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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Argentine : Interview de deux mères de la place de Mai

· Cahiers du féminisme, n° 18, décembre 1981 - janvier 1982 · p. 45-46 · 1 303 mots

ENTENTE

INTERVIEW

DE

DEUX MERES DE LA PLACE DE MAI

Dans la même semaine, l’ancien préfet de police Papon et Raymond Barre félicitaient Pinochet et une délégation des mères des disparus en Argentine venait alerter l’opinion française sur le sort des prisonniers.

De Santiago -du -Chili à Buenos Aires, les droits de l’homme les plus élémentaires sont bafoués.

Pour les deux mères de la place de Mai qui ont accepté de répondre à nos questions, leur lutte revêt une importance qui dépasse les frontières de l’Argentine. La solidarité internationale qui commence à se manifester doit aussi servir à éviter toute tentative totalitaire dans le monde.

• Depuis combien d'années les femmes de la place de Mai se réunissent-elles pour réclamer les disparus ?

— Le groupe existe depuis le 30 avril 1977.

• Pourquoi avez-vous choisi ce type d'action, et personnellement comment en êtes-vous arrivé à faire partie de ce mouvement ?

— Au départ, nous faisions des recherches et passions notre temps de bureau en bureau sans jamais rien obtenir. Nous avons décidé à quelques-unes d’apparaître au grand jour. La place de Mai se trouve face au palais du gouverneur et c’est spontanément que nous avons choisi ce lieu. Nous étions quatorze et, très vite, d’autres mères nous ont rejointes.

Nous sommes venues là pour ne plus lutter isolément, pour retrouver nos enfants. Nous n’arrêterons jamais nos recherches. Aujourd’hui, alors que nous sommes devenues une force, des mères nous dénoncent des disparitions qui datent de 1976. Jusqu’à maintenant, elles n’avaient rien dit par peur. Les réactions des familles sont très différentes. Les unes font des recherches immédiatement, d’autres pensent qu’en ne dénonçant pas les disparitions, elles ont plus de chances de retrouver les leurs.

• Que représentez-vous numériquement et quels ont été les étapes importantes de votre lutte ?

— Cela est difficile à chiffrer, car nous n’avons pas de structure interne. Mais on peut dire que, sur Buenos Aires et les environs, nous sommes un millier. Tous les jeudis pour la « ronda » de la place de Mai, nous nous retrouvons entre 250 et 300 mères.

La formation de l’association a été de loin l’étape la plus importante. Le jour où nous avons réussi à apparaître, cela nous a coûté beaucoup, vu la répression. La peur existait et existe toujours mais nous avons décidé de faire avec. Quatre mères ont disparu dont nous n’avons jamais eu de nouvelles.

Maintenant, il s’agit d’une autre étape importante car nous sommes connues dans le monde. Des pressions internationales sur la dictature peuvent appuyer notre lutte. Un certain dégel de l’opinion se poursuit. Du fait de notre action, depuis, les enlèvements de bébés dnt cessé et les arrestations chez les adultes ont un peu diminué.

• Est-ce qu'il y a eu, par le passé, ou est-ce qu'il y a aujourd'hui une reprise de votre lutte dans les syndicats ou les partis ?

— Non. Cela s’explique par la répression. On n’imagine pas à quel

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE point toute opposition a été laminée en Argentine. Tous les syndicalistes et tous les ouvriers ont été traqués. Il y avait des syndicats et des organisations structurées, mais aujourd’hui il n’y a plus rien... Nous, nous n’avons pas de structure mais notre force est différente de celle d’un syndicat. Ce qui fait notre cohésion, c’est l’amour pour nos enfants disparus et la certitude de nous battre pour la vérité. Nous n’arrêterons jamais, nous ne ferons jamais aucun compromis avec la dictature.

• Comment s’articule le mouvement des mères avec l’ensemble des mouvements contre la dictature ?

— Il ne peut y avoir de soutien officiel. Certaines organisations politiques nous aident, mais il s’agit d’individus dans la clandestinité. La seule organisation existante, les « multi-partidistes », ont fait des déclarations. L’Eglise très récemment, alors que nous étions déjà en France, a rompu son silence (1). Depuis 1977, c’est seulement la seconde fois que la junte militaire est interpellée sur le sort des prisonniers.

