F-— t'a encore une réunion ce soir? H. — oui, pourquoi ?
Témoignage
ETRE
FEMME
DE
MILITANT
Le but de mon texte est de montrer l'importance que représente une critique de la vie quotidienne des militants qui vivent encore sous le modèle du couple « traditionnel ».
J'ai entretenu pendant cinq ans des relations conjugales avec un militant de l'organisation. La nécessité de réfléchir sur les raisons qui m'avaient poussée à ce type de relations s'est précisée au cours de, discussions avec une camarade de l'organisation, et des amies qui se trouvaient dans une situation semblable à la mienne, et qui, donc, se sentaient concernées.
Elles étaient comme moi « femme » de militants. Nous étions d'origine petite bourgeoise, étudiantes, et vivant dans un milieu « intellectuel », radicalisé notamment à travers le mouvement étudiant de ces dernières années. Notre pratique sociale, était donc, par définition, réduite à ce seul secteur, comme celle de nos compagnons.
Au départ nous avons réfléchi aux problèmes de la vie de tous les jours, et en conséquence ceux posés par les attitudes de certains militants, qui se disent révolutionnaires. Nous nous apercevions que rien ne les engageaient à modifier les rapports établis dans leur couple, d'y supprimer la division sexuelle des tâches, par oubli, par habitude ou pour le militantisme. Et si parfois ils partageaient les tâches domestiques, ils ne le faisaient que sous la forme d'une aide : leur propre économie domestique ne semblait pas les concerner au même titre que leur toilette et leur habillement ! Et souvent ils vont même jusqu'à croire que cette aide les dédouane de leur rôle d'oppresseur !!! Ce qui ne les empêche pas par ailleurs d'employer spontanément dans leur conversation quotidienne, les termes tels que : « bitte, me casse pas les couil-les, enculées, etc. Non pas que les femmes en soient choquées, elles les ont subies tant de fois. Mais ils continuent fiers d'eux, à proférer les termes de notre, de leur aliénation, de leur sexualité à embrocher, à faire jouir, à agresser.
Mais à eux qui ont compris la nécessité de la libération des femmes, il ne devient plus possible de reprocher leur langage sexiste, leurs réactions primaires I Ils se trouvent encore une fois dédouanés de leur phallocratisme sous le prétexte d’une compréhension abstraite de l’oppression des femmes. Tout juste nous remercieront-ils en début de thèse ou de livres, ou bien diront-ils quelques flatteries, comme substitut à une véritable entre ’aide !
Toutes ces maigres pitances dont se nourrissent les femmes, aussi bien affectivement, qu'intellectuellement, ne font que les magnifier dans leur rôle de « reproductrices », de « mémé-popote », les empêchant de s’exprimer en dehors de ce cadre, de revendiquer leur droit au travail, à la politique sans discrimination morale ou intellectuelle.
J'ai souvent considéré le travail de « mon mec », étant donné les connaissances qu'il avait, comme étant plus important pour lui, que le mien pour moi ; et nos efforts conjugués n'a fait qu'accroître la différence d'intérêt et de responsabilité en la matière.
Aujourd'hui, s'ils en viennent à critiquer le mariage de leurs camarades, ilé fie reviennent jamais sur les raisons qui les ont poussés à accepter le leur quelque temps auparavent. Pire, leur relation de couple officialisée depuis suffisamment de temps, leur donne le confort d'une bonne conscience. Pourtant la vie des femmes de militants en dit longueur leur
F. - t'as encore une réunion ce soir ? H. - oui, pourquoi ?
acceptation du mariage « classique », qui se traduit en particulier par le fait que ce sont EUX qui déterminent la vie du couple, en fonction de leur présence, de leur disponibilité, et qui implique une situation pour nous de dépendance. Alors à quoi bon vivre ensemble ?
Leur vie militante s'arrêterait-elle donc au mariage ? et leur travail de masse, à la vie privée ? Mais si cela est, on peut à juste titre se demander ce qu'est ce fameux <(travail de masse », fonction essentielle de la vie d'un militant ?
La preuve d'un « bon travail de masse » contribue à donner au militant ses titres de « noblesse » le fait élire à des postes de responsabilité. Mais sur quelles bases en juge-t-on ? Est-il possible de savoir comment un militant réagit, face à des problèmes qui ne semblent pas concerner ('organisation, dans ses contacts avec son entourage militant, et avec ses « proches » ?
C'est certainement pour cela que les militants que je connais, décident de faire un choix sur la « qualité » des personnes à toucher, des contacts à prendre, des discussions à entamer.
C'est en partie pour cela que je ne suis pas-encore militante, malgré cinq ans de vie commune avec « F ».
C'est certainement pour cela que certains militants abandonnent leurs responsabilités. Ces « abandonnistes » font, de la même façon qu'eux un choix entre la politique et le privé, mais ces derniers sont les seuls à ne plus être reconnus comme des révolutionnaires !
J'ai eu des contacts fréquents avec la politique, et il y a eu des périodes dans ma vie avec « F » où je ne voulais plus entendre parler de « sa » politique. Comme à un discours sur les sports d'associations viriles, je réagissais à son terrorisme intellectuel et je n'étais pas en mesure d'assumer ses contradictions. J'étais cependant encore trop soumise à mon rôle de femme « mariée » pour réagir, notamment quand devant ses copains, il m'empêchait de parler « politique », me laissant une fois de plus dans un rôle décoratif et méprisable « d'épouse silencieuse ».
