En 1979, la bataille de l’avortement a pour toile de fond l’accroissement du chômage, l’austérité renforcée, l’incitation au retour des femmes au foyer et la montée de la propagande nataliste, autant de facteurs qui se conjuguent pour faire obstacle à la volonté des femmes de disposer d’elles-mêmes. Debré en tête, les fractions les plus réactionnaires de la bourgeoisie s’emploient à culpabiliser les femmes dans le seul but de les renvoyer à leur rôle de mères, de gardiennes de la famille et du foyer. Mais Debré n’a plus le monopole des discours en faveur de la famille et de la natalité. Les tenants du « libéralisme avancé » le rejoignent sur ce terrain. Il est loin le temps où Giscard élu nommait Françoise Giroud Secrétaire d’Etat à la Condition Féminine et faisait adopter des lois libéralisant l’avortement et le divorce. Certes, il n’a pas renoncé à conquérir l’électorat féminin. Son gouvernement prend toute une série de mesures entourées d’un grand tapage publicitaire. Mais sous couvert de promotion des femmes, il s’agit en fait d’une adaptation de la main-d’œuvre féminine aux besoins du patronat. Quant à la volonté clairement affirmée du pouvoir de mettre en œuvre une politique nataliste et familial iste, elle entre en contradiction avec sa politique d’austérité et se heurte aux coûts financiers quelle impliquerait. La poudre aux yeux se dissipe : S. Vèil, dans sa fonction de Ministre de la Santé et de la Famille a mis beaucoup plus de zèle à faire appliquer les restrictions budgétaires prônées par Barre qu’à défendre la loi qui porte son nom. Elle se flatte du remboursement du traitement contre la stérilité. Fort bien, mais qu’en est-il de l’avortement ? Et quels crédits ont été affectés à la pratique des IVG ? Par delà les nuances subtiles entre des dehors plus ou moins modernistes ou passéistes, les objectifs de la bourgeoisie sont clairs : faire subir aux femmes le poids de la crise économique et démographique. Tous ces beaux discours démagogiques sont autant de miroirs aux alouettes dans lesquels les femmes doivent refuser de se laisser piéger.
Rentrer a la maison ?
« Je veux rentrer à la maison ». Ce cri du cœur, poussé par la journaliste bourgeoise C. Collange tombe fort à point dans une période où patronat et gouvernement s'efforcent de renvoyer les femmes travailleuses à leur rôle traditionnel de main-d’œuvre de réserve.
En effet, ce que M. Pelletier appelle élégamment « leur vulnérabilité au changement économique qui en fait souvent les premières victimes » se nomme plus prosaïquement le chômage des femmes. Celui-ci est deux fois plus élevé que celui des hommes. L’entrée massive des femmes dans la vie active a en effet été enrayée par la récession économique et leur taux d’activité, en augmentation constante depuis 1968, a cessé de croître en 77.
Cependant, le patronat n’envisage pas pour autant de se passer de leurs précieux services. Ses propositions d’étendre le travail de nuit aux femmes (travail d’OS évidemment) en témoignent ! Plus traditionnel, M. Dassault explique benoîtement que « les femmes travaillent surtout dans la confection et l’électronique » car « elles ont des doigts de fée ». En fait, il s’agit bel et bien de la déqualification dont les femmes sont aussi les principales victimes. Quant aux salaires, rappelons simplement que 70 % des smicards sont des smicardes. Pour une majorité des
Citations extraites de « pratiques »
Le professeur Soutoul qui a tenté de mettre en place à l’hôpital de Tours une commission médicale :
« La création de cette commission, non prévue par la loi et très souvent critiquée par certains, n était pourtant pas une originalité en la matière puisque de nombreux pays ont créé un organisme officiel (Scandinavie, la plupart des pays socialistes, Suisse, Japon, et Canada...). Nous avons également noté que beaucoup de ces pays avaient opté pour la solution de la commission quelques années après la libéralisation de leurs lois sur l'avortement, sans spécialement vouloir mettre en parallèle le fait que la loi française actuelle a été promulguée à litre provisoire pour cinq ans. » (Revue française de gynécologie, 1976).
femmes, travailler est une nécessité économique impérative.
Face à la demande d’emploi des femmes, et en fonction des besoins du patronat, le gouvernement se garde bien d’attaquer frontalement le droit au travail des femmes que la majorité d’entre elles considèrent aujourd’hui comme un acquis irréversible. Aussi, pour faire patienter et occuper les mères de famille, on leur propose des stages de formation. Un nouveau projet est à l’étude pour leur faciliter l’accès aux universités. Toutes ces mesures seraient bien séduisantes si elles s’accompagnaient de la garantie d’un débouché professionnel, ce qui n’est pas le cas.
