullistes, _sur la_ base d'un commun patriotisme, passent, dans le meilleur des cas, pour une pla1santene de mauvais goût.
Ceux-ci, en effet, sont arrivés à leurs positions actuelles à partir de l'expérience des luttes ; les niveaux de leur conscience sont très divers et ils n'ont pas eu l'occasion d'effectuer une rupture réfléchie avec les directions en place du mouvement ouvrier. Ils balancent souvent entre des choix contradictoires, entre la volonté de pousser les luttes jusqu'au bout et le désir de trouver un débouché politique immédiat à leur combat.
C'est dans ces conditions que le Parti socialiste est parvenu à drainer dans ses rangs un nombre important de militants d'avant-garde. Le P.S. a toutes les apparences d'un parti démocratique où, à l'opposé de ce qui se passe chez les communistes, les débats de tendance ont droit de cité. Il a repris formellement à son compte l'autogestion. Il peut se retrouver au pouvoir dans peu de temps et beaucoup de ses adhérents pensent que la mobilisation populaire qui accompagnerait une victoire de la ganche permettrait d'aller de l'avant, au-delà même de ce que peuvent souhaiter les politiciens qui dirigent le Parti. L'existence du C.E.R.E.S., groupement qui a adopté une perspective radicale de lutte, renforce cette opinion. L'opération Assises et, plus généralement, la politique d'Edmond Maire à la tête de la C.F.D.T. élargissent encore l'audience du P.S. dans les milieux syndicaux. Au demeurant, c'est moins Je nombre de militants ouvriers inscrits chez Mitterrand qui compte (encore que ce nombre connaisse une progression régulière) que l'influence qu'ils donnent aux socialistes sur une partie de l'avant-garde et, par ce biais, sur des couches assez larges du mouvement, dans toutes les centrales syndicales. Pour la première fois depuis des décennies, le Parti socialiste est présent dans les entreprises -même s'il est incapable de rivaliser dans ce domaine avec le Parti communiste.
Pour ce dernier, il y a là un problème majeur. A partir du moment où il n'exerce plus un monopole de fait dans les entreprises, le P.C.F. ne peut plus agir aussi librement. Il est contraint d'accepter de fait des débats dont il lui est difficile de contrôler l'évolution. Il cesse surtout de pouvoir se présenter comme le parti de la classe ouvrière et perd, du même coup, la possibilité de justifier toutes ses tactiques successives par l'adhésion du prolétariat aux objectifs qu'il propose. Il entre ainsi dans un processus extrêmement dangereux pour lui.
La C.G.T. joue un rôle décisif dans le maintien des liens du Parti communiste français avec la classe ouvrière. Certes, le parti possède un important réseau de cellules d'entreprises ; mais, en dehors de bastions solides, celles-ci sont relativement instables dans leur composition et leur activité (54). Mais l'organisation permanente des travailleurs sur le lieu de t-ravail demeure le syndicat. Les communistes contrôlent étroitement l'appareil de la C.G.T., ce qui leur permet d'utiliser la confédération comme moyen de diffusion de leur politique. Cette opération, toutefois, n'est pos-
(54) Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter aux rapports d'organisation des divers congrès et à la rubrique, désormais quotidienne, que l'Humanité consacre à la vie du parti dans les entreprises.
sible qu'autant que la centrale syndicale demeure largement ouverte à divers courants d'opinion, aux chrétiens et aux socialistes en particulier. Aussi les dirigeants communistes de la C.G.T. ne peuvent-ils faire n'importe quoi ; ils répercutent la politique du parti mais avec des atténuations et des modérations sensibles.
Plus précisément, ils sont obligés de maintenir une position de neutralité approximative entre P.C.F. et P.S. A coup sûr, un Séguy pense que l'unité de la C.G.T. est indispensable au succès de l'Union de la gauche. Si celle-ci occupe le gQuvernement, la centrale demeurera extérieure au pouvoir et pourra servir de relais entre l'Etat et la masse des travailleurs. L'exemple de l'Italie est là pour démontrer que les confédérations syndicales peuvent jouer un rôle politique, face au pouvoir, ne serait-ce qu'en formulant des propositions en matière économique (choix des investissements). Compte tenu des différences profondes entre les mouvements ouvriers de France et d'Italie, la C.G.T. ne pourrait s'inspirer de ce modèle qu'en maintenant en son sein un pluralisme réel, à la base, dans les cadres intermédiaires et au sommet.
Pour toutes ces raisons, la C.G.T. ne peut pas être une arme pleinement efficace dans la lutte contre le développement de l'influence socialiste dans le mouvement ouvrier. Le P.C.F. est obligé de compter sur ses propres forces et de renforcer ses cellules d'entreprises. Des prévisions pessimistes
Encore une fois, la recomposltwn du mouvement ouvrier, quels qu'aient été ses progrès récents, en est encore dans sa première phase. La lutte défensive que mène le Parti communiste français a encore une valeur prospective. Elle n'en est pas moins conçue comme extrêmement urgente et une série d'hypothèses sur l'évolution de la situation viennent confirmer ce pronostic aux yeux des dirigeants du P.C.F.
