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Amérique latine : Première rencontre féministe latino-américaine

Cahiers du féminisme, n° 17, octobre 1981 · p. 29-31 · 1 760 mots

-QUE PREMIERE RENCONTRE ~ FEMINISTE

LATINO-AMERICAINE

AMERI LATINE

Dans les années soixante et au début des années soixante -dix, alors que la radicalisation des femmes secouait d’abord l’Amérique du Nord puis l’Europe, les féministes latino-américaines restaient peu nombreuses et souvent très isolées. La situation aujourd’hui a beaucoup changé. Depuis quelques années, des groupes de femmes se sont constitués dans tous les pays ou presque d’Amérique latine, avec des origines et objectifs divers mais dans un même but : organiser la lutte des femmes contre un système d’exploitation et d’oppression.

La campagne internationale pour la liberté de l’avortement, de la contraception et contre la stérilisation forcée s’est développée dans plusieurs pays. Même dans le mouvement syndical, les femmes ont commencé à s’organiser et à faire entendre leurs voix.

1981 marquera une date dans l’essor du mouvement : c’est en effet cet été que s’est tenue la première rencontre féministe d’Amérique latine et de la Caraïbe. Par le nombre des participantes, par la représentation de presque tous les pays, la diversité des expériences, la richesse et la maturité des débats, cette rencontre a été une réussite. Nous publions ici le compte rendu qu’en ont fait nos camarades colombiennes, dans Combate Socialista, journal du Parti socialiste révolutionnaire.

Nous étions plus de deux cent cinquante femmes réunies à Bogota, du 18 au 21 juillet, pour cette première rencontre qui marque une étape importante pour le mouvement féministe latino-américain. Elles étaient venues du Mexique, de la République Dominicaine, de Porto-Rico, Curaçao, du Venezuela, d’Equateur, de Colombie, du Pérou, du Chili, du Brésil. Il y avait aussi des représentantes des groupes femmes latino-américaines en Europe et des féministes italiennes, françaises, suisses, hollandaises, espagnoles, danoises, canadiennes et des USA.

Mais, alors que la participation des femmes des autres pays latino-américains était large et représentative de différentes conceptions du féminisme et d’expériences diverses, la participation colombienne a été réduite en raison de la position — que nous ne partageons pas — de la coordination de Bogota qui a essayé d’exclure de la rencontre les militantes de partis politiques et n’a donc pas fait toute la propagande qui aurait permis une assistance plus large. Néanmoins, cette position a été insoutenable vis-à-vis de toutes les femmes venues de l’étranger et des autres régions de Colombie. Aussi, lorsque plusieurs militantes du PSR (1) se présentèrent à la rencontre, elles y furent admises avec sympathie par la grande majorité bien que la coordination de Bogota leur ait refusé par écrit le droit de participer à la rencontre.

Cela dit, nous voulons féliciter néanmoins la coordination pour ta magnifique organisation de toute l’infrastucture de la rencontre.

Une première présentation de chaque pays nous a donné une vision générale de l’importance, de la richesse et de la variété des expériences de latino-américaines qui, à partir de différentes orientations sur la question des femmes, ont travaillé à la production de matériel, à l’organisation des femmes dans les quartiers populaires, ont approfondi la recherche, la création artistique et ont participé aux activités politiques d’organisations de gauche.

La rencontre a abordé quatre thèmes centraux qui ont été l’occasion de discussions en commissions :

1) sexualité, avortement-contraception, maternité, violences sexuelles ;

2) féminisme et lutte politique ;

3) les femmes et le travail ;

4) les femmes et la culture.

Il y a eu dans le même temps la présentation en permanence de films. montages audiovisuels, expositions.

La double militance et l'autonomie du mouvement

Les débats sur « féminisme et lutte politique », qui ont connu la plus grande affluence, ont été caractérisés par une grande maturité et élaboration théorique. S’y reflétaient les différentes expériences et particularités de l’oppression des femmes dans chaque pays. Le point central de discussion a été celui de la « double militance » (2). C’est-à-dire le problème posé par la participation active des femmes à la fois au mouvement féministe et à un parti politique, problème lié à ce qu’on appelle l’autonomie du mouvement, à son fonc-

AMERIQUE LATINE tionnement démocratique, à ses ba-fois contre l’exploitation capitaliste et ses d’adhésion, problème aussi de la contre l’oppression des femmes en nécessité ou non d’un parti tant que sexe, lutte sans laquelle on révolutionnaire. ne peut arriver à une transformation

On peut synthétiser ainsi les qua-totale de la société. Ce qui implique à tre positions qui apparurent : la fois de développer les organisa-

— certaines remettent en question tions autonomes de femmes, mais toute organisation politique à partir aussi d’avoir une activité politique de la critique de l’autoritarisme et du organisée avec l’ensemble des oppri-pouvoir patriarcal qu’elles leur attri-més et des exploités. buent. En conséquence, elles consi-De toutes ces positions, aucune ne dèrent que les femmes doivent seule-rejette la nécessité de détruire l’ex-ment participer aux organisations ploitation de classe et l’oppression se- autonomes dont les positions révolu-xuelle, mais il y a divergence sur les tionnaires à elles seules sont porteu-priorités et sur la nature du mouses des transformations de la société ; vement des femmes. Cependant, on

— d’autres reconnaissent, les unes la nécessité, les autres l’existence dans les faits des partis qui luttent pour changer le système, mais elles considèrent comme insoluble le problème posé par la confrontation dans la pratique entre la discipline de parti et les tâches du mouvement des femmes. En particulier, elles considèrent comme inévitable la manipulation par les partis politiques ;

— d’un autre côté, il y a celles qui, à partir des conditions de surexploitation et de misère, du poids de l’impérialisme dans nos pays, font de la lutte générale contre cette exploitation un axe prioritaire reléguant au second plan les revendications féministes ;

— enfin, il y a celles qui affirment la nécessité d’une lutte indissociable, unifiée d’une « lutte intégrale » à la peut dire que la position majoritaire a été celle de la « lutte intégrale ».

