La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

ENFANCE

Les enfants au travail

· Cahiers du féminisme, n° 11, octobre - novembre 1979 · p. 35-36 · 1 509 mots

En général, organismes internationaux et gouvernements des pays occidentaux s en tiennent à un silence pudique sur la situation des enfants du tiers-monde. De temps en temps seulement, on lance une grande campagne d'appel à la charité publique : sous la photo d’un enfant décharné, « cet enfant a faim ». C’est tout. On constate : vous qui recevez cette image, vous ne pouvez pas ne pas vous sentir privilégié, coupable... alors, pour alléger votre conscience, donnez. On trouvera toujours bien une petite catastrophe « naturelle » (sécheresse, tremblement de terre, ouragan, la fatalité quoi !) pour expliquer la situation.

Il a fallu attendre l’Année de l'enfance pour apprendre par un rapport du BIT , que des dizaines de millions d’enfants dans le monde étaient au travail. En fait, pendant des années, les organismes internationaux ont pris prétexte des traditions socio-culturelles différentes de celles des pays occidentaux pour se taire : scandaleuse, la mutilation des fillettes et des femmes par l’excision et l’infibulation ? Scandaleuse, l’exploitation des enfants ? Non. Traditions socio-culturelles : c’est le droit à la différence, comme on dirait ici !

Les pays et régions du monde où le nombre d’enfants qui travaillent est le plus massif (Inde : vingt millions. Afrique : dix millions, Brésil : trois millions) sont ceux où :

— l’analphabétisme est le plus répandu ;

— la proportion des sans-emploi dans la population adulte est la plus importante ;

— l’industrialisation est très peu avancée (sauf peut-être au Brésil) ;

— le mouvement ouvrier est quasi inexistant ou bien a été laminé, bâillonné par la répression (Brésil) ;

— le poids du néo-colonialisme des pays occidentaux est le plus fort.

Ce travail des enfants n’a rien à voir avec un petit boulot pour l’argent de poche, ni même avec un travail dV appoint » pour la famille . il s'agit d’une nécessité vitale ; dix à quatorze heures par jour pour un salaire ridicule ou même contre un coin de trottoir et un repas. Relisez Zola !

Travail plus proche de 1’esclavage que du salariat

Dans les villes, l’enfant vit souvent là où il travaille : domestique, employé chez un artisan, dans l’industrie, dans les mines, aux tâches les plus pénibles. Dans les campagnes (où travaillent 80 % des enfants), dans les petites exploitations familiales, mais le plus souvent sur une grande plantation avec toute sa famille (thé, café, riz, etc.).

Si l'on regarde les branches dans laquelle la main-d’œuvre enfantine est la plus nombreuse... on s’aperçoit que ce sont celles qui travaillent pour l’exportation... vers les pays industrialisés (ceux-là mêmes où l’on nous serine que les enfants sont de petits êtres purs, fragiles et innocents que des mères dénaturées abandonnent dans les crèches pour aller travailler) : le pillage du tiers-monde, c’est aussi cela ; la surexploitation des enfants, main-d’œuvre beaucoup plus docile et beaucoup moins chère que les travailleurs adultes, et qui permet aux pays industrialisés d’acquérir à bas prix les produits de l’agriculture ou de l’artisanat (bijoux, tapis que des gamines s’usent à tisser quatorze heures par jour au Maroc par exemple) avec un bon profit au passage pour la bourgeoisie locale.

Une législation, non appliquée

Ces enfants au travail ne sont protégés le plus souvent par aucune législation : une convention internationale prévoit bien qu’aucun enfant de moins de quinze ans ne doit être au travail, mais seize pays seulement l’ont signée, seize pays où la main-d’œuvre enfantine est très faible. Une bonne image de marque pour pas cher... d’autant plus que cette convention ne concerne pas l’agriculture (où sont employés 80 % des enfants ! ). Ainsi le tour est joué : les

ENFANCE pays capitalistes avances, ou l'on prône la défense de la famille et le retour des femmes au foyer, signent de belles conventions et achètent a des prix ridicules aux pays du tiers-monde les produits de la main-d’œuvre enfantine... dont ils interdisent vertueusement l’exploitation !

Double hypocrisie d’ailleurs car si la situation est moins criante en Europe occidentale que dans les pays du tiers-monde, le travail non comptabilisé et quasi gratuit des enfants y est aussi une réalité et prend une importance croissante avec la crise économique et la montée du chômage Ainsi, en Italie, selon les organisations syndicales, cinq cent mille enfants de moins de quinze ans travaillent et la plupart dans le Sud, là ou le chômage est le plus dramatique. Il existe pourtant tout un arsenal de lois et de conventions sociales interdisant l’embauche des moins de quinze ans... mais cela reste lettre morte en l’absence de mobilisation du mouvement ouvrier sur la question.

