(Contribution à l'histoire d'une dégénérescence)
L'O.C.I. (Organisation communiste internationaliste) se donne pour la continuité française et même, maintenant, internationale, de la IV• Internationale. Sur le plan structurel, une telle prétention est déjà singulière de la part d'une formation qui, après plus de vingt ans de séparation du gros de l'Internationale, a réussi à rompre avec toutes les organisations qui avaient été, ensemble ou successivement, ses partenaires dans le travail de Pénéloppe de " reconstruction de la IV• Internationale "· D'autant plus singulière que, depuis dix ans, la IVe Internationale ne cessait de multiplier ses sections et ses effectifs dans le monde entier et, souvent, dans des pays où le trotskysme n'avait jamais existé auparavant. Mais Lénine n'incarna-t-il pas, en compagnie de quelques poignées d'hommes, le marxisme révolutionnaire au milieu d'une Il• Internationale dans son immense masse entraînée dans un cours irréversible de dégénérescence ? Il est vrai ! Mais il ne prétendait pas être la ne Internationale avec le seul parti bolchevik et, quand l'heure vint de reconstruire un mouvement mondial, ce fut à l'édification d 'une Ill< Internationale qu'il appela . S'il était exact que la IV• Internationale avait dégénéré à son tour, c'est une V• qu'il faudrait construire, ou alors être dans ses rangs pour tenter de la redresser, comme Trotsky dans la Ill• jusqu'à 1933.
Au moins, I'O .C.I. peut-elle se recommander d'une continuité au plan national ? En dehors d'un groupe qui ne compte pas plus de dix hommes , cette continuité n'existe pas. Le petit livre édité par I'O.C .I. en mai 1970
sous le titre Les enseignements de notre histoire, parmi d'autres aveux plus ou moins discrets sur lesquels nous reviendrons, nous apprend qu'en 1958 cette organisation n'avait plus qu'une cinquantaine de membres et qu'elle avait été abandonnée par la " plupart des militants recrutés dans la période 1945-1950 " · Cette organisation minuscule était donc essentiellement composé de militants qui n'avait pas connu la scission de 1952. La continuité de l'organisation lambertiste (qui prendra le nom d'O.C.I. en 1965) serait donc fournie par · " ce qui fut appelé le groupe Lambert (souligné dans le texte), c'est-à-dire ( ... ) le vieux noyau , d'une dizaine d'invididus maximum. Une telle continuité est possible, à une condition : que ce soit une continuité politique. Et ceci doit se démontrer, non s'affirmer. Pour vérifier la prétention à la continuité politique, il faut sortir de la mythologie " lambertiste , et, pour cela, analyser cette mythologie dans son rapport à la pratique et à la théorisation réelle de ce courant. C'est ce que nous allons essayer de faire ici. Réalité et mythe du « pablisme »
La continuité lambertiste serait une continuité " orthodoxe , face à une autre continuité, révisionniste, celle du " pablisme "· L'accusation de " pablisme "· au fil des ans, a été portée non seulement sur toute 1 'Internationale réunifiée, mais à tous les adversaires de la formation lambertiste, y compris à ses plus durables alliés, telle la formation de Healy en Angleterre, qui a rompu avec I'O.C.I. après vingt ans de vie commune, y compris aux groupuscules nés au sein du lambertisme même et qui en partage les phobies dans la mutuelle et violente opposition. Comble ! le " pablisme , a été retourné contre le lambertisme lui-même par ses élèves révoltés. C'est dire que, de caractérisation politique, le terme de " pablisme , s'est changé en simple injure qui n'a plus rien à voir avec les théorisations passées et présentes de M . Pablo, ancien dirigeant de la IV• Internationale qui a rompu avec elle depuis dix ans. Le contenu de l'injure, c'est " capitulard devant le stalinisme "• qui explique son utilisation tous azimuts de la part d'une organisation devenue crypto-social-démocrate. Mais si l'on veut comprendre l'histoire de notre mouvement et les conséquences du passé sur le présent, force est de rompre avec une méthode qui , elle, est stalinienne, et de définir une caractérisation par son contenu politique précis et non par une extrapolation injurieuse.
Référer le pablisme à Pablo, c'est aussi dater les caractérisations , car, dans sà courbe d'évolution politique, M. Pablo est parvenu aujourd'hui à des positions quasi opposées à celles qui l'ont distingué en 1951-1952, et si cette évolution a une logique profonde , on ne saurait pour autant confondre, par facilité polémique, le début et la fin (provisoire ?) d'une démarche dont les implications sont différentes. Et peu importe qu'à cet égard les " simplifications , lambertistes aient leurs parallèles de sens contraire, et donc tout aussi mystificatrices, dans les écrits autojustificateurs de Pablo et de son courant, telle la Contribution pour
une appréciation critique de l'évolution de la IV• Internationale et des perspectives organisationnelles de la tendance marxiste-révolutionnaire (mai 1972, in Sous le drapeau du socialisme) ( 1) .
Qu'est-ce donc que le pablisme en 1951 quand commence dans la section française de l'Internationale une bataille politique contre des vues nouvelles dont l'expression majeure est l'article de discussion pour la préparation du Ill• Congrès mondial intitulé " Où allons-nous ? " et qui paraît publiquement dans le numéro de février-avril 1951 de la revue Quatrième Internationale sous la. signature M. Pablo? Ce premier texte fondamental n'est pas exempt d'ambiguïté, mais sa lecture, à la lumière des textes postérieurs, et surtout de la brochure La guerre qui vient, publiée après la scission, en décembre 1952, permet de dégager un ensemble de conceptions cohérentes dont la rupture avec les positions antérieures de la IV• Internationale est évidente pour tous maintenant comme elle ne le fut que pour une minorité de membres de l'Internationale à l'époque.
Ce qui sous-tend l'analyse de ce texte, c'est l'inéluctabilité, à brève échéance, d'une Ill• guerre mondiale dont les protagonistes seraient d'un côté l'U .R.S.S., la Chine et les " démocraties populaires "• prudemment appelées " Etats non capitalistes " et, de l'autre côté, les Etats impérialistes et leurs satellites bourgeois. Une telle guerre aurait été une guerre ci vi le internationale entraînant pour les trotskystes l'exigence de la défense inconditionnelle du camp des Etats ouvriers et le défaitisme révolutionnaire du côté impérialiste. Une telle conséquence allait de soi pour tous les trotskystes. La première divergence n'était pas là, mais sur l'éventualité d'une telle guerre à partir de la " brèche " de la guerre de Corée. Les conditions économiques et militaires de la guerre du côté impérialiste et, en particulier, leur grande avance de l'époque en matière d'armement atomique suffisaient-elles à rendre la guerre inéluctable ? La majorité française (plus tard minorité internationale) ne le pensait pas, mais que le rapport de forces sociales, à l'échelle internationale, et surtout l'état d'instabilité des pays capitalistes européens alliés aux Etats, ne permettait pas cette guerre. Nous n'insisterons pas sur ce point où l'histoire a tranché <eontre la théorie de la " guerre qui vient" et en faveur, jusque sur le détail, des argumentations de la majorité française de l'époque.
Cependant, une telle divergence n'aurait pas en elle-même eu de quoi entraîner une scission sans les conclusions qu'en tira M. Pablo, sur la nature du stalinisme, son devenir et le tournant que devait en consé-
(1) Exemple typique de ce parallélisme : Pour fonder sa continuité, le lambertisme a inventé, antérieurement à 1952 et à l'intérieur de la majorité de l'époque, un courant • ouvrier • et une • direction ouvrière • dont nous reparlerons ; le courant pabliste moderne a fait de même en plus fort : il situe sa date de naissance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La falsification stalinienne de 1 'histoire déteint vraiment partout. Cela rappelle les critiques du stalinisme sous forme de caricatures, du début des années 50 : Napoléon dirigeant la prise de la Bastille, ou Marx écrivant le Capital sous un portrait de Staline.
quence prendre la IV• Internationale. A la distinction trotskyste fonda- -mentale entre le mouvement ouvrier et ses directions traîtres, en particulier la bureaucratie stalinienne, Pablo substitua la notion d'unité du " monde stalinien " opposé au " régime capitaliste "· Si la défense de l'U.R.S.S. impliquait pour Trotsky le corollaire d'une lutte acharnée contre sa direction bureaucratique, Pablo renvoyait cette lutte à une autre étape historique. Ses formulations écrites demeuraient ambiguës, mais sa politique avait les deux faces de Janus. Ainsi, en pourfendant d'anonymes adversaires effrayés par le danger d'" expansion mondiale du stalinisme "• il n'en avançait pas moins pour son propre compte l'idée d'une " période historique entière de quelques siècles, qui sera remplie entre-temps par des formes et des régimes transitoires entre le capitalisme et le socialisme, nécessairement éloignées des formes •• pures " et des normes "· Certes, bureaucratie n'est pas synonyme de /stalinisme, mais une telle .a ffirmation rapprochée de la notion de •• monde stalinien " était totalement contradictoire avec les conclusions de Trotsky dans les articles rassemblés sous le titre Défense du marxisme. Dans La guerre qui vient, délivré des précautions que lui imposait la discussion avec la majorité française, Pablo osa parler du régime de l'U.R.S.S. comme d'un régime •• préparatoire au socialisme "• et le rappel formel du caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie était réduit à rien par l'affirmation qu'elle serait •• obligée de donner une certaine impulsion révolutionnaire aux masses qu'elle contrôle ou influence " et qu'elle était avec l'impérialisme dans une " épreuve de force de tous les jours "·
Mais ce qui surtout troubla durablement une grande partie du mouvement trotskyste, c'est que, partant du constat des victoires révolutionnaires yougoslave et chinoise, Pablo en tirait la généralisation abstraite de la capacité de n'importe quel parti stalinien de connaître un redressement révolutionnaire sous le fouet de l'exacerbation de la lutte de classes dans le feu de la guerre civile internationale. Implicitement, c'était nier la nécessité de la proclamation de la IV• Internationale qui, pour Trotsky, découlait précisément du caractère irredressable du Komintern. Cela ne valait-il que pour sa direction ? Cela n'avait à aucun moment été compris ainsi par Trotsky. Et pour lui l'entrisme ne pouvait être que tactique, et sans renoncement par les militants à la défense de leur programme.
