LIVRES « UNE SAISON A BRATISLAVA »
Un livre de Jo Langer
Jo Langer a été l’épouse d’un « héros ». Oskar Langer, économiste et dirigeant du PC en Slovaquie, a été arrêté en 1951, condamné à vingt-deux ans de prison pour « complot sioniste », libéré en 1 960, réhabilité; il est mort en 1965.
Elle-même n’en fait pas moins partie de la « majorité silencieuse » : « Avec mes doutes et mon dégoût, j’appartenais à cette grande majorité silen -cieuse, celle qui n’écrit pas de livres pour raconter comment un moment historique a marqué profondément sa vie, ses sentiments. »
Jo Langer a réussi à survivre. Il faut lire son témoignage. Il est très important pour comprendre en profondeur la vie de millions de personnes, notamment celle des femmes, durant les années 50, en pleine période stalinienne.
A la base du livre de Jo Langer, un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son mari, la crainte de ne pas avoir été « à la hauteur » de ce « héros », mais aussi une volonté de comprendre pourquoi, alors que tant de choses les séparaient, son destin s’est trouvé aussi étroitement imbriqué à la tragédie de son mari.
Elle voulait changer le monde
Jo Langer est hongroise, juive, et elle a passé toute sa jeunesse à Budapest. C’est parce qu’elle voulait « changer le monde », qu’elle entre en correspondance avec un jeune marxiste slovaque qui lui enseignera la théorie et qui deviendra bientôt son époux. Ils vivent à Bratislava où une forte minorité hongroise vit et parle sa langue librement. Son mari, juif lui aussi, est militant du PC. La montée du nazisme et les accords de Munich remettent en cause leur sécurité. Par chance, un cousin de l’étranger leur envoie un laisser-pas-ser qui les conduira aux USA où il mèneront la vie difficile des réfugiés.
Les tensions entre les époux vont s’accumuler très vite : « En
Slovaquie, mon mari avait été habitué très jeune, étant donné qu’il avait accédé très jeune à des responsabilités très importantes, à ce qu’on s’occupe de lui, je veux dire qu 'on le décharge des tracas matériels de la vie quotidienne. On s’occupait de lui à son bureau, on s ’occupait de lui à sa cellule, je m'occupais de lui à la maison. Ici, devenu travailleur manuel intermittent, itinérant et sous-payé, il commença très vite à perdre la confiance qu’il avait toujours eu en sa propre personne. [...] Quant à moi, j’étais coupable en permanence, preuves à l’appui. Ça allait des moutons de poussière décou -
Prague, Mai 1969 verts sous le lit, aux yeux que j’avais négligé d’extraire des pommes de terre que je venais de faire sauter [...] En fait, les vraies raisons de cette tension se trouvaient ailleurs. »
Les informations parviennent sur les procès de Moscou, puis sur le pacte germano-soviétique.
Mais bientôt, l’entrée en guerre de l’URSS contre l’Allemagne rejette à l’arrière-plan les doutes : « Il était évident qu ’entre la barbarie nazie et le socialisme russe, j’avais choisi mon camp. » Pourtant, les sources du conflit profond, humain et politique, révélées à cette époque ne purent jamais être réellement surmontées par les deux époux.
Le retour en Tchécoslovaquie
Avec la fin de la guerre, ils décident de rentrer en Tchécoslovaquie, son mari ayant reçu une lettre du parti l’invitant à reprendre là-bas des responsabilités. Malgré quelques hésitations, elle le suit. Son mari retrouve ses hautes responsabilités dans le parti en tant qu’économiste.
Elle a une deuxième petite fille en 1948. Puis elle obtient un travail. L’évocation de la mise en place du plan en 1 949 et des tares du système économique bureaucratique nous valent quelques pages d’humour, remarquables.