La bourgeoisie a plus d’un tour dans son sac et elle offre toute une gamme de fausses solutions : horaires variables, travail temporaire, travail à temps partiel, mercredis libres, semaine de 40 h en 4 jours, aménagement du temps de travail annuel... Toutes ces mesures visent à rentabiliser la main-d’œuvre féminine pour le plus grand profit du patronat, à aménager la double journée de travail tout en faisant l’économie d’équipements collectifs.
Une partie de la bourgeoisie prêche carrément le retour au foyer. En mars 78, Dassault s’offrait des
Discours de Giscard aux journées internationales de Paris (mars 75)
« Les femmes doivent être les principales responsables de leur descendance ».
« Les femmes doivent pouvoir assumer à la fois leurs responsabilités sociales et familiales. Le second dilemme que nous n 'avons pas complètement résolu est celui de la compatibilité entre la fonction familiale et l'activité professionnelle. N'espérons pas le résoudre par une sorte de retrait des femmes de la vie économique. Tout porte à croire au contraire que les femmes souhaitent de plus en plus participer à la vie politique, économique et sociale. Elles n’acceptent plus d'être une main-d'œuvre d'appoint ».
« Je propose :
1) d'effacer les discriminations partout où elles subsistent, dès lors qu elles ne sont pas liées à la protection de la fonction maternelle
2) de développer une politique d'éducation, de formation professionnelle et de promotion sociale qui crée une véritable égalité des chances entre les sexes
3) de construire un système de protection sociale qui instaure une solidarité active en vue d’assurer d'une part le libre choix et la compatibilité entre la maternité et la profession ; d ’autre part, la reconnaissance de l’autonomie sociale des femmes et l'existence de leurs droits personnels ».
« Il s’agit d'une évolution irréversible. Qu'il s 'agisse du couple, de la famille, de l 'entreprise, de la nation, la soumission et la dépendance aveugle ne seront plus acceptables et acceptées ».
Discours de Giscard au 30e anniversaire de l’U.N.A.F., Paris juin 76
« Il s'agit de créer chez tous ceux qui participent à la vie publique, et non pas seulement à cette cellule restreinte qu ’est l’équipe gouvernementale, un réflexe familial. Les pouvoirs publics sont décidés à favoriser cette évolution ».
« Le développement du travail à temps partiel et celui des horaires variables, la possibilité pour les mères de cesser de travailler pendant deux ans après la naissance d'un enfant, tout en ayant la garantie de retrouver leur emploi et même de poursuivre leur carrière : autant de directions dans lesquelles il est indispensable de travailler pour atténuer les tensions que l'activité professionnelle fait trop souvent subir à la vie familiale ».
pages entières de publicité dans les journaux pour y déclarer : « Si certaines femmes veulent élever leurs enfants et assurer le bien-être de leur foyer, il n 'y a pas lieu de les décourager, mais au contraire de les encourager ». Il était bientôt rejoint par l'épiscopat. toujours à la pointe du combat, et par R. Boulin, ministre du travail.
Cette propagande en faveur du retour des femmes au foyer va s’intensifiant, de concert avec les cris d’alarme contre la dénatalité.
Repeupler la France ?
Rappelons que dès novembre 74, lors du débat sur l’avortement au Parlement, S. Veil déclarait que « dans l'hypothèse où il apparaîtrait que la loi ne serait plus adaptée à l’évolution démographique (...), le Parlement aurait à se prononcer à nouveau dans cinq ans en tenant compte de ces nouvelles données ». Et, au cours de ce même débat, Debré, farouche adversaire de la liberté de l’avortement, tempêtait déjà : « Nous devrions pourtant être les premiers en Europe occidentale à ébranler l affreux conformisme de la dénatalité, et je répète le terme : de la dématernité ». Désormais, il ne prêche plus dans le désert. Le gouvernement se préoccupe sérieusement de ce problème, tout en refusant d’envisager des mesures autoritaires. Il est vrai que le bilan de la politique suivie au lendemain de la deuxième guerre mondiale pour repeupler la France décimée, est un bilan d’échec. Malgré la loi de 1920 interdisant l’avortement et la propagande en faveur de la contraception, présentée par le rapporteur comme une « véritable mesure de salut public », malgré le renvoi massif des femmes au foyer, la baisse de la natalité fut continue entre les deux guerres. Quant aux causes de la dénatalité actuelle, il paraît peu sérieux d’incriminer le travail des femmes : l’exemple des Pays-Bas, où l’on retrouve le même phénomène alors que le nombre de femmes au foyer est élevé, en témoigne.
D’autre part, comme l’indiquent les conclusions du congrès de FIN ED (Institut national d’études démographiques) en 79, il n’est pas sérieux d’imputer la baisse de la natalité à la contraception. En effet, le phénomène s’est accentué en 65 alors que l’usage des contraceptifs n’a commencé à se répandre qu’à partir des années 70. Quant à la libéralisation de l’avortement en 75, n’oublions pas qu’elle était précédée de centaines de milliers d’avortements clandestins chaque année et que la baisse de la fécondité s’est stabilisée au lieu de s’accentuer depuis 76.