C'est un tout autre entrisme que proposa Pablo dans la logique de ses prémisses politiques : il devait être sui generis, ce qui signifiait précisément alors clandestin et de longue durée. Malgré l'optimisme verbal sur la transformation quasi instantanée de la guerre civile internationale en révolution, les siècles de transition étaient là pour tempérer les ardeurs. Et la proximité de la guerre obligeait à une décision rapide. La scission française devint inévitable après un dialogue décisif entre les dirigeants de la majorité française et Pablo, que l'on peut résumer ainsi :
- Nos militants ouvriers de chez Renault et autres grandes usines doivent-ils entrer dans le P.C.F.?
- Oui, eux surtout.
- Mais ils sont tous connus comme trotskystes ; les staliniens exigeront d'eux une capitulation, un reniement du trotskysme.
- Ils le feront. Le pablisme de 1951 se caractérise donc essentiellement comme une révision de l'analyse trotskyste du stalinisme, et seul ce révisionnisme a droit au nom de ,, pablisme "· Ses conséquences - logiques -et en particulier l'entrisme clandestin qu'il entraîna ne peuvent se juger que par rapport à cette base politique. Condamner en soi tout entrisme clandestin est particulièrement stupide, comme en général toute condamnation de méthode prononcée hors du contexte de son application. L'histoire avec retouches
Ici, je m'entends interpeller : - Camarade, tu prétends donc qu'en somme, en 1951-1952, ce sont les lambertistes qui avaient raison ?
En 1951 et 1952, il n'y avait ni lambertisme ni lambertistes. L'idée même de Lambert théoricien ou dirigeant de tendance aurait semblé comique à l'équipe dirigeante de l'époque. Si le numéro d'octobre 1952 de la revue Quatrième Internationale annonce la scission sous la forme d'un ,, abandon " de la section française '' par une tendance que dirigent MM. Pierre Boussei-Lambert et Favre Bleibtreu "· la mise en évidence du nom de Lambert participe de la volonté de discrédit de la tendance dont l'ensemble de la formule rend bien compte (en particulier, le MM. complètement inusité dans nos rangs). L'importance de Lambert est bien mieux fournie par le fait que la ma,jorité ayant imposé sa candidature en juin 1952, soit un mois avant la scission, dans une élection partielle de Paris, La Vérité le présentait en ces termes : '' Pierre Lambert, membre de notre comité central, militant syndical bien connu "· Les derniers mots expliquent d'ailleurs son choix comme candidat, dans ce cas précis. Dans l'équipe de direction, c'est-à-dire le noyau du Comité central qui fournissait plus ou moins régulièrement ses membres au bureau politique, quelle était la place de Lambert? Celle précisément d'un spécialiste des questions syndicales auxquelles le destinaient plus parti·culièrement un grand empirisme, un flair assez sûr des réactions prolétariennes, un fort goût de la manœuvre et des intrigues particulières à ce milieu. Mais sa place dans une direction ne se justifiait que dans le cadre d'un collectif politiquement solide et bien formé. Les ,, inventions , périodiques plus ou moins aventureuses de Lambert étaient bien connues et faisaient les gorges chaudes du bureau politique qui, en général, y mettait bon ordre avant passage aux actes, quitte, de temps à autre, à y trouver l'amorce d'une proposition juste. Mais s'il y avait un point où personne ne comptait sur Lambert, c'est quant à la pensée théorique quelque peu rigoureuse. Aussi, même dans son ,, domaine , du travail syndical était-il doublé d'un dirigeant bien autrement solide que lui, Marcel Gibelin , et encadré de plusieurs autres membres du Comité central.
Devant le surgissement du pablisme, c'est-à-dire au début de 1951, Lambert fut plus que modéré, prudent. Et c'est là que le témoignage des Enseignements de (son) histoire est précieux. On y lit à la page 86 : " Les dirigeants de la Commission ouvrière se prononcèrent contre les thèses pablistes, mais ne voulurent pas, au début, participer à l'organisation de la fraction antipabliste , et, plus loin, " en 1950, les dirigeants ouvriers ne mesuraient pas toute la portée principielle de la lutte politique (souligné dans le texte). Ils espéraient, contre toute vraisemblance, que la discussion résorberait la crise sans dommages pour l'unité du Parti et entendaient rester dans l'Internationale "· L'aveu est de taille. Il est même si gros que, pour unifier le " groupe Lambert , anachroniquement, il calomnie ce faisant la plupart de ses ·c omposants subsistants qui, eux, firent partie de ce que Lambert appelle la " fraction antipabliste , et ne partageaient pas les prudences de Lambert. Il s'agit d'un curieux cas de réécriture de l'histoire pour perfectionner sa cohérence rectiligne qui répète, en farce, la pratique tragique du stalinisme. On peut supposer que les avantages de cette simplification harmonieuse consolent ceux qui, dans ce processus d'homogénéisation, se voient privés d'un an de lucidité. En fait de bloc " Commission ouvrière , il n'y avait pas plus en 1951 (et non 1950, comme Les enseignements l'écrivent, faisant remonter le commencement du débat en France de quelques mois, avec une légèreté quant aux dates qui n'est pas la seule dans cette brochure) qu'il n'y avait en 1946 ou 1947 de tendance marxiste-révolutionnaire, au sens pabliste du terme. Le retard de Lambert dans la lutte antipabliste fut le sien propre. Et sa brochure nous en donne encore la raison en forme d'aveu psychanalytique : " les dirigeants de la Commission ouvrière n'avaient aucune confiance dans les principaux 'théoriciens' de l'antipablisme, Germain (Mandel) et surtout Bleibtreu qui, bien qu'ayant compris le premier, et le plus largement, la signification capitularde du pablisme, était un parfait petit-bourgeois. Par ailleurs, les membres de la Commission ouvrière professaient le plus grand mépris envers l'impuissance prétentieuse de Frank et surtout de Privas. Sur le plan d'organisation, la Commission ouvrière avait infiniment plus confiance en Pablo , (cette fois c'est moi qui souligne la dernière phrase).
La Commission ouvrière (lisez Lambert) avait confiance en Pablo. Et tandis que " la fraction antipabliste , engageait le combat politique et théorique contre Pablo, Lambert, lui, seul, engageait des négociations avec Pablo, non sur des principes , mais sur l'essentiel, du moins pour un empiriste sans principes, à savoir sur la garantie que le' tournant pabliste n'empièterait pas sur son domaine, l'instrument syndical qu'était le journal l'Unité, lieu de rencontre et de confrontation de syndicalistes cégétistes, F.O. et F.E.N., et l'espèce de tendance vague qui s'était constituée autour. Pablo était à la fois un homme qui croyait à ses idées et un manœuvrier beaucoup plus fort que Lambert, aussi fit-il longtemps traîner les négociations avant de démasquer Lambert devant toute l'organisation comme un misérable tripatouilleur. Ce dernier n'avait plus qu'à se ranger piteusement dans le wagon de queue de l'antipablisme.
cc Immédiatement après la prise de position de la Commission ouvrière les rapports changèrent dans le Parti et dans la lutte fractionnelle. Pour une large part néanmoins, la Commission ouvrière continua i:le laisser à Bleibtreu la direction de la lutte contre les positions pablistes ... ,. L'histoire mythique se dénonce par ses mystères insondables. L'acceptation d'une direction n'est inexplicable que dans l'histoire non-marxiste. Ou bien, la direction représente le corps dirigé, fut-ce au prix d'une mystification, ou bien celui-ci est dominé par la coercition. Ce dernier cas étant exclu dans une association libre, la section française et, singulièrement, ses dirigeants du travail ouvrier, étaient-ils à ce point politiquement faibles qu'ils n'avaient pas de solution alternat ive à suivre un dirigeant défini comme " parfait petit-bourgeois , aux faiblesses " comme militant et organisateur ( ... ) connues de tous,?
En fait, c'est le contraire qui est vrai : rarement une organisation politique eut une homogénéité de si haut niveau, rarement organisation politique fut moins suiviste. Et c'est d'ailleurs pourquoi Lambert fut rigoureusement seul dans ses manœuvres sordides avec Pablo. C'est aussi pourquoi la dénonciation par Pablo de l'opportunisme du regroupement de l'Unité, fut désamorcée par une opération d'épuration de ce courant des éléments droitiers de F.O. qui s'y étaient infiltrés. C'est enfin pourquoi il est vrai que nombre d'ouvriers de l'organisation (essentiellement ouvrière, il est bon de le rappeler) ne s'engagèrent que lentement et avec mesure dans un débat à la fois violent et confus sur nombre de points. Mais c'est encore pourquoi leur confiance dans la direction politique élue par eux n'était ni l'expression de leurs insuffisances politiques ni celle d'un suivisme mécanique. Bleibtreu avait, il est vrai, des défauts de caractère désagréables qui lui nuisaient plus encore qu'ils ne nuisaient à l'organisation - et ces défauts le rendaient bien incapable de devenir un leader charismatique - mais il n'en était pas moins réélu régulièrement, depuis que la majorité française existait, c'est"à-dire depuis 1946, secrétaire politique du parti, et/ ou directeur politique du journal. Là encore, Lambert ne peut construire son mythe qu'en calomniant la majorité ouvrière de l'époque dont il se prétend le représentant. Il est vrai que la quasi-totalité de ses militants l'ont quitté depuis belle lurette.
