HISTOIRE DES FEMMES « La révolution des femmes »
Dans les provinces orientales de l’URSS après 1917
Un livre de Serge Zeyon aux Editions sociales
Pour ceux et celles qui veulent comprendre les racines de l’oppression des femmes musulmanes et ce qui peut leur en coûter pour leur libération, (les luttes de femmes en Iran ont rendu cette question d ’une brûlante actualité), le petit livre de Serge Zeyon, écrit au début des années soixante -dix, est une contribution fort intéressante. Consa -cré aux femmes des provinces d’Asie centrale de l'Etat soviétique, au lendemain de la révolution d'Octobre, il restitue assez bien, semble -t -il, les luttes des femmes ouzbéques, turkmènes, tadjiks, kirghizes ou kazaks de 1920 à 1928. C’est un hommage légitime aux milliers de victimes de cette « révolution dans la révolution ».
Pour différentes que soient et seront dans l’avenir la lutte des femmes en Iran et dans l’ensemble des pays musulmans pour leur libération, elles passeront, à coup sûr par des confrontations aussi violentes et même aussi sanglantes.
Puisse cette expérience historique servir de leçon !
Avant la Révolution d'Octobre. le tsar soutenait les chefs féodaux des provinces d'Asie centrale dont les populations étaient musulmanes à 8096.
Arbitraire, exploitation étaient le lot commun de l'ensemble de la population. Mais les femmes, esclaves des esclaves, subissaient une oppression toute particulière, économique, et sexuelle.
Elles étaient astreintes à la claustration. Les femmes ouzbèkes portaient la parandja , cloche de toile sous laquelle elles étaient ensevelies. Les progressistes appelaient cela « la prison ambulante » des femmes. Leur visage était dissimulé par un voile de crin, le tchavan. Les femmes turkmènes, elles, portaient sur la tête une lourde coiffure conique, le borik. qu’elles ne devaient jamais enlever. même la nuit.
Elles devaient, par ailleurs, se couvrir constamment la bouche d'une écharpe, le yachmak, appelé « voile du silence », symbole de leur devoir de soumission muette. Les femmes étaient le plus souvent mariées vers 9 ans, achetées par un époux et maitre qui aurait pu être leur grand-père
Les riches se payaient plusieurs femmes et entretenaient de nombreuses concubines à la différence des pauvres. Certains, pour ne pas payer le kalim. prix de la fiancée versé à la famille de la fille, recouraient à l'enlèvement. Par ailleurs, si un des époux mourrait après paiement du Kalim. il devait être remplacé par un frère ou une sœur. Et si une veuve refusait de devenir l'épouse de son beau-frère. elle devait rester veuve pour la vie.
On comprend pourquoi de nombreuses femmes, marchandises vivantes, préféraient se suicider.
HISTOIRE DES FEMMES
Pour bien marquer leur infériorité jusque dans la mort, leurs tombes étaient creusées plus profondément que celles des hommes afin que, dans la terre, leurs dépouilles ne soit pas au niveau de celles des hommes.
La première émancipation des femmes, dans les provinces musulmanes d’Asie centrale, fut tentée par le mouvement des djadistes (1908-1910).
Ils créèrent des écoles ouvertes aux filles et aux garçons mais accessibles simplement à une minorité de privilégié(e)s. Ils constituèrent des troupes de théâtre qui comprenaient, pour la première fois des femmes dévoilées !
L’émancipation juridique des femmes par le gouvernement soviétique
C’est tout à l’honneur du gouvernement soviétique d’avoir proclamé, dès 1918, l’égalité totale des hommes et des femmes, dans tous les domaines : économique, culturel, législatif, politique, etc.
Mais il y a toujours un fossé entre des droits formels et la réalité. Ainsi les décrets successifs, publiés dans les différentes provinces orientales, ne pouvaient à eux seuls, moins qu’ail-leurs encore, changer sinon bouleverser la condition de la masse de ces femmes.
En 1920, le comité exécutif du Kazakhstan interdit la polygamie, la pratique du kalym, le mariage forcé. L’âge minimum du mariage sera dorénavant de 16 ans pour les femmes et 18 ans pour les garçons. Seul le mariage par consentement des époux sera admis.
Le même décret est promulgué au Turkestan en 1921.
Mais les femmes, isolées dans leur famille, ne pouvaient seules faire respecter ces nouveaux droits. Il fallut donc les aider à s’organiser.
Pour s'adresser aux femmes musulmanes, les militantes bolcheviques, souvent russes, ce qui rendait le contact plus difficile, saisirent toutes les occasions : noces, fêtes durant lesquelles les femmes étaient, bien sûr, séparées des hommes. Des sections féminines du parti furent organisées.
« Le chauvinisme grand-russe » contre la libération des femmes
Un premier rassemblement de femmes du Turkestan eut lieu à Tachkent en mai 1 920. Mais sur 1 1 8 femmes présentes, il n'y avait que 1 6 femmes des nationalités locales, certaines voilées. Plus de la moitié (7 >) étaient membres du parti bolchevique.
