A LIRE
Allemagne d'avant 1914. Révolution russe. Révolution espagnole
Un livre sur la situation et les luttes des femmes en divers moments de F histoire du mouvement ouvrier femmes et mouvement ouvrier
Annlk Mahaim Alix Holt Jacqueline Heinen
Dans les études historiques sur les rapports entre lutte des femmes et mouvement ouvrier, on rencontre souvent deux défauts. Le premier consiste à projeter les conditions économiques et sociales actuelles dans le passé et d’avoir, en conséquence, une lecture unilatérale des problèmes qui se sont posés. Le second consiste tout simplement à réduire l’explication de difficultés qu’a pu rencontrer le mouvement ouvrier dans sa lutte pour l’émancipation des femmes au profit de la situation objective et de ses limites.
L’intérêt des trois études de A. Mahaim, Alix Holt, Jacqueline Heinen sur la social -démocratie d’avant 1914, la Révolution russe et la révolution espagnole, c’est de pas tomber ni dans l’un ni dans l'autre. Et de plus de faire les liens entre « la question femme » et les débats, les courants qui ont traversé le mouvement ouvrier.
Dans les lignes qui suivent, nous allons nous appuyer sur les deux premières études de ce livre pour revenir sur certaines limites rencontrées dans la politique de la social -démocratie d’avant 1914 et des bolcheviques. Si l'on veut avoir une vision d'ensemble de la F*, IIe et IIIe Internationale sur « la question femme », il faut se rapporter à l’article de J. Heinen dans le numéro spécial de Critique communiste : « Capitalisme, femmes et mouvement ouvrier ».
Tout au long de la seconde moitié du XIX* siècle, les marxistes se battirent contre la bourgeoisie — mais aussi au sein de la classe ouvrière — pour le droit au travail des femmes. Us estimaient à juste titre la question fondamentale pour leur émancipation. Au début du XX* siècle, ce droit était loin d’étre acquis pour tout le mouvement ouvrier ou était remis en cause par des courants, comme les courants réformistes, qui se développaient dans la social -démocratie allemande.
C’est cette bataille et la volonté d’affirmer le caractère indissociable de la lutte du prolétariat des deux sexes qui faisait dire, en 1889. à Gara Zetkin : ff Mous ne reconnaissons aucune question spécifiquement féminine. nous ne reconnaissons aucune question concernant spécifiquement les travailleuses. » Conviction qui l'amena. dans un premier temps, à refuser toute demande de protection du travail féminin en relation, par exemple. avec le problème de la maternité.
Position maximaliste sur laquelle elle reviendra vite. Mais on aurait tort de voir là le refus d’aborder les revendications d’un point de vue « féministe ». Au contraire. Au sein du mouvement ouvrier, comme dans la bourgeoisie. cette exigence légitime de « protection » était souvent mélée aux discours définissant avant tout la travailleuse par son rôle de mère. Très vite de toute façon, le mouvement des femmes social -démocrates d’Allemagne que dirigeait C. Zetkin enrichit sa conception de la lutte pour l’émancipation en ne se contentant plus d'avancer seulement, à côté du droit de vote, des revendications touchant aux conditions de travail. En 1 90 5. c’est la bataille pour la prise en charge par la société des enfants et du travail domestique : Zetkin avance même l’idée que le père doit s’occuper aussi de l’éducation des enfants.
Bref s’esquisse une orientation tenant compte de la situation spécifique des femmes travailleuses par rapport aux autres prolétaires et prenant en charge des revendications. dans l’entreprise, qui découlent de cette situation.
Les limites de la politique des bolcheviques
Mais cette avancée fut empirique et peu reprise en charge par le mouvement social-démocrate allemand ou
A LIRE international. La Révolution russe montra tous les acquis des courants marxistes sur l'émancipation des femmes : dans aucun pays, des mesures aussi radicales ne furent prises. Mais apparurent aussi certaines limites rencontrées encore par le mouvement ouvrier. y compris dans ses ailes révolutionnaires.
Pour l'expliquer, il est habituel de renvoyer aux conditions d'alors : en particulier a l’arriération d’un pays comme la Russie. Cela est nécessaire. Pourtant, comme le montre A. Holt dans son étude, dans le cadre des contraintes économiques et du poids de l'arriération culturelle, plusieurs politiques étaient possibles. On ne peut comprendre les difficultés rencontrées par les bolcheviques sur ce terrain, si l'on ne renvoie pas aussi aux limites d’une politique et d’un programme.