Mais le pouvoir bureaucratique n’est pas seulement un système absurde, c’est aussi un système fondé sur la terreur policière : « Comme partout ailleurs en Europe après la guerre, nous avions eu à juger des criminels de guerre, des collaborateurs et des fascistes notoires [...] Une fois ac-
Prague, Mai 1969
LIVRES complies ces tâches désagréables mais inéluctables, la révolution victorieuse serait débarrassée de ses ennemis et pourrait être enfin menée à son terme. »
Pourtant, loin de décroître, la répression se rapproche. Face aux arrestations de tant de communistes de la première heure passés par les camps nazis et la guerre d’Espagne, Oskar Langer ne garde pas le silence. D’après lui, la recrudescence des mesures policières risquaient de saper la confiance des masses dans l’Etat socialiste. « Si indirectes et soigneusement formulées que pussent sembler ces interventions, c’était à l’époque un acte unique de courage intellectuel. Point n’est besoin de dire qu’elles n’aidèrent jamais personne mais qu’elles firent beaucoup de tort à mon mari quand son tour arriva. »
Et son tour arriva. Après avoir été victime, lui et sa famille, d’une tentative d’assassinat, il est arrêté en 1951 pour « complot sioniste ». Il sera utilisé comme témoin à charge dans le procès Slansky (2).
Dans une lettre au président de la République, qu’il fait parvenir clandestinement, en 1955, à sa femme, Oskar Langer, qui est toujours en prison, s’explique : « Pourquoi ai-je signé de fausses dépositions ? Pourquoi ai-je été si crédule ? Parce que ces aveux me furent extorqués par d’insupportables méthodes, parce que j’étais soumis à une violence physique et morale savamment combinée au mensonge, parce qu’on utilisait à ces fins de faux témoignages et des aveux imaginaires, mon amour du parti et mon affection pour les miens. »
En 1951 et en 1952, il tentera de se suicider. En 1953, après le procès Slansky, il fera une grève de la faim de cinquante-quatre jours...
Dans cette même lettre, il dénonce le pouvoir tout puissant de la sécurité d’Etat placée au-dessus du parti. C’est cette distinction abusive entre la sécurité d’Etat et le parti qui lui permet de maintenir, de préserver jusqu’au bout son système de valeurs.
Contrairement à Lise London, Jo Langer, qui n’était pas membre du parti et qui avait accumulé une bonne dose de méfiance depuis de longues années déjà, est convaincue dès le début de l’innocence de son mari. Quant à elle, après l’arrestation de celui-ci, avant même qu’il ne soit condamné, elle va perdre son travail, son logement ; elle va être « mutée à la production », dans une usine, avant d’être déportée à la campagne... Pourtant, face à toutes ces épreuves, c’est un véritable sentiment de soulagement qu’elle ressent : « Maintenant qu ’il me restait si peu d’espoirs et de biens, la vie devenait plus facile. Pour commencer, j’avais acquis la certitude que je ne présentais plus aucun intérêt pour la police. »
Divorcer pour obéir à l’ennemi ? Non, jamais !
On lui conseillera de divorcer pour améliorer sa situation. Elle refusera catégoriquement alors même qu’elle sait que tout la sépare de son mari :
« J’aurais dû divorcer trois semaines après notre mariage, le jour où il me fit une scène pour un pichet en céramique [...] J’aurais dû divorcer au matin qui suivit la nuit pendant laquelle il éteignit précipitamment la lumière que je venais d’allumer comme si se voir faire l’amour était quelque chose d’honteux [...] J’aurais dû divorcer à partir du moment où il m’enjoignit de faire montre d’un plus grand enthousiasme à l’égard de l’Union soviétique [...] Mais en ce temps -là, à la maison, la seule misère et la seule oppression dignes d’être dénoncées étaient celles qui terrassaient le coolie chinois [...] Mais divorcer justement maintenant ? Maintenant qu’il était la victime innocente, maintenant qu’il avait besoin de moi, que nous nous languissions l’un de l’autre [...] Divorcer pour obéir à l’ennemi ? Non, jamais ! A aucun prix et surtout pas celui d’un boulot décroché de cette façon. »
A partir de 1954, elle peut revenir à Bratislava. Elle y vit avec ses deux filles, dans un deux pièces humide, en sous-sol, menacée en permanence d’expulsion. Toute cette période est l’occasion pour Jo Langer de décrire de manière très vivante ses peines et ses joies.
