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Une critique de l'écologie politique

· Critique communiste (1re série), n° 7, mai-juin 1976 · p. 5-16, 18-41 · 16 307 mots

Une critique de l'écologie politique • L'écologie comme discipline scientifique

En tant que discipline scientiHque, l'écologie a presque exactement un siècle. C'est en 1868 que le concept apparut pour la première fois, lorsque le biologiste a'llemand Ernst Haeckel proposa, dans son Histoire Naturelle de la Création, de donner ce nom à une subdivision de la zoologie - qui examinerait l'ensemble des relations entre une espèc_e animale et son environnement organique et inorganique. Comparé au développement actuel de l'écologie, un tel programme apparaît aujourd'hui modeste. Cependant aucune des restrictions qu'i'l impliquait ne s'avéra tenable : ni la priorité accordée aux espèces animales sur les espèces végétales, ni celle accordée aux macro-organismes sur les micro-organismes . La découverte d'écosystèmes rendit caduque la tentative de Haeckel. Le concept de dépendance mutuelle et d'équilibre entre tous les habitants d'un" écosystème" la remplaça, et l'extension et la complexité de la nouvelle discipline s'accrurent rapidement au cours de son développement.

L'écologie ne devint un tel objet de controverses que lorsqu'elle entreprit d'inclure dans sa recherche une espèce animale très particulière : l'homme. Ce pas en avant fit une publicité sans précédent à l'écologie. en même temps qu'il la précipitait dans une crise (à propos de sa validité et de sa méthodologie) dont on n'entrevoit pas encore l'issue.

It•J Extraits de l 'article original • Zur Kritik der politischen Oekologie •. paru dans Kursbuch 33, octobre 1973.

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En premier lieu, l'écologie humaine est une discipline hybride. Des catégories et des méthodes extraites des sciences naturelles et sociales doivent y être uHiisées ensemble, sans que cela ne résolve théoriquement en aucune manière les complications qui en découlent. L'écologie humaine tend à puiser dans de nouvelles disciplines toujours plus nombreuses, et à les subsumer sous sa propre recherche.

Cette tendance n'est pas justifiée par des fondements scientifiques, mais par ·1 'urgence de ses objectifs. Ces dernières années, sous la pression du débat public, les thèses de l'écologie sont devenues de plus en plus ostensiblement prospectives . Cette " déformation futurologique ,, était totalement étrangère à l'écologie ~ant qu'elle se considérait simplement comme une branche particulière de la biologie. Il doit être clair que cette science en est venue au j ourd'hui à revendiquer une validité totale, alors qu 'elle ne peut y prétendre. Plus ses conclus ions sont lourdes de conséquences, et moins elle est digne de confiance . Puisque nul ne peut répondre de l'exactitude de l'énorme volume des matériaux issus de toutes les disciplines scientifiques qui fonde ses hypothèses, il lui faut, au moment précis où elle veut produire des thèses globales, se confiner dans 1 'élaboration de synthèses.

L'un des manuels d'écologie les plus connus, Population, Ressources, Environnement, de Paul et Anne Ehrlich, s'appuie - implicitement ou explic1tement - sur les branches scientifiques suivantes : statistique, théorie des systèmes, cybernétique, théorie des jeux et théorie des probabilités ; thermodynamique, physique nucléaire, biochimie, biologie, océanographie, minéralogies en tous genres ; théories de la société, sociologie et écologie, toxicologie ; agronomie, urbanisme, démographie ; technologies en tous genreB ; théories de la société, sociologie et économie (cette dernière sous sa forme ·la plus élémentaire évidemment). La liste n'est pas exhaustive. Il est difficile de décrire la confusion méthodologique qui découle d'une telle tentative de synthèse. Une telle position théorique interdit évidemment de rassembler une équipe de gens compétents pour la traiter. Désormais, l'écologie concerne, de façon marginale, tout le monde, et soit dit en passant, c'est ce qui autorise les thèses de cet article. L'hypothèse centrale

Ce qui n'était récemment qu'une science marginale est devenu en peu d'années le centre d'âpres controverses. L'effet boule de neiqe des mass media ne suffit pas à l'expliquer. Il s'agit d'un phénomène lié à la thèse centrale de l'écologie humaine, thèse qui se réfère à l'avenir, et qui de ce fait est à ·la fois prospective et hypothétique. D'une part, tout 'l e monde est concerné par cette thèse, puisqu'il s'agit de l'existence de

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1 'espèce ; d'autre part, nul ne peut porter sur elle un jugement clair et définitif, puisqu'en dernier ressort elle ne sera infirmée ou confirmée que par l'avenir. Cette hypothèse peut être formulée ainsi : les sociétés industrielles de la terre produisent des contradictions écologiques, qui les conduiront à la ruine dans un avenir proche.

A l'encontre des théories catastrophistes antérieures. ce pronostic ne repose pas sur des arguments linéaires, issus d'une même cause. Au contraire, il introduit plusieurs facteurs synergétiques. Voilà ce que pourrait donner une liste très schématique de ces différentes chaînes causales :

1) L'industrialisation conduit à une croissance incontrôlée de la population mondiale . En même temps, les besoins matériels de cette population augmentent. Même dans 1 'hypothèse d'une énorme expansion de la production industrielle, les chances de satisfaire les besoins humains per capita se détériorent.

2) Le processus industriel s'est jusqu'ici nourri de sources d'énergie qui, dans l'ensemble, sont non renouvelables : parmi celles-ci, les combustibles fossiles aussi bien que les matières fissiles comme l'uranium. Dans un laps de temps que 1 'on peut déterminer, ces ressources seront épuisées. Leur remplacement par des sources d'énergie fondamentalement nouvelles (comme la fusion nucléaire) est théoriquement concevable, mais pas encore réalisable dans la pratique.

3) Le processus industriel dépend aussi de l'emploi de matières premières minérales (surtout les métaux) qui sont aussi non renouvelables . Leur exploitation progresse si rapidement que l'on peut entrevoir l'épuisement de leurs gisements.

4) Les besoins en eau du procès industriel ont atteint un tel niveau que le cycle naturel de l'eau ne peut plus y suffire. En conséquence, il faut attaquer les réserves d'eau du sous-sol, ce qui ne manquera pas de produire des perturbations dans le cycle actuel d'évaporation et de précipitation, et des changements climatiques. La seule issue concevable est le dessalement de l'eau de mer - nécessitant une telle consommation d'énergie qu'il accélèrera le processus décrit au point 2.

5) La production de denrées alimentaires est un facteur restrictif supplémentaire. Ni la surface des terres cultivables , ni le rendement à 1 'hectare ne peuvent être arbitrairement accrus. Les tentatives d'augmenter le rendement agricole peuvent conduire, au-delà d'un certain point, à de nouveaux déséquilibres écologiques, tels que l'érosion, la pollution par des substances toxiques, la réduction de la variabilité génétique.

La production de nourriture tirée de la mer se heurte à des limites écologiques d'un autre type.

6) La " pollution " de la terre est un élément notoire mais c'est seulement un facteur parmi d'autres. Ce concept est inadéquat pour autant qu'il présuppose un monde " propre "· Ce qui, naturellement, n'a jamais existé, et n'est, surtout, ni conce-

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vable ni écologiquement souhaitable. Ce qui est actuellement visé, ce sont les déséquilibres et les disfonctionnements de toutes sortes dans le métabolisme qui s'établit entre la nature et la société humaine, effets secondaires du processus industriel. L'enchaînement des multiples causes de ces effets est d'une complexité inimaginable. L'empoisonnement par des substances toxiques (dommages physiologiques causés par les pesticides, par les isotopes radioactifs, par les détergents, par les produits pharmaceutiques, par les engrais artificiels, par les traces de plomb et de mercure, par le fluor, par des substances carcinogènes et mutagènes et par beaucoup d'autres encore) ne constitue qu'un aspect du problème.

La question des déchets non recyclables n'en est qu'un autre aspect. Il faut également prendre en considération les transformations tangibles dans la composition de l'atmosphère, du sol, de l'eau (formation de " smogs "• modifications climatiques, transformation irréversible des rivières, lacs et océans).

7) Il y a un autre facteur pour lequel la recherche scientifique ne semble pas avoir dépassé les stades préliminaires : le seuil critique de ce que l'on appelle .. pollution psychique " n'a pas été établi. On peut ranger sous ce terme l'exposition croissante à des bruits excessifs et d'autres nuisances. les effets psychiques de la surpopulation, aussi bien que d'autres causes de stress difficiles à isoler.

8) La pollution thermique constitue une ultime limite critique. Les lois de la thermodynamique montrent que, en théorie, cette limite ne peut être franchie. Tout processus de conversion énergétique libère de la chaleur. Les conséquences de cette production générale de chaleur à l'échelle de la planète n'ont pas été suffisamment élucidées.

Une difficulté fondamentale dans l'élaboration - ou la réfutation - des hypothèses écologiques, c'est que les processus invoqués ne se produisent pas séparément mais en étroite interdépendance . C'est vrai également de toutes les tentatives de trouver une solution aux crises écologiques . Souvent - si ce n'est toujours- il s'avère que des mesures, prises pour contrôler un facteur critique, influent sur un autre, extérieur au contrôle. On a affaire à une série de circuits couplés, de circuits qui interfèrents, reliés de multiples manières. Toute discussion qui tenterait de traiter des " causes , évoquées une à une, et de les réfuter séparément, manquerait le cœur du débat écologique et tomberait en deçà du niveau que ce débat a désormais atteint (1).

f1l Dans L'écologie et la pensée révolutionnaire (New York, 1970, p. 11) , Brookchin prétend que demander à un écologiste la date exacte de la future catastrophe écoloqique, c'est comme demander à un psychiatre quand la tension psychologique affectera un névrosé au point de rendre toute communication avec lui impossible.

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Cependant, même s'il existe un consensus certain - bien qu'il ne soit en aucune manière absolu - sur le fait que le processus actuel d'industrialisation doit conduire à la ruine, trois questions importantes, liées à cette hypothèse, restent toujours ouvertes. La première concerne le temps qu'il faudra. Les estimations à propos du moment où il faut s'attendre à une détérioration galopante de la situation écologique varient de plusieurs siècles. Elles vont de la fin de 1980 au XXII" siècle. De .telles divergences ne sont pas étonnantes compte tenu des innombrables variables impliquées dans ce calcul (par exemple, les critiques du rapport du M.I.T., Les Limites de la Croissance, ont contesté les résultats établis en objectant que le modèle mathématique sur lequel il est fondé est beaucoup trop simple, et le nombre de variables trop limité) . Le deuxième objet de controverse est étroitement lié au premier : à savoir que le poids relatif à donner aux facteurs particuliers auxquels imputer la catastrophe n'est pas éclairci. C'est un des objets, par exemple, du débat entre Barry Commoner et Paul Ehrlich. Tandis que ce dernier considère que le facteur critique, c'est la croissance de la population, le premier voit dans la technologie industrielle moderne le facteur décisif. Une analyse exacte des facteurs à considérer se heurte à d'immenses difficultés méthodologiques. Par là-même, le débat scientifique entre ces deux écoles n'est toujours pas tranché.