Il y a tout d'abord la crise du système capitaliste. L'intérêt que porte à ce problème le P.C.F. n'est pas inspiré par le simple souci de pimenter les perspectives de lutte pour le Programme commun. Lire le compte rendu des journées d'études consacrées au problème que le parti a organisées en mai 1975 est instructif (55). Si l'on laisse de côté les points de théorie économique qui exigent une discussion spéciale, on s'aperçoit qu'au niveau politique, les dirigeants du P.C.F. construisent leur projet en fonction d'une aggravation constante du désordre économique et, partant, du malaise politique de la société française. Mais ils savent en même temps que si le terrain est favorable aux luttes, il n'est pas question pour eux d'envisager une situation de rupture. Délibérément cantonnés à une perspective parlementaire, ils ont conscience des limites de leur action. Et ils crai-
(55) Economie et Politique, juin-juillet-août 1975.
gnent que le développement de la crise n'incite la bourgeoisie à lâcher du lest et le Parti Socialiste à accepter les perches que lui tendra Giscard d'Estaing. Le P.C.F. met parfois beaucoup de mauvaise foi dans ses polémiques avec Mitterrand. Mais il est profondément persuadé que, selon une vieille tradition social-démocrate, les leaders socialistes sont prêts éventuellement à accepter une solution de compromis, à constituer, sous l'égide de l'actuel président de la République, un gouvernement de gauche où eux-mêmes seraient réduits à la portion congrue. Telle est la raison des incessants et acerbes critiques contre la complaisance d'un Defferre à l'égard de la majorité. Telles sont aussi les causes de l'insistance mise par Marchais sur la nécessité d'attendre le verdict des élections législatives de 1978 : il s'agit, contre toutes les tentations « gauchistes », de réaffirmer la priorité absolue de la voie électorale ; mais, en même temps, on avertit les partenaires de l'Union de la gauche qu'il n'est pas question de négocier quoi que ce soit avant « le verdict du suffrage universel ». Pour qui connaît la réalité du Parti Socialiste (pour ne pas parler des radicaux de gauche qui ont pris une carte d'abonnement aux lignes de métro menant à l'Elysée), ces craintes n'apparaîtront pas sans fondements. Mais, au cas même où elles paraîtraient exagérées, elles sont pourtant révélatrices de la situation d'infériorité dans laquelle le P.C.F. risque de se trouver en cas de crise politique majeure.
Le Portugal est venu, lui aussi, accentuer les craintes des dirigeants communistes. On a souvent dit qu'un axe reliait les partis communistes « durs » du Portugal et de la France et on en a conclu à une identité de stratégie entre eux. La réalité est plus complexe : la base de la solidarité entre P.C.P. et P.C.F. est d'abord dans la communauté de leurs situations par rapport aux socialistes. Visitant Lisbonne, Marchais a pu voir que le parti de Mario Soarès, au plus fort d'une situation de crise, faisait, contre les communistes, le jeu de la réaction, sans perdre un instant le soutien des amis de François Mitterrand. Il était, de ce fait, obligé de défendre bec et ongles son parti frère pour préserver sa propre position sur l'échiquier politique français. De plus, le Portugal a été le lieu d'un développement encore plus lourd de conséquences : sur la lancée du 25 avril, les travailleurs des villes et des campagnes ont constitué leurs propres comités d'auto-organisation. Le P.C.P. s'est trouvé largement débordé, contraint de rallier des manifestations dont il n'avait pas l'initiative et qu'il contrôlait peu ou pas du tout. L'extrême-gauche révolutionnaire est devenue une force de masse, en dépit de sa division et de son imprécision politique. Les communistes portugais ont dû composer avec elle, accepter un temps de participer au Front Uni des Révolutionnaires. Le silence hargneux que le P.C.F. a observé sur tous ces faits révèle lui aussi une crainte pour l'avenir. Si la gauche conquiert la majorité, la classe ouvrière risque de se mobiliser au plus haut niveau, pour des objectifs sans commune mesure avec le Programme commun. Les communistes risquent, dans les entreprises, de se trouver en porte-à-faux, débordés même. Cette menace aussi ils veulent la prévenir.
Mais le Parti communiste français n'a cependant pas d'autre possibilité que le maintien de la politique unitaire avec les socialistes. Ils ne peuvent donc combattre le danger incarné par le P.C.F. que par des interventions sur des fronts secondaires : ceux de la polémique propagandiste, du renforcement systématique de l'image du parti. Sur le plan strictement politique, il se trouve désarmé : il affirme et réaffirme sa volonté de mener de son propre chef des luttes de masses ; à cet effet, il a élaboré un programme d'action immédiate. Mais où sont les luttes de masse réelles qu'a dirigées le Parti communiste ? On peut trouver la raison de leur absence dans la nature même du programme d'action proposé. Celui-ci contient, d'après ses initiateurs, des « mesures immédiatement réalisables » que l'on peut « imposer par la lutte ». Immédiatement applicables par le pouvoir en place? Toutes les analyses du P.C.F. vont justement à l'encontre de cette hypothèse. Alors, à quoi servent ces mesures? La plupart d'entre elles sont extraites du Programme commun - nationalisations de secteurs-clés, par exemple. Ce sont en fait des revendications transitoires - à la mode électorale. Elles visent seulement à faire admettre par les travailleurs, au prix de luttes partielles où les communistes joueront un rôle essentiel, la nécessité de voter pour le Programme commun - et pour son meilleur défenseur, le P.C.F., opposé au Parti socialiste qui le brade quotidiennement.
