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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

LIVRES « 12 FEMMES A PRAGUE »

«12 femmes à Prague». Interviews de douze femmes de la Charte 77, réalisées par Eva Kanturkova

· Cahiers du féminisme, n° 17, octobre 1981 · p. 32-34 · 1 906 mots

Le 20 août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie pénétraient en Tchécoslovaquie ouvrant une nouvelle période de répression : tout un peuple bâillonné, les opposants persécutés.

Malgré la pression policière permanente, plusieurs centaines de personnes ont décidé de signer, le 1er janvier 1977 et depuis, la Charte 77, un manifeste dans lequel elles réclament le respect des droits civiques et humains par les autorités ; pour aider les personnes et leurs familles frappées par la répression, s’est créé le VONS, « comité de défense des personnes injustement poursuivies ». Parmi toutes ces personnes qui refusent de rentrer dans le rang, de garder le silence sur l’oppression quotidienne, on trouve de nombreuses femmes.

Parmi elles, Eva Kanturkova, journaliste, romancière interdite de publication. Elle a choisi d’interviewer douze femmes, « chartistes » elles aussi, parmi lesquelles plusieurs épouses de militants connus, actuellement en prison. Ces interviews viennent d’être publiés sous le titre Douze femmes à Prague (1).

Pourquoi avoir choisi d’interviewer seulement des femmes : « En centrant mon livre sur les femmes, je n’ai absolument pas restreint mon optique, je l’ai au contraire précisée. Car la femme a si peu le sens de l’abstraction que des idées et des réflexions ne risquent pas de la détacher du monde tel qu’il est réellement. En me racontant leurs vies, mes amies m’ont également dit quelque chose d’essentiel sur notre monde. »

Une répression policière omniprésente

Ces entretiens, réalisés entre l’automne 1979 et le printemps 1980, portent témoignage sur la répression : filatures, arrestations, emprisonnements, mais aussi interdictions professionnelles...

Libuse Silhanova décrit ainsi le gaspillage d’énergie qui résulte de cette répression bureaucratique : « Pourquoi un professeur de philosophie [...] doit -il pourrir des journées et des nuits entières dans une chambre de chauffe [...] Pourquoi un excellent économiste [...] drague -t -il les étangs ? Pourquoi un historien lave -t -il les vitrines des magasins et un autre nettoie -t -il les égouts ? Pourquoi une excellente institutrice de l’école élémentaire n’a-t-elle pas trouvé d’autre travail que nourrir des faisans et une autre faire la vaisselle ? [...] Moi-même, il y a des choses que je voudrais et pourrais faire — enseigner à des enfants, écrire des livres et même travailler à la bibliothèque d’un institut scientifique — mais tout cela m’est fermé parce que j’ai un point de vue socialiste critique selon lequel je vis, j’agis et dont je ne me laisserai pas déposséder. »

Les enfants eux-mêmes ne sont pas épargnés : il est hors de question pour ceux dont les parents font partie de la liste noire, de faire des études.

La répression, c’est aussi la surveillance policière de tous les instants, comme le dit Zdena Tomino-va : « Il m’arrive d’avoir peur. Nous vivons dans un vieil appartement, la porte ferme mal, ils sont derrière la porte jour et nuit. Nous entendons leur moindre rot, leur moindre soupir ou parole et eux, ils nous entendent de la même façon. Quand je vais faire pipi, ils l’entendent; quand je joue avec mes enfants, ils l’entendent. Quand je prends une douche, je tiens toujours une serviette entre moi et la porte. On ne peut pas voir à travers la porte bien entendu et cependant j’ai peur qu’ils ne me voient. La maison s’est transformée en cage. »

Insécurité permanente, on comprend alors comment la prison peut procurer une sorte de soulagement et être vécue comme une expérience « utile », comme le déclare Djarmila Belikova, trente-deux ans, ancienne psychologue ; elle a fait six mois de prison préventive : « Avant mon incarcération, [...] bien des choses me mettaient hors de moi [...] Les problèmes matériels et personnels, les interrogatoires, mon renvoi, les filatures... Et surtout, il y avait subitement l’absence totale de la moindre certitude. Je me disais que je n’étais peut-être pas à la hauteur pour affronter une situation aussi exposée. J’avais tout simplement peur de la prison. Tout se précipitait pour mener là où