Troisièmement, on ne peut définir clairement ce qui constitue une catastrophe de l'environnement. Par rapport à cela, on peut disitnguer nombre de perspectives différentes, dictées par l'attente ou la peur. Il y a des écologistes qui ne s'intéressent qu'aux dangers et aux perturbations physiologiques, climatiques, sociales et politiques; d'autres, comme l'écologiste suédois Gostâ Ehrensvard, portent toute leur attention sur la fin des structures sociales fondées sur l'industrialisation ; certaines prédictions vont plus loin : ceux que l'on appelle aux Etats-Unis les "doomsters "· prophètes de la fin du monde, parlent de l'extinction de l'espèce humaine, ou de la disparition de la planète de toute une série d'espèces - primates. mammifères et vertébrés. Le ton de ·la présentation de ces diverses hypothèses écologiques va - respectivement - des avertissements réformistes les plus modérés à la résignation la plus profonde. Ce qui est décisif pour les différencier, c'est naturellement la question de savoir jusqu'à quel point le processus de destruction écologique et d'exploitation incontrôlée peut être considéré comme irréversible. Dans la littérature, la réoonse à cette question dépend, d'une part, de l'analyse des facteurs considérés, d'autre part de paramètres temporels. L'incertitude qui semble prévaloir sur ces deux points montre au'on ne peut espérer de réponse ferme. Des auteurs comme Ehrensvard oui partent de prémisses selon lesquelles la fin de la société industrielle est à portée de main et s'occupent déjà de préparer une société post-industrielle de type agricole - qui,

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faut-il ajouter, inclut nombre de traits idylliques - sont toujours en minorité. Beaucoup d'écologistes laissent entendre qu'ils ne considèrent pas les dommages accomplis comme irréversibles, si seulement on tient compte de leurs analyses et propositions pour prévenir la catastrophe dont Hs sont les prophètes. Il faut examiner de façon critique ces propositions. Le « mouvement» écologique

Les hypothèses de l'écologie sur l'avenir de l'industrialisation ont été diffusées par les mass media - du moins dans les pays capitalistes industrialisés . Ce débat a lui-même acquis un certain caractère de masse, en particulier dans les pays anglo-saxons et scandinaves. Il a provoqué l'émergence d'un mouvement large, bien qu'organisé de façon très lâche, dont le potentiel politique est difficile à estimer. En même temps, l'objet du débat est particulièrement mal défini. Les thèses des écologistes eux-mêmes oscillent entre l'élaboration d'une Weltanschauung générale et des recherches précises liées à une vision totalisante de la philosophie de l'histoire. La pensée des groupes écologiques donne donc l'impression d'être à la fois obscure et confuse. Du fait même qu'il est diffusé par les mass media, le débat perd une grande partie de sa rigueur et de son contenu. Des questions secondaires comme celles du " recyclage " des détritus ou de la " pollution " sont traitées isolément ; on présente des hypothèses comme modèle explicatif tandis que certains cas spectaculaires d'empoisonnement sont exploités en recherchant le sensationnel ; on accorde une validité absolue à des résultats partiels de recherches, etc. Leur passage par les égoûts de la publicité industrialisée a donc favorisé, jusqu'à un certain point, la " pollution " supplémentaire d'un ensemble de prohlèmes qui dès le départ ne pouvaient être présentés d'une manière " pure "· Ce manque de clarté est courant dans les groupes qui s'occupent activement d'écologie, aujourd'hui, ou plutôt de ses disjecta membra, de ce qui en reste. Le plus puissant de ces groupes, c'est celui des technocrates qui, à tous les niveaux de l'appareil d'Etat et de l'industrie, s'empressent de trouver les solutions les plus rapides à des problèmes particuliers (quick technological fixes) et les appliquent en cas - et seulement en cas - de grand danger de conflit économique ou politique. Ces gens se veulent entièrement pragmatiques, c'est-à-dire qu'ils sont les serviteurs de la classe dirigeante actuellement au pouvoir, et ne peuvent être suspectés d'avoir une opinion personnelle sur la question. On ne peut les inclure dans le mouvement écologique que pour autant qu'ils font partie de ses manipulateurs - ainsi que nous le montrerons - et qu'ils en profitent. Leurs motivations et leurs intérêts politiques sont évidents - par exemple le Club de Rome, consortium d'administrateurs et de bureaucrates - ou peuvent être établis facilement et sans équivoque.

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Ce qui est plus ambigu, c'est la nature politique d'uhe deuxième forme de prise de conscience écologique, et la pratique qui en découle. Il s'agit de groupes plus restreints de " citoyens concernés et responsables "• comme on dit aux Etats-Unis. Cette formule indique - comme son analogue allemande : initiative des citoyens (Bürgerinitiativ) - l'origine de classe des gens concernés. Ce sont, en grande majorité, des membres des classes moyennes, de la nouvelle petite-bourgeoisie . Leurs activités ont généralement des objectifs modestes : ils se préoccupent de sauvegarder les espaces de plein air ou les arbres. On encourage les enfants des écoles à nettoyer les plages ou les cours de récréation. On organise le boycott des emballages imputrescibles, etc. L'impression inoffensive produite par ce type de projets peut aisément nous aveugler sur les potentialités militantes qu'i·ls recèlent. Il suffit de transformer légèrement la définition de leurs objectifs pour que ces groupes commencent spontanément à croître en nombre et en puissance. Ils peuvent alors empêcher la réalisation de projets de grande ampleur, comme l'installation d'un aéroport ou d'une raffinerie de pétrole, contraindre à poser sous terre des cables à haute tension , ou à détourner une autoroute. Mais même des actions de cette importance ont une efficacité temporelle réduite. Si les hypothèses des écologistes s'avéraient même partiellement justes, les groupes d'action écologiques deviendraient une force politique de première importance et qu'on ne pourrait ignorer plus longtemps en politique intérieure. D'un côté, ils expriment les exigences puissantes et légitimes de ceux qui s'engagent dans ces activités ; d'un autre côté, ils visent des objectifs immédiats. qui ne sont pas compris politiquement, et ils ont tendance à se complaire dans des illusions sur la société. Ils sont dès lors la proie idéale des démagogues et des tiers partis intéressés. Mais la nature limitée de leurs initatives ne devrait pas cacher qu'en leur sein se trouve le germe d'un possible mouvement de masse.

Enfin, reste cette fraction du mouvement écologique qui se considère comme son noyau le plus dur, mais qui, de fait, joue un rôle marginal. Ce sont les " éco-freaks ». Ces groupes, qui se sont, pour la plupart, séparés du mouvement contestataire américain, sont engagés dans une sorte de fuite systématique des villes et de la civilisation. Ils vivent en communautés rurales, produisent leur propre neurrittfre, et îe"Cherchent " un art çle vivre naturel "· que l'on peut considérer comme la simulation de conditions de vie pré - ou post - industrielle. Ils cherchent le salut dans des habitudes diététiques méticuleuses et précisément stipulées - la " nourriture biologique , - et dans certaines méthodes agricoles. Leur origine de classe correspond à celle des hippies des années 60 : couches moyennes, enrichies d'éléments de couches marginales. Idéologiquement, ils tendent vers l'obscurantisme et le sectarisme.

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Dans l'ensemble, on peut dire qu'au sein du mouvement écologique - peut-être faudrait-il dire des mouvements écologiques - les aspects scientifiques, qui dérivent pour 1 'essentiel de la biologie, se sont fondus dans une alliance extrêmement confuse avec toute une série de motivations et d'intérêts politiques, partiellement implicites et partiellement explicites . Plus profondément, on peut identifier un grand nombre d'exigences socio-psychologiques, qui sont généralement mises en avant sans que les individus concernés soient capables de les dépasser . Parmi elles, des espoirs de conversion et de rédemption, le plaisir pris à l'effondrement des choses, des sentiments de culpabilité et de résignation, l'évasion et l'hostilité envers la civilisation.

Dans ces circonstances, il n'est pas étonnant que la Gauche européenne se tienne à l'écart du mouvement écologique . Il est vrai qu 'elle a incorporé certains axes du débat sur l 'environnement dans le répertoire de l'agitation anticapitaliste; mais elle reste sceptique par rapport à l'hypothèse de base qui sous-tend l'écologie et évite de conclure des alliances avec des groupes entièrement polarisés sur les problèmes écologiques. Par contre, la Gauche s'est donnée pour tâche d'affronter la question en termes de critique idéologique. Elle fonctionne donc principalement comme un instrument de clarification, comme une instance qui tente de dissiper les innombrables mystifications qui dominent la pensée écologique et l'ont encouragée. Nous énumérerons et discuterons ci-dessous des éléments les plus importants de ce processus de clarification, qui est absolument nécessaire. La nature de classe du débat écologique en cours

La neutralité sociale à laquelle le débat écologique prétend, en ayant recours comme il le fait à des stratégies tirées à l'évidence des sciences naturelles, est une fiction. Il suffit d'un peu de réflexion historique pour montrer jusqu'où va cette neutralité de classe. Il y a un siècle et demi que l'industrialisation a rendu inhabitables des villes et des régions rurales entières. La situation de l'environnement sur les lieux de travail - c'est-àdire dans les usines et les mines anglaises - était dangereuse pour la vie, comme le démontrent d'innombrables documents. Le bruit était infernal ; les gens respiraient un air pollué par des gaz explosifs et empoisonnés, aussi bien que par des matières et particules fortement contaminées par des bactéries. La puanteur était inimaginable. On utilisait des produits toxiques de toutes sortes dans la production. La nourriture était mauvaise. Les aliments étaient corrompus. Les mesures de sécurité n'existaient pas ou étaient ignorées. La surpopulation des quartiers ouvriers était notoire. Le problème de l'eau potable et du drainage était terrifiant. Aucune méthode organisée de destruction des ordures n'existait.

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" ... Quand le choléra envahit ce district (Tranent, en EcosseJ, quelques malades souffrirent vraiment beaucoup du manque d'eau, et elle manquait à tel point qu'en cette situation catastrophique, les gens se rendirent dans les champs labourés pour recueillir de l'eau de pluie dans les dépressions du sol, et même dans les empreintes des sabots de chevaux. Autrefois, Tranent était bien alimentée en eau d'une excellente qualité par une source située au-dessus du village, qui coulait sur un lit de sable. L'eau coule vers le haut de Tranent et alimente une dizaine de puits répartis dans le village. Les gens tirent de l'eau de ces puits quand ils en contiennent. Quand il y en a peu, l'eau ne se déverse qu'en un tout petit courant .. . J'ai vu des femmes se battre pour de l'eau. Les puits sont parfois fréquentés pendant toute la nuit. La population croit, généralement, qu'il n'y a plus d'eau parce qu'elle est détournée vers une mine de charbon creusée dans les bancs de sable au-dessous de Tranent (2) . "

De telles conditions, étayées par d'innombrables autres témoignages du XIXe siècle, auraient indubitablement nourri la réflexion écologique d'un " observateur neutre "· Mais de tels observateurs n'existaient pas. L'idée ne vint à personne de tirer de tels faits des conclusions pessimistes quant à l'avenir de l'industrialisation. C'est seulement depuis que les conditions de vie dans les quartiers bourgeois ont été touchées par les nuisances qui accompagnent l'industrialisation que le mouvement écologique est né. Ce n'est pas tant le déclin écologique, qui remonte à des temps immémoriaux, que sa généralisation qui remplit de terreur ses prophètes. Il devient de plus en plus difficile de se mettre à l'écart de ce processus, qui met en jeu une dialectique qui se tourne en dernier ressort contre ses bénéficiaires. Les voyages de plaisance et les emballages de luxe, par exemple, ne datent pas de ces dernières décades ; ils font partie de la consommation traditionnelle des classes dirigeantes. Le tourisme et les déchets de la consommation ne sont devenus problématiques qu'à partir du moment où les masses laborieuses s'en sont emparées. La croissance quantitative a entraîné un saut qualitatif : elle est devenue destruction. Ce qui était jadis un privilège fait aujourd'.hui figure de cauchemar, et l'industrie capitaliste se met à prendre une revanche tardive, et encore relativement modérée, sur ceux qui jusqu'à ce jour n'en ont tiré que des bénéfices . La classe capitaliste réelle, dont les membres diminuent, peut sans doute encore éviter ces conséquences. Elle peut s'acheter .des plaqes privées, et emolover toutes sortes de serviteurs. Mais de telles dépenses sont inconcevables tant pour l'ancienne que pour la nouvelle petite-bourgeoisie. Le prix d'un •• environnement " privé qui permettrait

(2) Une enquête sur les conditions sanitaires de la. population laborieuse en Grande-Bretagne, rapport de la Commission de la Loi des Pauvres au Home department, Londres, 1842, p. 68. Cité par James Ridgeway dans La Politique de l'Ecologie, New York, 1971. ·

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d'échapper jusqu'à un certain point aux conséquences de l'industrialisation est d'ores et déjà astronomique et ne fera qu'augmenter à l'avenir.