Toutes ces activités peuvent donner un coup de fouet aux militants et modifier un peu le rapport de forces au sein de la gauche. Elles ne peuvent changer qualitativement la situation actuelle. En fait, le Parti communiste n'a pour empêcher la dégradation rapide de la situation à ses dépens, que la ressource d'un raidissement organisationnel: renforcer partout l'activité propre du parti, faire passer son renforcement avec les actions communes de la gauche. Comme on l'a déjà signalé, l'essentiel de l'activité du parti depuis le vingt-et-unième congrès a été dans ce sens. Sans résultats majeurs ! Pour ne citer que deux exemples, le P.C.F. n'a pas été en mesure, malgré toutes ses mobilisations, d'imposer aux socialistes la rédaction d'une plateforme commune pour les élections municipales dans les villes de plus de 30 000 habitants. Et surtout, il n'a pu enrayer la progression des socialistes. L'élection de Chatellerault l'a confirmé, qui a vu la candidate du P.S. dépasser, pour la première fois dans cette circonscription, le représentant du Parti communiste. En réponse à ce recul, le P.C.F. n'a su trouver qu'une sorte de chantage, en soulignant qu'une certaine quantité d'électeurs communistes n'avaient pas reporté leur voix au second tour sur la socialiste et que ceci pourrait bien se reproduire à l'avenir. Piètre défense qui révèle une profonde impuissance. Rien de nouveau à l'horizon du congrès
Ceux qui espéraient que la préparation du vingt-deuxième congrès apporterait un quelconque changement politique en auront été pour leurs frais à la lecture du document préparatoire « Ce que veulent les commu-
nistes de France ». En fait, les seules innnovations de ce texte résident dans sa présentation. Pour la première fois, une commission de rédaction a été constituée, alors que jusque-là le Bureau politique seul se chargeait d'élaborer les textes d'orientation du Parti. Pourquoi cette démarche singulière? La commission a-t-elle joué un rôle d'arbitrage entre différentes positions ? C'est probable mais il serait aventuré d'aller plus avant dans l'interprétation. En tout cas, les tâches de la dite commission étaient nettes. Jean Kanapa, son rapporteur, les a rappelées : « Dans son caractère et dans son contenu, le document préparatoire doit correspondre à l'objectif que nous avons décidé d'assigner au xxne congrès ... : réaffirmer, en la précisant, notre stratégie ; faire que chacune de nos organisations, chacun de nos militants la mette en œuvre de la façon la plus efficace ; la porter enfin dans les plus larges masses. Cela entraîne certaines conséquences quant à la nature du document. Il doit servir de base à la préparation du Congrès et en même temps, il doit constituer un document durable, allant bien au-delà du moment du Congrès ... La Commission doit la souligner, étant donné le caractère inhabituel du document préparatoire : il ne s'agit ni d'une Résolution (où l'on fixe les tâches du Parti, pour la période immédiate), ni d'un programme de gouvernement (nous l'avons vu). Il s'agit d'un document à la fois fondamental et populaire, exposant ce que les communistes veulent pour la France et son peuple, et montrant comment les communistes entendent parvenir à cet objectif » (56).
En termes plus précis, tout ceci veut dire : « Nous vous proposons un garde-fou, suffisamment robuste pour durer longtemps. La politique courante, nous la formulerons au gré des circonstances. Mais il ne faudra jamais perdre de vue que, sur la droite et sur la gauche, existent des limites que le Parti communiste français ne doit pas franchir. Il faut s'en convaincre, de même qu'il faut convaincre les Français que, par-delà les tactiques qui peuvent obscurcir le but visé, nous voulons le socialisme, un socialisme qui viendra grâce à des réformes démocratiques, un socialisme que nous obtiendrons grâce à une majorité électorale qu'elle-même nous atteindrons par des luttes pour des réformes ». Ces précautions prises, le document ne rajoute rien d'essentiel à la ligne remodelée lors du congrès extraordinaire. C'est toujours la même coexistence pacifique entre l'obligatoire politique d'Union de la gauche et l'indispensable renforcement du Parti. Cette contradiction ne pourrait être résolue que par une ligne qui, visant à rassembler l'ensemble des travailleurs, fixerait des objectifs de combat anticapitalistes qui facilitent le développement de l'auto-organisation des masses. Mais le 22e congrès du P.C.F. n'entend pas abandonner l'action à l'intérieur du système.
Il serait fastidieux de rentrer dans le détail du projet de résolution. L'énoncé de ses axes principaux suffira. En premier lieu, « Le Français et la crise » ; ce chapître reprend les termes traditionnels de l'analyse
(56) Humanité, 12 novembre 1975.