Nous-mêmes avons tenu, pour ce qui est des manifestations, à n’être que des femmes. Les hommes et les jeunes seraient tout de suite victimes de la répression. Le problème que nous avons aujourd’hui avec les jeunes, c’est qu’ils veulent nous aider et refusent notre attitude protectrice. Ils ne nous écoutent plus et nous ne pouvons pas les empêcher de nous soutenir ; ils sont alors victimes de la répression.

• Ne pensez-vous pas que l’absence de structure du mouvement des mères vous rend plus fragiles face à la répression ?

— Oui, plus organisées nous serions encore plus fortes, plus rapides à réagir et plus efficaces en face de la dictature.

— Non, là, nous avons une divergence ; je pense que notre spécificité est de ne pas être structurées et c’est pour cela que nous sommes aussi nombreuses. Ce qui nous lie est plus solide.

• Quels sont vos liens avec le mouvement des grand-mères ?

— Le mouvement des grand-mères est une sous-commission de l’Association des mères de la place de Mai. Elles ont donc des liens étroits avec nous mais agissent en toute liberté. Elles font des recherches pour retrouver les enfants. Sur 800 enfants disparus, enlevés et certains nés en prison, 400 sont réclamés par leurs grand-mères. Deux ont été retrouvés dans la région de Buenos Aires et deux au Chili qui allaient être peut-être adoptés. Là, vraiment, notre détermination est à la mesure de ces crimes. Alors, nos recherches ne seront jamais abandonnées pour rendre ces enfants à leur famille.

• Aujourd’hui, vous cherchez un soutien et un prolongement à votre action au niveau international. Pourquoi ? En quoi la situation en Argentine est-elle différente ?

— Il faut alerter l’opinion internationale. Aujourd’hui, avec les moyens de communication qui existent, personne ne peut ignorer ce qui se passe en Argentine. Il s’agit d’un crime contre l’humanité, la dignité humaine est bafouée, les droits de l’homme n’existent plus. Il faut aussi prendre conscience que ce système politique de répression, de barbarie peut s’exporter. C’est donc un cri d’alerte à tout le monde. Aujourd’hui, nous nous tournons vers l’extérieur car en Argentine nous n’avons aucune réponse à nos démarches. C’est toujours le même silence sur les disparus, les prisonniers dont on ne sait rien.

Parfois, contre toute logique du système, un prisonnier est relâché. Nous ne comprenons pas pourquoi. Si certains sont atterrés et se taisent, d’autres dénoncent leurs bourreaux. Généralement, ils ne savent rien de l’endroit où ils étaient, car ils avaient les yeux bandés.

• En France, qu’êtes-vous venues chercher ? Avez-vous rencontré le gouvernement et quels ont été les résultats de vos démarches ?

— Le Parti socialiste a toujours été très sensible à notre lutte et à ce qui se passe en Argentine. Aujourd’hui que les socialistes sont au gouvernement en France, nous espérons plus de résultats.

Notre visite confirme nos espérances. Non, nous n’avons pas demandé de sanction économique ou politique contre l’Argentine. Nous n’étions pas venues pour faire des demandes précises comme celles-ci mais nous sommes assurées du soutien du gouvernement socialiste. Nous leur faisons entièrement confiance. Nous avons également rencontré des groupes féministes et une manifestation aura lieu à midi le jour des droits de l’homme, en même temps qu’à Buenos Aires.

• Etes-vous allées dans d’autres pays lors de ce séjour en Europe?

— Oui, nous avons été en Allemagne de l’Ouest, en Espagne, au Colloque du Conseil de l’Europe où il en est sorti des « recommandations ». Nous sommes également allées au Parlement européen à Strasbourg et à la CEE à Bruxelles. Partout, nous avons reçu un excellent accueil.

Propos recueillis par Tania

Ecrivez-leur :

Casa de las madrés Uruguay 694 1015 Buenos Aires Argentina

Pour toute aide matérielle, envoyer les chèques à SOLMA (Solidarité avec les mères argentines), Centre de documentation tiers monde, 20, rue Rochechouart 75009 Paris.

Notes

  1. (1) L'église la plus importante de la place de Mai ferme ses portes chaque jeudi à l'heure où les femmes manifestent !

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