Echec ou manifestation volontairement limitée pour ne pas risquer de troubler le sacro-saint débat parlementaire ? Cette question, on pourrait se la poser au vu du maigrelet rassemblement syndical organisé le 28 novembre dernier par la CGT, la CFDT et la FEN pour le droit à l'avortement. Pourtant, et à la vérité, la réponse à cette question importe peu tant il est clair que cette initiative syndicale n’était jamais que le résultat final d’un refus sans faille de la part des directions confédérales de s'engager dans une réelle mobilisation de masse pour la défense d ’un droit qu ’elles s ’accordent pourtant à considérer comme « fondamental ».
Ce refus des directions confédérales de mobiliser pour le droit à l'avortement était déjà patent dans tous les accords d’unité d’action signés entre les grandes organisations syndicales. L'accord de rentrée CGT-CFDT du mois de septembre mentionnait à peine la question de l’interruption volontaire de grossesse.
« Les décisions nécessaires ont déjà été prises » était-il indiqué... allusion sans plus de précision à l’accord CGT-CFDT-FEN intervenu, lui, au mois de juillet. Mais pour qui connaissait à ce moment cet accord encore fort peu popularisé, les intentions des directions syndicales ne laissaient pas de doute. " ■ »
L’accord CGT-CFDT-FEN se contentait en effet de proposer aux travailleuses et aux travailleurs la signature d’une pétition unitaire, pétition qui avait en principe deux buts : enclencher le débat dans les entreprises pour « l 'amélioration de la loi Veil » et « faire pression sur les parlementaires pour qu'ils se prononcent pour l'amélioration » de cette loi. Et si les revendications contenues dans cet accord (cf. encart) était en « progrès » sur les positions antérieures défendues par une organisation comme la CGT, l’absence de toute perspective d’action, autre que la pétition, faisait de cet accord une sorte d’accord minimal. En ce sens, on peut dire que la manifestation du 28 novembre, se montrait on ne peut plus respectueuse de la lettre même de l’aocord interconfédéral : pendant que les manifestants scandaient sans grande conviction « IVG améliorée ». les pétitions étaient remises aux députés par petites délégations successives.
A Paris, te S octobre, ta conférence de presse organisée par la CFDT CGT FE\
A Paris, le 8 octobre, la conférence de presse organisée par la CFDT, CGT, FEN
Accord au sommet pour l’inaction
La démarche était claire : l’objectif syndical déclaré étant d’apporter certaines « améliorations » à la loi Veil. le rôle des organisations syndicales devait se borner à la formulation des exigences des travailleuses et des travailleurs, exigences que l’action syndicale se devait ensuite de porter à la connaissance des parlementaires. seuls maîtres du jeu
Expliquant que leur action devait prioritairement se développer dans les entreprises, les directions syndicales se dédouanaient dans le même temps de leurs responsabilités centrales. Au nom d’un necessaire travail de « sensibilisation » en profondeur, au nom de la lente « évolution des mentalités ». au nom des difficultés renoontrees au sein même du mouvement ouvrier pour se mobiliser sur une question qui reste encore, pour beaucoup de travailleurs (et même de travailleuses), une question « tabou ». ne relevant pas de l’action syndicale. elles justifiaient leur politique d’éclatement maximum des luttes
Soucieuses d’" occuper le terrain syndical ». elles s'appliquaient à découper consciencieusement l’action, syndicale d'un côté, politique de
DANS LES SYNDICATS l'autre, ce qui les autorisait à se « féliciter » de toutes les actions menées pour le droit à l’avortement sans pour autant s’engager elles-mêmes.
Cela dit, cette politique commune aux confédérations ne s’est pas traduite par une politique au niveau local.
Mobilisation à la base dans la CFDT
En effet, contrairement a la CGT. la CFDT choisissait localement de s’associer à la construction des collectifs unitaires. « Muette ». la direction confédérale ne s’opposait pas frontalement à une telle participation. Elle se contentait de mettre en garde ses organisations contre les risques de « dérapage » face à l’appel d’un « groupe de femmes » pour la marche du 6 octobre et faisait également connaître son opposition, dès le mois de juillet, à toute action centralisée des collectifs, l’heure n’étant pas. selon elle, à une telle action !
Cette volonté de la confédération de « prévenir » ses unions locales et unions départementales contre les éventuelles manipulations des « gauchistes ». suspects de vouloir détourner les collectifs de leur vocation pour les entraîner dans une initiative nationale, ne se traduisait cependant pas par un retrait massif des organisations CFDT des collectifs. La confédération gardait, d’ailleurs, une attitude prudente à l’annonce du 24 : ni appel, ni condamnation publique ! Et si seules les unions départementales CFDT de la région parisienne r i » , vy appelaient directement au 24, de nombreuses unions départementales de province s’associaient dans les faits à cette initiative en tant qu ’organisations partie prenante des collectifs.