Comme, pour eux. la solution concrète à l’émancipation était dans la participation des femmes au travail et dans la socialisation des tâches ménagères, les révolutionnaires russes ne setaient pas précisément préoccupés de l’analyse de la division sexuelle du travail produit par la famille. 11 a fallu très vite se rendre compte que cette solution n’arriverait pas du jour au lendemain vu l'état de développement du pays. Du coup, la pression de la situation économique et sociale aidant. il y a eu tendance à justifier un état de fait produit par la nécessité au travers d’arguments forts discutables.
Ainsi Kollontai en 1921 explique que face aux difficultés économiques. il est difficile d'éviter que les femmes trouvent un travail qui ne soit pas dans la continuité de leurs tâches au foyer. Certes. Mais rien ne l’obligeait d’expliquer cet état de fait par la
L’avortement et la contraception
Lénine, en 1 91 7, se déclarait favorable à « l'abrogation de toutes les lois interdisant l'avortement ou la diffusion médicale sur les mesures contraceptives ». Pourtant, ce n’est qu’en 1920 que l’avortement est légalisé.
Avec des considérants équivoques ; on le traite comme un fléau sans que pour autant la contraception soit présentée comme moyen de lutter contre ce fléau. Si nombreux étaient les discours qui confondaient la maternité comme fonction sociale avec le rôfe « naturel » de mère, nulle part n'est présent le droit des femmes à la libre disposition de leur corps.
Bien sûr. les conditions ne sont pas les mêmes que de nos jours. Kollontai explique que l’avortement fut légalisé nécessité de respecter une « division naturelle » du travail ou de discourir sur le devoir maternel consistant à élever son enfant.
« Ceci ne signifie pas que les raisons de l'échec de la socialisation du travail ménager se situent au niveau théorique. Dans des circonstances plus favorables, les bolcheviques auraient pu enrichir et approfondir leur compréhension de l'oppression des femmes. Cependant, les lacunes contenues. dés leur départ, dans leur théorie affaiblirent l’impact que celles <i auraient pu avoir comme facteur positif permettant d'influencer les changement sociaux. Ces faiblesses théoriques se firent particuliérement sentir dans ta mesure où la remise en cause de la division sexuelle des tâches était l’un des seuls angles d'attaque dont disposait alors le gouvernement . » (A. Holt.)
sous la pression des femmes travailleuses chez lesquelles il était largement répandu. Mais il n'était pas apparu comme une revendication explicite chez les femmes russes qui pourtant s’étaient largement mobilisées durant la révolution d’Octobre.
Le poids de la lutte qu’avait menée le mouvement ouvrier au siècle passé contre le malthusianisme, le peu d'avancée dans la tradition socialiste sur la sexualité se faisaient donc sentir. Aucune éducation de masse sur la contraception ne fut développée, les recherches de médecins sur les moyens contraceptifs modernes furent, au bout de quelque temps, abandonnées faute de crédits. Bref, l’enjeu politique pour l’émancipation de la femme, la possibilité de dissocier sexualité et procréation ne furent pas perçus.
Et sur les formes d'organisation
Que ce soit en Allemagne ou en Russie. C. Zetkin ou les bolcheviques butaient non seulement sur le poids des conditions objectives mais aussi sur les insuffisances de l’analyse marxiste de l’oppression des femmes. Ou plutôt sur son non-enrichissement depuis les écrits d’Engels. Car, en ce qui concerne d’autres terrains de luttes, la social -démocratie allemande ou russe ne se gênent pas pour discuter, enrichir Marx en fonction du développement des luttes de classes.
Du coup, œ qui dominait, c’était une vision quelque peu simplifiée : la participation des femmes au travail salarié réglerait de fait l'ensemble des problèmes liés à leur émancipation. Il y avait là un certain « économisme » : surestimation de l’égalité réalisée par le travail salarié entre femme et homme, sous-estimation des effets de la division sexuelle du travail (forgée dans la famille) sur la situation des femmes dans l’ensemble de la société.
Les conséquences s’en font aussi sentir sur les formes d’organisation proposées aux femmes pour mener leur lutte. C’est à ce niveau d’ailleurs que se fait le plus ressentir l’absence d'enrichissement par la social-démo-cratie, puis les bolcheviques, du marxisme. Car, depuis l’écriture du livre d'Engels, il y avait eu, pour ne parler que d’elles, les expériences de la social -démocratie allemande et de la Révolution russe.
