SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE du comité interentreprises de « Solidarité » tentait de les convaincre de la chance qu’elles avaient de pouvoir bénéficier d’un tel congé (lui qui aimait tant les enfants !), plusieurs dirigeantes du MKZ de Katowice rétorquèrent : « On voit bien que lu ne t’es jamais trouvé coincé à la maison à l’occuper des môrws pour une durée indéterminée, coupé de tous contacts avec le reste de la société... ».
Nul doute que la mobilisation qui a entraîné la naissance des syndicats indépendants, comptant aujourd’hui près de 9 millions de membres, verra surgir dans son sillage un mouvement de radicalisation des femmes mettant en avant leurs besoins et leurs exigences propres.
On parlait d’ailleurs de la naissance du premier groupe féministe à Varsovie juste après Noël.
Des progrès indéniables...
Tout concourt actuellement à la prise de conscience des femmes polonaises, à commencer par la place objective quelles occupent dans le processus social. Elles constituent en effet 46% de la population active, chiffre supérieur à celui de tous les pays occidentaux. Chiffre d’autant plus important qu’il faut le mettre en relation avec la proportion de femmes actives jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale -30% des années 20 aux années 50. Cette augmentation résulte certes de la politique d’embauche de femmes pour combler la pénurie de main-d’œuvre masculine dans ce pays dévasté par la guerre, mais elle est aussi le produit d’une volonté délibérée du gouvernement communiste d’après-guerre de promulguer l’égalité des femmes sur tous les plans. Au-delà de la tonalité souvent paternaliste des discours officiels, il faut reconnaître que les mesures prises sur le plan juridique comme sur le plan économique ont radicalement modifié la situation des femmes polonaises. Alors que la moitié d’entre elles étaient analphabètes, que leur salaire était de moitié inférieur à celui des hommes, que la moitié de celles qui n’étaient pas paysannes étaient domestiques, qu’elles étaient soumises à une juridiction de caractère féodal, que le divorce et l’avortement leur étaient tout simplement interdits, les voilà actives dans toutes les sphères de l’économie et -même si c’est
■ encore en petit nombre -elles dirigent des entreprises et des secteurs importants de l’appareil administratif.
Il faut avoir tout cela à l’esprit pour comprendre la lenteur avec laquelle les idées féministes se sont frayées un chemin jusqu'ici en Pologne, comme dans les autres pays de l’Est ayant connu une évolution analogue.
C’est surtout sur le plan de l'éducation que les progrès accomplis ont été les plus spectaculaires. Des distorsions importantes subsistant dans la proportion filles /garçons entre les secteurs d'études traditionnellement « masculins » et « féminins » ne sauraient masquer le pourcentage de femmes faisant de la mécanique ou de l’agronomie, nettement supérieur à celui de la plupart des pays capitalistes. Le droit pour une étudiante qui a accouché d'obtenir une bourse et de profiter d'un congé d’une année scolaire, tout en percevant des allocations familiales ainsi qu’une allocation maternité au même titre que les femmes qui travaillent, est un encouragement évident pour toutes celles qui désirent poursuivre leurs études. De même, l’admission dans les écoles pour travailleurs adultes de femmes qui élèvent leurs enfants et la liberté qui leur est laissée quant au choix de l’école témoigne des efforts accomplis pour élever le niveau d’éducation des femmes en particulier.
Photo E. Kagan
... Un tissu de contradictions !
Pourtant, on constate que les femmes sont très loin d'occuper la place qui devrait leur revenir, compte tenu de leur niveau de qualification et d’études. Elles ont souvent des qualifications supérieures aux postes qu’elles occupent, et, parmi les femmes qui effectuent un apprentissage débouchant sur les emplois qualifiés les mieux payés (notamment dans l'industrie lourde), très peu d'entre elles continuent à travailler dans ces secteurs par la suite. Les responsabilités familiales font qu’il est difficile de se tenir à jour des nouveaux développements dans une spécialité donnée. Les lois « protectrices » aussi ont souvent des effets discriminatoires pour les femmes : elles les empêchent d'occuper des postes identiques à ceux des hommes. Cela vaut également pour tous les postes de direction qu ’elles n ’occupent pas en dépit de leurs aptitudes, ou qu’on ne leur propose pas « parce qu ’elles ne sont pas assez dures », quelles n’ont pas assez d'autorité envers le personnel.