Le grain de vérité de ce roman, c'est que, dans ce débat où les outrances furent abondantes de part et d'autre, les éléments de confiance en fonction des batailles politiques antérieures ne manquèrent pas de jouer comme c'est toujours le cas, y compris dans les conflits les plus hautement politisés. Mais ils jouèrent alors en sens inverse de ce que prétend l'histoire lambertiste, ou du moins de ce qu'elle prétend dans sa ligne dominante (car un fragment de paragraphe, p. 89, doit avouer qu 'une " minorité de militants ouvriers, essentiellement dans le Finistère où les ouvriers trotskistes ( ... ) avaient magnifiquement participé, en dirigeants, 'à la grève d'avril 1950 de l'Arsenal de Brest, se prononcèrent pour Pablo ... ) Mais ce que le texte ne dit pas, c'est que la confiance des militants dans les dirigeants internationaux qui avaient mené la lutte contre le courant droitier, majoritai,r e en France de l'été 1946 à l'hiver 1947, et qui s'étaient révélés comme ayant raison dans nombre de
questions très importantes, était renforcée par le peu de confiance qu'inspirait ... Lambert lui-même, connu pour ses palinodies de " danseur de corde " (formule couramment employée contre lui). C'est dire que son ralliement à la majorité antipabliste, loin d'être un avantage pour ce courant, s'avéra plus tard, parallèlement, aussi catastrophique que le pablisme lui-même. Et, en effet. mesurer ce ralliement à sa véritable importance, ce n'est pas le considérer comme neutre. C'était, sans que la majorité s'en aperçut sur le moment, intégrer à la lutte contre Pablo des éléments de conservatisme organisationnel et des équivoques politiques qui allaient déséquilibrer l'axe de cette lutte et faire basculer dans le pablisme nombre d'éléments qui se déterminèrent, non en fonction des considérants théoriques, mais en fonction des conclusions sur le mode de construction du parti. Et cela d'autant plus que, du wagon de queue, Lambert, que la vergogne n'a jamais étouffé, se poussa en avant, usant de toutes les pressions et de tous les moyens pour s'imposer dans le groupe dirigeant de la majorité.
Quant à ce que l'histoire lambertiste appelle la " fraction antipabliste "• ce n'était pas plus une fraction que la Commission ouvrière à laquelle Les enseignements l'oppose. Elle avait >Cependant une homogénéité plus grande puisque son noyau était constitué de la rédaction du journal La Vérité. Ce noyau, que le " groupe Lambert " raye de l'histoire, n'en parlant un instant que comme " Bleibtreu et ses amis " (formule qui, dans nos rangs, désigne les cliques, ce qu'était très loin d'être un groupe de militants exempts de tout esprit de copinerie) comprenait avec Bleibtreu, le directeur politique, Maurin (Lequenne), le rédacteur en chef, L. Fontane! et D. Righetti les responsables des pages ouvrières avec S. Just. Righetti était en particulier le militant ouvrier (de l'usine Chausson, dont il fut licencié pour faits de grèves) qui avait été porté aux plus hautes fonctions de l'organisation : il avait été très souvent membre et un temps secrétaire du bureau politique. Mais la •• fraction " comprenait aussi des dirigeants qui, plus tard, devinrent •• lambertistes "• tels Gérard Bloch (alors provincial), GarnierRenard, dirigeant des cellules Renault, et Garrive-Berné. En mars 1953, soit neuf mois après la scission, la majorité du bureau politique du P.C.I. comprenait encore Bleibtreu, Bloch, Garrive, Lequenne, et la minorité, Lambert et Just (procès-verbal de la séance du 3 mars 1953). Le Comité central renversa cette majorité par une voix, tel fut le début, modeste, du lambertisme comme direction.
Avant d'en terminer avec l'histoire mythique, est-il vrai, inversement, que tous ces antipablistes auraient formé une tendance - au sens de courant informel du mot - de tradition sectaire, comme le prétendent les pablistes, et qu'en fin de compte se seraient continués ou reconstitués dans cette lutte deux groupes dont l'un, •• la tendance Lambert représentait déjà à l'époque un courant centriste au sein du mouvement trotskyste traditionnel, ballotant entre des positions sectaires et opportunistes extrêmes et doté d'un régime intérieur particulièrement autoritaire, quasi " stalinien " (les pablistes dans leur texte de mai 1972, Contribution pour une appréciation critique ... ). et l'autre, celui du Secrétariat international ,, installé à Paris ( ... ) , véritable direction de 1 a section
· . profit . capitalist rdespolluf
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française (qui) lui est entierement inféodée et participe à ses intrigues, qui, bien souvent, tiennent lieu de ligne politique , (les lamberNstes, dans Les enseignements ... ). Sans s'arrêter à l'outrance de tels propos opposés qui, déjà, les condamnent, il est remarquable que cette histoire retouchée de façon inverse ne peut s'écrire qu'à la manière stalinienne de celle du P.C. (b) de l'U.R.S.S., c'est-à-dire en ne gardant de noms propres que juste ce qu'il faut pour donner de nouveaux pseudonymes au diable et au bon dieu (inversés) . Quelles tendances réelles avaient précédé le conflit de 1951-1952? Une tendance sectaire avait existé, de l'unification du P.C.I. en 1944, en pleine guerre, jusqu'à 1945 : une minorité de gauche qui comprenait quasi tous les anciens dirigeants du Comité communiste internationaliste (C.C.I.) (2), parmi lesquels Privas et Minguet qui furent de la tendance pabliste en 1951-1952 et le sont encore. Cette tendance sectaire rallia la majorité internationale, en reconnaissant s'être trompée sur l'appréciation des événements. Leur intégration à la majorité fut d'autant plus totale que la lutte suivante était dure contre la tendance droitière de Craipeau, Parisot, Demazières, M . Paillet ... Ge courant droitier quitta tout entier le P:C.I. au début de 1948. Entre cette date et la crise de 1951-1952, aucune tendance formalisée ne se développa. Mais il est vrai que différents courants s'opposèrent sur une ou plusieurs questions isolées . La plus importante fut le problème de la rupture yougoslave avec l'U.R.S.S. à partir de la fin 1948. Sur cette question, la gra,nde majorité de la direction française s'opposa d'abord à la ligne de la direction internationale qui préconisait un soutien critique au P.C. yougoslave , alors que le C.C. français voyait pendant les premiers mois dans le conflit une lutte entre bureaucraties staliniennes, dont l'issue la plus probable, sans intervention des masses, serait la capitulation devant le Kremlin (ce qui prouve en passant à quel point cette direction française était peu « inféodée , au Secrétariat international).
En février 1949, une session du Comité central discuta pour la première fois la question yougoslave sur la base d'un rapport qui constituait un premier rapprochement des thèses opposées. Pourtant deux résolutions s'y opposèrent, une résolution Marin-Gibelin - le rapporteur - , majoritaire avec 7 voix, contre 2 à une résolution Bleibtreu qui défendait la ligne de l'Internationale : les deux voix étaient celles de P. Frank et de Bleibtreu (plus la voix consultative de Maurin-Lequenne, suppléant). Futurs pablistes et ultrapablistes avaient mêlés leurs voix à celles des futurs lambertistes et à celle de Righetti, sur les cinq abstentions, deux futurs pablistes, deux futurs lambertistes. C'est dire comme les présumés « courants profonds , selon Pablo sont mythiques.
Quant au " régime , de l'organisation, s'il y existait des germes de bureaucratisme, c'était bien du côté de Pablo et de sa direction ultra centralisée de l'Internationale. Et, à ce propos, c'est encore Bleibtreu
(2) Yvan Craipeau, in Le mouvement trotskyste en France, met la direction majo· ritaire du P.C.I., après l'unification de 1944, sous l'influence politique du groupe sectaire du C.C.I. (p. 200) . C'est encore • arranger • l'histoire pour le mieux d'une thèse. Nos historiens, décidément, ont non seulement mauvaise mémoire, mais ils ne consultent pas non plus les documents.
qui, lors du ne Congrès mondial de l'Internationale, en 1948, réunit un certain nombre de délégués parmi les plus anciens du mouvement pour leur faire part de ses inquiétudes -partagées - à ce sujet et envisager les moyens d'y remédier. On voit ici comme les courants actuels, extérieurs à l'Internationale, doivent, pour se donner une ·c ontinuité interjetée dans le passé, « oubli·er " des tas de faits et retailler l'histoire selon leurs besoins, ce qui s'appelle, en bon français, fatsifier. Naissance du lambertisme
En juillet 1952, la scission est consommée au jour de convocation du Congrès du Parti communiste internationaliste, et ce sont deux congrès qui se réunissent dans le même immeuble, dans des salles séparées par un étage. Le curieux, et qui montre à quel point la scission précipitée par Pablo et ses ultras avait lieu sur la base d'un débat embryonnaire, c'est que, dans chacun des deux congrès, vont se dessiner deux tendances qui, sous deux ans, aboutiront à deux nouvelles scissions. Notre suJet n'est pas ici de traiter de l'histoire de la minorité pabliste du P.C.I. devenue section officielle de la IV• Internationale, ·e t de son redressement. Nous y reviendrons ailleurs. Ce qui nous intéresse ici, c'est que c'est dans le congrès de la majorité que naquit la tendance lambertiste, en ce sens que c'est là qu'elle se définit pour la première fois en opposition à la direction qui avait mené la lutte contre les théorisations révisionnistes de Pablo.
