• Comment expliques -tu le mouvement de grève des instituteurs et institutrices parisiens ?
— Le mouvement de grève des instituteurs et institutrices de la région parisienne est l’un des plus importants depuis une trentaine d’années. Parti des écoles à la base, il s’est développé en dehors de toute consigne syndicale. Ses revendications — aucune fermeture de classe, 25 élèves par classe — rompaient avec le corporatisme étroit des actions traditionnelles lancées par la direction du SNI (le Syndicat national des instituteurs, le plus important de la Fédération de l’Education nationale).
Cela s’explique par l’importance des attaques contre l’école et par la grande sensibilité des femmes, qui sont 70 % dans la profession à l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail ainsi que de celles des enfants.
Sur ces questions depuis plusieurs années l’agitation était réelle dans les écoles, que ce soit pour s’opposer au non-remplacement des congés maladie (en général les enfants étaient répartis en surnombre dans les classes). que ce soit pour limiter les effectifs, notamment dans les maternelles. C’est en effet là que les effectifs sont les plus élevés : 35 élèves par classe selon les normes ministérielles. C’est aussi le secteur où il y a 90 % de femmes.
A la rentrée scolaire 1979, le SNI avait lancé une consigne de limitation des effectifs à trente. L’application du mot d’ordre était laissé à l’appréciation de chaque section départementale. Aucune lutte d’ensemble nationale n’était envisagée. Le syndicat comptait beaucoup plus sur la baisse démographique que sur les capacités de lutte des instits. Le mot d’ordre sera néanmoins appliqué dans plusieurs départements. Les inspecteurs d’Aca-
EN LUTTE démie sanctionneront plus d’une centaine d’institutrices et de directrices en leur retirant leur salaire au nom de l’application de la loi sur le « service non fait ». C’était la première attaque d’envergure contre les institutrices. Le syndicat s’est montré très en-deçà de la riposte nécessaire en n’engageant aucune action nationale, ni pour étendre le mouvement de la limitation des effectifs, ni pour obtenir la levée des sanctions. Au contraire, il négociera département par département leur atténuation.
Quand les mesures de la carte scolaire furent connues dans certains arrondissements, que les suppressions de classe devenaient une réalité tangible, les instits ne pouvaient plus ne pas réagir.
La grève a démarré le mardi 26 février
Ainsi dans le 1 8e, une école maternelle lança un appel aux autres écoles de l’arrondissement dès que l’inspectrice annonça huit fermetures de classes. C’est pendant l’heure du déjeuner que pendant plus d’un mois une cinquantaine d’institutrices de maternelles se sont réunies pour proposer et décider de moyens d’actions : pétitions, délégations, informations des parents, des écoles. A chaque étape de la lutte les sous-sections syndicales du XVIIIe, tant du SNI que du SGEN, ont été partie prenante.
Face à l’intransigeance des autorités administratives, la grève s’est finalement imposée comme seul moyen d’obtenir satisfaction.
Une grève pas comme les autres...
Pour toutes et tous, le sentiment était très fort que cette grève était la nôtre, nous l’avions décidé, nous voulions gagner. Tous les grévistes participaient aux assemblées de grève. Même si chacun(e) ne s’impliquait pas de la même manière dans les débats des assemblées générales d’arrondissement (nous étions plus d’une centaine chaque jour dans le XVIIIe), chacun(e) se sentait utile au développement de la grève.
Les tâches étaient multiples : informations des parents, démarches auprès des syndicats, auprès des représentants de l’administration, organisation du soutien financier...
Plus la grève s’étendait sur Paris, plus les assemblées générales d’arrondissement devenaient massives, et il fallut mettre en place une coordination de délégués(e)s élu(e)s et de comités de grève. C’est ainsi que pendant près d’un mois, la grève a été démocratiquement reconduite et s’est étendue partiellement à la banlieue parisienne.