Il est après tout facile de comprendre que la classe ouvrière se soucie peu des problèmes généraux de l'environnement et ne soit prête à partir en campagne que lorsqu'il est question d'améliorer directement ses conditions de vie et de travail. Pour autant qu'elle puisse être considérée comme une source d'idéologie, 1 'écologie est un problème qui concerne les classes moyennes. Si des représentants avoués du capitalisme monopoliste s'en sont fait récemment les porte-parole, comme ceux du Club de Rome, c'est pour des raisons qui n'ont pas grand chose à voir avec les conditions de vie de la classe dirigeante. Ces raisons requièrent une analyse. Les analyses du complexe éco-industriel

Le fait que le mode de production capitaliste ait des conséquences catastrophiques est un lieu commun du marxisme qui surgit également assez souvent dans les arguments du mouvement écologique. Il est certain que la lutte pour un environnement " propre ,. contient toujours des éléments anticapitalistes. Toutefois, les fascismes ·allemand et italien ont montré comment de tels éléments peuvent être aisément retournés, et devenir des instruments au service du capital (3). Il n'est donc pas étonnant que la contestation écologique, en Europe occidentale tout du moins, se termine presque toujours par un appel à l'Etat. Dans les conditions politiques actuelles, cela signifie qu'elle fait appel au réformisme et à la rationalité technocratique. Les programmes gouvernementaux y répondent en promettant une « amélioration de la qualité de la vie .. , sans indiquer naturellement la vie de qui il s'agit de rendre plus belle, ni de quelle manière et à quel prix. L'Etat " n'entre en action que lorsque les capacités de profits des entrepreneurs sont menacées. Aujourd'hui, la crise de ·l'environnement constitue une menace massive pour leurs intérêts. D'une part, elle menace la base matérielle de la production - l'air, la terre, l'eau - tandis que, d'autre part, elle menace l'homme, le facteur productif, dont l'utilisation est réduite par de fréquentes maladies physiques ou psychiques (4) "· Il faut ajouter à cela le danger d'émeutes incontrôlables sur les problèmes écologiques, au fur et à mesure que l'environnement se dégrade.

La critique idéologique de la Gauche fait preuve d'un manque remarquable de réflexion historique à propos du problème de

(3) De tels exemples ne manquent pas dans le mouvement écologique. Il existe en France une organisation pour la protection de l'environnement dont l'orientation est d'extrême-droite. le président de ces • éco-fascistes • n'est autre que le général Massu, le responsable de la torture en Algérie .

(4) • Profitschmutz und Umweltschmutz •, in Rote Reibe, Heidelberg, 1973, vol. Il , p . 5.

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1 'intervention de l'Etat et de " la protection de l'environnement par en haut "· Ce n'est certainement pas, là aussi, parce que le phénomène est nouveau. On peut retrouver sans difficulté à l'aube de l'industrialisation de l'Angleterre, les effets négatifs de la dégradation de l'environnement sur la capacité de production de l'industrie, la lutte contre le refus de prendre ses responsabilités, pour des lois de protection de l'environnement et sur 1 'étendue du contrôle de l'Etat. Une remarquable continuité dans l'attitude des intérêts concernés émerge d'une telle étude. Le rapport précédemment cité sur l'alimentation en eau et le drainage dans un village minier écossais, est extrait d'un rapport officiel de l'année 1842- également cité incidemment par Engels dans son livre sur la Situation de la Classe laborieuse en Angleterre. Le président de la commission d'enquête était un certain sir Edwin Chadwick, prédécesseur typique des technocrates écologiques modernes. Chadwick était un partisan du philosophe politique et juriste Jeremy Bentham, dont Marx disait : " Si j'avais le courage de mon ami H. Heine, j'appellerais M. Jeremiah un génie de la stupidité bourgeoise (5). ,. James Ridgeway, l'un des rares écologistes américains capables d'intervenir avec des arguments politiques dans l'actuelle discussion sur l'environnement, a traité du rôle de Chadwick de façon exhaustive (6). A l'époque, comme aujourd'hui, la rhétorique des réformateurs écologiques servait à masquer des liens tout à fait concrets entre des intérêts divers. Les moyens technologiques par lesquels cette •• réform~ par en haut ,. opère ont égâlement moins changé qu'on ne pourrait le penser (7).

Mais une perspective historique rate son objectif si on l'utilise pour réduire les prob-lèmes actuels au niveau de ceux du passé . Ridgeway n'évite pas toujours ce danger. Il a tendance à se cantonner aux problèmes écologiques traditionnels, comme celui de la pollution de l'eau et des ressources énergétiques. Sans penser que, ce faisant, il réduit la portée de la catastrophe qui menace. Il est vrai qu'il y a eu des crises de l'environnement auparavant, et que les mécanismes mis en place par les administrateurs réformistes pour y faire face ont une longue histoire. Il faut néanmoins garder à l'esprit que les risques écologiques ne se sont pas seulement accrus quantitativement, mais qu'ils ont réalisé un saut qualitatif.

(5) Capital, vol. 1, Moscou, 1961, p. 510. (6) Rigdeway, op. cit., p. 22-5, voit en Chadwick l'archétype du bureaucrate utilitaire, dont la fonction était de consolider les intérêts du capital en faisant régner la paix et l'ordre parmi les pauvres. De meilleures conditions sanitaires produiraient ~ne force de travail en meilleure santé et de plus longue durée . Des logements sams rehausseraient la moralité des travailleurs. etc.

(7) Ridgeway, op. cit., p . 15, montre qu'il y a 160 ans les benthamistes avai_ent élaboré une théorie de la protection de l'environnement pour promouvoir la product1on . Il a aussi fait remarquer que les mesures prises dans les U.S.A. capitalistes avancés à la fin des années 60 n'ont pas atteint la norme de propreté de l'air et de l'eau proposée par les utilitaristes.

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Compte tenu des changements qui sont intervenus dans la base économique, ceci est vrai aussi de la pollution de l'environnement et de 1 'intervention étatique. Sous sa forme présente, le capitalisme monopoliste tend, c 'est bien connu, à résoudre ses problèmes par des dépenses extravagantes, aux dépens du trésor public. Les exemples les plus évidents de ce fait sont les investissements improductifs en armements et dans l'exploration de l'espace. La protection industrielle de l'environnement devient une nouvelle branche de la croissance, dont le coût sera soit reporté sur les prix, soit directement transformé en charge sociale dans le budget sous forme de subsides , taxes et mesures directes des autorités publiques, tandis que les profits des monopoles s'accroîtront." Selon les calculs du Conseil de la Qualité de l 'Environnement Américain, c'est au moins un million de dollars qui est détourné chaque année aux U.S.A. au profit des monopoles (8) . ,

Ainsi, la prise en considération des problèmes de la croissance industrielle sert à promouvoir une nouve·lle industrie en expansion. Le complexe industriel qui s 'étend rapidement réalise des profits de deux manières : sur le marché traditionnel, où les produits pour la consommation privée sont fabriqués avec une pollution croissante, et sur un autre où la même pollution doit être maîtrisée par des contrôles techniques financés par le public. En même temps, ce processus accroît la concentration du capital entre les mains de quelques firmes multinationales , tandis que les entreprises de moindre importance ne sont pas capables de financer elles-mêmes le développement de systèmes propres à protéger l'environnement.

C'est pour ces raisons que les monopoles tentent d'acquérir une influence sur le mouvement écologique . Le rapport du M.I.T. à la demande du Club de Rome n'est en aucun cas la seule initiative de ce type . Les monopoles sont également représentés dans toutes les commissions étatiques ou privées qui s'occupent de la protection de l'environnement. Leur influence sur la législation est décisive, et de nombreux indices attestent que des campagnes écologiques apparemment spontanées ont été lancées par de grandes firmes ou des départements gouvernementaux. Ainsi apparaît une politique " d'a lliances au sommet , dont les motifs démagogiques sont évidents (9).

Les mouvements écologiques fondés sur des initiatives privées sont loin de se mettre tous au service des intérêts du capital avec la même servilité. Le fait que leur apparition s'est souvent soldée par des confrontations avec la police l'atteste. Le danger d'être manipulé existe néanmoins· tpujours . Il faut également se souvenir que les intérêts du capital comportent

(8) Der Spiegel, 8 janvier 1973, p. 38. (9) Ridgeway, op. cit., p. 207-11, analyse le • complexe industriel, c'est-à-dire le rôle croissant du monde des affaires dans la promotion de campagnes écologiques, telles que • Earth Day • . et la liaison entre les affaires. les politiciens. le gouvernement local et les « initi~t iv Ps dP" ~i+~vpns » . Hi

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leurs propres contradictions. Les controverses écologiques reflètent souvent l'opposition des intérêts de divers groupes d'industriels, sans que leurs initiateurs soient toujours conscients de l'enjeu de ces campagnes. Un long processus de clarification sera nécessaire avant que le mouvement écologique ait atteint le degré de conscience politique minimale requis en fin de compte pour comprendre qui est son ennemi, et quels intérêts il doit défendre ( 1 0). Démo~raphie ~t impérgalisme

Les mises en garde contre les conséquences d'une croissance incontrôlée de la population - la " Bombe Population , - , comportent elles aussi des motivations idéologiques, et l'exigence de la contenir cache des intérêts politiques qui ne s'exhibent pas ouvertement. Les arguments néo-malthusiens que des auteurs comme Erhrlich et Taylor ont eu du mal à populariser se sont exprimés à une époque précise, et dans un contexte politique tout à fart particulier . Ils proviennent quasi exclusivement de sources nord-américaines, et datent de la fin des années 50 et du début des années 60, c'est-à-dire de l'époque où les mouvements de libération du tiers-monde ont commencé à devenir le problème central pour la puissance impérialiste dirigeante. (Par contre le taux de croissance de la population a commencé à s'élever beaucoup plus tôt, dans les années 30 et 40 .)

Les Cubains, les premiers, reconnurent et dirent qu'il ne s'agissait pas là d'une simple coïncidence. A ce moment (1962), Le Conseil de la Population de New York, soutenu par le " Population Reference Bureau , à Washington, lança une campagne publicitaire néo-malthusienne de grande ampleur, avec l'aide financière massive des fondations Ford et Rockefeller, qui apportèrent des millions de dollars. La campagne poursuivait un double but, qui devait être atteint. Il fallait persuader les classes dirip.eantes latina-américaines qu'une croissance démographique de 2,5 % en Amérique latine conduirait à une catastrophe aux dimen~ions incalculables, et ce, au moyen d'une propagande habile, fondée sur les découvertes de la F.A .O. et les travaux de nombreux chercheurs, même progressistes. L'extrait suivant du rapport de la fondation Rockefeller de 1965 est typique de cette littérature " made in the U.S.A. " : " De plus en plus toutes les tentatives d'apporter une amélioration au niveau de vie sont confrontées à la prédiction pessimiste selon laquelle l'humanité est près d'étouffer sous sa propre croissance ... Il est clair que l'humanité doublera en nombre dans l'espace de deux générations si la tendance actuelle à l'accroissement reste incontrôlée. 1 AS conséquences seront catastrophiques pour des millions et des

(10) Comme exemple du « complexe éco-industriel " en Allemagne de l'Ouest, voi•· Profitschmutz, p. 14, et le pamphlet Ohne Uns kein Umwe/tschmutz.

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millions d'individus. " Le " Population Reference Bureau , s'exprime d'une manière moins équivoque encore : " L'avenir du monde se décidera sur le continent latina-américain, en Asie et en Afrique, parce que les taux de croissance démographiques les plus élevés ont été enregistrés sur ces territoires en voie de développement. Il faut abaisser le taux de natalité, sinon le taux de mortalité augmentera de nouveau, si la croissance n'est pas contrôlée ... Les biologistes, sociologues et économistes du Bureau ont prévu le moment où la théorie de Malthus reviendra comme un spectre hanter les nations de la terre. " (Conférence de presse du P.R.B., octobre 1966.) Le rapport cubain cite également une remarque de Lyndon B. Johnson, selon laquelle •• cinq dollars investis dans le contrôle des naissances sont plus utiles en Amérique latine que cent dollars investis dans la croissance économique (11) "· Il ajoute : •• Cette affirmation se passe de commentaires. "

De fait, il ne faut guère d'intelligence pour découvrir, derrière l'attitude bienveillante des Etats-Unis, à la fois de puissants intérêts politiques et les craintes irrationnelles de groupes amé ricains officiels ou privés responsables de la tentative massive d'exporter le contrôle des naissances dans les pays du tiers-monde. Les nations impérialistes voient venir le temps où elles ne seront qu'une petite minorité par rapport au reste du monde, et leurs gouvernements craignent que la pression démographique ne devienne une source de puissance politique et, en dernière analyse, militaire. On conviendra que des terreurs d'un autre type peuvent être décelées sous les calcJJis rationnels, symptômes d'une certaine panique dont les précédents sont aisément reconnaissables dans l'histoire. Il suffit de penser aux slogans hystériques des beaux jours de l'impérialisme - •• le péril jaune " -et de la période du fascisme allemand - •• les hordes rouges "· Les •• politiques " de la population n'ont jamais été exemptes de traits irrationnels et racistes; elles contiennent touiours des arguments démagogiques, et sont toujours prêtes à réveiller des sentiments ataviques . Ceci ne vaut sans doute pas seulement pour les impérialistes. Même le document cubain ne s'en tient pas au commentaire extrêmement éclairant que nous avons cité ; il poursuit ainsi : •• Fidel Castro a souvent parlé de ce problème . Rappelons maintenant ses termes : << Dans certains pays, ils disent que seul le contrôle des naissances résout le problème . Seuls les capitalistes, les exploiteurs peuvent parler ainsi, car nul irvlividu conscient de ce que l'homme peut réaliser à l'aide de la ter.hnologie et de la science ne peut vouloir limiter le nombre d'êtres humains qui peuvent vivre sur terre ... " Telle est la conviction profonde de tous les révolutionnaires. Ce qui caractérisait Malthus en son temps, et les néo-malthusiens actuels, c'est leur pessi-

(11) " Primera conférencia de solidaridad de los pueblos de America latina •. in America latina. demografia, poblacion lndigena y sa/ud, vol. 2, Habana, 191"8.

