CAMILLE SCALABRINO Que faire de la psychanalyse ? ou pourquoi les publier ? L'article de Denise Avenas et Jean Nicolas que Critique communiste publie dans ce numéro se veut une réponse à l'article de Michel Lequenne publié dans Critique communiste no 4. Est-il publié à ce titre? Ayant été chargé, en l'absence de Michel Lequenne, de rendre compte de l'article de Denise Avenas - Jean Nicolas, j'ai plaidé pour sa publication bien que je considère cet article comme ni marxiste ni analytique.
Pourquoi publier cet article dans Critique communiste ? Parce qu'il désigne objectivement de part son seul fait d'existence les limites, les insuffisances théoriques, les erreurs politiques, le confusionnisme idéologique, qui sont l'élément de notre entreprise critique. L'article émane de camarades dont l'engagement politique et idéologique est indubitable. A ce seul titr~, il mérite que chacun y prête une attention soutenue. Et s'interroge sur les présupposés de notre entreprise politique.
Les arguments que j'ai exprimés en faveur de la publication de cet article sont de trois types.
1) Cet article, mieux que « Masculin-Féminin » (Critique communiste no 4), a la cohérence idéologique d'un courant politique que je désigne du terme d'ultra-gauche féministe, courant qui emprunte à la critique de la psychanalyse par Luce Iragaray, des théories du langage par Kristeva, du marxisme par des pratiques littéraires (Hélène Cixous, Catherine Backès-Clément) pour forger une problématique idéologique et politique spécifique que je considère comme profondément réactionnaire, faisant corps à l'idéologie bourgeoise, le libéralisme.
A ce titre, il présente un grand intérêt pour tous ceux qui comprennent que la lutte pour la diffusion du marxisme en France ne fait que commencer et que la tâche de lutte idéologique des marxistes révolutionnaires est aussi grande que la
tâche d'intervention politique proprement dite (organisation de l'avant-garde ouvrière).
2) Cet article illustre de façon saisissante le type de manipulation dans le discours politique de ce que la psychanalyse constitue comme champ de connaissance, discours de l'inconscient- théorie de sexualité. En cela même qu'il privilégie l'aspect théorie de la sexualité en rejetant ailleurs, hors-texte, hors article l'examen discours de l'inconscient. Qu'en est-il du sujet (de l'énonciation) de ses désirs, de son plaisir ? Qu'en va-t-il, qu'en vaut-il pour lui (pour elle) de la jouissance? Et puisque le mot est prononcé, disons-le : il est ce qui ne figure nulle part dans le texte de D. Avenas et J. Nicolas, le refoulé, l'interdit de ce texte. Et qui seul en articule la cohérence du point de vue analytique.
Intérêt de ce texte donc, pour tous ceux qui s'interrogent d'un point de vue analytique, car il est la preuve nième de ce qu'un discours à ne pas se décomposer réussit à prouver le contraire du but qu'il se propose. En l'occurrence, dans le cas de ce texte-ci : non pas proclamer la force des plaisirs sado-masochistes et homosexuels (dont seuls les ânes et les gentils peuvent douter) mais bien leur caractère dérisoire quant à ce qui ressort de la jouissance. Que la jouissance sexuelle est jouis-sens, prime du symbolique, qu'elle est désespérément (pour les au teurs de l'article) jouissance génitale et qu'elle scelle (ce qui fait horreur à nos amis) les liens de parenté, cet élément fondamental de toute reproduction sociale. (La société socialiste est aussi une société dont l'élément préalable, condition de toute forme d'histoire sociale, est la reproduction bio-culturelle de l'espèce humaine).
3) Cet article a valeur de document. Document au même sens que la lettre de Michel (Critique communiste n o 2) ou« Lettre à une psychanalyste » (Critique communiste n o 4 ). Dans l'usage littéraire de citations de Lacan que l'article fait si spontanément à contre-sens, aans son thème d'il n'y a pas d'amour heureux, c'est le thème « classique » de la désespérance de la jeunesse qui se met en scène. L'enfant mort va mourir car il ne peut se métamorphoser.
4) Pour ces trois ordres de raisons, il faut publier cet article malgré le confusionnisme qu'il véhicule, en se donnant des airs d'orthodoxie marxiste révolutionnaire (opposée à celle attribuée à Michel Lequenne ). Ce confusionnisme a une face théorico-politique en ce qui concerne la théorie marxiste de la sexualité. Rappelons qu'il y a esquissée chez Marx et Engels une théorie de la sexualité en tant qu'elle est élément d'une théorie de la reproduction sociale. Mais Marx n'a pas eu le temps de faire une théorie généralisée de la reproduction sociale (il a dégagé essentiellement les mécanismes de la reproduction économique dans la reproduction sociale, montrant que, dans le mode de production capitaliste, cette reproduction a tendance à liquider et donc refouler l'assise symbolique de la reproduction sociale
(dissolution des liens de parenté), économisme généralisé). Il n'a pas eu le temps d'articuler le contenu de sa théorie de l'Histoire. Pour ce qui est de se réclamer de nos pères (n'est-ce pas) et avant de prétendre à quelque orthodoxie, il faudra travailler leurs textes.