Serge Zeyun, dans son livre, la Révolution des femmes , reconnaît que les difficultés ne résultaient pas seulement des « mentalités retardataires », comme on dit, mais aussi de « l'attitude chauvine et colonialiste des premiers dirigeants soviétiques locaux » qui « facilita grandement la propan -gade des basmathches » (bandes armées qui basculèrent dans la contre-révolution).
En 1919, des dirigeants du PC du Turkestan furent destitués pour cette raison.
Et de rappeler, à juste titre, les paroles célèbres de Lénine : « Je déclare une guerre à mort au chauvinisme grand-russe », ainsi que la résolution du 1 2e Congrès du PC russe en avril 1923, qui dénonce : « L’attitude de mépris hautain et de bureaucratisme sans cœur que manifestent les fonctionnaires soviétiques russes envers les besoins et les nécessités des républiques nationales... »
On peut facilement imaginer l’attitude de ces bureaucrates locaux, sur la question des droits des femmes. Le stalinisme triomphant aggrava tragiquement cela. Serge Zeyon ne fait qu’une allusion discrète à cette dégénérescence. Il insiste, en revanche, sur le fait que jamais aucune loi n’obligea les musulmanes à se dévoiler. Encore heureux !
Mais il rapporte ce qui se passa dans un village turkmène à la fin des années vingt : « Dans un village turkmène fut placardé l’avis suivant : La cellule du parti, en accord avec le soviet du village, a prononcé la décision suivante • toutes les femmes doivent enlever un parandja (voile). Telle est la décision du pouvoir soviétique. Celle qui ne l’enlèvera pas recevra la visite d'un milicien qui se chargera de l’opération. » Des jeunes filles furent empêchées d’aller à l’école ou au club en Parandja !
L’organisation autonome des femmes la réaction des hommes
et
En juin 1921, à Tachkent, une centaine de déléguées ouzbéques, tad-jikes, kirghizes et turkmènes se rassemblèrent pour se rendre au congrès féminin de Moscou où elles arrivèrent le 1 3 juin, accueillies par Clara Zetkin et A. Kollontaï.
Des clubs féminins ainsi que des coopératives artisanales furent ouverts. Le premier club fut ouvert en Azerbaïdjan. Il comprenait : une consultation médicale, un atelier de couture, une école d’alphabétisation, une bibliothèque, une crèche, un jardin d’enfants. Les hommes n'y étaient pas admis sauf les conférenciers. Des magasins réservés aux femmes furent, par ailleurs, ouverts ainsi que des « maisons de la paysanne ».
De nombreuses femmes furent assassinées par des hommes réactionnaires ou par leurs maris pour avoir organisé ou simplement participé à ces clubs. L’exécution des assassins ne suffit pas à arrêter les représailles.
En 1926, la lutte pour l’émancipation des femmes fut relancée. Une véritable campagne fut organisée qui prit le nom de « Hudjum » (l’offensive), contre le port du voile contre la claustration et l'analphabétisme. C’est dans ce cadre que se produisirent les « abus de pouvoir », signalés par Serge Zeyon dans son livre. Ils ne sont pas sans similitude avec les abus de la collectivisation forcée ! En réponse à cette campagne, des maris qui sentaient leur pouvoir menacé, des mollahs réactionnaires, des bais et des basmathches (bandes armées contre-révolutionnaires) organisèrent de véritables expéditions punitives contre les femmes.
En 1928, en Ouzbékistan, 226 cas d'enlèvements et d’assassinats furent enregistrés.
Sans tuer leurs femmes, certains tyrans domestiques détournaient les lois. Ainsi certains hommes utilisaient la loi autorisant les femmes à divorcer pour réaliser des « affaires ». Ils incitaient les femmes au divorce puis les cédaient à un nouveau mari contre un kalym élevé !
Des femmes furent battues et même tuées parce qu’elles voulaient travailler à l’extérieur.
En 1 932, (I i ans après le début de la Révolution d’Octobre, mais en pleine période stalinienne) un fait divers en dit long sur l’oppression des femmes qui persistait à cette époque.
C’est une kolkhozienne qui révéla le scandale. Une jeune veuve du Turkmenistan fut découverte, après avoir passé 4 ans dans une écurie, attachée comme un chien, parce qu’elle avait osé réclamer à son beau-père la part d’héritage qui lui revenait après la mort de son mari. Son beau-père, était l’ancien bai du village. Le fils, complice, était secrétaire de la cellule communiste locale. Le deuxième complice n’était rien moins que le président du kolkhoze. Il était aussi parent de l’ancien bai.
Ce sont les « autorités » qui durent intervenir pour libérer cette femme.
On peut douter que les femmes d’Iran puissent éviter de tels sacrifices sur le chemin de leur libération.
C. B.