Dans leur volonté d’affirmer le caractère indissociable de la lutte du prolétariat des deux sexes, et de s’op-
A LIRE poser a des courants féministes bourgeois ou petits-bourgeois qui voulaient organiser les femmes travailleuses sur la base de leur appartenance de sexe hors de tout point de vue de classe, C. Zetkin et d'autres ne cessaient d'affirmer que la seule solution était, pour les femmes, de rejoindre les organisations mixtes de la social -démocratie.
En pratique, les choses furent un peu différentes. Si cette bataille fut menée, apparurent, pour répondre aux besoins de « l'agitation parmi les femmes ». des formes d’organisation spécifiques, souvent non mixtes. Mais malgré les expériences successives, nulle réflexion ne fut menée pour donner une orientation quelque peu systématique sur cette question.
Du mouvement socialiste des femmes en Allemagne
Le premier problème rencontré par la social-démocratie fut la loi bis-markienne qui interdisait aux femmes de participer aux réunions politiques.
La social-démocratie trouva un subterfuge pour tourner la loi. En I 8 92. fut mis en place le système des « Vertrauenpersonnen » (personnes de confiance) qui étaient élues par des organisations de femmes « indépendantes » et les représentaient au sein du parti. Ainsi se construit donc, de fait, un mouvement de femmes social-démocrate qui, par sa logique, dépassa la simple manœuvre légale pour découvrir les besoins propres posés par l’organisation des femmes.
Une résolution de 1900 de la conférence des femmes socialistes explique que « les personnes de confiance » doivent veiller à ce que « les exigences que posent les femmes prolétaires en leur qualité de membres de la classe exploitée et opprimée et en tant que membres du sexe féminin non libre socialement » soient prises en charge par tout le mouvement social-démocrate.
Au congrès de 1902 du SPD, le système « des personnes de confiance », qui était remis en cause, est défendu comme une nécessité, non seulement face à la loi, mais aussi découlant de la spécificité de l’agitation parmi les femmes. Enfin en 1908 . lorsque la loi est abrogée, les femmes socialistes sont intégrées au parti, mais voient leurs propres formes d’organisation conservées : le journal Die Gleichheit (l’égalité), des conférences propres, la possibilité d’organiser des réunions non mixtes.
Il serait faux de faire de ce mouvement une espèce d’embryon de « mouvement autonome des femmes ». Ne serait-ce qu’à cause, comme l’indique A. Mahaim, des formes particulières des rapports entre parti et organisation de masse que l’on rencontrait dans la social-démocratie d’avant 1914.
Aux « genotdels » russes
Mais les mêmes questions resurgirent durant la Révolution russe, toujours pour les besoins propres de « l'agitation parmi les femmes ». Avant Octobre, l’expérience des bolcheviques était limitée.
En 1906, Kollontaï commença a organiser des ouvrières dans des clubs non mixtes. En 1908, suite à la participation d’un groupe de travailleuses au Ier Congrès pan russe des femmes, Lénine fit voter au comité central du parti une résolution qui encourageait la création d’organisations politiques et syndicales féminines séparées. Sans plus de précision sur la signification de « séparées » et sans que, par la suite, la débat fut poursuivi.
Après 1917, le problème resurgit et se traduisit par la création des « genotdels ». Ceux-ci ne sont pas l’organisation indépendante des femmes, mais l’organisation du parti en direction des femmes qui étaient représentées au sein des organismes correspondants du parti. Ils avaient leur journal, leur bureau dans les villes et les villages.
Des conférences regroupant des ouvrières et des paysannes membres ou non membres du parti se réunissaient fonctionnant, de fait, comme garantie de prise en charge par le parti, les soviets, les syndicats, des problèmes des femmes.
Quand on connaît l’empirisme et les difficultés rencontrées par le gouvernement soviétique dans sa politique d’émancipation des femmes, on voit toutes les ressources qu’aurait pu représenter la volonté d’impulser l’auto-organisation propre des femmes. Les quelques exemples que nous avons d’expériences allant, sous l’impulsion des « genotdels », dans ce sens, sont là pour le prouver. Mais si le Parti bolchevique connut un grand débat sur la place des syndicats par rapport à l’Etat ouvrier, il n’en fut pas de même en ce qui concerne les formes d’organisation propres des femmes.
C’est que si dans la pratique ces questions surgirent, l’orientation officielle resta toujours celle fixée par la II* Internationale d’avant 1914 : « Pas de question spécifiquement féminine. » Les « genotdels » connurent des hauts et des bas avant d’étre finalement supprimés en 1930 par Staline.
A. Artous