économique du P.C.F. et souligne qu'il est possible de « changer la société ». Pour aboutir à quoi? « Une vie plus sûre, plus juste, plus belle ». C'est ainsi que le chapître II définit la société socialiste. Cette partie du document est sans doute la plus intéressante. Non par la richesse de ses analyses mais par l'exposé qu'elle fait de ce que le P.C.F. appelle socialisme : il s'agit d'une société fortement développée où règne la justice sociale. Mais de différence qualitative avec la société actuelle, il n'est pas question, ne serait-ce que parce que le problème d'un nouveau pouvoir, bâti sur les ruines de l'Etat actuel, n'est pas posé. (Il faut en effet beaucoup de bonne volonté pour trouver, comme l'a fait Michel Rocard, une avancée vers l'autogestion dans le texte : il n'est question, en fait, que de mesures techniques tendant à la démocratisation et à la décentralisation du fonctionnement de l'Etat existant. Et lorsque le chapître III revient sur la question, en déclarant : « Le pouvoir sera donc celui de tous ceux qui créent les richesses - du pays - la classe ouvrière et les autres catégories de travailleurs, manuels et intellectuels, de la ville et de la campagne », il ne fait que se donner une apparence d'orthodoxie marxiste, puisqu'il ne dit rien des formes de ce pouvoir) (57).
En troisième position vient une définition de la « voie démocratique au socialisme ». Tous les thèmes ordinaires s'y retrouvent : la démocratie avancée, autour du Programme commun, ce « grand pas en avant » constitue une étape. A partir de là, on pourra passer progressivement au socialisme. « A chaque étape de la construction de la société nouvelle, l'assentissement du suffrage universel sera la condition de la poursuite des transformations engagées ». Mais évidemment, on ne saurait se borner, «l'expérience douloureuse du Chili» le montre, à faire voter tous les cinq ou sept ans : « Il n'y a pas d'autres moyens de faire triompher les revendications immédiates, d'imposer les transformations profondes qui conduisent au socialisme ». Comme toujours, on appuie sur toutes les touches du clavier en même temps et, comme dans la pratique il faut bien choisir, la lutte dont il est question ne sera qu'un appoint des joutes parlementaires. Où sont les leçons du Chili ?
Enfin vient la revue des « forces de changement >>. C'est d'abord la classe ouvrière. C'est ensuite « la plus grande partie de la population », y compris les petits et moyens entrepreneurs. (A noter qu'ici on n'emploie plus les formules outrancières de Marchais qui excluait seulement « la poignée de grands monopoles et leurs laquais » ). Enfin, Je Parti communiste français, parti d'avant-garde, parti de la classe ouvrière : « De grandes luttes nous attendent. Pour les travailleurs, pour tout notre peuple, la force et l'influence du grand parti révolutionnaire de notre temps qu'est le Parti
(57) Bien des militants ont remarqué cette carence et réclamé la réaffirm~tion du principe de la dictature du prolétariat. Ils ont reçu de Georges Marchais la réponse que l'on sait: il faut mettre au rencart le concept élaboré, par .Marx et Lénine. Pouvait-on trouver meilleure illustration du passage au reformisme des dirigeants du P.C.F. ?
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communiste, c'est la garantie qu'elles iront au succès, c'est la garantie de l'avenir démocratique et socialiste de la France ».
Non vraiment, rien de nouveau. Kanapa l'a précisé: « Ce document n'annule ou ne remplace naturellement pas les autres documents du Parti, qu'il s'agisse par exemple de notre Programme de gouvernement, Changer de cap ou de notre Déclaration des Libertés... Les fondements, les traits essentiels de notre stratégie ont été définis dans le Manifeste de Champigny. Ils ont été développés, précisés, enrichis tout au long des sept années écoulées et avant tout dans le Défi démocratique ». Compromission historique
Peu de temps après la parution du projet de résolution, un événement est venu corser l'intérêt de la préparation du vingt-deuxième congrès. Georges Marchais s'est rendu à Rome et, mettant un terme à une discussion commencée en Juillet 1975, le P.C.F. et le P.C.I. ont signé une déclaration commune. L'événement est en soi d'une grande importance. C'est sans doute la première fois depuis vingt-cinq ans que les deux partis se mettent d'accord sur des perspectives politiques communes. Dans le passé, l'aigreur n'avait pas manqué dans leurs rapports, provoquée soit par une différence dans les rapports avec l'Union soviétique, soit par des divergences sur la tactique de lutte. Sans nul doute, la modification des relations entre le Parti communiste français et l'U.R.S.S. a permis ce rapprochement.
Le texte adopté vaut plus par ce qu'il implique que par ce qu'il dit. Son contenu ne dépasse guère le stade des généralités bien senties. Et, ainsi que l'a noté la presse, les points de divergence ont été savamment estompés. Le Parti communiste italien est, en matière de politique étrangère, partisan d'une sorte de neutralité ; la question de l'O.T.A.N. est placée par lui sur le même plan que celle du Pacte de Varsovie. Il ne fait pas des nationalisations un credo. Quant à sa fameuse politique de « compromis historique », elle pousse les limites de la pratique unitaire jusqu'à la collaboration de classe. Mais de ces questions il n'est pas fait mention dans le texte commun : « Les deux partis développent leur action dans des conditions concrètes différentes et, de ce fait, chacun d'eux met en œuvre une politique répondant aux besoins et aux caractéristiques du pays ». Passez muscade! En fait, les affirmations positives dignes d'être signalées sont de deux ordres : l'insistance mise sur l'attachement à la démocratie. « Le socialisme, stade supérieur de la démocratie » sous-titrait l'Humanité du 18 novembre ; d'autre part, la réaffirmation de la fidélité aux décisions de la Conférence Européenne des Partis communistes (Bruxelles, janvier 1974) en vue de « faire progresser l'action commune des Partis communistes et socialistes, de toutes les forces démocratiques et progressistes de l'Europe ... ».