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misme, leur manque de foi en la destinée future de l'homme. C'est la seule raison pour laquelle les révolutionnaires ne seront jamais malthusiens. Nous ne serons jamais trop nombreux, si grand soit notre nombre, si seulement nous mettons tous ensemble nos efforts et nos intelligences au service de l'humanité, une humanité qui sera libérée de l'exploitation de l'homme par l'homme (12). " Ce n'est pas seulement la tendance bien connue de la révolution cubaine au volontarisme qui s'exprime dans de telles phrases, alliée à une rhétorique affirmative, c'est aussi la tendance à répondre aux craintes irrationnelles de l'oppresseur impérialiste par des espérances tout aussi irrationnelles. On ne peut remplacer une analyse matérialiste des besoins, possibilités et limites concrets par des figures de style. La direction chinoise l'a reconnu depuis longtemps, et a modifié à plusieurs reprises sa première politique démographique, dont les prémisses étaient très semblables à celles des Cubains. En ce qui concerne les néo-malthusiens américains, un violent conflit a fait rage pendant plusieurs années à propos de leurs thèses at de leurs motivations. le problème de la globalisation

La métaphore du " vaisseau spatial terrestre " est un thème idéologique central du débat écologique tel qu'il est aujourd'hui mené - il s'agit peut-être de sorr cœur même. Ce concept appartient surtout au répertoire du mouvement écologique américain. Des discussions scientifiquement orientées tendent à utiliser une formulation dont la résonnance est plus sérieuse, mais qui, par son contenu, revient au même : ils considèrent la planète comme un système écologique global et clos.

Le degré de " fausse conscience , contenue dans de tels concepts est évident. Elle se rattache à des platitudes considérées commè " idéalistes "· mais auxquelles même ce mot s'applique mal : " l'intérêt de la communauté l'emporte sur celui de l'individu "• " nous sommes tous dans le même bateau "• etc. Le but idéologique de telles généralisations hâtives est clair : il s'agit de nier une fois pour toutes cette petite différence entre les premières classes et les dernières, entre le pont et la salle des machines. L'une des manières les plus anciennes de légitimer la domination et 1 'exploitation de classe ressuscite sous l'habit nouveau de l'écologie. Forrester et Meadows, +es auteurs du rapport du M.I.T. par exemple, " en planifiant dès le départ leurs lignes de développement à l'échelle mondiale, et en se référant toujours au vai6seau spatial terrestre - et qui ne serait pas inclus dans une fraternité si globale? - oublient la nécessité d'analyser la distribution des coûts et profits, de définir leurs limites

(12) Ibid., p. 55·57.

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structurelles, et avec elles les chances très vanees de mettre fin à la misère humaine. Car, si certains peuvent se permettre de planifier la croissance et de continuer à tirer des profits de l'élimination ou de la prévention des dégradations qu'ils provoquent, d'autres ne le peuvent certainement pas. Ainsi, sous un capitalisme d'Etat en formation rapide, les pays industrialisés des territoires de l'hémisphère Nord peuvent maintenk l'accumulation du capital en l'investissant dans des mesures anti-pollution, dans le recyclage de matières premières fondamentales, dans des processus impliquant une croissance intensive plutôt qu'extensive. les pays en voie de développement ne le peuvent pas, qui sont contraints de poursuivre l'exploitation intensive de leurs propres ressources. " (Par rapport à cela, il est correct de citer la remarque d'un ministre de l'Economie brésilien, selon laquelle son pays se soucierait peu de polluer l'environnement, si c'était le prix à payer pour fournir à sa population suffisamment de travail et de pain .) [13].

Les contradictions que les idéologies écologiques tentent de supprimer par leur rhétorique globalisante apparaissent avec de plus en plus d'acuité si l'on prend au pied de la lettre leurs pronostics et leurs exigences. Quel serait l'effet concret, par exemple, d'une limitation de la consommation d'énergie sur l'ensemble du " vaisseau spatial terrestre "• comme le demandent la quasi-totalité des programmes écologiques ? " Une stabilisation de l'utilisation de l'énergie sans doute, mais à quel niveau ? Si la consommation moyenne par tête aux Etats-Unis sert d'étalon, une future société mondiale stabilisée à ce niveau puiserait environ 350 x 10 1% kWh par an sur les réserves énergétiques disponibles. La production mondiale d'énergie devrait être sept fois supérieure à celle d'aujourd'hui , et la pollution thermique, atmosphérique et radioactive augmenterait à tel point que les conséquences en seraient inconcevables. En même temps, ·les réserves de combustibles fossiles disparaîtraient. Si l'on choisit la moyenne mondiale actuelle, au lieu de la norme énergétique des U.S.A. d'aujourd'hui, comme étalon d'une future consommation stabilisée d' énerg•ie, l'exploitation des ressources disponibles en énergie et la pol·lution thermique, chimique et radioactive de l'environnement s'établiraient à un niveau à peine supérieur au niveau actuel, et qui serait tolérable sur une longue période. Le véritable problème serait alors : comment distribuer globalement l'énergie disponible ? en termes arithmétiques, la solution serait approximativement celle-ci : les pays en voie de déveklppement devraient avoir trois fois plus d'énergie à leur disposition qu'aujourd'hui ; les pays socialistes pourraient dans l'ensemble maintenir leur nlve•au de consommation actuel ; mais les pays hautement industrialisés d'Europe et les U.S.A. devraient énormément réduire leur

(13) Claus Koch, • Mystlflkatlonen der Wachstumskrlse zum Berlcht des Club de Rome •, ln Merkur, n• 297, janvier 1973, p, 82.

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consommation et entrer dans une période de contraction ( 14). ,

Il est clair que des redistributions de cette ampleur ne pourront être imposées que par la force. Ce qui devra se vérifier non seulement en termes internationaux mais aussi nationaux. Il ne fait pas de doute que les capitaines de l'industrie rassemblés dans le Club de Rome semblent avoir une autre conception des conditions d'existence à bord du navire sur lequel nous sommes supposés être installés. Il est clair qu'ils ne sont pas accablés de doutes quant à leur propre compétence et à leurs capacités de dirigeants. Ils affirment au contraire que " très peu de gens pensent à l'avenir d'un point de vue global (15) "· Cette minorité ne laisse pas douter qu'elle est déterminée à ajuster sa vision du monde à ses propres intérêts. Plus rares sont les ressources, et plus il faut adopter cette vision du monde pour les distribuer, mais plus on l'adopte, et moins on trouve de gens dignes de remplir cette haute fonction.

Un écologiste confronté à de telles objections tentera généralement de les contrer en changeant les termes de l'argumentation. Il expliquera que dans l'immédiat sa tâche consiste à faire face à un état de fait ; que c'est une tâche qui prévaut sur les problèmes futurs de distribution qu'il n'est pas de son ressort de résoudre. Au niveau des faits, pourtant, il est impossible de ne pas traiter le problème de façon globale ; c'est réellement inévitable. La pollution des océans ou de l'atmosphère, la dissémination d'isotopes radioactifs, les conséquences de perturbations du climat provoquées par l'homme - tout ceci existe réellement et pas seulement sur le plan idéologique - , comme phénomène mondial et global, et c'est seulement ainsi qu'il faut le comprendre.

Bien que ce soit vrai, cela ne nous aide guère. Tant que l'écologie se considérait comme une branche de la biologie, elle restait consciente du lien dialectique existant entre le tout et ia partie. Loin de se contenter de faire des recherches sur la vie sur terre, elle se considérait comme une science de l'interdépendance, et tentait d'examiner les relations entre les espèces individuelles, le sous-système écologique dans lequel elle vivait et des systèmes plus larges. L'extension des objectifs de sa recherche, sa prétention à l'hégémonie fi:lt le syncrétisme méthodologique qui en résulte ont fait perdre à l'écologie humaine cette capacité d'opérer des différenciations qui caractérisaient ses fondateurs. Sa tendance à la olobalisation hâtive est en dernière analyse une capitulation face -à l'importance et à la complexité des problèmes qu'elle a soulevés. Il n'est pas difficile de déterminer la raison de son échec. Un écologiste qui fait des recherches sur les conditions de vie dans un lac peut s ·appuyer

(14) Giorgio Nebbia. dans sa préface à La Morte eco/ogica. Bari 1972. (15) Les limites de la Croissance, rapport du Club de Rome sur l'état de l'Humanité, Londres 1972, p . 13.

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sur une base méthodologique solide . Les arguments écologiques ne deviennent douteux que lorsque l'écologiste y inclut sa propre espèce. La fuite dans la globalisation devient le moyen le plus simple de s'en sortir, car dans le cas de l'homme, la médiation entre le tout et la partie, entre le sous-système et le système global, ne peut être expliquée par les concepts de la biologie. Il s'agit d'une médiation sociale, dont l'explication requiert une théorie sociale très élaborée, et en dernière instance quelques idées de base sur le cours de l'histoire. On ne trouve ni l'un ni l'autre chez les écologistes actuels. C'est pourquoi leurs hypothèses, en dépit de leur assise dans les faits, peuvent être si aisément récupérées par l'idéologie. L'apocalypse de l'environnement

Le concept de critique de l'idéologie n'est pas plus clairement défini que l'objet qu'el·le étudie. Ce n'est pas seulement parce que la fausse conscience prolifère avec une luxuriance extraordinaire et exotique dans les conditions présentes de fabrication des opinions, mais aussi parce qu'elle a la consistance de la gelée de poisson et une capacité d'adaptation extrêmement variable. Nous avons examiné jusqu'ici les composantes les plus largement répandues de l'idéo·logie de l'environnement surtout du point de vue des intérêts qu'elles cachent et mettent en avant à la fois. Il faudrait distinguer cette démarche d'une évaluation en termes de critique idéologique, qui voit dans le débat écologique un symptôme gros de conclusions sur l'état de la société qui l'a produit. Afin de ne rien omettre, nous ferons rapidement le tour des interprétations de ce type, bien qu'i·l soit douteux que cela nous ouvre de nouvelles perspectives.