Là encore, Les enseignements lambertistes lâchent quelques aveux. Ains•i, à plusieurs reprises, est-il question de « la profonde démoralisation entraînée par la scission (qui) aggrava les conséquences engendrées par la désertion de la majorité des vieux cadres "· Mais cette explication ne dit en rien quels turent les effets de cette démoralisation, comment elle s'exprima. Le rôle de cet " aveu "• c'est en somme de rejeter sur l'organisation l'•• autocritique " confuse et embarrassée de Lambert et de ses complices.
Quelle situation s'offrait aux organisations trotskystes amputées ? L'on s'entonç1:1it alors dans les années noires du mouvement ouvrier européen, chloroformé par la reprise économique, désarmé par ses directions, la social-démocrate au plus bas degré de sa servilité envers l'impérialisme, la stalinienne engagée dl;lns le plus tou de ses cours, un aventurisme corn-chauvin à la fois sectaire et droitier, démoralisé par la guerre coloniale"" contre laquelle n'était menée qu'une pseudo-bataille.
Dans un tel climat, chaque succès de la politique trotskyste (èt il y en avait eu sur nombre de terrains) était suivi d'une retombée à un niveau plus bas que le point de départ.
Si Pablo avait pu être entendu, c'est que ses nouveautés théori· ques s'articulaient avec des propositions organisationnelles qui étaient recherchées par tous. L'idée que la construction linéaire d'un parti indépendant, à partir d'une base numérique infime, ne pouvait pas résoudre le problème de la mise en place du parti révolutionnaire exigé par
l'histoire était devenue une évidence pour presque tous les cadres de l'organisation. C'est pourquoi l'idée d'un entrisme de type spécial da,ns le P.C.F. parut la solution miracle à une part des militants.
La direction française anti-pabliste fut fort loin de méconna,ître la nécessité d'un tournant et d'un travail de fraction clandestin dans le P.C.F. Mais elle opposa nettement un tel travail à l'entrisme " sui generis "• en raison des bases théoriques de celui-ci. Il est très curieux que les Enseignements rapportent l'effort théorique de la majorité dans le paragraphe suivant (où la parenthèse est notre commentaire) : " Les documents publiés du côté de la majorité furent essentiellement les Dix thèses (écrites parE. Mandel avant son ralliement à Pablo), adoptées par le 7• Congrès et une série d'articles intitulés : Où va le camarade Pablo ? de Favre-Bieibtreu, écrits en juin 1951, mais édités seulement au début de 1953. " Curieux est ce paragraphe, car s'il donne comme essentiels les textes écrits par des hommes honnis de Lambert et des purs lambertistes, il oublie un texte, aussi essentiel, et écrit, celui-là, par un militant qui fut plus tard lambertiste, Garrive-Berné. Ce texte éta:it consacré à la conception majoritaire du travail à mener dans le P.C.F. L'oubli a deux causes : cela ne collerait pas avec la version ultérieure et actuelle que le lambertisme donne du " pablisme "• et nous touchons ·là au débat sur l'orientation à donner à l'organisation réduite à son plus bas niveau depuis la guerre (3), où prit naissance le lambertisme.
En effet, le point de clivage du congrès « majoritaire " toucha cette question. Lambert, pendant que durait la lutte contre Pablo, n'avait pas élevé la voix ·contre le texte Garrive et l'utilisation qu'en faisait la majorité : c'était pour lui une commodité tactique. Mais il n'était pas question, à son avis, de passer à la. réalisation d'une telle perspective de travail dans le P.C.F. Selon son usage, il n'engagea pas, au congrès, le combat sur le terrain de fond, mais argua de l'impossibilité pratique, dans l'état de nos forces, de concrétiser une telle perspective, et il se battit pour le " repli sur le terrain syndical "• ce qu'il « avoue " en ces termes à la page 94 de ses Enseignements : " Le vieux noyau se voyait obligé de porter à bout de bras l'organisation pour la diriger au combat essentiellement dans les entreprises et ·les syndicats . "
A ce congrès, la discussion n'aboutit pas, mais elle ne tarda pas à rebondir après l'exclusion du P.C.F. d'André Marty. Il n'est question de Marty dans les Enseignements que par quelques lignes de la, page 95 où on lit : " Il fallut rompre avec Marty, avec qui les trotskystes français avaient à juste titre pris contact lorsque les staliniens le prirent en chasse ; cette prise de contact ne méconnaissait ni son passé ni son incapacité à en tirer jusqu'au bout les leçons ; mais la rupture fut nécessaire dès qu'il s'avéra que l'ancien secrétaire du P.C.F. refusait d'engager le combat politique. " On ne peut caractériser autrement ces lignes que comme un tissu de tartufferies et de calomnies. D'abord parce
(3) Les Enseignements ... mentent aussi. et se contredisent quant aux effectifs du P.C.I. majoritaire après la scission de 1952 : 150 militants, lit-on page 88; page 93, ils ne sont plus qu'une centaine . C'est qu'il s'agit de minimiser l'effondrement ultérieur et la réelle • cinquantaine • de 1958. En fait, le rapport réel de 1 à 4 entre minorité et majorité donne les chiffres réels : 50 à 60 contre 200 à 250 au moment de la scission.
que ce ne furent pas " les trotskystes français , qui prirent " justement contact " avec Marty, étant donné que, dans la. brochure, cette formule de " trotskystes français " couvre ici les lambertistes, mais ·le seul Bleibtreu, à ses risques et périls. Ce n'était pas seulement pour le défendre parce qu'il était .. pris en chasse " par les staliniens, mais parce qu'il était évident pour les " politiques " de la direction (terme que j'emploie ici par commodité, en opposition aux " syndicalistes " lambertistes) que l'exclusion de Marty était celle d'un courant du P.C.F., celui des " résistants "• nostalgiques du communisme de l'époque du Komintern, inquiets devant les procès des " kominformistes , et la dénonciation de la Yougoslavie titiste , en bref, parce qu'ils y voyaient une base pour ce travail dans le P.C.F. répudié par Lambert.
Cette prise de contact s'avéra particulièrement riche du fait que Marty était loin d'être un naïf, que sa volonté d'engager le comba.t politique était grande malgré une certaine démoralisation, l'âge et la maladie, et qu'il fit la moitié du chemin vers nous parce qu'il nous observait depuis des années et s'était largement démystifié lui-même . Le livre qu'il écrivit alors et que nous l'aidâmes à faire publier, montre bien qu'il ne répugnait aucunement au retour sur lui-même et à l'autocritique. Autre chose est qu'à son âge, et après une vie telle que la sienne, devenir trotskyste était très difficile. Et d'autant plus qu'il trouvait en face de lui un mouvement trotskyste pulvérisé dont il ne pouvait entièrement dominer le débat. Les lignes calomniatrices des Enseignements laissent d'ailleurs, là encore, passer le bout de l'oreille d'âne : l'hostilité de principe au travail politique qui s'avérait nécessaire . Non pas obtenir un ralliement spectaculaire de Marty au trotskysme, coup d'épée dans l'eau verbal qui aurait, auprès de la base du P.C.F., semblé vérifier les calomnies de la direction, mais un travail spécifique, partant de l'expérience politique commune à Marty et à ses vieux partisans, pour leur faire progressivement franchir les étapes de sa propre évolution au travers d'un combat à partir d'actions judicieusement choisies. C'est un tel travail qui fut mis au point, essentiellement entre Marty et Bleibtreu (et auquel participa le vieux délégué mineur communiste , Charles Lemoine, dont l 'autorité auprès des " gueules noires " éta.it considérable). Mais un tel travail fut saboté systématiquement par Lambert et sa tendance naissante . " Nous n'avions pas les forces "• cela allait " nous détourner du travail syndical "· Plus tard, quand les tendances eurent pris forme et quand celle de Lambert se fut assurée la majorité, dans un processus qui - s'étendit sur toute l'année 1953, alors celle-ci prit le contrôle de ce travail (appelé des " comités de redressement communiste •), et contribua pour sa part à son échec. Pour une part seulement, des agents staliniens ayant fait le reste .
Mais cette part " lambertiste , n'était pas négligeable. La véritable opposition révolutionnaire au sein du P.C. n'est pas représentée par Marty, disait Lambert et co, mais par. .. Benoît Frachon ! En conséquence, on retombait sur les pieds ... syndicalistes.
Mais nous avons anticipé. Comment, ayant dit ce que nous avons dit plus haut de la qualité de l'organisation ouvrière qu'était le P.C.I., et de sa majorité ouvrière en particulier, pouvons-nous expliquer qu'un Lambert,
généralement assez méprisé par cette base, ait pu en devenir le leader contre 1~ direction politique qui avait mené la bataille contre le pablisme ?
Les aléas de la lutte des classes sont plus décisifs que les qualités individuelles ou de groupes. Dans les reculs du mouvement ouvrier (et cette période était une profonde période de recul), 1 'avant-garde piétine et se fractionne dans les chocs du contre-courant. Trotsky nous a fait comprendre qu'il ne suffit pas d'avoir raison pour vaincre quand la classe est divisée et démoralisée, mais qu'au contra.ire l'avant-garde subit toujours le contre-coup de cette démoralisation et de cette division. La base ouvrière du parti s'était battue sur la défensive. Mais sa victoire ét~it une victoire à la Pyrrhus. Elle se retrouvait exsangue. Beaucoup s'étaient retirés, découragés. Lui proposer de nouvelles tâches hasardeuses lui répugnait d'autant plus qu'elle avait l'impression que, dans le passé récent, de grandes opérations telle que celle des " brigades " dans lesquelles le P.C.I. avait emmené 3 000 jeunes en Yougoslavie pour " voir la vérité et la dire "• s'étaient menées aux dépens du travail lent et patient dans les entreprises et les syndicats, pour un gain en militants et sympathisants finalement faible et éphémère.