Leur enfermement dans les secteurs les plus dévalorisés et les moins bien payés provient certes en partie de ce que bon nombre d’entre elles n'ont pas la qualification nécessaire pour travailler dans ces secteurs « de pointe ». Mais il découle surtout de ce que certains métiers sont considérés comme des « métiers de femmes ». « Lors d’une visite dans une fabrique de confection en Guinée, je remarquai qu'il n’y avait aucune femme. Rien que des hommes devant les machines à coudre, lorsque je demandai pourquoi, la réponse fut : « C’est un travail trop dur pour les femmes », (2) observe malicieusement Magdelena Sokolowska, médecin et sociologue des problèmes de la femme à Varsovie.
Les idées reçues sur la « faiblesse » des femmes et sur les travaux « qui leur conviennent le mieux » ont la vie dure. A mes
POLOGNE questions répétées pour savoir pourquoi un si grand nombre d’ouvrières travaillant dans les chantiers navals ou dans la sidérurgie étaient grutières ou pontonnières, la réponse fut presque toujours identique : « Le travail ait sol serait trop dur pour elles. Comme cela, elles sont isolées dans leurs cabines... et elles peuvent tricoter durant les temps morts ». Ce type d'arguments aurait sans doute eu de la difficulté à convaincre les ouvrières des presses que je rencontrai un peu plus tard à Fiat-Polski, maniant d'énormes plaques de tôle à des cadences effrénées...
« Tant que les femmes travaillaient dans les usines et dans les champs, personne ne s’est inquiété. Mais dès qu'elles ont commencé à acquérir une qualification et à exiger un salaire égal pour un même travail, les hommes ont commencé à s ’inquiéter pour leur santé, pour leurs nerfs, à proclamer que le travail ne leur convient pas et qu’elles négligent leurs familles », affirme la même sociologue (3). Toutefois, elle ne se demande pas pourquoi et comment de telles idées peuvent se perpétuer dans une société qui se dit socialiste.
Liberté, égalité... maternité
« L ’Etat apprécie pleinement la fonction de la femme et son rôle dans la vie familiale, restreignant la possibilité de participation dans la vie sociale, politique et économique » disent les textes officiels de 1980. « Comment aider une femme qui veut ou qui doit travailler, de manière à ce qu ’elle puisse le faire sans s ’épuiser et tout en prenant soin de la famille et en particulier des enfants ? » fut en effet la question qui, à la fin des années 1950,; vint remplacer la question posée dans l’après-guerre : « Comment aider une femme travailleuse à accoinplir son travail. » Après plusieurs années de mise à contribution de toute la main-d’œuvre disponible, certains problèmes de « suremploi » avaient commencé à se poser vers 1955, et l’heure des cris d’alarme sur la « crise de la famille » avait sonné... On vit ainsi la propagande des bureaucrates polonais se mettre au diapason de leurs homologues soviétiques et mettre désormais l’accent sur le rôle de la femme dans la famille, et autres couplets connus. Dix ans plus tard, sous Gierek, s’alarmant de la baisse de la natalité, ils devaient faire un pas de plus en prônant une politique nataliste et en prenant des mesure incitant les femmes à rester à la maison : introduction en 1972 d’un congé maternité
Les femmes au travail (chiffres pour 1978)
Les femmes représentent plus de 46 % de la population active, 43 96 dans le secteur nationalisé, à quoi s’ajoutent les 2,4 millions de femmes actives dans les exploitations agricoles individuelles ainsi que celles qui travaillent à domicile (0,3 million) et celles qui travaillent dans le secteur non nationalisé, hors agriculture (0, 1 million).
Les trois quarts d’entre elles sont mariées avec des enfants (contre 16% en 1931 et 55% en 1960), plus de la moitié ont des enfants de moins de 1 6 ans. Dans le secteur nationalisé, elles représentent 74% de la main-d’œuvre dans l’enseignement, 80,6% dans la santé, 82% dans les finances et les assurances et 71,6% dans le commerce, mais 19,1% seulement dans le bâtiment et 39% dans l’industrie (surtout dans l’industrie légère). Encore faut-il souligner qu’un grand nombre de celles qui travaillent dans l’industrie sortit employées dans l’administration. (En 1976, on comptait que 56% des femmes ayant reçu une instruction primaire étaient employées, ce chiffre s’élevant à 89% pour celles du niveau supérieur).
Si leur proportion dans les métiers traditionnellement masculins reste encore faible, on note cependant une nette progression ces dernières années, notamment chez les ingénieurs où elles représentent le 1 6 % (contre 10% il y a environ cinq ans), chez les géologues et les géophysiciens (38%), chez les électrotechniciens (14%), chez les architectes (32 % ) et les ingénieurs du bâtiment (28%).
