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ENFANCE

L'école maternelle, un «service public» à promouvoir, à transformer

Cahiers du féminisme, n° 11, octobre - novembre 1979 · p. 32-34 · 2 335 mots

Nous avions déjà abordé dans un précédent numéro des Cahiers du féminisme la question des équipements de la petite enfance , sous l'angle exclusif de l’accueil de la prime enfance (de deux mois à deux et trois ans), à travers la nécessité d’un développement massif de crèches collectives de qualité !

Aujourd'hui, nous voulons mettre l'accent sur un autre mode de prise en charge collective de la petite enfance : l’école maternelle.

L’objectif de ce « service public » est de permettre la « scolarisation » des enfants de deux à six ans.

Depuis plusieurs dizaines d’années, la population scolaire des écoles maternelles a subi une énorme évolution. Sa vocation initiale était, au XIXe siècle, d’accueillir les enfants de travailleurs laissés sur le « pavé » par la prolétarisation massive des femmes. Plus qu ’une fonction « éducative », les « asiles » (puisque tel était le nom des ancêtres des écoles maternelles) avaient comme objectif premier d’assurer le gardiennage des enfants des travailleurs.

... Mordre

De ce point de vue, nous pouvons faire nôtre ce constat du GEDREM (1 ) : « Cette amorce d un service public de petite enfance représente un acquis précieux des classes travailleuses. Elle concrétise précisément une victoire des droits de leurs enfants , droit à un espace exprès pour eux, où ils puissent mener des expériences quasi impossibles ailleurs ; droit aux premières formes de l’autonomie et aux prémices de la connaissance ; droit de vivre pleinement leur enfance. »

Aujourd’hui, la fréquentation scolaire de l'école maternelle touche toutes les classes sociales puisque tous les enfants de cinq ans la fréquentent, 90 % des enfants de quatre ans, plus de 60 % des enfants de trois ans, le pourcentage est nettement en dessous de >0 % pour les enfants de deux ans.

Une école, substitut de la mère

La terminologie même, « école maternelle », n’a jamais laissé de doute sur la fonction première de gardiennage de la » petite école ».

Elle était et reste toujours aux mains des femmes, qui continuent à assumer sur le plan social la quasi- exclusivité de la prise en charge des enfants. Bien sûr, il y a une différence de taille entre le rôle de la mère de famille qui. seule entre ses quatre murs, doit assumer toutes les tâches d’éducation des jeunes enfants, et l’école maternelle où elles sont étroitement compartimentées et hiérarchisées : les cantinières s’occupent des repas ; les femmes de service ont le « privilège » des tâches de nettoiement et d’entretien physique des enfants ; les institutrices s’intéressent plus particulièrement â l’éducation motrice, intellectuelle et sociale ; quant aux animatrices (surveillance de cantine, garderie après 1 6 h 30, centres de loisirs). elles auraient tendance à boucher les trous !

L’exclusivité, malgré cela, de l'univers féminin dans l'environnement de la petite enfance reste encore un solide moyen de conditionnement des enfants pour que se perpétue cette répartition sociale des rôles dans les tâches d'éducation. Et ce n’est pas l’entrée timide de quelques maîtres dans les écoles maternelles, qui est encore de nature à entraîner un bouleversement des mentalités sur cette question.

Dans ce contexte, l’école « maternelle » ne peut éviter d’étre un lieu

ENFANCE privilégié de reproduction des comportements sexistes. Je me souviens de l'émoi et de l'admiration qu'avait, une année, suscités la présence de peintres dans l'école de la part des enfants : « Oh! regardez les travailleurs ! >> Jamais une telle admiration ne s était manifestée envers les femmes de service, les cantinières ou les institutrices. Il n'est pas rare de s’entendre demander : « Est<e que tu travailles, maitresse ? » Tâches gratuites. normales, naturelles, et perçues comme telles par les enfants !

Nous avons encore beaucoup à . faire pour lutter contre la ségrégation sexiste qu'organise le système scolaire, et cela dès l’école maternelle.