Dans la démoralisation, les intellectuels révisent et trouvent souvent là leur porte de sortie ; les ouvriers, eux, se replie au sein de la classe, dans sa vie élémentaire, la lutte quotidienne pour la vie. Lambert trouva sa victoire au fond de la démoralisation. D'excellents militants le suivirent par conservatisme minimal. La plupart devaient le quitter tout au long des années suivantes, comme il doit l'avouer lui-même. Mécanisme du rassemblement des éléments du lambertisme
Il n'était toutefois pas dans la capacité de Lambert de transformer le P.C.I. en groupe de pression syndicaliste. Il lui fallait une couverture politique. Par lui-même, il était bien incapable de s'imposer comme leader politique, et les anciens dirigeants de la majorité n'étaient pas prêts à lui reconnaître une prééminence quelconque. Aussi Lambert entreprit-il de décomposer la direction comme un véritable Staline en miniature : il s'assura le contrôle de l 'appareil, des finances de l'organisation.
Le bloc de la rédaction du journal le gênait. Il le mina en obtenant la suppression de tout poste de permanent au journal. La codirection du travail d'entreprise et syndical lui pesait. Il profita d'une faute formelle de Gibelin (la participation à un voyage syndical en U.R.S.S. sans deman· de d'autorisation au C.C.) pour arracher à un comité central réticent, mais troublé par d'habiles calomnies, l'exclusion de celui-ci, qui, à son retour, refus~ de se battre pour sa réintégration. C'était en fait un coup double': Graves (J. Danos), am i intime de Gibelin, et l'un des dirigeants du travail anticolonialiste dont s'occupait aussi Lambert, quitta l'organisation en même temps.
Contre les " politiques "· Lambert dressa petit à petit un bloc hétéroclite sans homogénéité politique, mais fusionnant l'aigreur, 1~ médiocrité, le dogmatisme et la mythomanie. Le premier terrain d'affrontement entre
ce « groupe Lambert "• dont les « théoriciens " turent, à partir de l'été 53, le trio Garrive-Just-Bioch, et la tendance Bleibtreu-Lequenne-RighettiFontanel, tut la discussion sur l'évolution de l'U.R.S.S. du XIX• Congrès du P.C. (b) de l'U.R.S.S. au premier cours qui suivit la mort de Staline, en mars 1953.
Les analyses que fournit alors la Vérité, sur la base d'un travail de « soviétologie " véritE~blement marxiste, c'est-à-dire trotskyste, du camarade Karl Landon, aboutissaient à des· conclusions parfois apparemment étranges (ainsi du rôle " déstalinisateur" de Béria, entre mars et juillet 1953) mais qui donnaient la seule clet des phénomènes immédiE~tS et ultérieurs, et qui se sont trouvés confirmées depuis par les meilleurs témoignages et analyses des tendances les plus opposées (4). Les .. théoriciens " du groupe Lambert opposèrent à ces analyses la pure surenchère de la violence dénonciE~trice de la bureaucratie. Ce jeu se dispense d'analyse, surtout lorsqu'il est soutenu du terrorisme idéologique. L'incompréhension des contradictions qui travaillaient la. bureaucratie soviétique allait ouvrir sur ·l'incapacité à comprendre le sens réel de la période de " déstalinisation "·
Bien entendu, le succès de ce dogmatisme sectaire ne tut possible que parce qu'il avait un support dans le vécu des militants. Cette base était la situation du mouvement ouvrier, le sectarisme terroriste du P.C.F. et d'une C.G.T. entièrement à sa botte. Cette situation de marasme ne connut qu'une trêve - et qui tut aussi une trêve de la ·lutte de tractions dans le P.C.I. - , celle de la grande grève générale d'août 1953. Mais son sabotage par la direction stalinienne allait en finir pour longtemps avec Ja capacité d'offensive de ·la classe ouvrière : la route était ouverte qui menait à 1958, en passant par la guerre l'Algérie. Les plus débiles et méprisables gouvernements de la IV• République pouvaient vivre leur longue agonie dans ·les scandales et le sang, ils n'avaient PE\S d'adversaires de classe qui veuillent les détruire révolutionnairement. La défaite de la grève de 1953 fut aussi celle de ce qui restait de la vieille direction politique du P.C.I. Le lambertisme pouvait se développer. Sa continuité formelle se changeait en discontinuité profonde. a) Le syndicalisme droitier.
Les exclusions systématiques de nos militants de la C.G.T. (qui y étaient syndiqués à 90 %) avait obligé à un certain repli vers le seul autre syndicat de masse de l'époque, la C.G .T.-F.O., où existait alors un courant de gauche véritable qui, avec l'appoint et l'apport des forces trotskystes, remporta de grands succès intérieurs, parvint jusqu'à dominer la fédération de Paris, et donna même une existence éphémère à une Jeunesse syndicaliste F.O. qui prit, en 1955, des positions d'extrême-gauche contre la guerre d'Algérie.
Pourtant, un tel investissement n'allait pas sans dangers dans une période de recul du mouvement ouvrier qui en était la cause. Il n'était possible de parer à ces dangers qu'avec une orientation politique d'uneextrême fermeté et rigueur, et un refus radical des alliances douteuses.
(4) Voir entre autres : B.l. Nicolaievski , Les dirigeants soviétiques et la. lutte pour Je pouvoir (Denoël, Lettres nouvelles) ; G. Paloczi-Horwath, Khrouchtchev (Gallimard) . etc.
Or, le lambertisme est dominé par l'empirisme opportuniste de son leader, qui était en même temps un des deux principaux dirigeants de la fraction trotskyste dans F.O. De plus, en excluant le second -Gibelin -du P.C.I., Lambert ne pouvait pas aussi facilement lui enlever le grand crédit qu'il avait dans la gauche F.O. En fait, il échoua dans les tentatives de discréditer et d'éliminer Gibelin de cette tendance. Celui-ci devint au contraire sa tête pensante et son meilleur tacticien. La réaction de Lambert à cet échec ne fut pas celle d'un militant révolutionnaire, mais celle d'un misérable bureaucrate : il créa une nouvelle tendance, une pseudo-gauche appuyée sur de petits bureaucrates, souvent corrompus, qui pratiquaient un langage virulent à la tribune des congrès, afin de garder leur base, mais filaient doux sous la houlette de Bothereau, dont ils votaient les rapports moraux (habitude que n'a pas manqué de prendre Lambert, comme on sait). Ce jeu ne permit à Lambert que de rassembler une tendance croupion, mais elle permit au bureau confédéral F.O. de casser la tendance de gauche par toute une série d'opérations bureaucratiques, qui ne laissaient rien à envier à celles des staliniens, et de finalement l'anéantir. Inutile de dire que les membres les plus avancés de cette gauche furent rejetés en arrière, au mieux vers un pur syndicalisme quotidien, au pire dans un antitrotskysme renforçant leur anticommunisme.
L'anticommunisme de cette centrale faisait pression sur le P.C.I., et l'activité syndicale dans la F.E.N. renforçait une telle pression, d'autant que Lambert trouvait son plus ferme soutien " syndicaliste , en un groupe de professeurs, autour de R. Chéramy, viscéralement opportuniste, et dont l'objectif fondamental était le poste syndical à saisir, fut-ce au prix d'alliances douteuses, et non pas la défense de positions de principe. La dure loi de la lutte à contre-courant, qui isole le révolutionnaire dans les périodes de recul du mouvement ouvrier, était évitée de plus en plus par la base lambertiste, sous le couvert des phrases fracassantes mais sans portée des sectaires de service.
Dans le même temps où l'ancienne rédaction du journal en était éliminée, Lambert et ses proches liaient de profondes amitiés avec nombre de centristes et de réformistes, qui n'avaient de gauche que l'étiquette.
Dans un tel cours, la nécessité de la lutte politique fut elle-même niée au moyen du schéma suivant :
1. Les masses " dérivent " de leurs directions politiques : la question du front unique politique de la classe ouvrière et de ses partis ne se pose plus désormais. Donc, pas besoin de programme politique (ici, notons la belle continuité avec la politique lambertiste actuelle pour qui le front unique est au contraire la tarte à la crème, purement verbale il est vrai, de toute sa politique) .
2. Les masses restent fidèles à leurs organisations syndicales : le front unique syndical est donc suffisant pour résoudre tous les problèmes de l'unité d'action.
3. L'unité d'action syndicale permet la grève générale . La grève générale permet la prise du pouvoir. Donc l'ag itation pour l'unité d'action syndicale résout tous les problèmes de la révolution. (Mais alors , la
C.F.T.C.-C.F.D.T., analysée comme "syndicat de la hiérarchie catholique,. n'était pas encore la deuxième centrale syndicale.) b) L'anticolonialisme conditionnel.
La lutte contre l'oppression coloniale de notre propre impérialisme avait été l'honneur de la section française. Après la Deuxième Guerre mondiale, alors que le P.C.F. était partie prenante dans les massacres de Setif et Guelma, alors qu'au nom de la lutte contre " le fascisme japonais "• il encourageait les ex-F.T.P. intégrés dans l'armée Leclerc à participer à ·la reprise de l'Indochine " française "• alors que sa politique était celle du " cadre-carcan ,. de l'Union française, c'est-à-dire de la couverture verbale d'allure " Commonwealth •• de la poursuite de l'oppression coloniale, en tentant seulement d'y intégrer les bourgeoisies nationales des colonies ; le P .G.I. était la seule organisation française à engager le combat contre la guerre coloniale au Vietnam avec l'appui massif du puiss1:1nt Parti du peuple algérien, devenu en 1947 Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.), qui organisait alors la quasi-totalité des travailleurs algériens en France, et leur immense majorité en Algérie même. Cet isolement nous valait en revanche une influence et une autorité, disproportionnées à notre force en France même, dans les rangs des révolutionnaires des pays colonisés.