Eva Kanturkova et Jirina Siklova, 2 femmes de la Charte 77 actuellement en prison

LIVRES l’on a aucune envie d’aller. Dès que je me suis retrouvée en prison, tout a repris sa place. Là -bas, j’ai enfin réagi comme il fallait. En fait, la prison m ’a aidée. »

La condition des femmes s’aggrave

Les entretiens ne portent pas seulement sur la répression ; toutes ces femmes témoignent sur leur ancienne activité professionnelle dont elles ont été chassées en raison de leurs opinions.

Jirina Hrabkova, ancienne journaliste reporter à la radio, jugée indésirable au bout de vingt-cinq ans de travail, énumère les thèmes de reportage qu’elle choisirait de faire si elle le pouvait. Elle aimerait, notamment, faire un reportage sur le travail des femmes, comme elle l’avait fait dans les années 60 dans le cadre d’une émission féminine qu’elle animait : « Aujourd’hui encore, on demande à la femme de travailler et travailler encore. D’avoir un travail et d’être active publiquement. De faire la queue pendant des heures et de préparer les repas comme il faut, de faire la lessive et d’avoir une maison impeccable, de faire travailler les enfants parce qu’on ne le fait pas à l’école, d’élever aussi ses enfants et de trouver le temps de les emmener à la campagne, de se cultiver elle -même et si elle n’a pas de qualification, d’aller à l’école ou à des cours, d’aller en plus à l’instruction politique et d’arriver aussi, en faisant tout cela, à rester jolie et bien arrangée et à attendre avec certitude la venue de l’avenir socialiste. Comme nous avions tempêté à l’époque dans cette émission féminine en disant qu ’il faudrait créer de nouvelles conditions pour les femmes, alléger leur travail, améliorer les services et le réseau commerçial et construire des crèches et des maternelles, etc. [...] Et qu’ont obtenu les femmes ? Elles sont de plus en plus fatiguées et nerveuses et la plupart d’entre elles ne vont pas travailler pour se réaliser ou pour aider à édifier le socialisme mais parce que la famille ne pourrait vivre avec un seul salaire. Les problèmes auraient plutôt tendance à se multiplier. Car, pour faire accepter ses enfants dans des crèches ou les écoles maternelles, on verse aujourd’hui des pots -de -vin et ce n’était pas le cas à l’époque. L’assortiment des produits manquants, qui étaient déjà énorme à l’époque, a tant augmenté, qu’à l’exception des produits de base, il faut de longues et laborieuses recherches pour presque tous les produits [...] Mais ça m ’étonnerait bien qu ’on fasse une telle émission aujourd’hui ! »

Tolérance, solidarité...

Parmi les chartistes se retrouvent des personnes très différentes, des femmes et des hommes qui continuent de lutter dans une perspective socialiste. C’est le cas de Gertrude Sekaninova-Caktova, veuve d’Ivan Sekanina, tous deux avocats communistes avant-guerre ; lui est mort dans les prisons nazies en 1942, elle fut déportée en camp de concentration. En 1968, député à l’Assemblée nationale, elle vota non seulement contre l’accord qui légalisait l’occupation de la Tchécoslovaquie mais elle proposa en outre un contre-accord qui prévoyait le retrait des troupes soviétiques du pays.

Quand Eva Kankurkova lui demande : « Avez -vous toujours le sentiment d’être communiste ? », elle répond : « Je ne raisonne plus selon la notion de parti ou d’appartenance au parti. Mais plutôt selon le concept des valeurs humaines essentielles. Cette évolution est la conséquence la plus importante de 1968: on a alors ressenti la nécessité accrue d’assurer non seulement les besoins économiques et sociaux de l’homme mais aussi la liberté pleine et entière de sa personne. C’est par cette façon de comprendre les tâches sociales à accomplir que je ne m ’écarte absolument pas du socialisme. »

Et c’est au nom de ces mêmes valeurs de liberté, de dignité et de justice sociale que d’autres, qui ont une foi religieuse, se retrouvent parmi les chartistes, dans un climat de tolérance réciproque remarquable.

