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«Lesbiennes, on est là, sortons de l'anonymat». Des groupes lesbiennes se créent un peu partout

Cahiers du féminisme, n° 10, juin - septembre 1979 · p. 46-47 · 1 745 mots

HOMOSEXUALITES « Lesbiennes, on est là, sortons de l’anonymat »

Des groupes lesbiennes se créent un peu partout

L'oppression que nous rencontrons quotidiennement en tant que lesbiennes est bien souvent oubliée, voire niée dans le mouvement des femmes. Pourtant sa naissance, son existence ont été et reste bien sûr déterminantes pour nous. En expliquant, en recherchant les mécanismes de l’oppression des femmes, c’était la nôtre qui, par là, se révélait. Le droit des femmes à vivre leur sexualité était aussi notre droit, le droit d’exister comme être autonome est le nôtre aussi, etc.

Ainsi, est -il sur que l’existence du mouvement femmes a permis à de nombreuses lesbiennes, non seulement de mieux se vivre, mais encore de le revendiquer. Cependant, tout cela étant implicite, n ’a jamais été pris en compte réellement et ne le sera pas si les lesbiennes elles -mêmes ne se regroupent pas. Ce n’est bien évidemment pas un hasard si les groupes qui sont apparus, peut-être tardivement, se multiplient aujourd’hui..

Peu nombreuses, en effet, étaient les lesbiennes dans tout ce qui a existé de mouvement homosexuel jusque là : FHAR, Antinorm, GLH... A l’heure où le mouvement femmes se structurait par groupes de quartier ou d’entreprise, la tentative du Groupe de lesbiennes féministes (GLF) était taxée de « radicale » et « sexiste », sans jamais l’once d’une réponse.

Aujourd'hui, et ce depuis plusieurs années dans certains cas (Lyon), existent dans différentes villes des groupes lesbiennes, groupes et non commissions, nuance de taille.

Groupes divers, se sentant plus proches du mouvement de femmes, s’en considérant comme partie intégrante, ou, au contraire, préférant travailler avec les GLH, au-delà des différences, la même fonction : un espace pour respirer, se vivre, lutter.

Se regrouper pour nous vivre parler, nous rencontrer

Se vivre, telle est en effet une des fonctions essentielles des groupes lesbiennes et si nous jugeons important d’en parler c’est que, ne voyant pas apparaître sur la scène publique les groupes lesbiennes, certain(e)s sont parfois amené(e)s à nier ou sous-estimer l'importance de leur existence.

Des groupes permettent de rompre l’isolement, l’atomisation, permettent d’aller au-delà du simple cercle affectif, au-delà de la solitude totale même pour certaines. C'est faire de ce qui est jusque là vécu comme individuel, comme problème, une force collective.

Se regrouper, c’est cesser de culpabiliser ou de cacher notre différence. Là, nous n'avons plus à la justifier, le cercle de la double vie se rompt, la cage se brise petit à petit. Là, en effet, nous pouvons être nous-mêmes, petit à petit, car rien n’est forcément immédiat... Mais déjà connaître d’autres lesbiennes, d'autres femmes qui, comme soi, cachent à leur entourage, depuis des années, parfois des dizaines d'années, ce qu'elles vivent profondément, c’est l'essentiel, c’est ce qui fait qu'une lutte est possible.

Si cela est si important, c'est que, il faut le répéter, la majorité des lesbiennes vivent complètement une double vie. niées et se niant elles-mêmes. Si beaucoup d'entre elles ont vu dans l'explosion du féminisme quelque chose qui les concernait, bien peu sont celles qui sont allées dans des groupes femmes, tant elles considéraient que le mouvement femmes, c'était pour les autres, les femmes « normales » T'est cela que change radicalement l’exiMen-ce des groupes.

Là, nous pouvons parler réellement de nous, dans la confiance sans avoir à nous mystifier, ni à se justifier. Et cela est perceptible dans toutes les discussions. Nous pouvons discuter, décortiquer y compris ce qu’il peut y avoir en nous de produit de la société, mais sans nous sentir agressées, et surtout en respectant nos différences. Car il n’y a pas une homosexualité féminine, il y a des lesbiennes différentes dans leur itinéraire, leur rapport au monde. Il ne s’agit donc pas de rejeter celles dont la vie, l’image n’est pas semblable à la nôtre, mais de permettre à toutes de s’exprimer sur la base, bien sûr, de la reconnaissance de cette oppression qui nous lie.

Est né aussi un journal

Et du problème du groupe, de la simple réunion hebdomadaire, on en vient à se poser le problème d’un lieu. La plupart des groupes, en effet, veulent être ouverts à l’extérieur, aux autres lesbiennes, et tel est le sens donné au besoin qui se fait sentir très vite d’un centre, pour des permanences, l’accueil et d’autres activités que la simple réunion.

Pour le moment, quel autre lieu social existe-t-il, en effet, en dehors des « boites » rares et presque toutes situées à Paris ? Rien, et il est sûr

HOMOSEXUALITES qu'une maison, un centre permettrait de toucher bien d'autres filles que celles qui viennent actuellement.

Cela, toute l'expérience des bals. des fêtes, le prouve : avec une propagande minime, plus de 400 filles, dont la plupart ne viennent pas a des initiatives du mouvement, étaient la. lors de la soirée débat-bal organisée par le groupe lesbiennes de Paris.

A l'heure ou l'ensemble des autres groupes femmes a du mal à se coordonner. a avoir une presse propre, les groupes lesbiennes, eux. ont démarré un travail en ce sens. En novembre 1978. une première réelle rencontre des groupes s’est tenue, une deuxième a eu lieu a Pâques 1979 et une troisième est prévue pour la Pentecôte de la même année. Pour cet été. parallèlement a la semaine organisée par les GLH. les groupes se retrouveront pour huit jours ce qui permettra sans doute d'aller plus loin dans une série de débats entamés jusqu'alors.