De ce point de vue, le problème de l·a crise de l'écologie apparaît comme un phénomène qui relève entièrement de la superstructure, c'est-à-dire comme une expression de la décadence de la société bourgeoise. ta bourgeoisie ne peut concevoir son propre effondrement imminent que comme la fin du monde. Dans la mesure où elle conçoit un quelconque salut, elle ne le voit que dans le passé. Il faut préserver tout ce qui reste du passé. Dans les premières phases de la société bourgeoise, cette nostalgie des conditions culturelles antérieures était concentrée sur les " valeurs " - ou prétendues telles - qui avaient eu cours précédemment. Avec la liquidation proqressive de cet " héritage "· par exemple la religion, la recherche de la nature primitive des choses - dont on pense maintenant ou'ef.le réside dans ce qui reste de la " nature " - devient un facteur de radicalisation. Dans sa période de décadence, la bouraeoisie se proclame la gardienne de ce qu'elle a elle-même détruit. Elle fuit le monde qu'elle a modelé à sa proore imaqe aussi ·lanatemps qu'elle a été une classe révolutionnaire. et voudrait conserver quelque chose qui n'existe plus. Comme l'apprenti sor-

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cier, elle voudrait se débarrasser de l'industrialisation, à laquelle elle doit son pouvoir. Mais puisque le voyage dans le passé n'est pas possible, on le projette dans le futur : un retour à la barbarie, dépeint comme une idylle pré-industrielle. La catastrophe imminente est conjurée par un mélange d'inquiétude et de plaisir, et attendue avec terreur et désir à la fois. De la même manière que Klages et Spengler, dans l·a société allemande de l'entre-deux guerres, jouaient la note de l'apocalypse, les Cassandre écologiques jouent aujourd'hui, sur la terre anglo-saxonne, le rôle de ~rêtres appelant au repentir une classe qui a cessé de croire en son avenir. C'est seulement l'échelle de la prophétie qui a changé : tandis que Klages et Spengler contemplaient le déclin de l'Europe, aujourd'hui c'est toute la planète qui doit payer pour notre " ubris "· Alors qu'à cette époque, une civilisation barbare allait remporter de terribles victoires sur une culture précieuse, aujourd'hui la civilisation est à la fois victime et bourreau. Si l'on en croit les prophéties, ce n'est pas un désert intérieur, mais un désert physique qui restera, etc. Si éclairantes que de telles exégèses puissent paraître à l'occasion, el·les ne peuvent aller au-delà-d'un point de vue qui n'est guère plus que celui de l'histoire des idées. En outre, elles ne sont pas très convaincantes, par rapport au fait que les monopoles dominants du monde capitaliste ne donnent aucun signe de prise de conscience de leur décadence présumée. Toute comme l'industrie allemande des années 20 ne se permit pas de renoncer à son expansion, I.B.M. et la General Motors se montrent peu inclins à prendre le rapport du M.I.T. au sérieux. Les théories de la décadence sont de pauvres substituts à l'analyse matérialiste. Si l'on recherche leurs racines historiques, il apparaît habituellement -comme dans le cas de Lukacs - qu'e·lles sont nourries de l'idéalisme même qu'elles prétendent critiquer. La critique de l'idéoloCJÏe en tant qu'idéologie

La tentative de résumer les arguments de la Gauche a montré qu'elle est intervenue dans la controverse sur l'environnement essentiellement par le biais de la critique de l'idéologie. Cet angle d'approche n'est pas dépourvu d'intérêt et un te·l examen critique de la matière considérée ne serait pas possible d'un point de vue autre que le marxisme. Mais une critique idéologique n'est utile que si elle reste consciente de ses propres limites : elle n'est pas en position de traiter de l'objet de sa recherche en lui-même. En tant que telle. elle reste l'interprétation d'une interorétation de la situation concrète, et n'est donc pas capable d'atteindre le cœur du problème. Sa démarche caractéristique de " démasauaqe " peut tourner au rituel bourgeois, si son attention reste fixée sur le masque et non sur ce qui se cache derrière. Le fait que nous désignions les intérêts cachés des théories démo-

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graphiques en cours ne conjurera pas les exigences d'une population en croissance rapide.

L'examen des campagnes de mise en garde des entreprises intéressées n'augmente pas les réserves d'énergie de la terre d'une seule tonne de pétrole. Et la somme de substances étrangères dans l'air n'est nullement réduite de ce que nous portons notre attention sur les débuts de l'histoire de la pollution dans les quartiers ouvriers de l'Angleterre victorienne. Une critique de l'idéologie qui est tentée de déborder son propre terrain devient elle-même une idéologie.

En Allemagne de l'Ouest, la Gauche n'a guère jusqu'ici été consciente de ce danger, ou du moins ne l'a pas considéré de manière adéquate, bien qu'il ne soit pas nouveau du tout d'un point de vue historique. La pensée marxiste elle-même n'est pas immunisée contre les déformations idéologiques, et la théorie marxiste elle aussi peut devenir une fausse conscience, si on l'utilise non comme un instrument d'investigation méthodique de la réalité par le biais de la théorie et de la pratique, mais comme un moyen de défense contre cette réalité même. Le marxisme comme mécanisme de défense, comme talisman contre les exigences de la réalité, comme système d'exorcisme - telles sont les tendances que nous devons relever et combattre. La question écologique n'en est qu'un exemple. Ceux qui veulent priver le marxisme de son pouvoir critique, subversif, et le trans· former en doctrine positiviste, s'enterrent généralement sous toute une série d'affirmations stéréotypées, qui dans leur généralité abstraite sont aussi irréfutables que stériles. On peut prendre exemple de la proclamation que l'on trouve dans les pages de n'importe quel magazine, selon laquelle " le capitalisme est responsable "• qu'il s'agisse de discuter de la syphilis, d'un tremblement de terre ou d'une invasion de sauterelles !

Naturellement, il est magnifique que les sentiments anticapitalistes soient si répandus que même de luxueux magazines ne puissent les ignorer complètement. Mais c'est une autre question que de savoir jusqu'à quel point une analyse qui explique priori n'importe quel problème par le capitalisme peut être dite marxiste, et quel peut être son impact politique. Sa nature de lieu commun la rend inoffensive. Le capitalisme, si fréquemment dénoncé, devient une sorte d'éther social, omniprésent et intangible, une cause quasi naturelle de ruine et de destruction, dont l'exorcisme peut avoir un effet positivement neutralisant. Puisque l'on peut, sans analyse précise de ses causes exactes, rapporter le problème concret considéré - psychose, manque de jardins d'enfants, rivières moribondes, catastrophes aériennes - à la situation globale, on donne l'impression que toute intervention spécifique, ici et maintenant, est inutile. De la même manière, la référence à la nécessité de la révolution devient une formule creuse, l'alibi idéologique de la passivité. '

Il en va de même pour la thèse de l'inévitabilité de la catastrophe écologique au sein du système capitaliste. L'instau-

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ration du socialisme devient dès lors le préalable à toute solution de la crise de l'environnement. Il ne faut aucune habileté particulière pour déduire cette réponse des prémisses de la théorie marxiste. La question, toutefois, est de savoir si elle apporte quelque chose de plus qu'un jugement abstrait, n'ayant rien à voir avec la praxis politique, et qui autorise ceux qui le professent à négliger l'analyse de la situation concrète.

L'emballage idéologique de telles affirmations disparaît cependant dès que l'on se demande ce qu'elles signifient au juste. La simple réflexion sur la signification du mot " capitalisme " fait apparaître les contradictions les plus grossières. La structure confortable du lieu commun s'effondre. Reste un tas de problèmes non résolus . Si l'on entend par capitalisme un système caractérisé par la propriété privée des moyens de production, il en découle que le problème écologique, comme tous les autres maux dont le capitalisme est " coupable "• sera résolu par la nationalisation des moyens de production. Il en découle qu'en U.R.S.S., il ne peut y avoir de problème de l'environnement. Oui prétend le contraire doit se préparer à se faire insulter s'il fait valoir un ensemble de citations de la Pravda et des /zvestia sur la pollution de l'air du bassin du Don ou la saleté de la Volga à titre de preuves. Une telle comparaison entre systèmes est interdite - au moins par des marxistes comme Gehrard Kade : " Pour tous ceux que la question du lien entre les méthodes de production capitalistes bourgeoises et la destruction de l'environnement embarasse, on peut tirer un argument probant de la boîte à malices où l'on conserve les tactiques de diversion sociales et politiques. Des scientifiques prétendent comparer les deux systèmes : ces esprits empêtrés dans les lieux communs ordinaires pensent immédiatement à la saleté de la Volga , à l'air pollué du bassin du Don, ou des environs de Leuna. Toute une tradition se cache là-derrière. Il n'existe pas de discussion sociale ou politique, des conférences des partis aux rapports sur la situation de la nation, où l'effet de diversion de telles comparaisons entre systèmes n'ait déjà fait ses preuves. Ce qui ressort du nombre croissant d'enquêtes sur la pollution de l'environnement dans les pays socialistes est camouflé scientifiquement, et devient un ou ti 1 efficace dans une situation où l'exigence de changement de système commence à effrayer ceux qui ont intérêt à maintenir les contradictions présentes. " Allez en Allemagne de l'Est si vous ne vous plaisez pas ici "• ou " balancez Dutschke par dessus le Mur " sont les formes socialement agressives adoptées par ces manœuvres de diversion ( 16). "

Critique de l'idéologie en tant qu'idéologie : c'est au prix de sa crédibilité que la position qui s'en prend au " capitalisme " est défendue ici. D'autant plus que le fait que la destruction de

(16) Kapitalismus und • Umwe/tkatastrophe •. par Gerhard Kade, manuscrit polycopié, 1973.

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l'environnement dans les pays socialistes aussi a pris des proportions inquiétantes n'est même pas discuté, mais simplement ignoré . Oui n'est pas disposé à en finir avec ce type de pensée scientifique se rend coupable de tracer des analogies entre les systèmes, et on le dénonce comme anticommuniste, une sorte de Springer écologique. JI est évident qu'il y a peu de danger qu'un tel marxisme dénaturé ait une emprise sur les masses. La relation de la classe ouvrière allemande à sa propre réalité n'est pas distendue au point d'exclure la possibilité d'un examen comparatif. Face à une telle étroitesse d'esprit, il faut " garder en tête que le capitalisme, en tant que formation historique et en tant que système de production, ne peut en rien s 'identifier à l'existence d'une classe possédante. Il s'agit d'un mode de production totalisant, ayant surgi d'un type particulier d'accumulation et de reproduction, qui a tissé un réseau de relations entre les hommes plus complexe que tout autre dans l'histoire de l'humanité. Ce mode de production ne peut être renversé seulement en dépossédant les capitalistes privés, même si cette expropriation permet en pratique de disposer, à d'autres fins , de cette partie de la plus-value qui n'est pas destinée à l'accumulation. La révolution socialiste ne peut être comprise comme un simple transfert de propriété qui conduirait à une répartition plus équitable de la richesse, tandis que les autres relations resteraient aliénées et réifiées. Au contraire, elle doit conduire à une révolutionnarisation intégrale des relations entre les hommes, et entre les hommes et les choses, c'est-à-dire qu'elle doit révolutionner la production sociale de leur existence tout entière. Il lui faudra dépasser la situation prolétarienne d'aliénation, de division entre le travail et son produit, le fétichisme de la marchandise, ou elle ne sera pas une révolution socialiste ( 17). ,

Seule cette conception du capitalisme, comme mode de production et non pas simplement comme relation de propriété, permet de traiter le problème écologique en termes marxistes. Par rapport à cela, les catégories de valeur d'usage et de valeur d'échange sont d'une importance décisive. La perturbation des interrelations matérielles entre l'homme et la nature apparaît alors comme la stricte conséquence de la production capitaliste de marchandises (1'8). C'est une conclusion qui rend superflue les interdits idéologiques contre la pensée, et explique pourquoi les problèmes écologiques demeurent posés même dans les pays socialistes. Après tout, la contradiction entre valeur d'usage et valeur d'échange n'est pas plus supprimée que le travail salarié et la production de marchandises. " La société socialiste est restée une société de transition au sens très précis du terme, une formation sociale dans laquelle Je mode de production capitaliste, combiné à des éléments nouveaux, subsiste et exerce une pression décisive sur la sphère politique, sur les relations

(17) Rossana Rossanda : Les Pays socialistes : un dilemme pour la Gauche de /"Europe de /"Ouest.

(18) Voir • Marx und die Oekologie • , in Kursbuch 33, 1973. p. 175 et 177.

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entre les êtres humains, et les relations entre dirigeants et dirigés ( 19). " La pression que la persistance du mode de production capitaliste exerce sur la relation entre l'homme et la nature - pression qui, de manière très semblable à la production industrielle occidentale, conduit à la destruction de l'environnement même dans les pays où la classe capitaliste a été expropriée - n'est pas moins décisive. ·

Les conséquences d'une telle position sont extrêmement graves. Il est vrai que l'on peut de cette manière, imputer la situation écologique catastrophique au mode de production capitaliste ; mais plus les catégories sont fondamentales, et plus la conclusion est universelle. L'argumentation est irréfutable dans l'abstrait, mais reste politiquement impuissante. L'affirmation selon laquelle " il faut s 'en prendre au capitalisme , est correcte en principe, mais risque de dégénérer en négation abstraite de l'ordre des choses existant. Le marxisme n'est pas une théorie destinée à produire des vérités éternelles ; il n'est pas bon que les marxistes aient " raison en principe "• quand cela implique la fin du monde.