Mais, au début de la noire décennie cinquante, là aussi notre avant-garde subissait le contre-coup de l'état ignominieux du mouvement ouvrier des métropoles impérialistes. Notre aide à la révolution colonia·le était dérisoire par rapport aux besoins des peuples qui entreprenaient les premiers Pi:IS de leur lutte libératrice. En 1954, Hô Chi Minh allait être acculé à signer le misérable accord de Genève, indigne de la victoire de Dien Bien Phu. Les organisations nationalistes bourgeoises et petites-bourgeoises des colonies cherchaient la voie d'un compromis avec l'impérialisme français. Bourguiba n'allait pas tarder à le trouver avec Mendès-France, puis le Maroc accéda à l'indépendance " monarchique » alors que l'Algérie entrait dans la guerre révolutionnaire.
Lambert était entré dans le travail dit " colonial ,. par le biais de son activité syndicale, en particulier en raison des problèmes de l'activité syndicale des travailleurs algériens. Là encore, son rôle était loin d'être celui du dirigeant principal. Mais son activisme et ses talents pour l'intrigue auprès des " personnalités ,. l'amenèrent rapidement à jouer un rôle aussi important que néfaste. Les pressions opportunistes que favorisait la situation de marasme allaient trop dans le sens de son propre opportunisme pour qu'on n'ait pas affaire là au phénomène « boule de neige "· Cela n'alla pas sans réactions. Ainsi, le fait que le leader du P.P.A.-M.T.L.D., Messali, soit devenu Hadj, c'est-à-dire ait été censé avoir fait le pèlerinage de la Mecque, que cet ancien ·C ommuniste de l'Etoile nord-africaine se soit laissé pousser la barbe, ait coiffé la chechia et se soit mis à fêter ostensiblement le Ramadan, était peu compatible avec les brevets de bolchevisme que lui décernait Lambert. Tout l'opportunisme de ce leader vieillissant était couvert au nom des nécessités du contact avec les masses et de l'inocuité de l'Islam, cette religion sans prêtres et sans église. Il est juste de dire que toute la direction,
antérieurement à la scission de 1952, doit être tenue pour col·lectivement responsable de négligence sur un tel terrain. La par~lysie tenait là à une conception erronée de la nécessaire .. défense inconditionnelle " des mouvements révolutionnaires des pays colonisés. Quand ·la divergence se fit jour de façon brûlante, il était trop tard pour enrayer la dégéné· rescence lambertiste. Précisons les faits.
Dans le réquisitoire ,, justifiant " la demande d'exclusion, en février 1955, des dirigeants que les Enseignements appeHent alors .. Bleibtreu et ses amis "• après les avoir appelés plus correctement .. la fraction anti-pabliste "• figurait entre autres, au compte de Lequenne, l'accusation de ,, travail antiparti au Cercle Lénine "• ce qui étonna d'abord l'intéressé, qui ne comprit que plus tard, à ·la réflexion, de quoi il était question. Lequenne dirigeait, avec Chéramy, ce cercle de débat public. Et c'est à un de ces débats, consacré au soutien des luttes anticolonialistes, que le s~crilège fut commis. Daniel Guérin, qui y participait, avait mis en cause ·la notion de ,, défense inconditionnelle "• touchant des organisations comme le Néo-Destour ou l'Istiqlal. Lambert prit le contrepied de cette critique : à l'époque, il ne tolérait aucune critique programmatique de ces organisations ; telle était sa conception de ·la « défense inconditionnelle "· Lequenne, au contraire, répondit à Guérin que l'adjectif ,, inconditionnelle " ne devait prêter à nulle confusion, que le soutien à ces organisations dans leur lutte contre notre impérialisme, sans leur poser nulle condition, ne signifiait pas que nous devions renoncer à notre droit de les critiquer fraternellement, qu'une telle critique était même un devoir pour des communistes. Tel fut le .. travail antiparti "· La ·ligne ,, lambertiste " avait été violée. Cette anecdote éclaire l'attitude qu'allait prendre Lambert dans la guerre d'Algérie.
Bien avant 1954, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.) était en crise. Divisé en deux tendances qui s'opposaient de plus en plus violemment : une majorité du comité central (les centra listes), fortement influencée par le P.C.F., et la minorité ( .. messali stes»), ·c onservatiste à la fois de la tradition radicale révolutionnaire du mouvement et de la fidélité au chef charismatique. L'indépendance de la Tunisie porta cette crise au rouge. L'exemple du Néo-Destour poussa la majorité du Comité central du M .T.L.D. dans sa voie opportuniste : trouver les conditions d'une solution négociée avec l'impérialisme français, retrouver la voie du légalisme. Depuis quelque temps déjà, cette majorité, en renforçant ses liens avec le P.C.F., avait distendu d'autant ceux qu'elle avait noués antérieurement avec les trotskystes. La réaction de Messali et de la minorité messaliste à l'orientation opportuniste ne fut en rien de préparer l'insurrection, mais une ligne désespérée d,e terrorisme urbain dont l'aventurisme devait être évident pour ceux qui étaient formés sur ce sujet par le Terrorisme et communisme de Trotsky. Mais, aux camarades consternés p~r cette ligne, Lambert opposait sa ,, défense inconditionnelle " et sa confiance en Messali. La scission du M .T.L.D., au cours de ·l'été 1954, n'entraîna pas de divergences entre les tendances du P.C.!. parce qu'il était clair que Messali et sa tendance représentaient à la fois la majorité véritable de l'organisation et son aile radicale. Mais on sait que la solution vint en Algérie d'un troisième cou-
rant, l'ex-O.S. (Org~nisation spéciale, petite section clandestine du M.T.L.D.), créée pour organiser les luttes illégales, et qui ne s'était pas mêlée à la lutte des deux tendances' principales, en partie par mépris pour les discussions théoriques, et culte de 1 'action directe. Devenus C.R.U.A., les hommes de l'O.S. déclenchaient la lutte armée, selon le modèle vietnamien, et allaient former le F.N.L. après le ralliement des « centralistes "• auxquels les portes du légalisme étaient brutalement claquées au nez.
La méthode - si l'on ose dire - lambertiste saute aux yeux au moment de l'insurrection algérienne. Ce sur quoi se détermine Lambert, ce n'est pas l'analyse de la réalité pas plus qu'à partir de principes, fut-ce celui, naguère sacré, de la « défense inconditionnelle » de ceux qui mènent le combat, c'est sur « la confiance en Messali " et le lien privilégié établi entre Lambert et lui.
Renversant mécaniquement le rapport établi par les colonialistes entre la France et ses colonies, Lambert proclame « la révolution française commencée » ... dans ·les Aurès, ou, plus exactement, da,ns les maquis messalistes proclamés plus nombreux et plus décisifs que ceux du C.R.U.A.
Une manifestation d'employés de Force Ouvrière (c'est-à-dire de la gauche de cette centrale), convoquée contre la guerre ·commençante, en novembre 1954, place de l'Opéra, représentera pour Lambert un signe d'«extension " de la « guerre civile " (sic).
Brutalement, la divergence sur la politique coloniale, secondaire au sein du P.C.I., devenait principale. Etant donné l'importance politique de cette nouvelle guerre coloniale, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle crée un point de rupture. Lambert n'eut pas de peine - quelques manœuvres aidant- à exclure son opposition devenue minoritaire (et en s'efforçant, selon son usage, de la salir). L'ampleur de l'enjeu ne lui permettait plus de risquer de perdre sa majorité. Numériquement, il ne perdait guère, dans ·l'immédiat, qu'environ 15 % de l'organisation, mais non seulement la moitié de ce qui restait des cadres anciens (six membres du ·c omité central sur vingt-trois et un membre de la Commission de contrôle sur trois) et des cadres importa.nts du travail ouvrier (dont les trois dirigeants du travail P.T.T.), mais surtout il perdait tout garde-fou .
On sait comme son soutien au messalisme al lait se prolonger jusqu'au passage de Bellounis, le principal chef de maquis messaliste, dans les rangs de l'armée de répression coloniale. Cette crue·lle vérification de son erreur allait-el·le l'amener à un redressement ?
A un certain degré, la dégénérescence devient irrémédiable. L'expérience Bellounis n'entraîna Lambert qu'à un renversement de son attitude fondamentale devant les révolutions coloniales : plus de « défense inconditionnelle "• il ne soutiendrait plus que les révolutions purement bolcheviques.
Neutralité misérable deva,nt la révolution algérienne, puis dénonciation comme stalinienne de la direction de la révolution vietnamienne. La boucle était bouclée. Ainsi en va-t-il de qui navigue sans boussole théorique, sans autre horizon que celui de son clocher.
Le Comité international
En 1953, ·la scission de l'Internationale s'était étendue dans le monde entier. Les sections qui avaient été incapables de comprendre le pablisme théorique le découvraient, un an trop tard, sur la base de problèmes tactiques. Pablo avait eu l'habileté tacticienne d'isoler son combat contre la section française, m~is i'l ne réussit pas son opération d'internationalisation. L'Int-ernationale, coupée en deux, ne fut plus, dix ans durant, que l'ombre d'elle-même.