Un tiers des postes de direction de l’économie nationale est occupé par des femmes, mais cela concerne avant tout l’administration et l’enseignement. Dans le secteur de la chimie où elles constituent 40 % de la main-d’œuvre, elles n’occupaient que trois postes de direction à un niveau élevé en 1976. Cette même année, on ne trouvait que sept femmes directrices d’entreprises dans l’industrie légère, et 32 directrices adjointes. Dans l’agriculture, en revanche, la moitié des exploitations individuelles étaient dirigées par des paysannes.
Les salaires
Les salaires des femmes sont en moyenne d’un tiers inférieurs à ceux des hommes, en dépit de la loi sur l’égalité des salaires. Cela vient à la fois du plus faible niveau de qualification des femmes et de leur concentration dans les secteurs les plus mal payés (plus de 60% d’entre elles travaillent dans la santé, l’enseignement, le commerce, le textile et la confection où les salaires dépassent souvent à peine le minimum vital défini officiellement). Et même à qualification égale, les salaires féminins sont fréquemment inférieurs, les travailleuses étant affectées à des postes distincts de ceux des hommes et moins rémunérés.
Si la propagande insiste beaucoup sur la pénibilité du travail dans les mines ou la sidérurgie, elle ne dit rien sur les conditions de travail dans le textile ou la santé qui sont désastreuses (sans parler du nombre d’heures supplémentaires obligatoires dans ce dernier secteur). Les paysannes, pour leur part, font en général des journées de 12 à 16 heures.
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE non payé de trois ans et proposition — non retenue finalement — d’introduire une sorte de salaire ménager comme en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. « Il faut reconnaître franchement que tant que l’homme n’aura pas été capable d’accoucher, il n’y aura guère d’égalité de droit réelle entre lui et la femmq » devaient même déclarer les partisans de la politique nataliste sans susciter de tollé pour autant.
Durant les premières années, l’expérience montra que la plupart des femmes n’utilisaient pas la possibilité de prolonger leur congé maternité au-delà de quelques mois, à la fois pour des raisons financières et aussi parce qu’une absence aussi longue ne peut que freiner les travailleuses qualifiées dans leur promotion professionnelle. Néanmois, on a constaté un frein dans l’activité des femmes de 20 à 29 ans à partir de 1976. En 1978, 403 000 d’entre elles ont pris un congé prolongé contre 54 000 en 1971, ce qui tendrait à prouver que cette campagne a fini par porter ses fruits. On ne saurait s’en étonner. Dans ce pays où l’influence de l’Eglise sur le plan de la morale et des devoirs familiaux est considérable, on peut imaginer que la campagne idéologique lancée par les staliniens ne resta pas sans influencer les femmes polonaises — sans parler de leurs maris. Une enquête effectuée à la fin des années 1960 montre la méfiance des jeunes femmes interrogées à l’égard des crèches, non pas tant en raison des mauvaises conditions d’accueil qui y prévalaient (enfants en surnombre, etc.), mais par conviction que c’est à la famille, et à la femme en particulier, d’assumer l’éducation de l’enfant.
Une « double journée » de 16 heures ou plus
Les conditions dans lesquelles les femmes doivent assumer « leur »
rôle n’ont pourtant rien d’enviable. Selon les enquêtes effectuées, elles s’occupent des tâches domestiques et, pour les 3/4 d’entre elles, de l’éducation des enfants dans leur quasitotalité. Le nombre de crèches disponibles est ridicule, comme l’indiquent les chiffres ci-contre. L’on ne saurait mettre ces carences au compte des seules difficultés économiques que traverse la Pologne depuis des années.
Il s’agit d’une politique délibérée de valorisation de la famille de la part de la bureaucratie qui a tout avantage à maintenir des bases de division au sein de la classe ouvrière. Ses intérêts propres vont à l’encontre d’une politique sociale qui ferait réellement des femmes les égales des hommes sur le plan économique comme sur le plan social.
C’est pourquoi, dans ce pays, « socialiste », les femmes travailleuses font en moyenne des journées de 1 6 à 1 8 heures, dont deux heures de queue par jour et elles ne parviennent à consacrer que 30 minutes à leurs enfants. Les tensions qui en découlent sont d’autant plus graves que ces derniers, quand ils sont en âge, se trouvent souvent dans la situation des écoliers de Jelonki, près r
Les services sociaux
Les crèches :
En 1978, on comptait 1,12 million de places dans l’ensemble des établissements préscolaires, ce qui signifie que seulement 30% des enfants de 0 à 6 ans pouvaient y être admis :
-dans les crèches, 5,2% des enfants de moins de 3 ans sont admis ;
-dans les maternelles, 48,8% de ceux de trois à six ans.