Le communiqué commun du P.C.F. et du P.C.I. est en fait une opération politique qui profite surtout au parti de Georges Marchais. Ce
dernier a d'ailleurs claironné, sur les ondes et dans la presse, qu'il s'agis•,ait là d'un « événement historique ». Les communistes italiens ont montré beaucoup plus de sobriété dans leurs commentaires. De toute évidence, il était extrêmement important pour le secrétaire général du P.C.F. d'avoir la garantie de Berlinguer et de ses pairs. Partout on attaque le Parti communiste français pour son sectarisme à l'égard des socialistes. On lui oppose le sage Parti communiste italien, qui par son libéralisme avancé est parvenu aux portes du pouvoir. Et déjà le Parti socialiste français lorgnait vers Rome, dans l'esprit de conclure une alliance que le P.C.I. semblait ne pas totalement refuser, malgré ses dénégations officielles (58). La déclaration commune lui coupe l'herbe sous le pied: le P.C.F. reçoit à Rome un brevet de démocratisme et il apparaît comme l'allié privilégié du P.C.I. ; c'est à un autre niveau, moins immédiat, celui de l'Unité d'action à l'échelle européenne que Mitterrand et ses amis doivent chercher contact avec les communistes italiens. La confirmation de cette perspective européenne est, par ailleurs, à l'époque où l'U.R.S.S. condamnait, en paroles fulgurantes, les politiques d'alliance, une réponse en termes pratiques : l'Europe occidentale constitue, en elle-même, un centre de référence et d'action pour les partis communistes de la région ; l'Union soviétique vient en second rang.
On peut se demander aussi si le voyage de Marchais en Italie ne constituait pas une intervention dans la préparation du vingt-deuxième congrès du P.C.F. Le secrétaire général a, en effet, dit et répété que la politique de compromis historique et la politique d'union du peuple de France étaient identiques, différant seulement par leur champ d'application. C'était là mettre l'accent sur les thèmes d'unité sans rivages, tels que lui-même les avait développés au cours de l'été 74 ; c'était en tout cas, se mettre assez nettement en marge de la pratique actuelle du P.C.F., toute entière centrée sur l'affirmation de la priorité du rôle du Parti. Or, Roland Leroy, le jour même où la signature de la déclaration de Rome était annoncée, faisait publier dans l'Humanité, dont il est le directeur, le compte rendu d'un discours où il affirmait la profonde différence entre la ligne de compromis historique et l'orientation du P.C.F. De telles dissonnances ne sont pas de mise dans le parti. Elles ne peuvent être dépourvues de signification.
Y aurait-il donc dualité d'orientation dans le Parti communiste français ? Soyons clair : il n'existe pas deux lignes au sein du Bureau politique, car il n'existe pour le P.C.F., tel que l'histoire l'a constitué, qu'une seule stratégie: celle de l'unité de la gauche, de l'électoralisme, de la démocratie avancée. Mais il y a deux tactiques possibles dont l'exis-
(58) Il est sigeificatif qu'à la proposition faite par Mario Soarès de réunir une conférence des P.C. et des P.S. de l'Europe méditerranéenne, le Parti communiste français ait répondu par une fin de non-recevoir et le Parti communiste italien par la seule remarque qu'il fallait envisager une longue préparation pour que cette tentative, qu'il approuvait, ait quelque chance de succès.
tence même révèle la contradiction objective dans laquelle se situe le P.C.F. Deux tactiques qui reflètent les tendances divergentes que cette contradiction fait naître chez les militants : la volonté d'unité, qui apparaît comme garante absolue du succès et le désir farouche de préserver le parti en une période où la recomposition générale du mouvement ouvrier menace les positions acquises. Sur cette base se construisent les oppositions entre dirigeants dont les luttes de clan ont aussi des motifs de rivalité purement bureaucratique. Tant que la situation française n'atteindra pas un haut niveau de développement des luttes, les choses ont toute chance d'en rester là, sans aboutir à de véritables affrontements politiques ni à quelque forme d'éclatement (59).
En définitive, toutes ces luttes de sommet, bien que non dépourvues d'importance et de signification, ne constituent pas l'essentiel. Il faut cesser de juger le Parti communiste français comme une réalité autonome. Ce qui se passe dans ses rangs à l'heure actuelle est le reflet de la crise parallèle du capitalisme et du système stalinien, la conséquence de la montée des luttes ouvrières dans toute l'Europe. Ce sont ces processus sociaux et politiques qui déterminent l'avenir du P.C.F. Et les révolutionnaires se doivent d'analyser le devenir de ce parti et, en conséquence, leur intervention en direction de ses militants en fonction des perspectives globales de développement des luttes des classes. Une étape pour les révolutionnaires.
A ce stade, il est possible de tirer plusieurs conclusions : - La réalité actuelle, c'est la division de la gauche. Il serait vain d'en chercher les responsabilités d'un seul côté : par nécessité, le Parti communiste en a pris l'initiative, afin de défendre les positions qu'il occupe ; mais le Parti socialiste, parti fourre-tout du réformisme moderne, a, de par sa politique constante, provoqué les réactions du P.C.F. De fait, la lutte entre les deux organisations est inévitable car toutes deux, animées d'une même volonté stratégique (investir l'appareil d'Etat par la voie des élections), s'adressent aux mêmes couches sociales. Il est peu probable que leur polémique connaisse un terme rapide.