Peut-être faut-il se souvenir que Marx représentait le matérialisme historique, d'où il découle que le facteur temps ne peut être éliminé de ses théories. Le délai dans lequel surgira la révolution dans les pays capitalistes surdéveloppés n'est pas indifférent théoriquement. Mais qu'elle ait été retardée ne réfute pas la théorie, car Marx considérait certainement la révolution prolétarienne comme une conséquence nécessaire, mais ni automatique ni inéluctable, du développement du capitalisme. Il ne cessa de maintenir qu'il y avait des alternatives dans l'histoire, et que celle à laquelle les sociétés fortement industrialisées étaient confrontées s'exprimait depuis longtemps dans les termes : socialisme ou barbarie. Face à la catastrophe écologique qui menace, cette affirmation prend une signification nouvelle : la lutte contre le mode de production capitaliste est devenue une course contre le temps que l'humanité risque de perdre . La ténacité avec laquelle ce mode de production continue à se maintenir cinquante ans après que la classe capitaliste a été expropriée en Union soviétique indique le type de dimension temporelle dont nous discutons. La question de savoir jusqu'à quel point la destruction qui a fait rage et continue à faire rage sur terre est encore réversible, reste ouverte.

Dans une telle situation, il nous faut faire l'examen critique impitoyable de certains éléments de la tradition marxiste. Tout d'abord, nous devons voir jusqu'à quel point il s'agit d'éléments originaux de la pensée marxiste, ou de dénaturations ultérieures de la théorie . Compte tenu de la portée de telles questions , le " culte des classiques , semble une futilité. On ne combat pas les catastrophes à coup de citations.

Pour commencer, il faut soumettre à l'examen critique le [19) Rossana Rossanda, op. cit.

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tradition marxiste. Aussi profondément qu'on puisse l'analyser, il semble en tout cas lié à l'optimisme technologique du XIX• siècle. Les révolutions du XX• siècle ont partout été victorieuses dans des pays sous-développés industriellement, et ont réfuté par-là même l'idée que la révolution socialiste était liée à un certain degré de maturité, de " dévelopement des forces productives "· ou qu'elfe était réellement le produit d'une sorte de nécessité naturelle. Il a été démontré au contraire que ce " développement des forces productives " ne constitue pas un processus linéaire, dont on peut faire découler des espérances politiques.

" Jusqu'au début de la dernière décennie, la plupart des marxistes considéraient encore les forces productives - particulièrement les sciences et la technique - comme idéologiquement neutres et leur développement comme intrinséquement positif. Ils tenaient le plus souvent que la maturation du capitalisme produisait une base matérielle sur laquelle le social isme pourrait s'édifier d'autant plus facilement que les forces productives du capitalisme seraient plus hautement développées. En particulier, les forces productives de la technique , de la science, de la qualification du travail vivant et .de l'abondance du travail mort (capital fixe) passaient pour des atouts qui faciliteraient grandement la transition au socialisme.

•• Ces vues se fondaient de façon assez mécanique sur la thèse marxienne selon laquelle les forces productives, à mesure qu'elles se développent, entrent dans une contradiction de plus en plus aiguë avec les rapports sociaux de production capitalistes . La plupart des partis commun istes européens défendaient la thèse que les rapports de production capitalistes freinaient et étouffaient le développement des forces productives et que le socialisme, en mettant bas les superstructures de l'Etat et des rapports sociaux capitalistes, pourrait l ibérer d'un coup un potentiel gigantesque, mais jusque-là neutralisé, d'expansion et de développement économique et social. .. (au contraire) il est nécessaire de tenter une critique des forces productives et du développement capitaliste ...

••. Le développement capitaliste a lieu de manière que la contradiction entre forces productives et rapports de production , loin de s'expl iciter spontanément, puisse être contenue et masquée : les forces productives et les capacités de travail stérilisées restent soumises à la logique du système et fonctionnelles par rapport à lui en raison de la déformation même qu'il leur imprime. Aussi la critique de cette déformation ne peut-elle plus être menée de l'intérieur du système ni du point de vue des capacités de travail et des forces productives exis tantes mais seulement du point de vue de /'au-delà du système du dépassement possible qui mûrit dans les faits comme une virtualité continuellement ensevelie et niée .. . (20) ,

(20) A. Gorz : • Techniques. techniciens et lutte de classe "• in Les Temps M odernes, août-septembre 1971. n• 301 -302, p. 141 et 144.

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Au-delà d'un certain point donc, ces forces productives révèlent un autre aspect jusqu'alors caché, et s'avèrent être des forces destructives, non seulement au sens particulier des industries d'armement mais en un sens plus large. Le processus industriel, pour autant qu'il dépend de ces forces productives déformées, menace sa propre existence et l'existence de la société humaine. Ce développement porte préjudice non seulement au présent mais à l'avenir, et en même temps, pour autant au moins que nos sociétés " occidentales , sont concernées, à l'aspect utopique du communisme. Si la nature a été dévastée à un certain degré - qu'il n'est évidemment pas aisé de déterminer -et que ces dégradations soient irréversibles, alors l'idée d'une société libre commence à perdre sa signification. Il semble tout à fait absurde de parler, dans une perspective proche, d'une " société de surabondance , ou de « 1 'aboi ition du besoin » comme Marcuse l'a fait . La " richesse , des sociétés de consommation occidentales surdéveloppées - pour autant qu'il ne s'agisse pas d'un mirage pour la majorité de la population - est le résultat d'une vague de vols et de pillages sans précédent dans l'histoire; les victimes en sont d'une part les peuples du tiers-monde, d'autre part les hommes et les femmes de l'avenir. Il s'agit donc d'un type de richesse qui produit une indigence inimaginable.

La pensée sociale et politique des écologistes est entachée de naïveté et d'aveuglement. L'examen de leur pensée, qui suit, le prouvera si besoin est. Ils ont cependant un avantage sur la pensée utopique de la Gauche occidentale, à savoir qu'ils ont compris que tout avenir possible appartient au royaume de la nécessité et non à celui de la liberté, et que toute théorie et pratique politique - y compris celles des socialistes - n'est pas confrontée au problème de l'abondance, mais à celui de la survie. Ce que propose l•écolcg§e

La plupart des scientifiques qui traitent des problèmes de l'environnement ne sont pas connus du grand public. Ce sont des experts hautement spécialisés, qui s'en tiennent exclusivement à leur champ de recherche, soigneusement borné. Ils jouent habituellement le rôle de conseillers. Lorsqu'ils font de la recherche fondamentale, ils sont généralement payés sur les fonds publics; ceux qui sont plus étroitement liés à l'industrie sont en majorité des experts dont les découvertes sont immédiatement applicables. Toutefois, beaucoup de nonspécialistes essaient de gagner une influence directe sur le public. Ce sont ceux qui rédigent des articles alarmistes, publiés dans des magazines comme Scientific American ou Science.

Ils apparaissent à la télévision, organisent des congrès. et

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écrivent des best-seHers qui construisent l'image d'une destruction écologique que la plupart d'entre nous a. Leurs idées de ce qu'il faudrait faire se reflètent dans les réformes promises par les partis et les gouvernements. En ce sens, ils sont représentatifs de quelque chose. Ce qu'ils proclament en public ne permet pas de juger de la validité de leur discours du point de vue scientifique, mais il vaut la peine d'analyser leurs propositions, car elles indiquent le point d'intersection entre les extrapolations scientifique-s et ridéologie .. bourgeoise ,. dominante.

Les américains Paul et Anne Ehrlich font partie des fondateurs de l'écologie humaine ; ils en sont toujours les porte-parole influents. Dans leur manuel d'écologie, ils résument leurs propositions sous le titre : « Un programme positif "• dont des extraits sont extrêmement révélateurs.

" Si pessimistes que puissent paraître nos conclusions, nous voudrions souligner que nous gardons confiance : nos problèmes sont solubles - ce qui ne veut pas dire qu'ils seront résolus. Nous allons donc passer à l'examen des mesures général-es qui nous paraissent de nature à porter remède à la crise actuelle. Beaucoup d'entre elles paraîtront " peu réalistes " - et nous plaidons volontiers coupable. Telle est la dégradation des affaires humaines que sans une foi valide en l'avenir de l'humanité aucun programme n'offre d'espoir de salut.

1. La clé de tous les problèmes qui nous accablent, c'est le contrôle de la population. M&is gardons-nous d'en faire une panacée. A supposer que nous y parvenions sans délai, nous resterions aux prises avec tous nos autr·es soucis : la pauvreté, les tensions raciales, la pourriture urbaine, le saccage de l'environnement, et la guerre. En un mot comme en cent : " Quelle que soit votre cause - sans le contrôle de la population, elle est perdue d'avance. "

2. Sur le plan politique, nous avons à agir immédiatement pour amener le gouvernement des Etats-Unis, dans la conscience de ses responsabilités, à bloquer la croissance de la population américaine. Une fois ce blocage obtenu, il s'agira de régler le taux de natalité de telle sorte que la population soit ramenée à sa dimension optima, et y soit maintenue. Il nous faut une action politique explosive, pour convaincre le gouvernement d'agir rapidement; attaquons-le d'abord là où il dépend de nous - dans nos votes. Que soit chassé de la présidence, du Congrès, du Sénat, et de tout organisme gouvernemental soumis à l'él·ection, quiconque ne fera pas preuve d'efficacité dans la lutte contre la crise démographique : n'élisons que des candidats conscients de leurs responsabilités !

3. Nous avons à lancer une campagne de masse pour rétablir la qualité de l'environnement en Amérique du Nord, et pour dé-développer les Etats-Unis. Dé-développer, c'est-à-dire : mettre notre système économique (et en particulier nos habitudes de consommation) en harmonie avec les réalités de l'écologie et

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l'état actuel des ressources mondiales. Cette campagne sera d'abord politique, notamment pour ce qui concerne notre surexploitation des ressources mondiales ; mais elle aura à être vigoureusement soutenue, en utilisant les armes légales et celles du boycott, par une action contre quiconque contribue à la pollution ou à la dégradation de l'environnement. Concevoir les solutions du dé-développement ne sera pas, pour nos économistes, une petite affaire. Ils auront à fonder une économie de stabilité, à consommation rédui·t e, et avec une distribution des richesses beaucoup plus équitable qu'à l'heure actuelle. Les marxistes soutiennent que le capitalisme est voué par nature à l'expansion illimitée et au gaspillage. Qui les convaincra d'erreur?

4. Lorsque les Etats-Unis auront fait la preuve qu'ils mettent de l'ordre dans leur propre maison, il leur sera loisible de participer aux problèmes du dé-développement chez les autres N.D., du contrôle de la population et du semi-développement écologi· quement praticable chez les N.S.D. Ils useront de tous les moyens pacifiques à leur disposition pour conjuguer leurs efforts avec ceux de l'Union soviétique et des autres N.D., sur les grandes lignes du programme indiqué par Lord Snow et l'académicien Sakharov. Il conviendra, en même temps, de multiplier les ten· tatives de détente générale avec les Russes et les Chinois. Les citoyens américains doivent faire comprendre à leurs diri· geants, par leurs votes, leurs pétitions et une contestation pacifique incessante, qu 'ils veulent parvenir au désarmement, quels qu 'en puissent être les risques. Ils ont à se faire expliquer dans les détails le pour et le contre, entre une continuation de " l 'équilibre de la terreu r " • et un " coup de Jarnac " éventuel de leurs partenaires , dans une situation de désarmement contrôlée. Il faut que les Américains s'informent sur ce que l'on sait actuellement des causes et des motivations des conflits humains, ainsi que sur la théorie de la " dissuasion " • et qu'ils choisissent des dirigeants non moins soucieux de cette information .

5. Il est regrettable qu'au moment de la plus grande crise que les Etats-Unis et le monde aient jamais connue , tant d'Amé· ricains, en particulier chez les jeunes . aient cessé d 'espérer que leur gouvernem ent puisse être modernisé et réorienté par la voie électorale . Ils ont des raisons de désespérer : mais une " nouvelle politique " a été à deux doigts d 'aboutir aux élections de 1968. Ajoutons qu'au Congrès comme dans les organismes de gouvernement, nombreux sont ceux, tant démocrates que républicains, qui se montrent tout à fait conscients des problèmes exposés dans ce livre, et prêts à contribuer à les résoudre.