Sans parler des conditions d’accueil dans ces établissements la plupart du temps surchargés, il faut souligner que les maternelles sont payantes, leur prix variant d’un tiers à la moitié du salaire minimum en général.
Les cantines et les laveries :
Alors que le nombre de cantines dépassait 9.000 en 1954, il était descendu à 4.000 au début des années 1970. 5% de la population seulement prend ses repas en cantine (contre près de 50% en RDA).
Quant aux laveries, elles couvrent moins de 1 0 % des besoins, et la qualité des services laisse fort à désirer (linge déchiré, boutons arrachés ou qu’on vous demande de découdre à chaque lavage, etc.) ce qui explique le taux élevé de familles possédant leur propre machine à laver.
POLOGNE
Teresa Zabza, mère célibataire
Teresa Zabza est assistante -chargée de cours en philologie romane à la faculté de Sopot. Membre de « Solidarité », elle travaille comme traductrice pour le MKZ de Gdansk. Divorcée, elle vit seule avec son füs de 12 ans.
Quelles sont les difficultés que tu rencontres en tant que femme seule ?
En ce qui me concerne, je m ’en sors à peu près, parce que mon füs est déjà grand, qu ’il m ’aide à faire les courses, et qu’en plus de mon salaire -5.000 zlotys par mois -je peux donner des cours privés pour faire face à toutes les dépenses. Sans cela, ce serait impossible. Mais, pour les femmes qui travaillent dans les bureaux, avec des salaires de misère, je ne sais pas comment elles font, car ce ne sont pas elles qui peuvent faire des heures supplémentaires. Le manque de places dans les crèches et dans les écoles maternelles est incroyable. Quand c’est possible, on demande à la grand-mère de s’occuper des enfants, mais souvent, la grand-mère travaille encore. Et puis, il faut un temps fou pour faire les courses. Ça explique que les employées de bureau s ’absentent aussi souvent : elles se débrouillent pour aller faire la queue pendant les heures de travail... Leur seul moment de repos, d’ailleurs, c’est quand elles sont au bureau. A partir de là, tu comprends mieux les problèmes qui existent en Pologne du point de vue de la rentabilité du travail et des gaspillages fantastiques, en particulier dans l’administration. Mais c’est encore pire pour les ouvrières qui, elles, ne peuvent pas s’absenter de leur travail.
C’est d’autant plus difficile qu’on manque de tout, que tout est compliqué quand on veut acheter quelque chose. Pas seulement la nourriture, mais les médicaments, des choses aussi bêtes que des serviettes hygiéniques ou des tampax, les livres d’école qu’on ne peut pas trouver, ce qui complique la tâche des mères qui veulent aider leurs enfants à faire leurs devoirs. Sans parler des problèmes de logement et des tensions que ça crée lorsqu ’il faut vivre entassé dans une pièce ou deux.
Est-ce que les mères célibataires sont victimes de discriminations ?
Pas sur le plan juridique ni sur le plan du travail. Mais quand on vit seule dans une petite ville, qu ’on soit mère célibataire ou divorcée, on se voit accusée d’absence de moralité si on est un peu libre dans ses relations avec les hommes. Et ça pèse dans les rapports qu’on peut avoir avec les voisins. La plupart des gens qui vivent en couples sont mariés, et nous, on apparaît comme hors des normes.
En ce qui concerne la sexualité, les Polonais sont encore très rétrogrades, comme tu as pu t ’en rendre compte. Les homosexuels sont traités systématiquement de « pédés », et il y en a très peu qui osent afficher leur homosexualité. Peu à peu, les choses commencent néanmoins à bouger, et le nombre de divorces à la demande de la femme est de plus en plus élevé, ce qui montre qu’elles commencent à se dégager de l’idéologie traditionnelle. Mais quand même, c’est encore très difficile de parler de ces choses-là avec d’autres femmes.
Moi, j’ai étudié en France et j’ai été influencée par les idées féministes, mais pour l’instant, j’ai un peu l’impression que je suis une exception et je garde mes idées pour moi.
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE
Les responsabilités politiques et sociales des femmes (chiffres pour 1978-1979)
2 1 96 des fonctions de direction dans l’administration des voïvodies et 4296 dans l’administration territoriale de niveau inférieur sont occupées par des femmes.
6 1 96 des directeurs d’écoles sont des femmes. 1096 des professeurs du supérieur et 2 1 96 des docteurs agrégés sont des femmes (alors qu’elles représentent 55 % des diplômes du supérieur).
2 1 96 des députés de la Diète élue en 1976 sont des femmes. 1096 des juges de la Cour suprême sont des femmes.
Il n’y a aucune femme au BP du POUP.
