DECOUVERTES ET REDECOUVERTES « Le Dit du Genji », de Murasaki-shikibu
DECOUVERTES ET REDECOUVERTES
L 'Asie littéraire est un continent pour l'Europe aussi largement inconnu que... la littérature féminine. Que dire quand les deux se combinent ! C’est un effroyable trou d’ignorance que vient combler la publication, par les Editions orientalistes de France, dans l’admirable traduction de René Sief-fert, du Dit du Genji ou Genji Monogatari, un des plus hauts chefs-d’oeuvre, peut-être le plus haut, de la littérature japonaise et extrême -orientale. Pour une stupéfaction, c’est une stupéfaction !
D'abord parce que ce « roman » de deux mille pages (dont seule la première partie en deux volumes est parue) a été écrit au XI* siècle, c'est-à-dire à une époque où la littérature européenne était encore dans l'enfance. et par une femme, noble dame dont on ne connaît même pas l’identité réelle et la biographie puisque Murasaki-shikibu est un pseudonyme. Le prodige n’est cependant pas un miracle : l’époque est celle du règne des Fujiwara, qui marque un sommet de la civilisation japonaise, et ce sont les femmes qui, à cette époque, diffusèrent et transformèrent en outil littéraire le syllabaire japonais, et firent de la langue « vulgaire » un véhicule dont la richesse, comme partout dans le monde, devait tout à sa liberté.
Mais ce qui est sans comparaison avec nos littératures, c’est que ce vieux « roman » n’a aucun trait primitif, mais est, au contraire, d'un si grand raffinement que, si l’on veut lui trouver quelque équivalence dans notre hémisphère, il faut chercher du côté du XVII*-XVIII* siècle, la sensibilité et la délicatesse de Mme de Lafayette, la fine galanterie de Marivaux. mêlées aux subtilités de l’étiquette et des intrigues de cour de Saint-Simon. Encore faudrait-il y ajouter un sens de la nature et de la vibration de la vie humaine avec elle que l’on ne trouve sous nos cieux. et encore ! que chez les romantiques, et une profondeur donnée par ce qui s’y appelle « l'impermanence » de toute chose et par la notation très fine de I ambivalence des sentiments qui obligent à évoquer Proust. Exagération ? Non î C’est notre européocentrisme qui est naïf.
Le raffinement de cette œuvre ne va d'ailleurs pas. pour nous, sans quelques difficultés de lecture. 11 faut se faire à son étrange syntaxe (où. par exemple, c’est le sens du récit qui fait savoir à qui s'appliquent le » pronoms personnels, et non pas le sujet qui précède) ; au repérage de très nombreux personnages dont on ignore le nom, désignés par leurs titres qui changent ; aux données culturelles qu’il faut accepter même si elles ne sont pas évidentes.
L’univers du Japon médiéval
Malgré ce que nous a appris le cinéma « samouraï » et la vulgarisation des estampes anciennes, cet univers du Japon médiéval nous reste plus étranger que les mœurs laborieusement imaginées par les écrivains de science-fiction pour leurs planètes lointaines : conversations au travers de stores, rideaux et cloisons ; étreintes de femmes dont l’amant ne voit pas le visage ; lettres dont le choix et la couleur du papier, le style de la calligraphie et le rameau joint disent autant et plus que le message versifié d'images empruntées à la nature et dont les nuances infinitésimales nous renvoient à notre grossièreté. Etonnante. mais combien séduisante, la révélation de cette civilisation qui ressemble à une utopie poétique.
11 est vrai que c’est là que la dame Murasaki-shikibu a idéalisé. Non seulement le monde qu elle nous peint est un monde de cour confiné (rares et lointaines sont les apparitions du peuple qui travaille à produire le luxe féé-rique de la classe dominante), mais encore elle le saisit dans une paix que l'histoire ne confirme pas, sinon comme îlot de temps éphémère.
Pas de trace de violences physiques, en effet, dans ce long roman dont la première partie couvre trois règnes et la durée de la déjà longue vie du personnage central . un empereur se « retire » (il est vrai qu’il y en eut plusieurs qui trouvèrent ainsi le moyen de régner plus efficacement) le Genji s’exile volontairement sans attendre la disgrâce ; les rivalités autour du pouvoir se résolvent en intrigues sans affrontement armé. Pour une part, cette discrétion quant à la vie publique est le fait d’une convention avouée. Des affaires politiques que traitent ces ministres, conseillers, gouverneurs. dame Murasaki prend soin deux fois de nous prévenir qu’il ne convient pas à une femme d’en parler. Combien moins d’économie.
L’arbitraire du pouvoir masculin
C’est déjà dire qu’il ne s’agit pas d'une œuvre féministe (ce qui n’a d'ailleurs aucun sens pour ce temps). Mais si le roman est celui d’un prince « don Juan >>, fort subtilement l’histoire de ses conquêtes — et de ses échecs — prend la forme d’une sorte d’« école des femmes ». Enseignement difficile, au demeurant, même à ce haut niveau social, dans un monde de polygamie — sans mariage à proprement parler — où l'arbitraire du pouvoir masculin semble total, au point qu’une épouse impériale, mère de prince héritier, peut se voir préférer comme impératrice une nouvelle venue dans la couche du souverain.
Dame Murasaki-shikibu dévide son récit dans une sorte de neutralité morale (qui, elle aussi, fait songer à Proust) qui donne toute sa valeur d’objectivité aux faits qu’elle raconte. De la sorte, le Genji, objet d’une admiration apparente totale, n'en est pas moins percé à jour dans ses comportements d’un égocentrisme sans scrupules. Ce n’est probablement pas notre seule lecture « anachronique » qui permet de retourner le jugement faussement explicite que le livre porte sur lui ; les nobles dames qui le lurent dans son « actualité » devaient, elles aussi, en tirer leçon. Et c’est bien pourquoi, ce chef-d'œuvre, reconnu comme inimitable et d’une « perfection inégalée », eut toujours des détracteurs, qu’au XVIII* siècle, Aki-nari, l'auteur des Contes de pluie et de la lune , imitait en s’en moquant, disant : « Dame Murasaki publia le Genji monogatari et du coup elle fut précipitée en enfer ; tel fut son châtiment, sans doute, pour avoir publié cette œuvre pernicieuse. »
Des centaines de livres ont été publiés sur le rapport roman-bourgeoisie ; bien plus important semble le rapport femmes-roman et roman-vérité profonde, qu’illustre, avec une puissance sans doute unique, le Dit du Genji.
M. L.