La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER : LES FEMMES EN EUROPE

La crise du mouvement féministe italien : Entretien avec Daniella, militante des GCR

Cahiers du féminisme, n° 10, juin - septembre 1979 · p. 24-25 · 1 655 mots

Entretien avec Daniella.

On peut parler aujourd’hui d’une crise générale du mouvement des femmes italien. Elle s’inscrit d’ailleurs dans un contexte de crise de toute la gauche italienne, qui se traduit, entre autres, par une dilution des positions de classe dans l’activité politique. Les idées portées par les mouvements dits « radicaux » sont très souvent idéalistes.

Une réalité multiforme

La réalité du mouvement féministe italien est très floue. On ne peut pas parler d’un mouvement organisé qui aurait tissé des liens avec la masse des femmes qui se radicalisent. Les coordinations ont nettement régressé depuis 1976 et 1977, au plus fort des luttes pour la libéralisation de l’avortement. Par contre, il existe une multitude de regroupements de femmes, dans les quartiers, les cités, les écoles, les usines. Mais ces regroupements sont plus occasionnels que permanents, et souvent leurs objectifs ne sont pas précisément définis. « Se retrouver » entre femmes est devenu quelque chose de spontané, un gigantesque élan de solidarité et d’amitié entre les femmes ! Et cela explique, bien souvent, l’importance des manifestations féministes (manifestations souvent ponctuelles, en réponse à des viols, lors des procès et des agressions comme celles de l’attentat comme Radio Cita Futura en février dernier).

Un des éléments spécifiques de la crise du mouvement des femmes en Italie, c’est la systématisation de la pratique de l’autoconscience (1). Elle était devenue pour toute une série de collectifs de femmes un but en soi.

Mais, après plusieurs années, les limites en furent évidentes, tant en ce qui concerne la pratique de l’auto-analyse. que comme instrument priviligié pour le développement du mouvement.

L'autoconscience

Il ne s’agit pas de remettre en cause toute pratique d’autoconscience — elle a joué un rôle important dans le développement du mouvement ; elle a permis d’établir toute une série de contacts entre des couches de femmes très différentes, d’aborder des questions comme la famille, les rapports sexuels, la condition réelle des femmes à travers tout ce que nous vivons — ce qu’il faut remettre en cause, c’est d’en avoir fait l’objectif du mouvement des femmes et non un instrument à son service. La pratique systématique de l’autoconscience, comme aboutissement de la lutte féministe, a particulièrement marqué des régions comme la Lombardie ou Milan (à Turin, plus industrialisée, ce fut un phénomène plus marginal). C’était le fait de couches de femmes socialement marquées, qui n’avaient pas de besoins immédiats très pressants.

C’est flagrant en ce qui concerne l'avortement, par exemple ! Un grand nombre de militantes féministes ont trouvé les moyens, à travers les luttes passées, de résoudre leurs problèmes propres, et elles se sont désintéressées de la question. Pourtant, la situation de l’avortement reste encore très catastrophique en Italie, après le vote de la loi, notamment pour les mineures !

11 y a une sorte de « coupure » qui s’est instaurée entre les « féministes », qui auraient résolu ou dépassé toute une série de problèmes et les autres femmes. On entend souvent cet argument : « Ce n’est pas à moi d’agir ou de parler à la place des autres femmes. C'est à elles de s’organiser ! » Beaucoup de féministes en Italie ont refusé de se poser le problème de la transmission de leurs propres acquis !

MOUVEMENTS FEMINISTES

Un autre problème pèse, dans la crise actuelle du mouvement italien, c’est le refus de toute une génération de militantes féministes — notamment de l’extrême gauche — d’assumer leurs tâches d’« avant-garde » pour le développement du mouvement. Une grande partie des femmes qui avaient été extrêmement actives dans les premières années du mouvement, en ont fait une question de principe et se sont « reconverties » dans des activités dites « à la base ». C’est ainsi que sont nés de multiples lieux (restaurants, librairies, salles de thé, cours de yoga, d’art) gérés par des femmes et qui contribuent à maintenir une certaine permanence du regroupement des femmes. L’absence d’une avant-garde organisée, au sein du mouvement des femmes, qui assure sa continuité, garantisse ses objectifs, est une difficulté majeure ; d’autant plus qu'elle n’a pas permis que se forme une nouvelle génération de « cadres féministes ». Si la radicalisation féministe reste encore très large en Italie, ce qui n’existe plus aujourd’hui, en fait, c’est la volonté de le concrétiser dans un mouvement anticapitaliste, c’est la capacité de construire le mouvement des femmes.

L’absence d’un mouvement coordonné

Il n’existe plus de coordinations nationales, ni même régionales, sur quelque thème que ce soit.

Il y a encore deux ans, dans la plupart des grandes villes, des coordinations, souvent hebdomadaires, s’étaient mises en place. C'étaient des lieux de contacts, de rencontres, d’échanges. A Rome, c’est le centre des femmes, qui joue aujourd’hui ce rôle. Il abrite de nombreux collectifs féministes, y compris le MLD (Mouvement de libération des femmes, lié au Parti radical), ainsi que la rédaction de l’hebdomadaire féministe : « le Quotidien des femmes ». C’est le setil point de référence et d’information au niveau national.