Nous devrons, entre autre, imposer la mixité totale du personnel, tout en refusant les méthodes actuellement utilisées par le ministère de l'Education, qui augmente le nombre de postes d'hommes au concours d’entrée dans les écoles normales en en diminuant l'accès aux femmes. En période de chômage, on peut aisément comprendre que la conséquence immédiate est de freiner l'accès des femmes au travail.

Une attaque d’envergure : l’exclusion des enfants de deux ans !

Officiellement, l’école maternelle est ouverte à tout enfant de deux ans, à condition qu’il soit « propre » et dans la mesure des places disponibles.

Mais la « scolarisation » de plus en plus massive des jeunes enfants dans le cadre de l’école maternelle rencontre un énorme problème qui est celui des conditions d’accueil. Le manque d’écoles et le manque de classes sont criants. Alors que les jeunes enfants ont besoin d’espace pour se mouvoir, expérimenter, ils sont encore « entassés » à traite et parfois plus ! (Cf. encadré.)

Face à cette situation, l'administration scolaire a entrepris une véritable campagne de dissuassion de l’accueil des enfants de deux ans pour pouvoir accueillir les autres. Voilà leur solution.

Et quand die s’ajoute à d’autres mesures prises récemment par le gouvernement : congé sans solde de deux ans après le congé maternité, refus d’une politique conséquente de développement des crèches, etc., on ne peut plus douter qu’il y ait là une volonté délibérée de faire retomber sur les mères de famille et cela vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la prise en charge des enfants jusqu'à trois ans.

Lutter pour la réduction des effectifs dans les classes maternelles

La rentrée scolaire 1979 devait se faire, dans les écoles maternelles, sous le signe de la bataille pour la limitation des effectifs à trente par classe. Trente, c'est déjà beaucoup, et vous vous imaginez entourée) de trente bambins, de deux, trois, quatre ou cinq ans, tous avec des demandes différentes ; des réactions différentes... Oui, trente. c’est beaucoup, beaucoup trop pour offrir aux enfants un cadre de qualité. Mais, voulant mettre à profit la relative baisse démographique, le Syndicat national des instituteurs lança le mot d’ordre en mai dernier. Les institutrices de maternelles s'en saisirent comme d’une bouée de secours, tant la question des effectifs est une de leurs plus grandes préoccupations. En quelques années, et malgré l'étapisme de la bataille des effectifs, les normes officielles sont passées de cinquante enfants inscrits par classe en 1971 à trente-cinq en 197).

Mais les considérations pédagogiques ne furent guère du goût de l'administration, notamment dans les zones urbaines où l'application de la consigne syndicale amenait le gonflement des listes d’attente et mettait l’administration devant ses responsabilités : créer des postes pour accueillir les enfants. Les menaces tombèrent de toute part :

« Vous serez sanctionnées, blâmées, mutées. »

« L 'administration ne peut tolérer que vous en preniez à votre aise. »

Aujourd’hui plane la menace de retrait de salaire, conséquence directe de la loi sur le service non fait ! On a vu des inspectrices rejeter sur les institutrices l’allongement des listes d’attente, faire vibrer la fibre « maternelle » pour les faire revenir sur leur décision !

Malgré la division entretenue de toute part, malgré la mollesse du SNI, qui n’a pas cru bon de faire de la bataille pour la réduction des effectifs un axe central de la rentrée scolaire, parents et institutrices doivent se retrouver ensemble dans la lutte et se montrer prêts à refuser toute sanction !

Une « nouvelle » idéologie sur l’instinct maternel est en train de renaître pour la cause. Elle sert en fait de justification à l'application de la politique d'austérité à l'école. De nombreuses institutrices ou directrices d'école maternelle évacuent trop facilement le problème en prenant des prétextes de « bon sens » : l’inadaptation des locaux, l'absence de dortoirs, les classes surchargées, etc.

S’est-on posé le problème de ce que deviennent ces enfants de deux ans, confiés à leur voisine, à leur grand-mère, à une nourrice dans le cadre exigu des appartements des villes !

