l'avortement imposé par la lutte des femmes r
Jusqu’à la fin de 1974, date du vote de la loi Veil, l’avortement est totalement interdit en France. Le pays est régi par la loi de 1920 qui punit de prison la femme avortée et ses « complices », médecins, infirmières, parents ou amis.
La loi de 1 920 votée après la guerre de 1914 et l’effondrement démographique de la France, n’avait pratiquement rencontré aucune opposition jusque dans les années 70. Pendant l’occupation, Pétain avait fait condamner à mort et exécuter une « avorteuse », tandis que dans les années 50 et 60 le PCF, défenseur de la population et de la patrie française, s’opposait à la contraception et à l’avortement.
Ce n’est qu’en 1967 que la contraception devient légale, mais non remboursée par la Sécurité Sociale, toute publicité pour les contraceptifs est interdite et le demeure à ce jour. Quant à l’avortement, s’il n’entre guère dans les thèmes politiques avant 70-71, il fait partie de la réalité de millions de femmes.
En 1973, le Planning avançait le chiffre exhorbitant d'un million d'avortements clandestins par an. Et quels avortements ! Dans la peur et dans la honte, des milliers de femmes affrontaient le risque de la prison, mais aussi celui de la mort. Les perforations de l’utérus par aiguille à tricoter ont fait plus d’une victime. Cela n’empêchait pas certains médecins de réaliser de confortables profits, non soumis à l’impôt... Tandis que des hôpitaux pratiquaient les curetages sans anesthésie pour punir les femmes d’avoir déclenché un avortement.
C’est au mouvement des femmes que revient le mérite d’avoir soulevé la question de l’avortement. En 1972, 343 femmes célèbres, dans un Manifeste, reconnaissaient publiquement avoir avorté et sommaient l’Etat de leur faire un procès. Le Manifeste des 343, marque le début de la campagne pour la liberté de l’avortement. Fin 1 972, s’ouvre le procès de Bobigny où comparaissent une mineure, sa mère, elle-même mère célibataire et une collègue de travail de cette dernière, accusées d’avoir fait avorter la plus jeune d’entre elles. Le procès donne lieu à d’importantes manifestations qui contraignent le tribunal à l’acquittement : l’affaire de Bobigny sonne le glas de la loi de 1920 que personne n’applique plus !
Très vite se crée le MLAC avec la participation plus ou moins active de la CFDT, du PS, du Planning, de LO, de la LC et de Révo ! (actuellement OCT), et de représentantes des Groupes femmes. Malgré ses limites, le caractère formel de la participation de certaines organisations, le MLAC a représenté un cadre unitaire permettant une mobilisation de masse, sur l’avortement. A ce titre, c’est un exemple à suivre et à développer dans la campagne actuelle. A la base, ces comités MLAC se donnent pour but de « faire éclater la demande » ; ils pratiquent des avortements ou organisent le départ de femmes à l’étranger, sans que l’Etat ait les moyens d’organiser la répression. Le film Histoire d'A qui montre un avortement par la méthode Karmann est interdit, mais sera diffusé partout par les militant (e) s du MLAC et des Groupes femmes. Des réunions dans les entreprises, des manifestations de rue exigent la liberté de l’avortement. C'est cette mobilisation extra-parlementaire, c’est ce rapport de forces instauré par la lutte qui a permis la suspension pour 5 ans de la loi 1920.
La loi Veil comporte de nombreuses restrictions
1974 : élections présidentielles. L’avortement libre fait partie du programme de Mitterrand et de Giscard. Giscard, élu, soucieux d’élargir sa majorité par quelques voix de femmes, et d’apparaître « libéral et avancé », nomme une Secrétaire d’Etat à la condition féminine (Gi-roud) et charge Veil de régler la question de l’avortement. Il faut souligner que le débat au Parlement a permis à la droite française de révéler sa haine des femmes et son angoisse devant l’ébranlement, fut-il léger, du patriarcat.
Debré jouant les Cassandres de l’effondrement démographique et prophétisant l’invasion par les hordes jaunes et noires, les catholiques patentés dissertant sur l’âme des fœtus, cent femmes bretonnes faisant le tour de l’Assemblée en récitant des prières pour exorciser le Diable, on a tout vu en ces jours de vote de la loi Veil. Il y a fort à parier qu’on reverra les mêmes en novembre 1979.