J'ai été deux ans « sympathisante organisée » dans un comité rouge, et par ailleurs, j'ai pris part, depuis quatre ans, à la lutte des femmes, militant d'abord au MLAC, puis dans un groupe femme. Au début de « mon » militantisme, je posais des questions qui laissaient nettement entrevoir mon manque de « formation politique ». C'était suffisant pour que « F » continue d'avoir la même attitude. Ainsi confinée dans mon rôle d'épouse, et alors que j'entretenais des rapports quasiment permanent avec des militants, j'avais l'impression de ne pas profiter de la proximité de cet entourage pour combler mes propres lacunes.
Ballotée sans cesse entre mes activités féministes et l'autorité de « F », je m'éloignais ainsi du militantisme de l'organisation. « F » n'a jamais tenté de m'expliquer des questions fondamentales pour moi à l'époque. Cela aurait pu l'amener à prendre conscience de toutes les implications de l'éducation politique sur la façon de vivre et en particulier de vivre avec moi. Il ne m'a jamais dit pourquoi il était venu à l'activité politique, comme s'il la considérait comme sa chasse gardée.
Mais il a été gêné d'avoir une femme qui ne remettait apparement pas en cause ses prétentions petites bourgeoises. Et il était partagé à mes dépends entre le désir de distinguer sa vie militante de sa vie familiale, et, la nécessité d'avoir une compréhension plus globale de ce qu'implique le choix révolutionnaire. C'est-à-dire à mon sens : revenir surtout ce qui a fait sa vie de petit bourgeois intellectuel, briser ses anciens rôles et statuts ce qui devrait le rendre irrémédiablement différent de ses parents, ce qui passe aussi par la critique des rapports maritaux, l'indépendance, accepter et travailler à résoudre nos crises, ne plus se détruire dans la reproduction du couple « traditionnel », et enfin faire en sorte de bannir tout le machisme du langage et du comportement.
Je parle ici des points de contradictions les plus flagrants, qui font partie de la vie de « F » et de certains militants de l'organisation.
Il n'en reste pas moins qu'une appréhension révolutionnaire de la vie quotidienne ne doit pas être différente de celle de la vie militante, qui est elle-même quotidienne. L'une n'est pas divisible de l'autre, d'ou l'importance dePOLITISER la vie quotidienne. Cela m'a permis de comprendre que les relations qu'ont entretenu les amis de « F » avec moi s'inscrivait dans un cadre « mondain », où ils ne mmme reconnaissaient que comme « la femme de F » Notre vie de tous les jours était considérée comme non politique. Avec les compromis que cela signifiait pour eux : ne pas remettre en cause le cadre dans lequel nous évoluions (on intervient pas dans la vie des copains !) Le cercle de ma soumissions de fait à l'autorité de « F » était ainsi fermé.
Je pourrais faire mention de façon plus approfondie de leur mysoginie, mais il m'apparait suffisant, dans un premier temps, de rendre compte de la ségrégation intellectuelle qu'ils opèrent, et qui leur fait mépriser les femmes qui ne peuvent pas se remettre à leur « température », qui n'abordent pas les sujets qu'ils considèrent « noble », ou qui ne les abordent pas de la même façon qu'eux.
Je pense pour en avoir discuter avec d'autres femmes de militants, elles mêmes non militantes, que ce problème ne m'est pas réservé. Il faut que les militants sachent l'importance de ce phénomène, et ses répercussions dans leur entourage proche.
J'ai souvent été accusée d'utiliser à mauvais escient, un vocabulaire, qui, à ce qu'il parait, ne peut être utilisé que par des spécialistes, de galvauder des termes scientifiques, de dire donc des inepties. Et dans la même lignée de me servir du féminisme, quand je leur expliquais à quel point je me sentais exclue de leur langage.
Alors qu'ils sont obligés de tenir compte du féminisme, ils n'en comprennent pas les implications sur leur propre façon de vivre. Ils on viennent ainsi à éta-
’irdes degrés de féminisme, « divisant » ■es femmes entre elles, en reprennant à leur compte des argumentations « féministes » contre d'autres femmes qui n'ont pas les moyens de répondre.
Les« vraies féministes » n'ont de crédit à leurs yeux, que parcequ'elles sont militantes à part entière, et ne sont pas « leur femme ».
Il devient difficile pour nous de prétendre à une quelconque critique et d'être un jour militante, si l'on n'a pas de raisons « extérieures » pour comprendre ce que signifie la nécessité d'être dans une organisation politique, dans des groupes femmes, dans un syndicat. C'est à travers les luttes de femmes que je me suis sentie concernée par la politique, et que j'ai commencé à comprendre les évènements de ma vie d'une autre manière que je ne le faisais auparavent. ils doutent encore de ma prise de conscience, moi qui ne suis pas une travailleuse exploitée 40 heures sur une chaîne. Mais je n'ai pas besoin de leur certitude pour comprendre l'oppression des femmes et l'enjeu de notre lutte pour la révolution socialiste ! C'est d'une oreille distraite qu'ils écoutent les problèmes du féminisme et du mode de vie, quand on les aborde avec eux, Ils ne semblent pas réellement comprendre le mot d'ordre « pas de socialisme sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans socialisme » qui devrait pourtant les concerner s'ils sont militants révolutionnaires.
La force de régression et d'inertie des militants est à combattre énergiquement, car elle est la manifestation d'un comportement conservateur, qui n'a rien de subversif dans la société bourgeoise !
Notes
- Marie B. non-militante à la LCR
- Marie B. non-militante à la LCR
- septembre 77