Nous devons partout nous élever contre le refus d’accueillir les enfants de deux ans dans les écoles maternelles, la seule solution immédiate consiste à améliorer leur condition d’accueil, sur le plan matériel (dortoirs, salles de repas, de jeux, etc.), sur le plan des effectifs (de nombreuses prises de position de « spécialistes » de la petite enfance estiment que quinze enfants par classe serait un maximum), etc. C’est l'affaire commune des parents, des enseignants et de l’ensemble des organisations qui représentent les travailleurs.

Il est tout à fait regrettable que l’année 1979, décrétée par certains « année de l’enfance », n’ait pas vue de campagnes, de luttes s’organiser autour de ces questions. Au lieu de cela, on voit apparaître une nouvelle « polémique » : la bataille des crèches contre les maternelles ! Certains, sous prétexte de « réalisme matériel », se sont mis à décréter que les crèches devaient être le lieu privilégié de la prise en charge des enfants de deux ans. Quand on sait à quel point il y a pénurie de crèches, on ne peut espérer qu’en refusant les enfants dans les écoles maternelles on fera pression pour qu’ils soient acceptés dans les crèches ! En l’occurrence, s’il faut engager une nouvelle bataille, ce devrait être plutôt pour la création de centres de la petite enfance qui ne compartimentent pas l’évolution des jeunes enfants. (Lire en encadré les principales propositions du GEDREM.)

Dans le système éducatif actuel, l'école maternelle assume une double fonction

:

Une certaine prise en charge sociale des enfants

Quand on regarde avec un peu de recul l’évolution de l’école maternelle,

ENFANCE nous devons bien reconnaître que d’un service de décharge des mères qui travaillent elle est devenue un lieu d’accueil pour tous les enfants de quatre à six ans et, plus partiellement, pour ceux de trois ans. De ce point de vue, et même si cette évolution est encore incomplète, la nécessité du caractère collectif de la prise en charge des enfants (au moins partiellement puisqu'elle calque la journée de travail des parents) est aujourd’hui dans les faits largement admise.

Pourtant, au gré des nécessités économiques bourgeoises, des restrictions imposées sur les services publics, cette évolution est sans cesse remise en cause :

— les repas de cantine sont refusés à la plupart des enfants dont les mères ne travaillent pas (certificat de l’employeur à l’appui !) ;

— dans certaines écoles, les enfants ayant « leur mère à la maison » se voient refuser de faire leur sieste à l’école avec leurs camarades.

La question des horaires pose aussi un énorme problème: dans un article paru dans l'Education, du 30 janvier 197 S, Liliane Lurçat, psychologue, chargée de recherches au CNRS, le posait en ces termes :

« On doit défendre la fonction de gardiennage de l'école maternelle comme une condition essentielle de l’émancipation des femmes dans notre société. C'est pourquoi la partie du projet Lesur (2) concernant le gardiennage des enfants pendant une durée semblable à celle des crèches doit être appuyée. »

Un lieu d’éducation active, de socialisation des enfants

Pour tout un chacun, l’école maternelle fait figure d’exception dans l’édifice scolaire : point d’apprentissages systématisés jusqu’à épuisement ou ennui des enfants, large place à l’éducation motrice, créative, des enfants, même si les pressions sont grandes pour rentabiliser le passage à la maternelle en une bonne préparation de l’école primaire, notamment en ce qui concerne la lecture et l’écriture.

Pourtant cette école centrée sur le jeu, le plaisir d’étre ensemble ; cette école qui se fixe comme objectif la « socialisation » de l’enfant, c’est-à-di-re d’étre un lieu qui l’amène à conquérir son autonomie par rapport à sa famille (qui l’a déjà largement modelé), qui doit aider à vivre avec d’autres, à s'adapter à un groupe ; cette école, comme son nom l’indique, a des fonctions identiques à l'ensemble du système scolaire. D’ailleurs, les textes officiels ne le cachent pas puisqu’ils l’ont rebaptisé : enseignement préscolaire !

Dans son livre la Maternelle, une école différente ? Liliane Lurçat l’analyse de manière très claire. Sur cette analyse, nous reviendrons dans le prochain numéro des Cahiers. Vous avez certainement des témoignages à l’appui sur le rôle normalisant, sélectif, sur le modelage idéologique, sexiste de l’école maternelle, ils peuvent devenir autant d’atouts dans le débat qui s’ouvre.