Une loi restrictive
La loi Veil ne donne pas la liberté de l’avortement ; elle se contente de suspendre la loi de 1 920 dans certains cas ; l’avortement reste inscrit au Code Pénal. Ainsi les mineures doivent avoir l'autorisation de leurs parents : les immigrées et les étrangères sans carte de séjour ne peuvent avorter. Quand elles le font, c'est clandestinement comme dans cette clinique de Lourdes où une femme espagnole est morte récemment.
L ’avortement n’est ni gratuit ni remboursé par la Sécurité Sociale. Les femmes payent de 600 F à
3.000 F, 4.000 F. Il est bien difficile de fixer un chiffre maximum quand des cliniques continuent à exiger de l’argent liquide et des taux exhorbi-tants pour accélérer la prise en charge. Même les hôpitaux publics font parfois payer trois jours d’hospitalisation.
L ’avortement reste culpabilisant. La femme doit passer devant une commission qui retarde son avortement et la culpabilise. Le Planning, à son congrès, citait même le cas d’une clinique où un « tribunal » se réunissait avec médecins, psychologues,... pour juger de l’opportunité d’un avortement, la femme avortée ayant une voix sur 8 ou 1 0 dans la décision à prendre.
L avortement n ’est pas pratiqué partout : des régions comme le Nord ou la Lorraine n’offrent aucune possibilité. En effet, la clause de conscience prévue par la loi Veil permet à n’importe quel chef de service, au nom de sa conscience à lui, d’interdire la pratique de l’avortement dans son service. La clause joue dans le sens inverse, quoique plus rarement. On a vu des chefs de service imposer l’avortement à des médecins ou infirmières peu motivés, lesquels avortent
La France n’a pas l’exclusivité d’une loi restrictive, pas plus quelle ne rassemble tous ceux qui voudraient encore limiter le droit à l’avortement. La crise économique pèse sur toutes les bourgeoisies européennes, la chute démographique concerne tous les pays d’Europe. Dans une telle situation, quelle tentation de limiter les crédits de santé, de renvoyer une partie des femmes au foyer en leur faisant faire le troisième enfant tant attendu !
En Allemagne -une loi votée en 1974 sous la pression d’un mouvement de masse autorisant l'avortement jusqu’à 12 semaines, a été remise en cause en 1976: il faut donner des raisons de « difficulté sociale » pour pouvoir avorter.
En Angleterre -l'avortement est libre et remboursé depuis 1967 jusqu’à 28 semaines. Mais faute de places, seulement 50 % des femmes peuvent avorter en milieu hospitalier et le reste paye -cher -son avortement dans les cliniques privées qui ont fleuri depuis la loi. La droite mène campagne pour des restrictions, évidemment pour les immigrées et étrangères.
les femmes dans les pires conditions. La clause de conscience, telle quelle a été conçue ne sert nullement à protéger la liberté individuelle, c’est une mesure politique servant au gouvernement à se concilier la hiérarchie médicale.
Les délais permis par la loi Veil sont très restrictifs (1 0 semaines). Le résultat est qu’une bonne partie des femmes avortent au-delà des délais légaux. Les mineures qui découvrent tardivement leur grossesse, ou qui ont peur de leurs parents, sont les plus nombreuses, parmi les avortements tardifs. Mais il y a aussi de nombreux cas de femmes renvoyées de clinique en hôpital par manque de place, ou de femmes dont le médecin a « découvert » la grossesse à 1 5 ou 20 semaines !
La femme n’a pas le choix de la méthode d’avortement. Ce sont les hôpitaux et cliniques qui imposent la méthode, la plus répandue étant l’avortement par curetage.
Par l’absence de la gratuité, par les restrictions multiples, la loi Veil ne respecte nullement le libre choix des femmes, leur droit à disposer de leur corps.
En Belgique -l’avortement demeure interdit : il peut être puni de 1 0 à 20 ans de prison.
Au Danemark -l’avortement est libre et gratuit contrairement d’ailleurs à la contraception. Mais les restrictions des crédits commencent à apparaître et les délais pour obtenir un avortement sont plus longs.
Aux Pays-bas -le gouvernement vient de faire voter une restriction des délais (3 mois) et des limites à l’accueil des femmes étrangères.
En Italie -la loi votée est plus libérale qu’en France, mais la clause de conscience autorisée pour les médecins aboutit à une situation où il est extrêmement difficile de trouver une place dans les hôpitaux.
En Espagne et en Irlande du Sud, l’avortement est interdit.
Dans bien des pays, l’avortement reste interdit ; dans d’autres, de nouvelles restrictions viennent d’être votées, ou alors comme en Italie la loi n’est pas appliquée. C'est donc une lutte internationale c�i’il s’agit de mener aujourd’hui.