Accord CGT-CFDT-FEN : les revendications
— « Suppression des formalités et démarches visant à dissuader les femmes de recourir à I l VG (obligation de la double visite au médecin, du dossier guide, de l'obligation de l’entretien avec une conseillère, etc.) »;
— « remboursement par la Sécurité sociale des tests de grossesse, de I I VG et de tous les examens médicaux, ou la possibilité de l’aide médicale pour les femmes n avant pas de droits personnels à la Sécurité sociale » ;
— contre l’utilisation "abusive” de la clause de conscience : « S’il n'est pas question d’obliger les médecins ou le personnel para-médical à faire des IVG contre leurs convictions, dans l’intérêt des femmes d’ailleurs, il n ’est pas admissible que des chefs de service d’un établissement public interdisent aux médecins qui le veulent de pratiquer des IVG dans leur service » ;
— délais : « Une information très large est nécessaire afin que les femmes et les couples sachent qu’il est souhaitable que les IVG aient lieu dans un délai de douze à quatorze semaines de grossesse, afin de comporter le moins de risques possibles. Au-delà il faut recourir à des méthodes plus corn -plexes, car il s’agit d’une intervention demandant un personnel médical plus qualifié et des équipements plus importants » ;
— mineures : « L autorisation parentale ne doit pas être obligatoire » pour la CGT et la FEN ; pour la CFDT, « la discussion engagée n a pas encore abouti » !
— étrangères : « La possibilité par les étrangères de recourir à IT VG sans condition de délai de résidence en France, doit leur être accordée ».
AVORTEMENT-CONTRACEPTION
Pour la CGT : division et isolement
la CGT. elle, refusait quasi systématiquement, toute action unitaire autre que celle définie dans l’accord interconfédéral « Occuper le créneau syndical », tel sera son slogan ! Très vite, elle s’attachait à dénoncer les collectifs ou cartels unitaires au nom, précisément, de la << spécificité » de l’action syndicale.
<< Des informations qui nous parviennent, il ressort que le soutien des partis politiques que nous n'avons d'ailleurs pas préconisé pose de difficiles problèmes Problèmes entre partis de gauche et problèmes surtout à l'égard de mouvements politiques d' extrême gauche avec lesquels la CGT a bien des motifs dépassant largement la seule question de TI VG de refuser de s associer. » Cette prise de position de la commission femmes de l’UGFF indiquait très clairement que même au cas où l'unité pouvait se réaliser sur l’avortement, la division PC-PS ainsi que les divergences de la CGT avec certaines organisations politiques justifiaient amplement, d’après elle, le refus de toute unité d’action
FÀ que l’on ne s’y méprenne pas. cette position ne relevait pas d’un sectarisme particulièrement aigu de la part de cette commission féminine.
Au contraire, on peut dire quelle collait assez exactement aux préoccupations de la direction confédérale plus soucieuse d’accorder un soutien discret, mais efficace, à la bataille du PCF autour de son projet de loi que de développer la mobilisation.
Et si la CGT ne s’opposait pas à toute action hors de l’entreprise, elle s'opposait, par contre, à toute action commune avec les partis politiques ainsi qu’à toute initiative nationale.
Les quelques rares unions départementales CGT investies dans les collectifs unitaires s’en retiraient bien vite dès l’annonoe de l’initiative nationale du 24 novembre. La CGT, qui multipliait pourtant les déclarations sur les nécessaires » actions de masse » se dégageait ainsi — dans les quelques rares endroits où elle s’était mobilisée dans l'unité — d'une manifestation à laquelle allaient se rallier plusieurs dizaines de milliers de personnes venues de tous les coins de France. Quelques syndicats nationaux. tels ceux de l’INSEE, de l’ONIC, des correcteurs, appelaient pourtant au 24. suivis par plusieurs dizaines de sections ou unions locales désireuses de ne pas briser un combat mené dans l’unité et de montrer leur volonté d’agir au niveau national.
Ces différences entre la CGT et la CFDT, pour importantes qu'elles soient, ne doivent pas faire oublier que les directions confédérales se sont largement entendues sur l’essentiel : sur le morcellement des luttes et leur canalisation dans le sens d’une « pression » sur le Parlement pour que les députés votent « bien »... Les « actions communes de grande ampleur » ont, elles, été oubliées en cours de route !