A Turin, la seule coordination qui existe a pour unique objectif d’obtenir, par l’occupation, une maison des femmes, sur la ville. Le paradoxe, c’est qu’elle ait connu une assez large participation : les collectifs femmes, l’inter-catégoriale, les femmes de l’UDI, des femmes du Parti radical...

11 y a encore beaucoup de femmes en Italie qui sont prêtes à se mobiliser. Et quand un objectif se dessine, il y a beaucoup d’enthousiasme au départ. Pour la maison des femmes, à Turin, on a occupé des locaux. Et puis, cela s’est effiloché, les résultats n’étaient pas immédiats, peu de femmes s’investissaient de manière continue, alors on a dû arrêter l’occupation. D’autant que les perspectives pour la maison des femmes n’étaient pas claire du tout.

Pourtant, ce ne sont pas les thèmes de lutte qui font défaut. Pour ne prendre qu’un exemple : ce qui a été à la base de l’auto-organisation des femmes en Italie, c’est le grand mouvement des consultori (2). Après le vote de la loi sur l’avortement, elles ont été institutionnalisées et elles fonctionnent de moins en moins bien : les mineures, exclues de la loi, ne les fréquentent pas, les liens avec les consultations dans les hôpitaux sont inexistants, la plupart ne délivre même pas les papiers nécessaires... Pourtant, dans ce contexte, qui n’est en rien une victoire pour les femmes, le mouvement des femmes n’a même pas assuré la permanence de la lutte, mais s’en est, dans sa grande majorité, retiré ! Il a déserté les consultori. C’est une véritable démission du mouvement des femmes, face à ces problèmes, certes complexes, (la participation aux consultori, le problème du contrôle et de la gestion, etc.).

Néanmoins, quelques initiatives très locales, sur des hôpitaux précis, commencent à se mettre en place, comme à l’hôpital Sainte-Anne de Turin. La situation est dramatique, il faut a ttendre plus d’un mois pour un rendez-vous, il y a une liste d’attente de >0 personnes...

Partout, la clause de conscience est utilisée comme alibi par les médecins, c’est l’instrument de leur croisade contre les femmes !

De telles initiatives restent encore isolées et l’ont peur dire que la seule campagne nationale en Italie est celle de la droite et de l’Eglise sur la question de l’avortement.

Cet « attentisme » et cette « passivité » du mouvement des femmes en Italie s'est traduit, lors du 8 mars, par le refus d’une grande partie des collectifs féministes d’en faire une journée d’action nationale contre l’instauration d’un rituel féministe.

L’Union des femmes italiennes

Dans ce contexte, c’est l’UDI (Union des femmes italiennes qui regroupe les militantes du PCI, du PSI et des femmes non organisées dont l’orientation est marquée par le PCI) qui en a pris l’initiative. Et elle a rencontré un succès certain, tant dans les villes du Nord, malgré l’absence d’un grand nombre de collectifs femmes, que dans le sud de l'Italie où les initiatives furent beaucoup plus unitaires.

L’attitude différente des collectifs femmes dans le Nord et le Sud est liée aux différences de développement du mouvement féministe au Nord, qui fut à l’origine du mouvement féministe, et, au Sud, où l’on assiste à un développement récent de l’auto-orga-nisation des femmes (plusieurs milliers de femmes en Sicile et dans les grandes villes du sud de lTtalie, à l’occasion de ce 8 mars ! )

Compte tenu de la crise actuelle du mouvement des femmes, de son éclatement et de sa dispersion politique, l’UDI devient de plus en plus attractive pour de nombreuses femmes qui se radicalisent. Elle apparaît comme le seul mouvement organisé ; mais qui n’entraîne pas forcément un accord avec ses positions politiques.

Les « intercatégoriales » concrétisent les liens entre féministes et syndicalistes

Dans de nombreuses villes, où il n’y avait plus ni de locaux ni de coordinations, ce sont les intercatégoriales (coordinations locales, généralement hebdomadaires, des déléguées syndicales des différentes entreprises d’une ville, d’un quartier) qui ont permis le regroupement des féministes. Pouvoir se réunir dans les locaux syndicaux est, d’ailleurs, pour les féministes, une tradition vieille de deux ou trois ans. Bien souvent, lorsque les coordinations féministes décident d’une initiative, les tracts sont rédigés dans les locaux syndicaux, diffusés dans toutes les entreprises par le biais du canal syndical. De ce point de vue, c’est une conquête du mouvement des femmes, qui est souvent sous-estimé en Italie.

Les intercatégoriales sont encore en Italie un cadre de lutte tout à fait important, elles permettent de faire réellement le lien entre les femmes radicalisées, sans aucune expérience du féminisme" — qui émergent de l’action syndicale — , et des femmes qui ont accumulé cette expérience et ceci au moins dans un cadre de classe. A l’intérieur des syndicats, on ne peut pas vivre uniquement de discours.

La crise du mouvement italien pèse directement sur l’activité et les initiatives des intercatégoriales, qui souvent reprenaient à l’intérieur du syndicat les propositions de mobilisation des féministes, sans cela, aujourd’hui, c’est la bureaucratie du syndicat qui est à l’offensive.

Une erreur sur cette page ?