- La désunion de la gauche a des conséquences sérieuses sur le déroulement des luttes ouvrières. La combativité des travailleurs est réelle,
(59) L'hypothèse a été formulée que Leroy, tenant d'une ligne « dure» se ferait l'écho des thèses actuelles de l'Union soviétique. Il est possible que pour appuyer ses positions, dans le cours d'un affrontement, le directeur de l'Humanité fasse référence aux dires des dirigeants de l'U.R.S.S. Mais rien dans son passé, ni même dans sa pratique actuelle ne permet de penser qu'il soit opposé à la stratégie électoraliste et unitaire du P.C.F. Et, en tout état de cause», il ne saurait passer pour «l'homme des Soviétiques » comme l'ont été Lister en Espagne et, en Suède, en Finlande les animateurs de fractions créés par les services soviétiques.
démontrée par des dizaines de conflits. Mais chaque salarié a plus ou moins nettement conscience que pour obtenir des succès importants et durables, il faudrait mettre en jeu toutes les forces disponibles, s'engager dans un mouvement d'ensemble qui ne peut aboutir qu'à un affrontement avec le gouvernement. Mais ce débouché politique aux luttes, aucune organisation de la gauche n'accepte de l'envisager. Aussi beaucoup de travailleurs, à moins d'y être contraints par la menace de licenciements, hésitent à se lancer dans des batailles partielles. Il en résulte une paralysie relative de la classe ouvrière ; la tâche du pouvoir en est facilitée.
- Pour cette raison, la gauche mal unie n'est pas sûre de l'emporter lors des prochaines consultations électorales, législatives et présidentielles. Pour franchir le mur fatidique des 50 %, l'opposition doit pouvoir compter sur toutes les voix dont elle dispose d'ordinaire plus quelques centaines de milliers d'électeurs, au minimum. Ceux-ci ne sauraient être gagnés seulement par une campagne électorale menée selon les lois de la publiicté moderne. Ils passeront le bulletin de vote à gauche dans la stricte mesure où le mouvement ouvrier, mobilisé sur des objectifs de lutte extra-parlementaire, entraînera dans son sillage les couches de salariés non-politisés, une partie des classes moyennes aussi. C'est dans ces secteurs, en effet, que se trouvent les électeurs de droite qui peuvent être amenés à voter socialiste ou communiste. Si le climat actuel persiste, cette éventualité a peu de chance de devenir réalité.
En définitive, l'évolution de la France au cours des prochaines années, sera, plus immédiatement que jamais, dépendante du développement des combats de classe en Europe. Si en Espagne, au Portugal malgré les développements récents, ailleurs encore, une rupture de situation se produit en faveur des travailleurs, le prolétariat français peut y trouver les motifs d'une offensive sans précédent. Cette dimension internationale de la politique nationale est parfaitement comprise par les dirigeants socialistes et communistes. Les plans de coordination méditerranéenne, chers à Mitterrand et Soarès, la volonté d'une « union de la gauche au niveau de l'Europe » manifestée par le P.C.F. et le P.C.I. témoignent, par-delà leur divergence, d'une même volonté de contrôler, pour le maintenir dans les limites du réformisme parlementaire, un secteur déterminant des luttes. Les révolutionnaires doivent être capables de se battre eux aussi sur ce terrain en trouvant les voies d'une unité d'action des forces révolutionnaires d'Europe occidentale.
- La rivalité entre communistes et socialistes semble si virulente que d'aucuns envisagent une rupture de l'alliance, dans des délais plus ou moins rapides. Cette hypothèse ne tient ~ucun compte de l'intérêt primorlclial que chacun des partenaires a de ne pas rompre avec l'autre, s'il veut arriver au pouvoir. Le Parti socialiste a besoin de l'appui des communistes pour gagner les batailles électorales ; et, comme il profite largement de la situation actuelle, il n'a aucun intérêt à donner au Programme commun autre chose que des coups de canif occasionnels. Quant au Parti communiste, il est, on l'a dit, contraint lui aussi de ne pas rompre, faute
d'être capable de choisir une autre voie qu'électorale. En fait, seule une transformation qualitative du niveau de la lutte des classes sera susceptible de dissocier l'alliance conclue en 1972: soit une irruption ouvrière, plus large encore que celle de 1968, posera le problème du pouvoir à l'extérieur du Parlement ; soit une victoire électorale de la gauche amènera les travailleurs à se mobiliser pour des objectifs à haut niveau. Dès lors, la réalité déterminante sera le développement propre du mouvement de la classe ouvrière, en face duquel comptent peu les plans et calculs des diverses bureaucraties qui seront secouées jusqu'aux fondements.