Mais le confusionnisme de l'article de D.A. et J.N. a une autre face: polémique-personnelle. Il est nécessaire d'en dire deux mots. D.A. et J.N. taxent Michel Lequenne de mauvaise foi, ils lui reprochent de faire de la métaphysique quand il donne une définition de la perversion en termes de « destruction de l'être ». Et de lui opposer une définition « scientifique » empruntée à la psychanalyse, en vertu de quoi il ne serait pas possible de condamner les perversions sexuelles. Mais qui parle de condamner? Où se loge la métaphysique? Lequenne n'a pas la prétention de parler sur la psychanalyse, aussi est-ce un singulier procédé que lui envoyer un dictionnaire en travers de la figure. N'aurait-il pas été plus pertinent de s'interroger sur ce qu'il entend par « destruction de l'être» ? Je ne trouve pas cette définition plus métaphysique que bien d'autres. Elle me semble pouvoir désigner le contenu manifeste du « sado-masochisme », évoqué par D.A. et J.N., cette relation par laquelle un(e) individu(e) (un être) n'éprouve du plaisir que dans la souffrance que lui inflige son (sa) partenaire ou (souvent et) la souffrance qu'il (elle) inflige à son partenaire. Le plaisir par la souffrance, c'est ce paradoxe du sado-masochisme, cette contradiction que Lequenne nomme perversion. Il a beau jeu d'argumenter: « êtes-vous partisans du plaisir-souffrance ? "· La position de D.A. et J.N. est intenable. Il n'est pas possible de revendiquer politiquement le comportement sado-masochiste, sans sombrer dans une vision du monde néo-fasciste. Celle que nous a offerte Portier de Nuit de Cavani. Dans les positions que Rouge a prises, il ne s'agissait pas de condamner d'un point de vue moral le sado-masochisme. Il s'agissait de partir d'un constat: le couple de Portier de Nuit s'auto-détruit, non pas pour des raisons historiques et politiques déterminées (les anciens SS sont traqués) mais pour des raisons organiques, d'organisation spécifique de la relation amoureuse des deux personnages du film. Le fascisme triomphant, la relation sado-masochiste s'étend au monde entier: dans Portier de Nuit c'est la scène de Salomé, la jeune juive chantant, dansant, se fait apporter par son amant nazi la tête d'un prisonnier. Mythologie de Cavani ? Il faudra l'établir. Montrer que décidément non le sado-masochisme n'est pas morbide, qu'il n'entraîne pas un avilissement des êtres humains et que la souffrance qui fait son ressort, son élément, est « la faute de notre société ». Notre société dit souvent le texte cle D.A. et TN. Non, elle n'est nas nôtrP. rlit T PC1UP"'W~- Pt r:'es! sa raison. Et, sur le fond, quels que soient les arguments (certains irrecevables) de Lequenne, cette raison est la seule raison politique. Et l'homosexualité? dira J.N. Comme si un des élé-
ments repaires (repères certainement) de l'homosexualité, notamment dans ses formes contemporaines d'exaltation, n'était pas le rapport de tendresse (Alcibiade à Socrate : trouves plus doux plus beau et plus soumis que moi, laideron!). Comme s'il ne fallait pas dissocier l'homosexualité féminine de l'homosexualité masculine. Dans leur fonction sociale, l'homosexualité féminine et l'homosexualité masculine sont opposées. Alors que l'homosexualité féminine est un facteur de résistance à l'entropie sociale, l'homosexualité masculine précipite cette entropie. Nous nous contenterons de dire ceci: l'homosexualité ne peut être revendiquée comme comportement politique. Et c'est pour cette raison là précisément, que nous sommes contre toute répression politique et sociale, étatique et institutionnelle de l'homosexualité, dans la société capitaliste et dans les sociétés à venir. Quant à faire de l'homosexualité et a fortiori de telle et telle perversion sado-masochiste, une norme, une valeur, cela signifie rendre inintelligible les fondements de toute pratique politique de transformation du monde. Aussi quand Lequenne parle de destruction de l'être par la perversion pouvons-vous l'entendre à plusieurs niveaux, celui de l'individu (être biologique sexué) (combien de nos camarades les dispositifs sado-masochistes ont-ils conduits au suicide ?), celui du couple (où se réalise la sexualité humaine), celui de l'organisation politique (le Parti qui prend charge de la reventication de bonheur de l'espèce humaine, le bonheur est l'enjeu de l'amour, et de l'idéal historique révolutionnaire-communisme), celui de la société (en général), celui de la civilisation (au sens universel de Malaise dans la Civilisation) . Ce qui, après tout, autorise peut-être à l'indétermination du terme d'être, employé par Lequenne.
26 février 1976