Pourquoi a-t-on retiré à Georgette Vacher les responsabilités du secteur féminin et de permanente du bureau de l’union départementale ?
Un peu d’histoire
Dans les structures de la CGT, il y a toujours dans chaque instance une responsable du secteur féminin qui s’occupe, entre autres, de la diffusion d'Antoinette. Georgette Vacher était responsable du secteur féminin depuis 1973.
Arrive la sixième conférence nationale des femmes salariées en mai 1977, et c’est l’enthousiasme! Les militantes de Lyon qui ont participé à cette conférence sont décidées à constituer un collectif encore plus vivant sur le département du Rhône.
C’est alors la préparation d’une conférence régionale des femmes salariées en février 1978 qui réunit 350 femmes dont 104 de la métallurgie, 61 du textile, 19 des cuirs et peaux, 36 de la santé, 42 des services publics, 18 du commerce...
Juin 1978, le 28e Congrès de l’UD se tient : une demi-journée des travaux est réservée à l’activité spécifique de la CGT en direction des femmes travailleuses. Le congrès adopte la résolution suivante : « (...) Se battre contre toutes les inégalités qui amenuisent la femme, se battre pour faire “ reconnaître " la femme comme un être à part entière :
« — c’est faire prendre conscience que la valeur du travail féminin est égale à celle du travail masculin ; « — c’est lutter contre l'idée que le salaire des femmes est un salaire d'appoint et par là même faire un travail de masse pour une action de masse et de classe contre les bas salaires dont les femmes sont les premières victimes... Les revendications féminines, loin d’ètre marginales, développent et renforcent la lutte de classes... »
A partir de janvier 1978, Georgette Vacher devient permanente de l’UD pour le secteur féminin. A la veille du 29e Congrès, en septembre 1981, quatre ans plus tard, la commission exécutive lui retire ses responsabilités de permanente du bureau et de responsable du secteur féminin.
Quelle était la réalité de ce secteur féminin ?
Avec la volonté de développer cette activité spécifique en direction des femmes dans toutes les structures, Georgette Vacher a constitué un secrétariat avec des militantes élues à la commission exécutive du département. Le secrétariat a régulièrement produit des comptes rendus de réunions et des documents pour le courrier des instances syndicales ; il a organisé des stages spécialisés pour la main-d’œuvre féminine (MOF), planifié la diffusion d' Antoinette, aidé les syndicats à se reconstruire, alimenté des journées d’études.
D’autre part, Georgette Vacher et les responsables se sont entourées d’un collectif féminin. Ce collectif a fonctionné avec une vingtaine de militantes présentes ayant des responsabilités importantes (membres de commissions exécutives d’UL, d’US, de syndicats). Des militantes sont venues un temps et parfois ont décroché sans jamais pourtant porter atteinte à la stabilité du collectif. Les maternités, les changements d’emploi, les difficultés de la vie n’ont pas remis en cause, en effet, le nombre important de militantes présentes régulièrement car les contacts étaient assez larges et les militantes qui venaient étaient mandatées et avaient un travail collectif. Le réseau de militantes s’est développé dans les plus grandes entreprises du département où travaillent des milliers de femmes. Les méthodes de travail du secteur féminin ont tenu compte de la vie des femmes militantes, pour les horaires, le fonctionnement, le langage, l’expression des revendications, les formes de lutte. C’est ce qui explique son développement. Le collectif n’était pas l’affaire des employées seulement: en 1980, sept femmes OS de la chimie, de la métallurgie et de l’alimentation y participaient.
A quoi servait le collectif ?
D’abord à organiser un travail continu pour que dans toutes les actions importantes de la CGT, des initiatives spécifiques soient prises en direction des femmes :
— cortège « femmes » unitaire, dynamique et chantant lors des états généraux CGT/CFDT de février 1979 ;
— tract analysant les conséquences particulières sur les femmes de la loi Berger lors des manifestations de défense de la Sécurité sociale ;
— stand particulier lors de l’occupation de la rue piétonne contre les emplois précaires.
Ensuite, à soutenir plus activement la lutte des syndicats à majorité féminine sur les revendications des femmes les plus exploitées : mobilisation de toutes les copines pour la manifestation du 8 Mars 1979 en soutien à la lutte des femmes de ménage des écoles ; solidarité financière aux grévistes de Calor pour une augmentation de salaire en 1979, à un moment où, il est vrai, ni l’union syndicale métallurgie ni l’UD n’ont coordonné ou généralisé la lutte des OS pour l’augmentation du SMIC ; vente de poupées en solidarité avec les ouvrières de Camping Gaz ; manifestation devant le tribunal en soutien aux ouvrières de Rhonis. C’est une des rares entreprises où, grâce à un travail syndical important sur place et une information en direction de toutes les associations de quartier, les femmes ont refusé les départs volontaires (1), se sont battues pour le maintien de leur emploi et ont attaqué leur patron en référé pour avoir déménagé des machines, et elles ont gagné !
C’est plus dynamique de soutenir l’action de copines qui ont parlé de leur lutte, de leur syndicat au collectif. C’est plus vivant qu’un appel par courrier et cela fait prendre conscience aux militantes de l’importance de
CGT la lutte interprofessionnelle et de la solidarité de classe.
Le collectif a servi aussi à mobiliser les syndiquées. Rappelons qu’il n’y a que 25 % de femmes (syndiquées) dans la CGT. Diverses initiatives ont eu lieu ces dernières années : la conférence régionale de février 1978, le débat sur l’IVG avec le Planning familial, des rencontres comme celle du 8 Mars 1980, la fête d’ Antoinette le 6 décembre 1980. A cette occasion, des poèmes écrits par des travailleuses, mis en musique par des musiciennes furent chantés par des copines du collectif. Une manière de lier activités culturelles et travail syndical !
