Il n’est pas trop tard pour découvrir les chefs-d’œuvre de Doris Lessing que l’on trouve maintenant dans les bibliothèques municipales. Le Carnet d’or vient même d’être édité en livre de poche.
C’est un livre exceptionnel, très original par ses nombreux flash-back de carnet rouge en carnet noir... mais peut-être aussi un peu trop démoralisant. Il semble que les femmes vivent dans une impasse. Elles seules sont lucides mais tellement désespérées qu’elles ne parviennent pas à rompre leur solitude, leur angoisse et à créer autre chose et d’autres rapports que ceux que les hommes leur ont imposés.
Par oontre, dans les Enfants de la violence , on ne ressent jamais durablement cette impression de désespoir. Cela est sans doute dû à la force qui se dégage de l’écriture et du personnage central.
En effet, tout au long des trois volumes, Martha Quest subit des échecs mais sa conscience se forge dans ces épreuves. Elle évolue constamment et rien ni personne ne parvient à l’enfermer dans un rôle. Quant au style, il est aussi dense que dans le Carnet d’or, oppressant de réalisme.
Dans le premier tome, qui se situe en Afrique du Sud durant la Seconde Guerre mondiale, Marthe vit avec ses parents dans la brousse. Dès les premières pages, l’étouffement est physique, tant par la description admirable du climat africain que par l’atmosphère familiale insupportable. La mère de Martha qui l’infantilise • son fils se battant en Angleterre, elle n’a plus que sa fille à tyraniser. Cette mère qui a sacrifié sa vie à l’éducation de ses enfants et à son rôle d’épouse, puritaine, raciste, bornée, sèche, exige au nom des convenances et du qu’en-dira-t-on le sacrifice de la jeunesse, de la spontanéité et de l’intelligence de sa fille. Elle a le sentiment de n’être payée que d’ingratitude... De nombreuses scènes assez puériles révèlent toute la haine entre Martha et sa mère.
Le père, lui, ne pèse sur les événements familiaux que par son inertie.
Il n’est d’aucun secours à sa fille. Malade, diminué physiquement et moralement, il préfère se taire plutôt que d’engager un combat contre les principes absurdes de sa femme. Martha, tiraillée entre ses sentiments et la pression sociale, va sembler abdiquer, renoncer à la liberté. Elle se marie par conformisme et pour la même raison elle a un enfant.
Là, Doris Lessing nous fait partager l’angoisse et la haine de cette vie réglée. Certains détails nous font pénétrer un véritable enfer domestique et maternel. C’est le cercle vicieux de l’aliénation, de la violence intériorisée, de la culpabilisation qui se referme sur Martha. Elle forme déjà avec sa fille un couple qui n’a rien à envier à celui qu’elles formaient sa mère et elle. Elle prend conscience de son aliénation dans cet extrait :
« Elle prenait l’habitude de s’adresser à l’enfant comme à elle -même, et le petit cerveau enregistrait le son d’une voix où se mêlaient l’humour et la rancœur, une voix découragée qui marmonnait sans fin au-dessus de sa tète. “Ma pauvre malheureuse gamine, qu’as -tu donc fait pour mériter une mère pareille ? Bon, nous n ’y pouvons rien, il faudra que tu t’y fasses. Tu m’ennuies à mourir, c’est la vérité vraie et je t’ennuie certainement tout autant. Mais, si j’ai bien compris, l’une des principales fonctions parentales consiste à cristalliser la haine ; si la psychologie ne veut pas dire cela, c’est qu’elles ne veut rien dire du tout ”. »
La prise de conscience de Martha n’est pas un effet de style puisqu’elle renonce à l’éducation de sa fille, elle part... Ce premier échec est très moral puisqu’il rappelle à l’ordre toutes les femmes qui se laissent trop facilement piéger sans réagir.
Alors commence une autre phase, plus politique, où, en retrouvant sa liberté de mouvement, elle se détourne d’elle-même pour entrer dans l’action. Elle rejoint un groupe d’intellectuels communistes très sectaire, qui découvre le problème colonial. Tout au long du deuxième volume, l’atmosphère étouffante se confirme et laisse de moins en moins de place à l’espoir. Les Blancs avec leur tutelle paternaliste font obstacle à la libération du peuple africain, le groupe communiste n’a aucun appui de masse et perd toute crédibilité. Entre l’indifférence générale et le militantisme dévot de quelques staliniens, aucune place pour la révolution nationale qui se prépare. Malgré la rigidité du noyau communiste, les problèmes de vie quotidienne brisent petit à petit l’unité de façade jusqu’à la décomposition inéluctable du groupe. Martha semble s’enliser. Elle a perdu ses illusions mais ne renonce pas à se battre. Elle quitte « enfin » l’Afrique.
Le troisième volume se situe donc en Angleterre et cela donne un nouvel essor au roman, à la lecture de ces six cents dernières pages qui se dévorent et pourraient presque se lire indépendamment des autres tomes. Toutefois, ce serait dommage de se priver de l’acquis de ces deux livres où la sensibilité, la violence des sentiments n’excluent pas l’analyse méticuleuse tant des situation historiques qu’individuelles.
L’intérêt du troisième volume est qu’il nous est plus proche parce que se situant en Angleterre. C’est l’après-guerre, la guerre froide, les retombées du maccarthisme, un monde en pleine mutation avec les bombes partout menaçantes, les marches antinucléaires, la folie surtout... une autre voie à explorer. Il y a là les pages les plus émouvantes et les plus douloureuses sur la folie jamais écrite dans un roman. La folie d’une femme mais celle de toutes les femmes dont on nie l’identité et qui n’ont plus que la « maladie » comme refuge pour penser.
La fin est apocalyptique. Si le mythe communautaire prend une vague forme au loin, la dernière sensation est celle de la barbarie triomphante... pour combien de temps encore...
Enfin trois livres à lire, passionnants, aux Editions Albin Michel et en vente à la librairie La Brèche... en attendant la sortie en octobre de l’Eté avant la nuit et Shikasta (premier volume d’un roman science-fiction).
Tania