Elles représentaient 96 du CC élu lors du dernier congrès (1978).
de Varsovie, où les cours sont organisés en quatre équipes successives (!), la dernière commençant à 1 7 h 30. Le reste de la journée, les enfants passent leur temps au foyer de l’école où ils ne disposent pas de vestiaire, ou bien se voient trimballés d’une salle à l’autre.
On comprend mieux pourquoi la « babcia » (la grand-mère) est devenue une véritable institution dans la Pologne populaire. Non seulement elle sert de nourrice, mais aussi de bonne à tout faire et c’est elle qu’on retrouve le plus souvent dans les queues interminables qu’il faut faire pour se procurer le moindre aliment ou objet de première nécessité. Par ailleurs, l’étroitesse des logements est à la source de bon nombre de divorces, la présence des parents dans le même appartement étant en général un facteur de dissensions au sein du couple. Le marché du logement est tellement tendu qu’un jeune ouvrier de Solidarité me disait être séparé de sa femme depuis deux ans... mais continuer à habiter le même appartement et à coucher dans le même lit qu’elle, vu l’impossibilité de déménager.
A ce tableau déjà noir, il faut ajouter que la diffusion de la contraception laisse beaucoup à désirer, même si l’existence de centres de Planning familial rend la situation plutôt meilleure que dans d’autres pays de l’Est. Malgré le poids de l’Eglise catholique et le caractère restrictif de la loi sur l’avortement introduite en 1956 (indications médicales et sociales), le nombre d’interruptions de grossesse est très élevé, en raison même des conditions d’existence évoquées plus haut.
Et avec tout cela, les femmes polonaises ne se révolteraient pas ?
Et le débat sur l’oppression spécifique ?
Le débat parmi les femmes polonaises à propos de toutes les discriminations dont elles sont victimes ne fait que commencer. Mais le mouvement qui a amené 80 96 de la classe ouvrière à rejeter le modèle de « socialisme » imposé jusque-là par une minorité de bureaucrates est un tremplin fantastique et permet aux femmes de sortir du carcan dans lequel on les a enfermées. Solidarité a déjà commencé à mettre en cause les aspects les plus criants des inégalités économiques. Il a mené notamment une bataille pour que les secteurs de l’économie les moins bien payés (en particulier la santé où travaillent des femmes en très grandes majorité) bénéficient des augmentations de salaire les plus élevées. Cela n’a pas été sans mal. Il a fallu beaucoup de salive, dans certains cas, pour convaincre certains ouvriers des secteurs les mieux payés du bien-fondé de la revendication des augmentations salariales inversement proportionnelles à la grille salariale, et de la nécessité de faire jouer la solidarité sur ce plan-là aussi. Même si les travailleuses en question n’avaient pas été à la tête des luttes de l’été dernier...
De leur côté, certaines travailleuses, comme celles de Katowice, commencent à poser la question du partage des tâches domestiques. D’autres, comme cette dirigeante du comité de Solidarité de la fonderie de Huta Katowice n’hésitent pas à mettre en cause l’attitude paternaliste de leur collègues du syndicat : « Tout va bien tant qu 'on est au café. Mais dès qu’il s’agit de choses sérieuses, ils pensent qu ’on est incapables de réfléchir. Regarde : je suis la seule femme de la direction. Toutes les autres sont des secrétaires et « ils » pensent qu ’elles sont bonnes à servir le thé... »
En raison du retard des mentalités, de très nombreuses femmes trouvent encore leur situation normale, et ne comprennent pas la signification du mot « féminisme ». Même pour les plus combatives, les débats partent souvent de zéro comme le montrent les réflexions d’ Alina Pienkowska, l’une des dirigeantes de la coordination nationale de Solidarité. Elle qui ne cesse de dénoncer les discriminations dont les femmes sont l’objet pense que le travail à mi-temps peut être une solution pour améliorer leur situation. Mais elles — et ils — sont ouverts aux idées venant de l’extérieur et ne demandent pas mieux que de profiter de l’expérience des travailleurs et des travailleuses occidentaux qui se rendent en Pologne pour affirmer leur solidarité avec Solidarité.
La situation révolutionnaire qui s’est ouverte en Pologne il y a six mois crée, pour la première fois depuis la guerre, les conditions pour faire reculer les idées reçues et permettre aux femmes polonaises de prendre leurs affaires en mains..
Jacqueline Allio
Notes
- Notes :
- (l)Polityka n° 40, 4.10.80. «Co dalej z kobietami ? »
- (2) Frauen-emanzip ation und socialisms de M. Soko-lowska, ed. Rororo 1973.
- (3) In «Women and Socialism » de Hilda Scott, Alison and Busby 1976.