Et c’est l’euphorie qui l’envahit lorsqu’elle voit se développer, en même temps que l’insurrection hongroise, en 1956, la peur panique des bureaucrates : « C’était délectable ».
Cette joie est de courte durée. La répression succède à l’euphorie et elle perd de nouveau le travail qu’elle avait dans un journal comme dactylo.
Amnistie, bonheur, déceptions
Après de longues années d’attente, Oskar Langer est amnistié ; après le
15e Congrès du PC tchécoslovaque, 1976.
15e Congrès du PC tchécoslovaque, 1976
LIVRES bonheur des retrouvailles, la déception s’installe. C’est la rupture entre Oskar Langer, ses filles et son épouse. Il n’a plus qu’un seul objectif : préparer le dossier de sa réhabilitation. « Il n’avait pas le temps pour elles, il n ’avait pas le temps pour moi [...] j’étais remise à ma place de petite bonne femme à qui il faut tout dire [...] Ne voulant me rappeler que le meilleur d ’Oskar, j’imaginais qu’une fois sorti de cette épreuve, toutes les qualités qu ’il portait en lui seraient en -fin perméables aux joies de la vie qu ’il s’était refusées si longtemps. Il n’était pas complètement déraisonnable de supposer que, même dans le cas où les dix années qu’il venait de passer n’auraient en rien entamé ses illusions socialistes, il me revienne un peu moins dogmatique, bigot et ascétique. »
Ce que décrit parfaitement Jo Langer, et qui est rarement analysé dans les ouvrages théoriques, c’est ce puritanisme, ce moralisme étroit qui accompagne le stalinisme au plan de la vie quotidienne.
Les deux époux sont alors devenus totalement étrangers mais Jo Langer commence à se sentir coupable :
« Je culpabilisais parce qu ’aux yeux de sa famille et d’un grand nombre de gens, Oskar était un héros [...] Ses terribles épreuves ne lui avaient pas fait courber l’échine [...] Mais pourquoi m’aurait -on prise si, à l’époque, j’avais dit de ce héros qu’il n’était plus en réalité qu ’un homme blessé au plus profond de lui -même par ces années d’humiliations et de brutalités, dépouillé de la moindre illusion et malade à force de le dissimuler aux autres et encore plus à lui -même ? Malade dans son corps, malade dans sa tête, malade à me rendre malade et par conséquent désarmée. »
Il meurt réhabilité, terrassé par une hépathite mais surtout à la suite des mauvais traitements subis en prison. Jo Langer, quant à elle, partagera les espoirs suscités par le Printemps de Prague, mais n’hésitera pas une minute à quitter la Tchécoslovaquie occupée par les troupes du Pacte de Varsovie dès lors que ses enfants sont avec elle. Et c’est définitivement dégoûtée du stalinisme, mais aussi du « socialisme », qu’elle vit aujourd’hui en Suède.
Ce résumé ne peut rendre compte de toute la richesse de ce livre ni, bien sûr, de sa qualité littéraire. Cette autobiographie est un véritable roman. Il faut rendre hommage enfin à l’excellente traduction d’Eric Vigne et de Simone Signoret qui s’est lancée dans ce travail par mauvaise conscience vis-à-vis de sa cousine de Bratislava dont elle n’avait pas compris la demande ni en 1957, à Prague, ni en 1967, à Londres. Dans ce cas, la mauvaise conscience a bien fait les choses.
J. D.
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Notes
- (1) Publié aux éditions du Seuil.
- (2) Le procès eut lieu en novembre 1952. Onze condamnations à mort y furent prononcées dont celle de Slansky, ancien secrétaire général du PC tchécoslovaque, trois condamnations à la prison à vie dont celle d’Arthur London. Ils furent réhabilités judiciairement en 1963, et, en 1968, ils le furent politiquement.