D'autres viennent les rejoindre, devant l'évidence quotidienne de dangers croissants. Ils ont tous besoin, pour pouvoir agir, de l'appui du public. Dans la situation critique où nous sommes, il ne suffira pas, pour notre salut, de jeter à bas les institutions existantes, même si nous en avons de meilleures et plus rationnelles à bâtir sur leurs ruines : il y faudrait du temps, et nous

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n'en avons pas. Ou nous plierons les vieilles institutions aux nécessités nouvelles, ou nous sombrerons dans le désastre. Tout compte fait, nous ne voyons pas d'autr·e solution plausible à cette réorientation du système actuel. Peut-être y faudrait-i 1 l'organisation d'un nouveau parti politique d'inspiration écologique, pour substituer de larges vues nationales et international·es aux querelles de boutique et de clocher de nos partis actuels : le problème de l'environnement, quelle bonne plate-forme de départ!

6. Pour sortir des impasses actuelles, c'est peut-être une claire vision en même temps qu'une image idéale de ce que devraient ê-tre le " vaisseau spatial Terre "• sa , course et son équipage, qui ont fait le plus cruellement détall't··aux Etats-Unis et au reste du monde. Il y a toujours eu, 'dans l'histoire, des visionnaires pour parler amour, beauté, paix et abondance. Mais leur message a toujours été brouillé par ces hommes " pratiques " qui voient dans le smog un signe de progrès, dans la guerre, une " juste cause "• et qui ne font que brider l'amour en donnant libre cours à la haine. C'est peut-être une des plus grandes ironies de l'histoire de l'Homo sapiens, que de n'offrir aujourd'hui pas d'autre chance de salut à ces " réalistes " que ce qu'ils considèrent comme rêves d'idéalistes. A présent, il s'agit d'obtenir des " réalistes " qui regardent la réalité en face : en est-il encore temps ? (21) "

Ce n'est pas la première fois qu'un scientifique sérieux présente au public un programme de ce type. Au contraire. On pourrait accumuler les pages pour étayer de semblables idées. On peut y voir un consensus de ce que l'écologie moderne a à offrir en guise de suggestions pour l'action sociale. Une collection de thèses de ce type serait répétitive ; nous nous en tiendrons donc à une preuve supplémentaire. La citation qui suit est extraite d'un livre du Suédois Gësta Ehrensvard, biochimiste éminent, dans lequel il tente de faire un diagnostic intelligent de la situation écologique. Ses idées thérapeutiques sont résumées comme suit : " Rien ne nous oblige à laisser s'accroître la population, la consommation de l'énergie, et l'exploitation illimitée des ressources, jusqu'à ce qu'une famine catastrophique et une misère mondiale en résultent. Rien ne nous oblige à observer cette évolution sans intervenir, et à poursuivre nos activités à courte vue sans développer une vision à long terme. La catastrophe peut être évitée, dit-il, si nous prenons maintenant un certain nombre de mesures à grande échelle. Ces mesures pourraient stabiliser la situation pour les prochains siècles et nous permettre de mener à bonne fin, avec le moins de frictions possibles, la transition de l'économie industrielle, qui croît fiévreusement aujourd'hui, vers l'économie agricole de l'avenir. Les éléments suivants d'un proqramme de crise ont pour but de gagner du temps pour la restructuration globale nécessaire de la société sur cette terre :

(21) A. et P. Ehrlir.h : Population, Ressources, Environnement, Ed. Fayard. Paris 1972, p. 387-389.

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1. Introduction immédiate d'un rationnement mondial de:s combustibles fossiles, et surtout des ressources énergétiques liquides. Limitation de la production de l'énergie au niveau de 1970. Restrictions draconiennes de tout trafic, pour autant qu'il soit mû par des combustibles liquides, et ne soit pas nécessaire au travail agricole, forestier, ou aux transports à grande distance des matières premières.

2. Rationnement total immédiat de l'électricité. 3. Cessation immédiate de la production de marchandises de luxe, et d'autres produits non indispensables à la survie, y compris les armements en tous genres.

4. Rationnement immédiat de la nourriture dans tous les pays industriels. Limitation au minimum des importations de nourriture venant des pays en voie de développement. Le principal effort, en termes de politique de développement mondial, devra porter sur l'agriculture et la forêt.

5. Obligation immédiate du devoir de collecter et recycler tous les objets métalliques mis au rebut et, en particulier, de collecter tous les débris.

6. La priorité des priorités doit être donnée à la recherche sur le développement de l'énergie de fusion, aussi bien qu'aux recherches biologiques concernant la génétique, l'écologie appliquée et la chimie du bois.

7. Création d'un centre international pour superviser et mener à bien les six points ci-dessus. Ce centre a le devoir de tenir les habitants de la Terre constamment informés par les mass media du niveau des ressources énergétiques et minérales, du progrès des recherches et de la situation démographique (22). , Une critique du programme de crise écologique

Dans leurs appels à un monde dont ils prophétisent le déclin, imminent, les porte-parole de l'écologie humaine ont développé un style de missionnaire. Ils utilisent souvent les traits les plus dramatiques pour dépeindre l'avenir avec une telle noirceur qu'après avoir lu leurs livres on se demande comment les gens peuvent ·persister à aonner le jour à des enfants, ou à faire des· projets de retraite. Et pourtant, à la fin de leurs sermons, dan~ lesquels l'inéluctabilité de la Fin - de l'industrialisation, de la civilisation, de l'homme, de la vie sur la planète - est décrite de façon très convaincante à défaut d'être prouvée, ils présentent une autre voie. Les écologistes concluent en faisant appel à la raison de leurs lecteurs ; si chacun pouvait comprendre ce dont il s'agit, alors - apparemment - tout ne serait pas perdu. Ces volte-face soudaines sentent la rhétorique de la conversion. L'horreur de la catastrophe prédite contraste forte-

(22) Gêista Ehrensviird : Fore-efter. En diagnos, Stockholm, 1971, p. 105-107.

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ment avec la modération des consignes pour permettre d'en -réchapper. Ce contraste est si évident et si central, que les deux faces de l'argumentation se ruinent l'une l'autre. L'une -d'entre elles au moins manque de crédibilité, soit l'exhortation finale qui s'adresse à nous en termes modérés, soit l'analyse qui a pour but de nous alarmer. Il est impossible de ne pas ressentir que ces avertissements et ces menaces qui nous mettent en face des conséquences de nos actions, ont précisément pour but de nous préparer à la conversion que le prêtre anxieux veut finir par obtenir de nous ; réciproquement, la résolution finale confiante devrait nous empêcher de prendre trop à la lettre la sombre fresque qu'ils ont peinte, et de sombrer dans la résignation. Tout prêtre utilise consciemment cette noblesse du ton ; et quiconque l'entend peut aisément la percer à jour. Au mieux, il en résulte un agréable frisson. C'est de là que résulte la totale inefficacité de publications largement diffusées qui prétendent que l'heure sonnera bientôt non seulement pour l'homme, mais pour son espèce toute entière. Elles sont aussi inefficaces que les sermons du dimanche.

Dans ses moindres détails, la forme comme le fond, l'argumentation de Ehrlich est marquée par la conscience, ou plutôt !"inconscience de la classe moyenne protestante blanche nord-américaine. C'est particulièrement évident pour les idées politiques et sociales des auteurs_ Ils sont tout aussi peu disposés à envisager une intervention radicale contre le système politique des Etats-Unis qu'à appliquer les changements fondamentaux qu'ils proposent dans leur livre. Le système des U.S.A. est introduit dans leurs calculs comme une constante : non tel qu'il est, mais tel qu'il apparaît aux membres blancs de la classe moyenne c'est-à-dire transformé par l'idéologie au point d'être méconnaissable_ Les contradictions et intérêts de classe sont complètement niés : le mécanisme parlementaire du vote est considéré sans problèm~ comme une méthode efficace, par le biais de laquelle tous les conflits possibles peuvent être résolus. Il suffit de trouver le bon candidat et de mener les bonnes campagnes, d'écrire des lettres et de lancer quelques modestes actions de citoyens. En dernière extrémité, il faudra mettre en place un nouveau Parlement. L'impérialisme n'existe pas. On atteindra la paix dans le monde par le désarmement. On conçoit le processus politique comme une affaire de personnes : la politique est l'affaire des " politiciens ... dont on attend qu'ils prennent leurs responsabilités. De la même manière, i'~onomie est l'affaire des économistes, dont la tâche est de planifier un système économique adéquat; c'est au moins ce qu'on est en droit de leur demander. Le " marxisme .. n'apparaît qu'une fois, comme un épouvantail destiné à faire tomber les lecteurs surexcités dans les bras des auteurs. Cette peinture crue de l'idiotie politique ne manque que de nobles idées : les auteurs ne répugnent pas à combler cette carence. Ce qui fait défaut, c'est un " souffle "•

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puisque seuls des programmes relativement idéalistes continuent d'offrir une possibilité de salut. Puisque le besoin est si grand, il ne manquera pas d'offres et l 'agence académique de mise en garde se hâte d'accourir avec son concept de " vaisseau spatial terrestre " · au sein duquel les industries d'armements et les relations publiques se donnent la main. La dépolitisation du problème écologique est désormais complète . Ses .composantes sociales ont été complètement éliminées .

On peut désormais mettre en avant allègrement des revendications concrètes. Il n'y a pas de danger que leur exécution s'accompagne de conséquences désagréables. On peut désormais proposer le freinage de la croissance de la population et du développement de l'économie, les restrictions draconiennes, comme des mesures qui, puisqu'elles sont consenties avec un bon sens moralisant et éclairé, et mises en pratiques d'une manière libérale et pacifique, ne lèsent ni intérêts ni privilèges, et n'exigent aucun changement du système socio-économique. Ehrensvârd présente les mêmes exigences en des termes plus tranchants, apparemment plus radicaux- ceux du scientifique froidement calculateur. Comme celle des Ehrlich, son argumentation est apolitique au point d'être grotesque . Cependant, son sens des réalités est assez fort pour qu'il revendique des privilèges pour lui-même et son œuvre, c 'est-à-dire que la priorité soit la poursuite tranquille de sa recherche. Un intérêt particulier, bien que très restreint, s'exprime par-là même : le sien propre .

.. De nombreuses suggestions "• disent les Ehrlich, " s-embleront idéalistes, et c'est vraiment ainsi que nous les concevons " (23). Le fa it que même les auteurs ne prennent pas leur programme au sérieux démontre que nous n'avons pas affaire à des fous . La raison pour laquelle ils se réfugient dans l'absurdité c'est que leur compét-ence de scientifiques se limite précisément au rayon théorique de la vieille écologie, c'est-à-dire à une sousdiscipline de la biologie. Ils ont étendu leurs recherches à la société humaine, mais ils n'ont en rien accru leur savoir. Il leur a échappé que l'existence humaine demeure incompréhensible si l'on ne tient aucun compte de ses déterminants sociaux; que cette lacune port-e préjudice à tous les discours scientifiques sur le présent et l'avenir ; et que la portée de ces discours se réduit quand ces scientifiques abandonnent la méthodologie de leurs disciplines particulières. Elle se restreint aux horizons bornés de leur propre classe. Enfin, ce qu'ils considèrent fauss-ement comme la majorité silencieuse n'est en fait qu'une petite minorité bavarde et privilégiée.

(23) Ehrlich, op. c/t., p. 387.

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Conclusions : hypothèses à propos d•une hypothèse

On est grandement tenté d'en rester là et d'interpréter la prédiction d'une grande crise écologique comme une manœuvre destinée à détourner les gens d'une âpre controverse politique. Il y a même des fractions de la Gauche qui considèrent comme un luxe de se préoccuper des problèmes de l'avenir. Ce qui serait une déclaration de faillite ; la pensée socialiste a été dès le début orientée vers l'avenir, et non vers le passé. C'est en ceci que réside une de ses réelles chances de succès. Car, tandis que la bourgeoisie est absorbée par les intérêts à court terme de l'accumulation du capital, la Gauche n'a aucune raison d'exclure les objectifs et perspectives à long terme . En ce qui concerne la compétence des écologistes, il serait erroné de conclure que leurs thèses sont absolument sans fondement sous prétexte qu'ils ignorent totalement les sciences sociales . Leur inaptitude méthodologique diminue certainement la validité de leurs pronostics mais les argumentations particulières, qu'ils fondent en priorité sur le modèle c-ausal des sciences de la nature, sont toujours utilisables. Démontrer qu'elles n'ont pas été conçues dans la sphère de la causalité sociale n'est pas les réfuter .