Les propositions du GEDREM : mesures à court terme concernant les collectivités de petite enfance

Deux préalables :

— faire reconnaître le droit pour tous les enfants — que leur mère travaille ou non — à un accueil socio-éducatif de qualité. Assurer à cet équipement une priorité budgétaire effective (avec d’autres moyens financiers mis à la disposition des collectivités locales) ;

— engagement immédiat d'un certain nombre de programmes :

1 ) Programme d’implantation de services collectifs en commençant par les secteurs urbains et ruraux où les carences sont les plus criantes : crèches collectives, petites sections d’école maternelle avec abaissement du seuil d’effectifs nécessaires (...)

2) Programme d’amélioration qualitative d’équipements en pla-œ.

La reconnaissance immédiate de l'obligation d’accueil, pour les familles qui le demandent, des enfants de moins de six ans : implantation, fonctionnement et financement de centres socio-éducatifs (crèches collectives, écoles maternelles, centres de loisirs et de vacances, équipements sanitaires) administrativement obligatoires.

La suppression de tout fichage et mesures concrètes destinées a favoriser la concertation et la prise en charge des difficultés des enfants (...)

3) Programmes destinés à préparer des transformations plus radicales.

Programme de recherches et d’innovations contrôlé, confié à des équipes pluridisciplinaires maîtresses de leur démarche (avec priorité pour la question des deux à trois ans).

Ensemble de mesures destinées à favoriser un meilleur équilibre entre les hommes et les femmes pour la prise en charge du jeune enfant dans la famille et dans l’institution (congés parentaux, réduction des horaires de travail, révision des statuts et du système de recrutement pour favoriser la mixité des personnels, etc.).

Mise en place de dispositifs ou de relais destinés à ouvrir la formation et l'information aux ooéducateurs et. au-delà, à toute la population collectivement responsable des choix concernant l’enfance.

Lire les propositions complètes du GEDREM dans le livre Accueillir la petite enfance

Notes

  1. NOTES
  2. (l)GEDREM : Groupe d'étude pour la défense et la rénovation de l'école maternelle, >. rue des Feuillantines. 7 500 5 Paris. Constitué en 1969. il est soutenu par de multiples associations ou syndicats dont la CFDT, la CSF. le Syndicat du cadre de vie.
  3. A lire : Accueillir la petite enfance, publié chez Syros.
  4. (2) Le projet Lesur, rédigé en 1973, a pour objectif de séparer les deux fonctions de gardiennage et d'éducation de l'école maternelle : en intégrant les quatre à six ans à l'école primaire et en transformant en garderie l'accueil des deux à quatre ans.
  5. Cette attaque contre l'école maternelle a vu s’élever un large front du refus en 1973.
  6. Pour justifier cette attaque, le projet contenait quelques mesures «populaires » dont l'allongement de la prise en charge des enfants de 7 h à 1 9 h. Sans la mise en œuvre de moyens d'accueil supplémentaires, cet allongement se faisait au détriment des enfants, confinés 12 heures durant dans le même espace insuffisamment aménagé. Cela avait amené beaucoup d'institutrices à s'insurger contre un tel projet Pourtant, nous serions plutôt d'accord avec la manière dont L. L pose le problème :
  7. «Telles qu'elles existent actuellement, les garderies du mercredi, du matin et du soir, confiées le plus souvent à un personnel non qualifié, sont vivement critiquées par les maîtresses qui n y voient qu 'une occasion d 'excitation et d'énervement. Ces maitresses pensent que les enfants seraient plus heureux chez eux, en se basant sur l'exemple des enfants non confiés aux garderies.
  8. i< Pour affirmer une pareille chose, il faudrait connaître les conditions réelles d'existence des gens II n ’est pas juste de penser a priori que les parents abandonnent leurs enfants quand il les laissent en garderie Et quand bien même, si c 'est parfois le cas, rendra -t -on l 'enfant plus heureux en ne l'accueillant pas d l'école ?
  9. «Le gardiennage par l'école des enfants est une nécessité d autant plus grande, d notre époque. que l'école reste un des rares endroits capables de fournir des espaces sans danger pour les petits enfants, en particulier dans les villes »

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