Dès la rupture avec l'lnternation~le des sections anglaise, suisse, et du S.W.P., des contacts furent• pris par Bleibtreu et Lequenne et, peu après, fut constitué le Comité international de la IV• Internationale. Là encore, pour juger de la continuité .. lambertiste "• il est intéressant de se reporter aux documents du Comité international et d'abord à la déclaration de constitution du 23 novembre 1953 (publié dans La Vérité, n• 326, du 4 décembre 1953) : de ses signataires, p·lus un seul n'est ma,intenant membre de I'O.C.I. ou des groupuscules qu'elle organise par-ci par-là dans le monde. Pas un seul, et pas davantage les représentants des formations qui rejoignirent ensuite les quatre premières organisations regroupées en 1953. En reva,nche, pas un seul des groupes actueHement membres plus ou moins fantômes de ce qui porte toujours ,· le même nom, à l'exception de I'O.C.I., ne fut membre de ce regroupement dans ses dix premières années.
En mars 1954, alors que les deux courants dt! .P.C.I. s'étaient cristallisés en tendances, ies lambertistes, sous un prétexte disciplinaire , votaient ·la destitution de Bleibtreu de son poste de représentant du parti au Comité international (peu après, d'ailleurs, Bleibtreu et Lequenne étaient démissionnés du bureau politique). Il fallut un long texte de Bloch et Renard pour tenter de justifier devant le Comité cette mesure d'appareil. L'axe de ce texte était la nécessité de .. prolétariser " la direction, de la transformer en mettant en avant " les meiHeurs éléments prolétariens enracinés dans la classe ouvrière " conçus comme les mieux à l'a.bri " du déviationnisme prostalinien ... comme de l'ultragauchisme sectaire "· On reconnaît ici la naissance de la théorie de la tendance « prolétarienne "• dénoncée déjà alors par la minorité comme un ouvriérisme vulgaire. Cette " prolétarisation " était elle-même justifiée par la montée révolutionnaire du prolétariat français. A cette politique de dopage qui donnait le crépuscule pour l'aube, la minorité ne s'opposa pas avec assez d'énergie. Mais, l'aurait-elle fait que cela aurait peu changé son écho. Dans les périodes de recul, ceux qui osent donner son nom au reflux sont toujours honnis des charlatans qui annoncent les victoires imminentes. Et les véritables représentants de l'avant-garde essuient des échecs en même temps que l'organisation fond, perdant une part de ses meilleurs éléments, déboussolés par la contradiction entre le prophétisme et la réalité, tandis que les visionnaires sectaires se durcissent à chaque échec.
Le Comité international fut aussi discret dans ce nouveau conflit de sa section française que l 'Internationale l'avait été dans la lutte de
1951-1952. Et cette fois, en s'appuyant sur un principe de non-intervention dans l·es affaires • intérieures , des sections qui était -l'extrême opposé de l'ultra-centralisme imposé auparavant par Pablo. Mais il faut dire aussi qu'il était soumis au chantage à la rupture des lambertistes, à chaque fois qu'il tentait d'aborder la .. question française ».
Toutefois, quand la minorité du P.C.I. fut exclue, en mars 1955, le Comité international adopta à l'unanimité, moins la voix du représentant de la majorité du P:C.I. (entre-temps Bleibtreu y était rentré comme représentant de la minorité), une résolution dont le point un disait : " C'est avec indignation que le C.l. a pris connaissance de la décision prise par le C.e. du P.C.I. le 21 mars, d'exclure les camarades Bleibtreu, Lequenne et Fontane!, ceci d'autant plus que ces camarades ont démontré leur fermeté révolutionnaire et n'ont pas quitté le drapeau du parti au cours des interrogatoires de police. , Le C.l. rappelait ensuite à la direction du P.C.I. que " le centralisme démocratique bien compris ne cherche pas à isoler et à exclure la collaboration d'une minorité d'un parti, mais au contraire cherche à gagner les minorités à une collaboration et cherche constamment à réduire les frictions éventuelles avec les minorités. C'est précisément par un tel comportement qu'une organisation révolutionnaire démontre sa maturité et la conscience de ses responsabilités devant la classe ouvrière "· Mais étant donné que " le C.l. ne peut ni ne désire intervenir dans la vie intérieure des sections adhérentes "• il ne pouvait que faire " appel à la direction du P.C.I. en lui demandant de reconsidérer sa décision du 21 mars et de réintégrer les membres exclus, de garantir à la tendance minoritaire les pleins droits de représentation comme tendance à tous les organismes dirigeants "· Un tel appel demeura sans écho.
L'axe donné à la lutte du Comité international au moment de sa création était la réintégration dans la IV• Internationale. Un effort acharné en ce sens n'aurait sans doute pas été sans résultat. La mort de Staline et le début du processus de " déstalinisation , modifiaient les bases mêmes du pablisme et les rapports de force entre les nouveaux courants internes de la IV• Internationale. Ainsi, la section ceylanaise dénonçait les ambiguïtés et les contradictions du texte Montée et déclin du stalinisme. Les ultrapablistes (tendance Michèle Mestre-Corvin) s'apprêtaient à rompre avec l'Internationale pour devenir de purs et simples sta.liniens. Mais, de même que l'analyse de l'évolution intérieure de l'U.R.S.S., celle de l'évolution de la IV• Internationale ell-e-même ne pouvait être faite dans le P.C.I. sans tomber sous le coup de l'accusa.tion de pablisme. Au-delà de ses prétextes, l'exclusion de la tendance minoritaire était sous-tendue par la volonté des lambertistes d'un changement d'orientation, celle de la " reconstitution " d'une IV• Internationale bis, fédérative, et qui tournait ainsi le dos aux principes posés par Trotsky à la base de l'Internationale en tant que parti mondial de la révolution socialiste. Bientôt, on n'eut plus dans le Comité international qu'une fédération où chaque leader, ou groupe restreint de direction, était jaloux de son autorité " nationale , sans contrôle, ce qui ne pouvait mener qu'à la fin qu'eut réellement ce Comité, une explosion à répétitior
d) Le régime intérieur.
Nous avons vu plus haut que l'histoire justificatrice des pablistes de 1972 prétend que le régime intérieur du P.C.I. d'avant 1952 n'était pas démocratique. Nous avons déjà dit qu'il s'agit là d'une singulière inversion de la réalité. Le nombre et la fréquence des bulletins intérieurs, la régul~rité des congrès (au maximum tous les deux ans), la grande stabilité du noyau militant de l'organisation, le caractère des débats, l'opposition des textes sans qu'elle entraîne le plus souvent une cristallisation de t·endances, se portent en faux contre une telle affirmation.
Avant 1952, les ruptures avec l'lnterna.tionale avaient été, quand il s'agissait de courants, des départs volontaires et non des expulsions, qu'il y ait eu ou non vote d'exclusion ultérieur.
Certes, il ne suffit pas d'être une petite orga,nisation pour échapper aux dangers du bureaucratisme. Il serait naïf de croire que ces dangers ne sont que le produit, en quelque sorte automatique, de la formation de vastes machines politiques. La source véritable du bureaucratisme est dans les états de démoralisation et de léthargie de la classe ouvrière contaminant son avant-garde. Tant que la classe progresse, les militants portés par elle trouvent dans son mouvement et ses expériences l'énergie de contestation virtuelle et de rectification de l'élaboration des intellectuels de mouvement ouvrier, le plus souvent venus de l'extérieur, ou extériorisés par leur propre mouvement d'intellectuation. Dans les périodes de reflux, nous avons déjà vu qu'un double mouvement négatif favorise la sclérose des directions : le retrait par découragement ; la confiance accordée sur la base du passé, et surtout à ceux qui promettent des victoires dans un proche avenir, revanches sur le triste présent. C'est un tel mouvement que connut la IV< Internationale fractionnée des années 50.
Les charlatans lambertistes, en particulier, promettaient chaque matin un lendemain triomphal. Leur rassemblement était défensif et leurs contradictions multiples autant que les tendances propres à ch~cun des leaders de ce courant : ainsi, Lambert est fondamentalement un opportuniste sans principes qui valorise les organisations de masse et surtout le syndicat à 1 'encontre du parti révolutionnaire, S. Just un sectaire introverti par la lutte à contre-courant qui exalte le parti sans tenir compte de sa réalité embryonnaire. Pour couvrir leur bloc sans principes, il leur fallait empêcher le débat d'idées, lui substituer des conflits de disciplines, voire de sordides querelles de personnes. Les manœuvres d'appareil sont la ressource de qui est peu assuré de l'emporter dans la controverse démocratique. A partir du printemps 1954, les minoritaires étaient écartés de la direction du parti. Les désaccords les plus importants, sur I'U .R .S.S., sur le programme d'action, furent purement et simplement retirés de l'ordre du jour du IX• Congrès, en juin 1954, par de simples votes majoritaires. Les résolutions minoritaires ne furent éditées ni avant le congrès ni dans les dix mois qui le suivirent et s'écoulèrent avant l'exclusion. De telles pratiques étaient sans aucun précédent dans nos organisations, y compris au cours de la lutte de 1951-1952. Toutefois, il serait faux de croire qu'en à peine plus de deux ans, cette organisation soit devenue
un cadavre. Le 18 mars 1955, une assemblée générale de la région parisienne, c'est-à-dire de la grande majorité du P.C.I., votait à une majorité de 56 % une résolution Bleibtreu qui exigeait que soit mis fin à une situation qui divisait le parti face à la répression qui le frappait pour sa prise de position de soutien au soulèvement algérien et, précisément, ·l'absence de représentation des tendances dans le bureau politique en dépit de demandes réitérées ; absence, à défaut, de consultation des tendances minoritaires, bien que quatre membres de la minorité soient impliqués dans l'affaire (5) ; non convocation du comité central en dépit de la demande qui en a été formulée et de l'urgence de cette convocation, et s'achevait par ces mots : « L'assemblée générale demande que le centralisme démocratique soit rétabli pour souder le parti en un seul front dans la lutte contre la répression "·
Deux jours plus tard, le comité central, dont la convocation était refusée depuis des mois, était convoqué par pneumatiques et télégrammes. Il excluait Bleibtreu, Lequenne et Fontane! après un débat d'une demi-heure dont l'essentiel fut occupé par la réponse de Lequenne au réquisitoire majorftaire. En solidarité de tendance avec les exclus, trois autres membres du Comité central, Righetti, Margne et Mougard, et un membre de la commission de contrôle (sur trois), Claude (J. Weill) sortaient avec eux. Le P.C.I. (majoritaire) perdait environ 15 % de ses effectifs dans l'opération. Mais il changeait de nature. Trois ans plus ta,rd, nous ·apprennent les Enseignements, il était réduit au quart de ses effectifs initiaux, autrement dit à deux fois ·e t demi l'effectif des exclus de 1955.