La direction du SNI, après avoir ignoré la volonté de lutte des instits, a tenté de la canaliser dans des journées d’action sans lendemain, les 1 0 et 11 mars sur Paris, les 24 et 25 avril au plan national.
Cette tactique, qui vise, à tout prix, à éviter un affrontement central avec le ministère de l’Education, a empêché l’extension nationale du mouvement. Quant au SGEN, s’il a appelé à la grève reconductible à Paris dès qu’elle était devenue une réalité, sa faiblesse numérique le rendait incapable de débloquer la situation.
• Quels enseignements les instits tireront-ils de cette grève ?
— Les leçons que nous retiendrons de notre grève sont de trois ordres :
D’abord, contrairement à certaines idées répandues, les instits sont prêts à lutter pour que changent leurs conditions de vie et de travail, à mettre un terme aux attaques de Beullac contre le service public. Et sur cette base-là, ils ont eu l’appui des parents (voir encart).
Mais la détermination à lutter va de pair avec l’exigence de prendre en charge l’organisation de la grève, de pouvoir la contrôler, la diriger. L’auto-organisation de notre mouvement est un acquis pour les luttes à venir.
En même temps, la démonstration a été faite de la nécessité d’impliquer pleinement les syndicats dans l’action donc de se battre en leur sein, pour qu’ils organisent une riposte à la hauteur des attaques.
C’est ce que fait la tendance Ecole émancipée qui se bat pour la préparation de la grève nationale reconductible de tout le secteur de l’Education.
Cette perspective, qui, il y a quelques mois encore, apparaissait lointaine, a été mise à l’ordre du jour par la grève des instits parisiens, et rencontre aujourd’hui l’adhésion d’un courant de plus en plus large.
• La grande majorité des grévistes étaient des femmes. Quelle incidence cela a-t-il eu sur le déroulement de la lutte ?
— Comme je le disais au début, les femmes sont particulièrement exaspérées par les mauvaises conditions de travail tant pqur elles que pour les enfants. Mais il faut dire aussi qu’il est difficile pour nombre d’entre nous de briser le rythme de la vie quotidienne tant dans l’institution scolaire que dans la famille.
D’où souvent un certain attentisme. Mais dès qu’elles ont fait le choix de s’engager dans l’action, les institutrices y ont participé pleinement, avec beaucoup de détermination, trouvant sans difficultés leur place dans les multiples tâches de développement et d’organisation de la grève.
Pendant plusieurs semaines, nous avons vécu en rupture totale avec les habitudes de « chacune dans sa classe ». Cela a été extrêmement motivant. Mais en même temps, cela a relégué au second plan les problèmes familiaux, en particulier les problèmes de garde d’enfants, qui n’ont pas été posés collectivement. La préocupation essentielle était alors de se dégager du temps pour la grève. Cela dit, plus le mouvement durait, plus certaines se trouvaient dans des situations conflictuelles vis-à-vis de leurs enfants ou de leur compagnon ou mari.
Il me semble que cela a été une des faiblesses du mouvement de n’avoir brisé que le « chacun dans sa classe » sans briser le « chacun chez soi ». Nous nous en souviendrons pour la prochaine fois. �
Les parents, solidaires des instits en lutte
Jamais de mémoire d’instits, une grève aussi longue n’avait rencontré un tel courant de sympathie chez les parents. C’est qu’ils ne sont pas dupes des conditions d’accueil dans les écoles, des effectifs surchargés, des listes d’attente en maternelles. Tout cela, les parents le connaissent.
Dans de nombreux arrondissements, au-delà des conseils de parents d’élèves Cornée, des assemblées de parents et d’enseignants se sont créées dans les écoles, les arrondissements, à la fois pour envisager la solidarité concrète avec la grève des instits, pour populariser la lutte et ses objectifs, mais aussi pour répondre aux problèmes posés par l’absence de prise en charge des enfants. Des écoles ont été occupées, des garderies ont été organisées, l’entraide entre les parents commençait à devenir une réalité ! L’amorce d’une coopération parents-enseignants pour un combat commun !