- C'est dans des termes identiques qu'il faut poser les questions relatives à l'avenir propre du Parti communiste français. Les zig-zag de celui-ci, son opportunisme et son sectarisme intimement mêlés ne sont pas récents. Mais ils prennent une importance particulière aujourd'hui en raison de l'extrême tension des rapports de classes et de l'enjeu des luttes à venir. Les dirigeants du P.C.F. divergent entre eux parce que, dès le moment présent, il existe un décalage sérieux entre leur politique, la façon dont elle est perçue puis appliquée par les militants et les tendances profondes de la classe ouvrière. Ce décalage ne peut que s'accentuer avec toute détérioration de la situation générale, avec toute avancée des travailleurs. En cas d'échec électoral de la gauche, de nombreux militants communistes s'interrogeront sur le bien-fondé de la voie électorale, sur la nature de l'alliance passée avec le Parti socialiste, sur les moyens de réellement unifier la classe ouvrière dans la lutte, etc. En cas de constitution d'un gouvernement de la dite gauche, les problèmes qui se poseront ne seront pas moindres : rapports entre action gouvernementale et lutte de masses, attitude des socialistes et des communistes vis-à-vis de la bourgeoisie, extension des expropriations de patrons, démantèlement des forces de répression - et, à terme, le problème du pouvoir des travailleurs. Dans toutes les hypothèses, un débat politique se référant à des rapr.orts de forces vécus, un débat qui fait éclater les limites des manifestes, thèses et résolutions des congrès du P.C.F. '
- La période qui s'ouvre, période qui risqu·~ d'être une période de troubles sociaux graves dans toute l'Europe, sonnera pour le Parti communiste français l'heure de vérité. Il faut entendre par là que la contradiction entre son réformisme fondamental et sa prétention d'être un parti révolutionnaire d'avant-garde, contradiction que les spécificités du développement français ont empêché d'éclater jusqu'à présent, a toutes les chances de se révéler au grand jour des luttes. Gardons-nous d'en tirer la conclusion que le P.C.F. va éclater ou connaître un rapide déclin organisationnel. Ce pourrait être le cas si un courant de gauche s'y développait à une large échelle, en menant un combat politique clairement orienté. Mais, au départ, les militants capables d'impulser une telle bataille sont extrêmement rares dans le Parti. La majorité des adhérents a été recrutée et (dé)formée sur une base nationaliste et réformiste. Quant aux cadres qui, éventuellement, se réclameraient des principes communistes pour mener un travail d'opposition, la plupart d'entre eux ne le feraient que pour des
raisons de commodité dans la lutte d'appareil, sans désir véritable d'en arriver à la définition d'une politique révolutionnaire.
La véritable différenciation qui risque de s'opérer à l'intérieur du P.C.F. opposera les militants définitivement passés du côté du réformisme et les militants avant tout sensibles aux pressions des travailleurs. Cette différenciation se manifestera également, de manière atténuée et déformée, au sein de l'appareil. Mais il est peu probable que des courants politiques clairement délimités se dessinent, même à un niveau confus : l'empirisme et le souci de l'unité du parti, deux cadeaux empoisonnés de la formation stalinienne, empêcheront les militants de s'engager avec résolution dans des conflits internes. Toutefois, l'ensemble du parti sera plus sensible aux critiques venues des révolutionnaires. Et surtout, de nombreux militants, voire des organisations de base tout entières, pourront par-delà les directives de leur direction, se laisser entraîner à des actions qui sortent du cadre réformiste. Ainsi s'engagera un processus qui, en réduisant les possibilités de manœuvre de l'appareil bureaucratique, libèrera des énergies militantes qui peuvent devenir des forces actives de la recomposition du mouvement ouvrier.
- C'est dire que les révolutionnaires, directement concernés par l'évolution du Parti communiste français , ont un rôle à jouer dès l'immédiat. Malgré un rapport de forces très défavorable, ils peuvent marquer des points. A quelques conditions :
être capables de se faire entendre, et comprendre ensuite. Cela exige l'emploi d'un vocabulaire qui n'apparaisse pas comme exotique aux militants du P.C.F. : ainsi, ceux-ci, à tort et à raison, ne se considèrent plus comme staliniens et ne supportent pas d'être qualifiés de la sorte. Ils sont par ailleurs préoccupés des problèmes fondamentaux du mouvement ouvrier mais de façon empirique, à partir de préoccupations courantes, ce qui entrave leur accès aisé aux élaborations les plus générales. Les révolutionnaires doivent le savoir et, sans rien diminuer du contenu de ce qu'ils disent, parler avec un vocabulaire audible. être capables de répondre concrètement aux interrogations politiques des militants communistes. En toutes circonstances, les partis réformistes recrutent ceux qui, persuadés de la nécessité de la révolution socialiste, ne croient pas à sa possibilité et, faute de mieux, font le choix d'une action immédiatement efficace. La France de 1975 n'échappe pas à cette règle et on ne combattra pas l'influence des dirigeants du P.C.F. sur leurs militants et sur les travailleurs en général en démontrant seulement qu'il est nécessaire de détruire par la violence l'appareil d'Etat bourgeois. Il faut plus encore montrer que c'est possible. Et la démonstration exige des révolutionnaires la capacité de faire le bilan des expériences du mouvement ouvrier international, l'aptitude à élaborer des hypothèses sur les formes que peuvent
revêtir les luttes dans les pays capitalistes avancés - et d'autres qualités de création qu'il sont loin de posséder aujourd'hui. être capables d'étayer cet effort de propagande et d'élaboration par une pratique convaincante. Il faut que l'extrême-gauche, produit des premières phrases de la recomposition du mouvement ouvrier français, en devienne un agent actif. Elle peut y parvenir en s'appuyant sur cette large avant-garde qui naît dans les luttes, en devenant l'expression politique de cette avant-garde. Une telle volonté ne peut se concrétiser qu'au prix d'une politique d'unité qui vise à rassembler pour l'action commune tous les courants, quelle que soit leur origine, qui sont en rupture -ou en cours de rupture - avec les directions réformistes. Aider à rassembler les forces qui, comme le P.S.U., les courants de gauche de la C.F.D.T., les groupes révolutionnaires qui reconnaissent la réalité du mouvement ouvrier, peuvent construire un pôle politique capable de se battre pour diriger les luttes de classes: c'est une tâche urgente.