Tout ceci s'applique admirablement à l'hypothèse centrale de l'écologie, selon laquelle, si le processus d'industrialisation présent se poursuit naturellement, il aura des conséquences cat·astrophiques dans un avenir proche. Le point central de cette hypothèse ne peut être prouvé ou réfuté par la discussion politique. Ce qu'elle dit est d'une telle importance, cependant, que l'on a affaire avec un calcul semblable au pari de Pascal. Tant que cette hypothèse n'est pas réfutée sans équivoque, il sera nécessaire, d'un point de vue heuristique, de fonder toute projection de l'avenir sur ce qu 'elle !3Vance. C'est seulement en faisant " comme si " l'hypothèse écologique était juste que l'on peut tester sa validité sociale -tâche qui a rarement été tentée jusqu'ici et dont l'écologie elle-même est clairement incapable. Les réflexions qui suivent sont simplement quelques premiers pas dans cette voie. Ce sont, en d'autres termes, des hypothèses fondées sur d'autres hypothèses.

Une définition sociale générale du problème écologique devrait partir du mode de production. Partout où le mode de production capitaliste prévaut totalement ou de façon déterminante - c'est-à-dire où les produits du travail humain prennent la forme de marchandises - une pénurie sociale croissante est créée parallèlement à l'accroissement de la richesse sociale. Elle prend des formes différentes au cours du développement historique. Dans la phase d'accumulation primitive, elle s'exprime par l'appauvrissement direct provoqué par l'exploitation extensive,

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l'augmentation de la durée du travail, la baisse des salaires réels. Dans les crises cycliques, la richesse produite par le travail est simplement détruite - le blé est jeté à la mer, etc. Avec la croissance des forces productives, les énergies destructrices du système augmentent également. Une pénurie supplémentaire est créée par les guerres mondiales et la production d'armements. Dans une phase ultérieure du développement du capitalisme, ce potentiel destructeur subit un changement qualitatif : il menace toutes les bases naturelles de la vie humaine. Il en résulte que cette pénurie apparaît comme une force naturelle produite socialement. Ce retour de la pénurie générale forme le cœur de la " crise écologique "· Ce n'est pas , toutefois, une rechute dans les conditions et les circonstances du passé, parce que la pénurie n'abolit en rien les richesses précédentes . Les deux sont présents en même temps ; la contradiction entre eux devient de plus en plus aiguë et prend des formes de plus en plus démentielles.

Aussi longtemps que le mode de production capitaliste (c'est-à-dire pas seulement les relations de propriété capitalistes) sera dominant, le courant pourra au mieux être remonté partiellement, mais pas totalement. La crise mettra naturellement en mouvement de nombreux processus d'adaptation et d 'apprentissage. Des tent atives technologiques d'en faire disparaître les symptômes dans le sens de la réalisation d'une homéostase ont déjà dépassé le st ade expérimental. Plus la situation devient critique, plus désespérées sont les tentatives entreprises dans cette direction. Elles incl uront: l'abolition de la voiture, la construction de transports en commun, d'entreprises pour le filtrage et le dessalement de l'eau de mer, l'exploitation de nouvelles sources d'énergie , la production synthétique de matières premières , le développement de techniques agricoles plus intensives, etc. Mais chacun de ces pas posera de nouveaux problèmes critiques ; ce sont des techniques de replâtrage, qui ne touchent pas aux racines du problème. Les conséquences politiques sont assez claires : le coût des aménagements pour vivre et des esp·aces de récréation , de l'air et de l'eau propres, de l'énergie et des matières premières augmente de façon explosive, comme le coût de recyclage des ressources rares. Les coûts soci aux " invisibles " de la production capitaliste des marchandises s'élèvent de façon incommensurable ; et on les fait supporter aux masses exploitées en augmentant les prix et les taxes à un tel degré qu'aucune égalisation par le contrôle des salaires n'est désormais possible. Inutile de dire qu'il n'est pas question d'une " juste , répartition de la pénurie dans le cadre de la société de classe occidentale : le rationnement des besoins se fait par le biais des prix, et si nécessaire par celui de marchés noirs, de la corruption et de la vente de privilèges. La valeur subjective de la situation des classes privilégiées augmente considérablement. Les conséquences physiologiques

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et psychiques de la crise de l'environnement, la réduction de l'espérance de vie, la menace directe de catastrophes locales peuvent conduire à une situation où une classe peut décider de la vie ou de la mort d'un individu en maîtrisant des facteurs tels que la disponibilité de moyens d'évasion, de résidences secondaires ou de traitements médicaux de pointe.

On ne peut prédire la rapidité avec laquelle les masses prendront conscience de ces éventualités. Cela dépendra du moment où la nature rampante de la crise écologique se manifestera dans des cas particuliers spectaculaires. Même des phénomènes dramatiques comme ceux qui sont apparus principalement au Japon (empoisonnement radioactif de pêcheurs, maladies dues au mercure et au cadmium), n'ont cependant pas conduit à une mobilisation plus puissante des masses parce que les conséquences de la contamination ne sont a_Qparues que des mois ou des années plus tard. Mais une fois que beaucoup de gens seront tués, dès qu'on en sera au point ou des groupes humains entiers seront menacés dans leur vie, l'indifférence que les pronostics des écologistes rencontrent aujourd'hui se transformera en réaction de panique, voire en rébellions écologiques.

Il y aura bien entendu des initiatives organisationnelles et des conséquences politiques bien avant qu'on en arrive là. Le mouvement écologique aux Etats-Unis, avec la tendance à fuir les villes et l'industrie, est un indice de ce qui se produira, de même que les " initiatives de citoyens " qui s'étendent rapidement. Les limitations inhérentes à ces groupes ne sont pas fortuites. Leur activité est généralement axée sur un problème particulier. Il n'y a pas d'autre possibilité pour eux, car ils ne peuvent se cristalliser qu'autour d'intérêts particuliers. Une campagne typique, par exemple, tentera d'empêcher l'implantation d'une raffinerie de pétrole dans une région donnée. Elle ne conduira pas, en cas de succès, à renoncer au projet ou à une révision de la politique énergétique. Simplement, la raffinerie sera construite dans un endroit où la résistance des intéressés sera moins forte. Cette campagne ne conduira en aucun cas à la réduction de la consommation d'énergie. Un appel sur ces bases n'aurait aucun sens. Il retomberait dans les formules abstraites et vides qui constituent le (( programme de crise » des écologistes.

On ne peut trancher le nœud de la crise écologique avec un coupe-papier. La crise est inséparable de conditions d'existence déterminées systématiquement par le mode de production. C'est pourquoi les appels moralisateurs aux peuples des pays " riches " pour qu'ils abaissent leur niveau de vie sont totalement absurdes. Ils ne sont pas seulement inutiles mais cyniques . Demander aux salariés de faire la différence entre leurs besoins « réels " et .. artificiels "• c'est se méprendre sur leur situation réelle. Ces besoins sont si étroitement liés qu'ils constituent une relation subjectivement et objectivement indivisible. La faim

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de consommation, si aveugle soit-elle, est un produit de la production de marchandises, qui ne pourra être supprimée que par la force. Il est vraisemblable que la politique bourgeoise exploitera systématiquement les mystifications qui en résultent - et oe de J:>lus en plus, à mesure que la crise écologique prendra des formes plus menaçantes. Pour ce faire, il suffit de reprendre démagogiquement les propositions des écologistes, et de les introduire dans la politique. L'appel à l'intérêt commun, qui exige sacrifices et discipline, sera repris par ces mouvements en même temps qu'un populisme réactionnaire, déterminé à défendre le capitalisme par une phraséologie anticapitaliste.

En réalité, la politique capitaliste de l'environnement, des matières premières, de l'énergie, de la population, mettra fin aux dernières illusions libérales. Cette politique est inconcevable sans une recrudescence de la répression et de l'embrigadement. Le fascisme a déjà fait la preuve de ses capacités de sauveur et d'administrateur de la misère, en période de crise grave. Dans une atmosphère de panique et d'émotion incontrôlables, c'est-à-dire "dans l'éventualité d'une catastrophe écologique directement perceptible à une échelle de masse, la classe dirigeante n'hésitera pas à avoir recours à une telle solution. On ne peut pas présumer de la capacité des masses à voir le lien entre le mode de production et la crise dans une telle situation, ni de leur capacité à réagir de manière offensive. Cela dépendra du degré de politisation et d'organisation qu'elles auront atteint. Mais il serait trop facile de compter sur un tel développement. Il est plus probable que ce que t'on appeHe " l'tmpérialisme intérieur " s'accroîtra. Ce que Negt et Kluge ont observé dans une autre perspective s'applique aussi à la contradiction entre la richesse et la pauvreté sociale, telle qu'elle apparaît dans la crise écologique : " La colonisation de la conscience ou la guerre civile sont les formes extrêmes par lesquelles ces contradictions s'expriment publiquement. Ce qui précède cette collision, ou en découle, c'est la division des individus ou des groupes sociaux, leur repli sur eux-mêmes qui les dressent les uns contre les autres (24) . ,

... Dans cette situation, l'impérialisme extérieur régressera aussi vers des formes historiques antérieures - mais avec un potentiel destructif énormément accru. Si les méthodes d'exploitation modernes .. pacifiques .. échouent, et si la formule de coexistence pacifique s'effondre sous la pression de la pénurie, il y aura sans doute de nouveaux pillages, de nouvelles guerres compétitives, des guerres pour les matières premières. L'importance tratégique du tiers-monde, surtoutœdes · p~ys qui exportent du pétrole ou des matériaux non ferreux, augmentera, et avec elle leur conscience de ce que les métropoles dépendent d'eux.

(24) O. Negt et A. Kluge : Offentlichkeit und Erfahrung. lur Organisationana/yse von bürger/icher und proletaricher Offentllchgeit, Frankfurt Am-Main 1972, p. 283.

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L' " encerclement" des métropoles par les villages, concept qui paraissait prématuré dans les années 50, acquerra une nouvelle actualité. La politique de nombre de pays producteurs de pétrole l 'annonce déjà indubitablement. L'impérialisme fera tout pour exciter la population des pays industrialisés contre ces ennemis extérieurs apparents, dont la politique leur sera présentée comme une menace directe contre leur niveau de vie, et contre leur survie même, afin d'obtenir leur assentiment à des opérations militaires ...

... Les discours généraux sur le " vaisseau spatial terrestre " ne nous disent absolument rien sur les perspectives réelles et les chances de survie. Il existe certainement des facteurs écologiques dont l'effet est global ; parmi eux, les changements de macro-climats, la pollution radioactive, l'empoisonnement de l'atmosphère et des océans. Comme l'exemple de ·la Chine le montre, ce ne sont pas ces facteurs généraux qui sont décisifs, mais les variables sociales. La destruction de l'humanité ne peut être considérée comme un processus purement naturel. Mais elle ne sera pas empêchée par les sermons des savants, qui ne font que révéler leur propre impuissance et leur aveuglement dès qu'ils outrepassent les limites étroites de leur zones particulières de compétence. " L'essence humaine de la nature n'est là que pour l'homme social .. . car c'est seulement dans la société que la nature existe comme fondement de sa propre existence humaine, ce n'est que là que son existence naturelle est pour lui son existence humaine, et que la nature est devenue pour lui l'homme. Donc la société est l'achèvement de l'unité essentielle de l'homme avec la nature, la vraie résurrection de la nature, le naturalisme accompli de l'homme et l'humanisme accompli de la nature (25). "

Si les hypothèses de l'écologie sont fondées, les sociétés capitalistes ont probablement perdu toute chance de réaliser le projet de Marx de réconcilier l'homme et la nature. Les forces productives que la société bourgeoise a libérées ont été rattrapées et dépassées par les puissances destructives libérées en même temps. Les pays occidentaux . fortement industrialisés ne seront pas seuls à payer le prix de la révolution qui n'est jamais survenue. Le combat contre la pénurie est un héritage qu'elles lèguent à toute l'humanité, même dans les régions où le genre humain échappera à la catastrophe. Le socialisme, qui était autrefois une promesse de libération, est devenu une question de survie. Si l'équilibre écologique est rompu, alors le règne de la liberté sera plus éloigné que jamais .

(25) K. Marx : Manuscrits de 1844, Ed. Sociales, p. 89.

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