En même temps, une autre initiative a été prise, celle de faire du journal Quand les femmes s 'aiment, réalisé à l'origine par le groupe de Lyon, un journal écrit par d’autres groupes. Pour l'instant, c’est en alternance avec Paris que ce journal trimestriel doit se faire. Tiré a 1 >00 exemplaires avec des moyens financiers très réduits l’écho de Quand les femmes s 'aiment est grand. De nombreuses filles isolées écrivent racontant leur solitude, leur envie de sortir, elles aussi, de cet anonymat. leur joie de se retrouver là dans quelques-unes des lignes écrites.

Se regrouper pour trouver la force de lutter

Tout cela est certes ténu, difficilement racontable, mais c’est ce qui permet de renouer avec nous-mêmes, de rompre avec le vécu individuel quotidien dans lequel nous avons toutes été, peu ou prou, enfermées, mutilées.

Car il ne s'agit pas. en effet, de se rencontrer uniquement ; petit à petit, l’envie de sortir de ce placard, comme on dit aux USA, de se battre pour le droit à vivre ses différences, à vivre pleinement, apparaissent, ne serait-ce que parce que la société est là pour nous le rappeler. Contrairement à l’idée couramment répandue, l'oppression des lesbiennes aussi existe ; elle n'est pas le simple apanage des homosexuels masculins. Alors, manifester notre existence, oui, mais avec qui ? De qui sommes-nous le plus proche ? Du mouvement femmes, des GLH, ou devons-nous être autonomes ? Ces questions-là sont encore largement ouvertes, même si certains groupes paraissent avoir des positions strictes.

C'est certes un débat important, mais pourquoi faudrait-il le trancher ?

Aujourd'hui, des lesbiennes sont regroupées dans des groupes autonomes, certaines sont aussi dans des groupes femmes, d'autres également dans des GLH. La diversité est une richesse de ce qui existe et avoir une « ligne » sur ce sujet-la comme sur d'autres, risquerait plus d'affaiblir. d'appauvrir que d'enrichir. A mon avis, l'essentiel aujourd’hui est que ces groupes existent, vivent, se multiplient. se coordonnent et qu'ainsi de ce qui est une oppression nous fassions une force.

Tout ce que nous pourrons dire. faire, élaborer, ne peut qu'enrichir l'ensemble du mouvement des femmes. Il en est ainsi de la réflexion sur le désir ou non d'enfants, le comment vivre avec eux. qui est retracée dans les numéros de Quand les femmes s’aiment. Il en est ainsi de bien d'autres sujets.

Par tout cela, étant femmes, nous sommes proches de tout ce qui peut se faire du côté du mouvement femmes, non pour y apporter une note spécifique, mais pour dire comment nous le vivons autrement.

En ce qui concerne les GLH. certaines pensent que nous n'avons rien a faire avec eux, au contraire. Cela semble être à d'autres une schématisation erronée. Certes, ce sont des hommes, certes, ils peuvent reprendre des schémas phallos, certes, ils ne vivent pas leur sexualité et bien d'autres choses de la même manière que nous. Il faut dire cependant que l'existence de groupes tels le GLH leur permet à eux aussi de se vivre différemment, de rompre l'étouffement, et là-dedans bien des schémas s’effondrent. Sur tout ce qui est la recherche sur notre oppression propre, bien des points sont communs, des connivences réelles et, tout en restant autonomes, des débats sont possibles.

Mais la lutte pour le droit à exister. pour les droits démocratiques minimum. la lutte contre la normalité hétérosexiste, contre cette société capitaliste et hétérosexiste, c'est dans la plupart des cas avec eux que nous la menons. Cela, c’est une réalité et pas toujours un choix délibéré. En effet, c’est à coups de volontarisme que, au détour d’une phrase on parle des lesbiennes dans la presse féministe, et il est bien rare que des groupes femmes se mobilisent pour des cas de répression d’homosexuelles. Le fait qu’il y ait d'autres priorités, ou que ce ne soit pas le vécu majoritaire n'est pas une explication suffisante au silence du mouvement femmes devant le licenciement de Rossignol de l'Education nationale, ni au silence devant le refus du CROUS d’accorder les locaux promis pour les rencontres homosexuelles et lesbiennes de cet été. On pourrait donner bien d’autres exemples.

A la charnière du mouvement femmes et du mouvement homosexuel masculin, les groupes lesbiennes sont peut-être encore fragiles, insatisfaisant s. Mais c’est de leur diversité, de leurs tâtonnements que naissent leur richesse, leur force. Vouloir, d’ores et déjà, les figer, alors que leur existence commence, serait une erreur. Il ne s’agissait ici que de faire une première esquisse de ce qu'ils sont, de leur signification.

Suzette Triton

Pour avoir l’adresse des différents groupes ou avoir des contacts, écrire à l’adresse centrale ci-dessous.

Groupe lesbiennes. Centre des femmes de Lyon, 13, rue du Puits-Gaillot. Lyon 69.

Quand les femmes s 'aiment est trimestriel. Pour l’avoir ou s’abonner, écrire également ci-dessus. Au sommaire du dernier numéro : le compte-rendu de la coordination de novembre, un débat sur les enfants. des textes individuels, des poèmes, des livres, etc. A Paris, le groupe lesbiennes se réunit le vendredi soir, à 20 h 30 à la maison des femmes du XIII*. 91, Quai-de-la-Gare 7 >01 3. Métro Quai-de-la-Gare.

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