En fait la principale raison invoquée par les couples pour expliquer le nombre limité des naissances est celle des moyens financiers (enquête de F Magazine, janvier 79). Libéralisme avancé oblige « la politique démographique doit se garder de régenter les mœurs » et « la France doit chercher à innover » dans la voie de solutions à ce problème, comme le déclare E. Sullerot dans son rapport devant le conseil économique et social en 78.
Reste donc la solution d’une politique nataliste d’incitation qui a l’inconvénient pour la bourgeoisie d’être coûteuse. Aussi le salaire maternel n’est-il pas envisagé par le pouvoir en raison de son coût trop élevé.
Par contre, le congé maternité a été allongé à 1 6 semaines en 78 et Nicole Pasquier envisage de l’étendre à 6 mois (mesure adoptée en RFA pour remédier à la dénatalité).
Et surtout le congé sans solde se développe : le congé parental de deux ans a été étendu aux fonctionnaires, y compris les stagiaires en mai 79. Sa mixité toute théorique ne fait pas illusion quand on connaît l’inégalité des salaires entre hommes et femmes. Pour la bourgeoisie, la mise en congé des femmes a le double avantage de désengorger le marché du travail et de faire l’économie de crèches.
D’ailleurs le gouvernement est peu disposé à investir dans ce domaine et préfère développer le système des assistances maternelles (dont les employeurs sont en fait les parents et non l’Etat) système moins « collectiviste » et plus « familial » en somme.
C’est bien en effet d’une politique familiale qu’il s’agit de la part du pouvoir : instauration du complément familial en 78, augmentation des allocations en 79. Mais ces mesures peuvent difficilement jouer un rôle d’incitation à la natalité face à l’augmentation du coût de la vie et à toutes les difficultés économiques que connaissent les travailleuses et les travailleurs. Si ce n’est les discours qui ne lui coûtent rien, le pouvoir n’a pas grand chose à offrir aux femmes et n’a guère les moyens de sa politique.
Famille et patrie
:
« Il est indispensable de replacer la famille menacée par les idées collectivistes, au centre de ta vie nationale, et, pour ce faire de revaloriser le mariage, d'aider les mères de famille sans en faire pour autant les salariés de l'état ». (Joanne, député « républicain » de la Charente, à l 'assemblée en juin 77).
« Il faut des crèches, un statut privilégié aux parents de plus de trois enfants, un service civil des jeunes filles consacré à l'aide au foyer, le vote familial, l'éducation des jeunes axée non uniquement sur la contraception mais sur la famille, revoir la loi sur l'IVG ». (Debré, Pour un Grenelle des familles, déc. 78).
Boulin, oct. 78
« Il n'est pas impérieux pour l'épouse d'un salarié de travailler ».
Debré, croisé de l’occident
:
« Ce n 'est donc pas le mouvement de l'histoire qui entraine depuis quelques années les nations d’Europe occidentale mais une monumentale erreur historique. Nous acceptons le risque de diminuer, nous acceptons le risque de vieillir, alors que d'autres, à nos portes, croissent et rajeunissent. Nous devrions pourtant être les premiers en Europe Occidentale à ébranler l’affreux conformisme de la dénatalité, et, je répète le terme, de la « dématernité ». Faisons attention à la solidité de notre nation. » (Nov. 74, débat à l'assemblée sur la loi).
« Le premier devoir, la première morale, c est d'arrêter, quand il est temps encore, le craquement de la société française, de la patrie française, de la liberté française ». (Mars 79, « Faute d'enfant, la France va craquer »).
Chirac, avril 79
« Cette loi fait aujourd 'hui un tort considérable à notre pays et rend tout espoir de reprise de la natalité dérisoire. Il y a donc là, à la veille d'un débat important qui va intervenir au parlement, la nécessité impérieuse de revoir cette loi parce que c 'est la vie même de la France qui est en cause et c’est fondamental. »
L’épiscopat
« Est-il impensable que là ou deux salaires ne sont pas nécessaires pour l'équilibre de la vie d'une famille, l'on puisse renoncer à l 'un d'eux ».
Beullac en 76
« Autant l’homme a pour vocation fondamentale de travailler dans les services et les bureaux, autant une partie de la vie de la femme peut se passer ailleurs ».
Oct. 78, réponse de Paul Lecomte, employeur, à A. Delorme, demandeuse d’emploi
« Madame je suis pantois... Vous vous consacrez déjà à votre époux, à vous-même et à vos trois enfants, soit cinq personnes. Et vous souhaitez en plus régler les problèmes de mes soixante-cinq clients. Total : soixante-dix. Sans compter le temps que vous donnerez à votre patron. Madame, je vous en prie, occupez-vous de votre foyer et de vos enfants. Merci ».
Mai 79, colloque sur le travail temporaire des femmes, Cousté, député R.P.R
« le travail temporaire est une réponse moderne aux exigences économiques, à ta nécessaire mobilité de la main-d'œuvre. »