Des débats riches et variés

Les discussions ont aussi été intenses dans la commission « sexualité » avec également beaucoup d’élaboration et de travail concret. Les femmes de Porto-Rico ont fait une démonstration des méthodes de self-help (3). Le thème du lesbianisme a donné lieu a un forum spécial : on peut dire que la conclusion a été qu’il ne s’agit pas de devenir ou non lesbienne, de rejeter ou non les hommes, mais de pouvoir vivre librement sa sexualité et donc de pouvoir rencontrer et aimer une personne qu’elle soit homme ou femme.

La commission « les femmes et le travail » a non seulement été un lieu d’élaboration théorique mais aussi l’occasion de dénoncer les situations scandaleuses que subissent les femmes en ce qui concerne la législation du travail, les conditions de travail, les discriminations, l’absence et les carences de services sociaux dans les différents pays latino-américains. Ce n’est pas seulement le travail salarié qui a été abordé mais aussi le travail non reconnu comme tel, celui de la femme au foyer.

Le thème « femmes et culture » a été illustré par des créations collectives pendant la rencontre elle-même et par des discussions sur le poids idéologique de la culture patriarcale et sur les conditions d’existence des femmes qui désirent avoir une création artistique indépendante d’un héritage culturel imposé depuis des millénaires.

Vers une nouvelle rencontre dans deux ans

La rencontre s’est terminée par la décision de faire du 25 novembre une journée internationale sur le thème : « Non à la violence contre les femmes », avec des mobilisations simultanées dans tous les pays, sans oublier d’y inclure la dénonciation des arrestations et des tortures de femmes latino-américaines, la solidarité avec les femmes nicaraguayennes et toutes celles qui luttent pour leur libération au Guatemala, au Salvador, ainsi que la dénonciation de l’intervention impérialiste en Amérique latine et dans la Caraïbe.

L’ensemble du matériel écrit et audiovisuel de la rencontre sera déposé dans un centre de documentation féministe ouverte à toutes et à tous, à Bogota.

Avant de se séparer, rendez-vous a été pris pour une seconde rencontre latino-américaine dans deux ans au Pérou. Les féministes péruviennes se sont engagées à centraliser et à coordonner toutes les initiatives pour sa réalisation.

Le compte rendu qu’en a fait « Femmes en mouvement ». Sectarisme et malhonnêteté

Dans son numéro 52 (31 juillet, 7 août 1981), Femmes en mouvement (hebdomadaire de Psychanalyse et Politique) a fait de la rencontre de Bogota un compte rendu tout simplement diffamatoire, allant jusqu’à dire que les féministes latino-américaines (toutes tendances confondues !) sont des agents de l’impérialisme américain...

L’article commence sous le signe du mépris : les analyses étaient faibles, les débats étaient pauvres, « les questions essentielles ont été écartées ». Autrement dit, en langage clair, ce n’était pas la problématique de Psy et Po qui était à l’honneur à Bogota. Les deux rédactrices présentes à la rencontre, où elles ont prétendu représenter le mouvement des femmes français, n’ont pourtant pas manqué de « rappeler tout le travail du MLF en France : un mouvement homosexué et politique qui a dégagé la troisième contradiction après celle de classe, de race, celle de sexe. » Mais hélas, ajoutent-elles, les féministes latino-américaines « préfèrent se méfier de l’Europe, méconnaissant ainsi leurs alliées politiques ». A partir de là, bien sûr, les débats de la rencontre ne pouvaient être que sans intérêt...

Mais ce qui est plus grave dans l’article, c’est l’accusation faite, sans distinction et sans précision, de manipulation de la rencontre par des représentantes de l’impérialisme américain : « Des femmes sont venues, financées par des fondations américaines qui, en retour, leur demandent des renseignements sur leur vie féministe et un rapport sur la rencontre. » « Pour les femmes, l’alignement sur la politique des droits de l’homme inaugurée par les USA s’opère par le féminisme », et encore « le potentiel du mouvement est hypothéqué avant même sa naissance par l’impérialisme de l’idéologie féministe, nouvelle arme du colonialisme. »

Après le dépit, donc, la calomnie. Qu’il faille dénoncer la politique pro-impérialiste des fondations nord-américaines dites humanitaires, c’est sûr. Que certaines femmes présentes à Bogota aient des liens avec ces fondations (en particulier des femmes du Planning familial internationnal), c’est possible. Dire que ce sont elles qui ont dominé la rencontre, c’est faux. La vérité est que la totalité de la rencontre a été placée sous le signe de l’anti-impérialis-me et de la solidarité avec les luttes de libération sociales et nationale des peuples d’Amérique latine. Prétendre que « le féminisme à base populaire (...) n’est qu’une intégration au système petit-bourgeois, blanc, canadien, hollandais, américain au service du grand capital », c’est faire injure à toutes les féministes présentes à Bogota, et c’est une profonde malhonnêteté.

Notes

  1. Luz Jaramillo
  2. Traduit de «Combate Socialista » Septembre 1981
  3. (1) PSR : Parti socialiste révolationnaire, section colombienne de la IVe Internationale.
  4. (2) «Double militance » : en France, on utilisait le terme de «double appartenance », lorsque ces questions étaient disentées dans le mouvement, en 1976-1977.
  5. (3) Self-Help : pratique d’anto-examen, poar apprendre à connaître son corps, le contrôler et ainsi contre-balancer le pouvoir médical.

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