Dans certains pays, sans pour autant toucher a i age de la scolarité obligatoire, on assiste à un recul de la législation sur le travail des enfants : ainsi, aux Etats-Unis, à la demande de groupements agricoles, le département du Travail a autorisé l’embauche pendant huit semaines chaque été d’enfants à partir de dix ans pour les cueillettes !

Partout, le travail des enfants dans les entreprises familiales (après l’école) est autorisé : tout aussi gratuit et pas plus reconnu que celui des femmes.

En France, le travail des enfants de moins de seize ans est théoriquement interdit et lourdement sanctionné (amendes pour les patrons, retrait des allocations familiales pour les parents...). Et pourtant :

— dans les 2 % les plus misérables de la population, que l’on nomme pudiquement le quart-monde, il est indispensable à la survie de la famille : petits boulots au noir bien sûr, revente des chiffons et ferrailles trouvés dans les poubelles...

— il se multiplie, sous des formes cachées avec, du fait de la crise, la nécessité absolue pour certaines familles de trouver des sources de revenus supplémentaires : travail a domicile auquel tout le monde participe (le Monde de leducation cite le cas d’une famille de trois enfants qui se lève à cinq heures du matin pour fabriquer des piles électriques — tout le temps libre y passe — payés 200 F par mois en tout) ;

— autre façon détournée d’exploiter les moins de seize ans : le pré-apprentissage, avec la promesse, mensongère le plus souvent, d’un contrat d’embauche en fin d’année, que l’on fait miroiter aux yeux des jeunes et des parents en période de chômage. En fait, un an de travail gratuit pour un patron, sans même acquérir, la plupart du temps, un minimum de qualification. Pas de contrat à la fin : c’est plus rentable pour le patron de prendre un pré-apprenti... et on recommence.

Mais il existe un autre domaine, encore plus obscur du travail des enfants : les tâches ménagères. Le travail domestique des petites filles, encore moins considéré comme un travail que celui des femmes, est cependant une charge extrêmement lourde pour certaines gamines de dix à douze ans qui se voient confier par la mère débordée, la responsabilité de trois ou quatre gosses plus jeunes. Il n’est pas rare dans les écoles ou CES de la banlieue ouvrière de voir des petites filles arriver le matin, crevées, après avoir préparé et conduit à l’école frères et sœurs et courir le soir pour les récupérer ou d’en voir une « décrocher » en cours d'année : la naissance du dernier fait qu’elle n’a plus une seconde pour se reposer... sans parler de jouer. Misérabilisme ? Pas du tout... quelques années d’enseignement en banlieue ouvrière seulement. Les grossesses répétées, l’absence d’information, le manque d’équipements collectifs, cela concerne aussi les gamines.

Telles sont les informations recueillies dans le dossier accablant du Monde de l’éducation de septembre 1979.

Françoise

Au Brésil, on prostitue les fillettes...

« (...) Dans le nord-est du Brésil, les nombreux recruteurs proxénètes, qui sévissent dans les couches les plus pauvres de la population, recherchent systématiquement des filles ‘‘au-dessous de la trentaine” , il ne s agit pas d'âge mais de poids. Une fille de vingt ans étant considérée comme “déjà vieille", la "marchandise" convoitée ne doit pas dépasser quatorze ans.

« La misère est telle que ce genre de trafiquants obtient généralement satisfaction Les fillettes ainsi réduites en esclavage sont d’autant plus sans défense qu elles sont illettrées. Les plus privilègiées parviennent cependant à trouver un emploi de domestique dans des familles aisées où elles sont soumises à un horaire inhumain contre un salaire dérisoire. Ce qui ne les empêche pas d’être à la disposition des patrons et de leurs fils. Les mères de famille ont l’habitude de fermer les yeux sur ces pratiques, même en cas de viol. Aussitôt enceintes, les “petites bonnes” sont chassées et n’ont d'autre issue que la prostitution (...). »

En outre, « (...) dans les maisons closes de cette région, les pensionnaires sont soumises à un régime de servage pour dettes, car les patronnes déduisent du prix déjà peu élevé de la "passe" le prix de la chambre, de la nourriture et de l'habillement. Ces “maisons" sont pour la plupart sordides. Les jeunes pensionnaires sont victimes pour ta plupart de malnutrition, d'anémie, de tuberculose, et. bien entendu, de maladies vénériennes (...). »

Isabelle Vicniac, « le Monde » du 21 août 1979.

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