L’intérêt de ce livre, c’est de nous faire connaître la manière dont, au

LIVRES jour le jour, toutes ces femmes réussissent à survivre.

Survivre...

C’est dans l’amitié et la solidarité qu’elles puisent leur force mais pas seulement. Elles sont plusieurs à expliquer le plaisir qu’elles ont à lire des livres de cuisine, à jardiner... Les tâches de la vie quotidienne sont là-aussi pour les raccrocher à la vie.

Voilà ce que nous dit Anna Saba-tova par exemple ; elle-même a connu la prison à vingt ans en même temps que son père Jaroslav Sabata et ses deux frères. Son mari Petr Uhl est encore en prison. Elle a deux enfants, Pavel quatre ans et Sasa trois ans : « On a arrêté Petr, et quand j’ai su qu’on lui imposait la détention préventive, je me suis dépêchée de lui trouver un avocat. En avoir un, très rapidement, est alors la chose la plus importante. Mais ensuite, je ne pouvais plus rien faire pour lui, il était deux heures de l’après-midi, il faisait très chaud; j’ai pris les enfants et nous sommes allés à la piscine. Ça peut paraître cynique... mais quand je pense aux enfants, je n’ai plus à me préoccuper de moi -même. Je suis heureuse de les avoir. »

Libuse Silhanova nous explique, elle aussi, son secret : « Pour nous les femmes, c’est très bien : nous avons toujours assez de travail à la maison et ce n ’est pas difficile de se détendre en lavant la vaisselle, en frottant les parquets (...) ou alors, il faut tout simplement se reposer. Dormir. »

L’exil...

Ne sont-elles pas tentées de s’exiler à l’étranger, avec leur famille ? Le gouvernement espère se débarasser des opposants en contraignant les plus connus d’entre eux à l’exil. Elles et ils font tout pour l’éviter mais il arrive parfois que la vie ne soit plus vivable et c’est le départ. Elzbieta Ledererova s’est exilée en Bavière avec sa fille et son mari Jiri Lederer, emprisonné à trois reprises : les autorités menaçaient d’expulser sa femme, de nationalité polonaise, et de les séparer ainsi. Zdena Tominova, Julius Tomin et leurs deux fils ont quitté leur pays pour cinq ans, avec l’espoir d’y rentrer après cela. Ils sont en Angleterre. Le plus difficile, dit-elle, « c’est de surmonter le sentiment d’être un déserteur... Je sais bien que c’est un sentiment irrationnel, inventé qui plus est, qui procède de la surestimation de soi et qui est inexact sur bien des points : la Charte 77 n’est pas une armée, chacun est là en grande partie pour soi-même [...] Pourtant, j’en souffre plus que la normale [...] »

Toute une partie du livre est consacrée à la lutte contre le conformisme dans la création artistique, notamment dans le domaine de la musique, dans les années 60 et au lendemain de 1968. Faute de place, nous ne pouvons aborder cet aspect des témoignages malgré leur grand intérêt.

En conclusion, laissons parler Eva Kanturkova . « Et c 'est ce qui recèle le plus d’espoir à mon avis : que des gens, que la pression terrible du totalitarisme tente d’atomiser, de disperser et de laisser retomber dans leur solitu -de pleine d’effroi, commencent de nouveau de se rassembler. »

Telle est la différence la plus importante en effet avec les années 50 : la répression d’aujourd’hui ressemble par bien des aspects à la terreur stalinienne d’hier. Mais, face à la répression, les opposants organisent collectivement et publiquement la solidarité. Ce livre est en lui-même un acte de solidarité ; le lire, le faire connaître peut en être un autre, même modeste.

Josette Desbois

Notes

  1. (1) Paru aux Editions F. Maspéro.

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