Bien loin que cette " homogénéisation " lui ait permis de rétablir la démocratie en son sein, il est connu que, pour se défendre d'oppositions sans cesse renaissantes, le " groupe Lambert "• devenu pure et simple cl ique, dut sans cesse aggraver son régime bureaucratique, se transformant en secte d'aboyeurs impuissants, derviches tourneurs du Programme de transitiort transformé en moulin à prières, antistaliniens forcenés ma.is ... comme on l'est à F.O., et par ailleurs factotums des pires directions réformistes. ·
Mais, dès 1955, le destin du lambertisme était vu· clairement par le groupe bolchevik-léniniste, formé par les exclus de mars. En leur nom, Favre-Bieibtreu écrivait, dans le no 2 de Trotskysme, leur organe, une étude sur l'avenir du trotskysme où l'on pouvait lire : " Dans le groupe Bousse! (Lambert), la révision prend une forme plus traditionnelle, plus pragmatique, et au bout du compte, plus complète (que celle du pablisme). Le principal souvenir qu'il garde de son passage au trotskysme, c'est un vocabulaire, un tic purement verbal, vide de tout contenu (. .. ) A ce degré de dégénérescence, on ne peut dénier seulement à ce groupe fa qualité de trotskyste, mais aussi et tout simplement celle de groupe politique. Cela nous ramène au vieux problème de l'économisme prémarxiste, que Marx combattit toute sa vie et dont Lénine fit justice en 1902. »
(5) Il s'agit de la première Inculpation pour atteinte à la sécurité de l'Etat survenue à la suite des prises de position en soutien à la révolution algérienne. au lendemain du soulèvement de 1954, par le P.C.I. majoritaire.
Après rappel des principales erreurs monstrueuses du lambertisme, que nousavons développées plus haut, le texte concluait : " C'est l'agonie politique d'un groupe de militants ex-trotskystes, désarçonnés et démoralisés par la trahison pabliste. Déboussolés, ils s'agitent dans un monde fantasmagorique, sautant de l'opportunisme à l'aventurisme, sans parvenir à sortir de l'infernal marécage. ,
Malheureusement cette agonie se prolonge depuis plus de vingt ans. Quant au pablisme, il ne pouvait être vaincu que de l'intérieur de l'Internationale. Et c'est là ·q u'il le fut. Dans cette lutte, le lambertisme ne servit qu'à égarer et démoraliser des centaines de militants. Une fois le pablisme défait politiquement, la logique aurait voulu que I'O.C.I. entre\)renne une lutte pour une nouvelle phase de réunifi·c ation de l'Internationale. Le fait qu'au contraire elle donna une recrudescence à sa lutte contre elle est encore un autre signe de l'irréversibilité de sa dégénérescence.
Le lambertisme n'a donc de continuité avec le trotskysme et la IV• Internationale que son origine : sa seule continuité politique c'est celle qu'il a avec le cours révisionnisme syndicalo-économiste qui prit naissance après la scission de 1952. Le sens d'une dégénérescence
Les scissions ne sont pas des maladies congénitales, comme le veulent certains sociologues petits-bourgeois, et pas plus quand il s'agit du trotskysme que quand il s'agit du léninisme. Les scissions, dans le mouvement ouvrier, comme les regroupements, sont la manifestation objective de l'évolution de la conscience de la classe elle-même. Dans les périodes de montée, les regroupements l'emportent sur les ruptures, l'inverse est vrai dans les périodes de recul et de défaites. Les années 50 furent des années de défaites, en France, au cours desquelles les offensives ouvrières aboutirent à chaque fois à des échecs qui mirent le mouvement ouvrier plus bas qu'à son point de départ.
La IV• Internationale subit cette période noire par le pire recul de son histoire. Elle fut atteinte au point de sa plus grande faiblesse : sa direction internationale, limitée numériquement, formée d'hommes qui manquaient de base et d'enracinement dans la classe. Mais, inversement, la dégénérescence lambertiste prouve qu'un enracinement relatif dans la classe ouvrière, limité à un seul pays par le " caudillisme , d'une direction, et réduit à un petit nombre d'hommes, est très insuffisant comme garantie de stabilité politique dans la rectitude. Dans les petites formations, les travers particuliers des leaders prennent un poids disproportionné. Autrement dit, le rôle de la personnalité est d'autant plus grand que l'organisation est moins dans l'histoire. Ces risques éclairent une des raisons, des moins bien vues, de l'insistance de Trotsky à proclamer la IV• Internationale dans les conditions apparemment les moins favorables : compenser les faiblesses de chaque groupe trotskyste national par le mutuel contrôle et l.a vérification de la politique par les expériences les plus diverses. Déjà, le fait de l'Internationale avait permis à la fin de la
Deuxième Guerre mondiale, de corriger les erreurs que nombre de groupes nationaux av~ient commis dans l'isolement le plus dur. Une seconde fois, dans la décennie 1953-1963, c'est la réalité physique de l'Internationale qui permit son redressement politico-théorique, puis le regroupement vers un nouvel essor sans précédent.
Le refus de confiance en le corps des trotskystes du monde entier a été le signe le plus net de la dégénérescence du lambertisme. Une déviation apparue au sommet de l'Internationale ne pouvait pas, compte tenu de sa faiblesse générale, ne pas avoir les graves conséquences qu'eut le pablisme des années 1951-52. La IV• Internationale, en reva.nche, aurait été vraiment condamnée comme programme et comme projet organisationnel s'il n'y avait pas eu réaction à ce révisionnisme. Cette réaction eut lieu, prit plusieurs aspects, et permit la réunifica.tion de 1963. Au contraire , le " groupe Lambert .. fut entraîné par les engrenages de ses choix opportunistes. Au choc de chacune de ses erreurs - et à chaque fois plus grave, - la politique lambertiste réponda.it par des mesures d'appareil brutales et rapides à ceux qui en tiraient la conclusion d'une exigence de redressement. Quand sa faillite " algérienne .. dessill~ les yeux des partenaires du lambertisme au sein du Comité international, et par contrecoup quant à son opposition a.vec une IV• Internationale où Pablo devenait minoritaire sur son nouveau cours tiers-mondiste, la réaction de ce qui allait devenir I'O.C.I. ne fut pas d'autocritique de ses effroyables erreurs, mais un rqidissement sectaire contre la réunification de l'Internationale.
Sans doute ne pouvait-il en être autrement : les lambertistes étaient à la fois trop compromis pour que l'aveu de leur erreur n'exigea pas leur renonciation à se poser en dirigeants et, à plus forte raison , en dépositaires du trotskysme authentique, mais de plus leurs compromissions mêmes les avaient transformés. On n'est pas impunément, dix ans durant, les alliés fidèles des bureaucrates syndicaux réformistes et des notabilités de la franc-maçonnerie. Chaque geste d'éloignement du trotskysme vivant accroissait l 'exigence d'une justification par des dénonciations et jusqu'à des attaques physiques qui approfondissaient encore le fossé . Un sommet allait être atte int avec la démarche militante des étudiants de I'O.C .I., la F.E.H., en mai 1968, contre l 'initiative des barricades , coup d'envoi des journées révolutionnaires les plus importantes depuis 1936. Trois ans plus tard, ce qui restait du Comité international après la réunification de 1963, se coupait en deux, d'autres explosions allaient encore réduire sa partie purement lambertiste. Dans une période de remontée révolutionnaire où l'avant-garde, toujours, est portée par le flot ascendant et connaît plus de regroupements que de ruptures, une telle chute est signe de faillite. Les lambertistes ne peuvent éviter une telle conclusion qu'en niant le sens de l'histoire, en justifiant leur être par un pessimisme qui, à son tour, les éloigne encore plus du flot ascendant, comme cela fut sensible au Portugal où leurs quelques militants s'investirent dans le partie de Mario Soarès et menèrent la lutte contre tout ce qui était dans le camp de la révolution, au nom d'une défense des conquêtes démocratiques.
A r rivées à un certain point de leur évolution, les grandes machines bureaucratiques ne peuvent plus se redresser : les sectes- qui d'ailleurs so nt de pet ites machines bureaucratiques- ne le peuvent pas davantage. Elles peuvent survivre, de même que les ,chapelles religieuses hérétiques les plus folles, en tant qu 'elles sont des aimants psychologiques pour les déséquilibrés et certains esprits simplistes, mais leur rôle politique tend à devenir insignifiant. Tel est le seul avenir que garde I'O.C.I.