Les révolutionnaires pèchent toujours par optimisme dans leurs pronostics. Ce n'est pas tomber dans ce travers que d'affirmer que l'Europe capitaliste n'est qu'aux premières phases d'une crise qui l'ébranlera profondément. L'issue de cette crise ne sera pas automatiquement favorable à la classe ouvrière. Les dirigeants réformistes jouent un rôle particulièrement néfaste. Ebranler leur emprise est une des conditions de succès. Cette tâche peut être envisagée aujourd'hui avec réalisme, même si son accomplissement demande une longue période de temps.
L'hégémonie exercée par le P.C.F. sur le mouvement ouvrier a été la cause principale de nombreuses défaites.
Qu'elle puisse être aujourd'hui remise en cause est un facteur fondamentalement positif pour l'avenir de la révolution socialiste.
Denis BERGER Novembre 1975
ANNEXE
Un certain nombre des partis d'origine stalinienne se sont montrés capables de s'emparer du pouvoir ; d'autres ont pu esquisser une orientation révolutionnaire. Ces exemples semblent aller à l'encontre de toute affirmation sur l'impossibilité pour toute organisation de ce genre d'opérer un véritable tournant vers la lutte de masse.
Précisons donc que la remarque vise les partis communistes des pays capitalistes développés ayant conquis une large assise populaire. Ces partis, du fait même de leur acceptation de la politique internationale du stalinisme, ont renoncé il y a fort longtemps à toute perspective révolutionnaire et ont amorcé un processus irréversible d'adaptation/intégration à la socité existante (quand bien même ils ne sont pas, à la différence des sociaux-démocrates, intégrés à l'Etat). Il est à noter d'ailleurs que même les partis de moindre influence (Pays-Bas, Suède) vont dans le même sens. En fait, seul le Parti communiste portugais semble faire exception. Mais, pour « gauchiste » qu'elle apparaisse aux yeux de Jean Daniel, sa politique ne vise pas à l'instauration d'une forme quelconque de dictature du prolétariat. Le P.C.P., parti de quelques milliers de cadres aguerris, a vu son nombre de militants gonfler en quelques semaines, alors que le Portugal connaissait une période de développement révolutionnaire. Alvaro Cunhal, malgré son prestige personnel, n'avait pas à sa disposition les traditions d'organisation d'un parti enraciné de longue date. Face à des militants peu formés politiquement et donc sensibles aux pressions des milieux d'avant-garde, il n'a pu empêcher que son parti soit traversé de courants ; il a dû aussi s'adapter à ce qui se passait dans les usines et dans les rues et renoncer, par la force des choses, à la politique de noyautage de l'appareil d'Etat, opération très peu révolutionnaire à laquelle lui et ses amis ont occupé les lendemains du 25 Avril.
La Yougoslavie, la Chine, le Vietnam constituent les seules exceptions à la règle. Dans ces trois nations, les partis communistes ont mené la révolution jusqu'à son terme, sans connaître de scissions ni d'éclatements. Ce n'est évidemment pas un hasard si le cadre de leur action étaient des pays à développement combiné où la solution de la question nationale et de la question agraire se posait prioritairement et ne pouvait en même temps recevoir de solution valable que par l'adoption de la voie de la révolution socialiste. Dans ces conditions, les partis communistes ne pouvaient en aucune façon être intégrés aux structures du système existant, caractérisées par la faiblesse de la bourgeoisie nationale qui masquait mal sa dépendance vis-à-vis de l'impérialisme. La dynamique interne de la révolution les poussait à gauche et leur liaison avec les masses hyper-exploitées favorisait la prise de décision révolutionnaire. En outre, pour des raisons différentes en chaque cas, chacun de ces P.C. avait des rapports distendus avec ~Moscou.
On ne peut généraliser ces cas d'espèce sans commettre d'immenses bourdes politiques - qui n'ont pas toujours été évitées dans le passé par certains courants révolutionnaires.
Errata du no 3 de la revue de CRITIQUE COMMUNISTE Article : « Cette armée qui dévore l'Etat »
Page 55, dernier §, 3• ligne : «La perspective d'en découdre ... » et non « d'en découdre ». Page 56, dernier §, 6•!7• ligne : «passage aux barbares », et non « des barbares ». Page 57, Ir• ligne : « effets non univoques» et non «équivoques». 3• §, 17• ligne : «de 1947 à 1953 » et non « 1917 à 1953 ». Page 58, 3• §, 13• ligne : « qu'elles étaient appelées à régler» et non « ils etc. ».