Le collectif a permis enfin de responsabiliser des militantes femmes aux différents niveaux des structures syndicales, de combattre l’hémorragie de militantes sur qui pèse la double journée de travail, de surmonter les complexes d’infériorité par le biais de stages spécialisés sur la main-d’œuvre féminine, de la reconnaissance de la responsabilité MOF dans les UL, US et syndicats, et l’invitation à décentraliser l’action du collectif féminin de l’UD autour de ces militantes. Cela s’est réalisé dans deux ou trois US, deux UL et dans quelques gros syndicats. On peut donner quelques exemples de cette activité décentralisée :
— des journaux : Des femmes, des femmes, oui à la CGT \ du syndicat des centres de tri PTT ; Vivre, bulletin départemental du comité féminin de l’UGFF ;
— des actions : Journées portes ouvertes, chez les femmes communaux ; Table de presse roulante, sur la santé des femmes dans tous les établissements de l’union syndicale santé ;
— des initiatives : à Paris-Rhône, au cours de la période où le collectif s’était décentralisé et avait une réalité locale, il y a eu mise en place d’une permanence Planning familial payée par le comité d’entreprise. Cet exemple montre aussi la limite de ces acquis car, aujourd’hui, le collectif n’existe plus et la permanence Planning non plus.
Les conséquences de la mise à l’écart de Georgette Vacher
Officiellement, l’activité du secteur féminin n’est pas remise en cause et la plupart des participantes (au collectif), aujourd’hui, après la mort de Georgette Vacher, croient que l’activité et les liens interprofessionnels au plan départemental vont continuer.
« Rien à dire sur l’activité et l'orientation elle -même... Le secteur féminin fait effectivement passer dans son activité les idées de la CGT (...). » disait le secrétaire général de l’UD. Pourtant on a enlevé ses responsabilités à Georgette Vacher. On lui a reproché son comportement et ses méthodes d’application de l’orientation qui l’aurait soi-disant conduite à faire « un Etat dans l'Etat, à travailler en dehors des structures, à avoir des relations privilégiées avec des gauchistes et des relations parallèles avec le secteur confédéral... »
Des commentaires du style « les femmes ne sont pas représentatives, ce sont des féministes intellectuelles, des mal baisées, des célibataires mat dans leur peau » ont aussi traîné sur les militantes du collectif.
Georgette a analysé ces événements de la manière suivante : « En prenant sur ces bases, ni syndicales ni politiques, la décision de décapiter cette équipe qui fonctionne régulièrement et de mettre un coup de frein à l’activité, les permanents de TUD font deux choix :
« — celui de priver des milliers de travailleuses de la CGT dont elles ont besoin pour s’exprimer, s'organiser et lutter ; « — celui de priver la CGT d’énergies nouvelles, de combativité, de jeunes, de syndiquées actives... Ce qui est en cause c'est le fonctionnement antidémocratique, la non -coordination des luttes des femmes les plus exploitées : femmes de ménage des écoles, Calor, RPT, CGEE, Rhonis, Far ; l’absence de coordination et de travail collectif à TUD, l’ignorance des réalités vécues par les travailleuses, les formes de leur exploitation et de leur aspiration à vivre autrement en pleine autonomie, te refus de s ’attaquer aux idées rétrogrades concernant les femmes.
« La manière de militer et de lutter collectivement des femmes est vécue comme un corps étranger et dangereux. Leur volonté de lutte commune contre leur surexploitation (salaire d’appoint, emploi d’appoint, smicardes, chômeuses, les plus mauvaises conditions de travail) est rejetée.. » (2)
Marianne
Georgette Vacher
depuis près de vingt ans. Elle a commencé son activité syndicale chez Calor où elle était OS De 1968 à 1974, elle fut permanente au syndicat des métaux. Depuis cette date elle était permanente à TUD du Rhône où elle avait la responsabilité du secteur femmes.
Mise en cause depuis plusieurs mois par le bureau de TUD, démise de ses responsabilités, usée par la guerre lente contre son activité, « le dos au mur », elle a choisi de se donner la mort le 20 octobre 1981, à la veille de l’ouverture du 29e Congrès de TUD CGT du Rhône.
Georgette Vacher avait cinquante trois ans. Peut-on faire un historique de sa vie ? Démonter les calomnies qui sont racontées sur son compte aujourd’hui ?
Elle a essayé de vivre sa vie en fonction de tout ce qu’elle était.
Elle a créé, cherché, aimé. Elle regardait ailleurs. Toujours prête à se confronter et à discuter avec des militant(e)s qui ne partageaient pas ses idées, elle ne rejetait personne. On admet d’un militant homme qu’il vive sa vie, l’admet-on de la même façon d’une femme ?
Elle dit dans une lettre à une amie : « (...) Des tas de gens se sont évertués à raconter ma vie. Je *n'ai pas besoin de le faire !(...) Il y a eu beaucoup de choses contradictoires. Avant trente ans, j’étais une fille trop sérieuse, maintenant je suis dans les cafés (...) Ils n'ont jamais pu dire de vraies choses sur ma vie. J’ai choisi la liberté, c'est vrai, et si j'ai adhéré à la CGT, c’est aussi pour ça. Je voulais la liberté pour tous, pour moi et les autres... »
Notes
- (1) Le patronat a débloqué plusieurs millions de centimes dans les entreprises pour encourager les travailleurs << au départ volontaire ». C'était en fait de vrais licenciements déguisés.
- (2) Ces citations sont extraites d'une lettre laissée par Georgette Vacher.