A l’occasion du lancement de leur campagne pour un 8 Mars férié, chômé, payé pour toutes, nous avons proposé à deux militantes de Psy. et Po. de nous expliquer leur orientation et leurs perspectives. Quelles que soient les divergences que nous avons avec elles (Nous les analyserons dans le prochain N° des Cahiers du Féminisme), il nous semble important d’avoir et de poursuivre le débat avec ce courant du Mouvement des femmes. Certaines nous en tiendront rigueur, nous n’en doutons pas, mais il faut affirmer clairement que le Mouvement des femmes ne se construira pas sans confrontation publique des orientations et des propositions émanant des différentes composantes du Mouvement des femmes. Nous ne fermons pas pour autant les yeux sur les pratiques souvent choquantes de Psy et Po. mais il faut le réaffirmer, la force du Mouvement des femmes viendra aussi de sa capacité à mener ouvertement et démocratiquement les débats qui le traversent. Cette position de principe, nous l’avons toujours défendue dans l’ensemble du mouvement ouvrier. Claire Bataille
• Vous vous définissez comme mouvement politique indépendant. Qu’est-ce que cela signifie?
— Jacqueline — Un mouvement indépendant des partis et des organisations, un mouvement qui est, pour les femmes qui le font, un opérateur politique et non simplement ce lieu de l’entre-femmes mitoyen et subordonné aux partis et aux organisations posés comme seules instances du politique. Né en octobre 1968, engendré donc par la réactivation des luttes de classes et l’existence de fortes luttes anti-impérialistes, le MLF est un mouvement qui ne s’y réduit pas.
• D’après vous, toute femme aujourd’hui organisée dans un parti politique ou une organisation de gauche trahit-elle sa propre cause ?
— Yvette — . Sa cause, en l’occurrence, c’est celle de son parti parce que, avant tout, elle est un militant. C’est d’ailleurs ce que le parti ou l’organisation peut lui proposer de mieux.
• Mais comment vous concevez-vous, comme un mouvement, une organisation de masse ou comme un parti de femmes, pour les femmes?
— Jacqueline — Un mouvement de masse, par les femmes et pour les femmes, oui, résolument. Dans ses effets, c’est incontestable : la prise de position du MLF pour l’élection présidentielle a certainement pesé pour faire basculer le vote des femmes à gauche. Notre force, qui n’est pas numérique — nous sommes environ deux mille militantes sur toute la France — mais qualitative, rejoint, cependant, ou suscite les revendications du plus grand nombre, comme l’ont montré les deux sondages que nous avons fait faire par l’IFOP pour Des femmes en mouvements hebdo au moment des élections ou à propos du 8 Mars.
• A ce propos, ne pensez-vous pas qu’il y a une contradiction entre votre volonté affirmée d’indépendance politique à l’égard des partis de gauche et votre soutien quasi inconditionnel à Mitterrand et aux socialistes lors des élections présidentielle et législatives ?
— Jacqueline — Ce n’était certainement pas un soutien inconditionnel : « Côté cœur, pas de candidat pour les femmes, côté raison, François Mitterrand dès le premier tour », avons-nous dit. Nous avons pensé qu’un gouvernement de gauche apporterait un mieux-être à l’ensemble des femmes. Seul Mitterrand pouvait être élu.-Nous avons donc mis toutes nos forces pour son élection.
• Mais ce faisant, est-ce que vous n’avez pas accepté de mettre votre « programme » entre parenthèses ?
— Jacqueline — Non, le 8 Mars 1981, en même temps que nous appelions à voter François Mitterrand dès le premier tour, nous relancions notre campagne contre la misogynie. Par ce double geste, nous indiquions qu’entrer dans la bataille électorale, c’était lutter contre la misogynie, c’est-à-dire, pour les femmes. Réalistes, nous avons simplement su dégager la priorité.
• Pouvez-vous expliquer maintenant pourquoi vous vous êtes toujours définies en rupture avec le « féminisme » et pourquoi vous avez toujours refusé ce qualificatif?
— Jacqueline — La rupture, c’est la rupture faite par Mai 68. En même temps que s’intensifiaient les luttes de classes et anti-impérialistes, se posait, partie de Nanterre, la question de la sexualité. A partir de quoi Antoinette Fouque, qui a fondé le MLF sur cette terre-là, a précisé dès le début les termes de l’oppression des femmes : l’impérialisme du phallus ou le phallocentrisme, que le féminisme seul n’attaque pas mais même renforce. Ce qui a été appelé « Psychanalyse et Politique » c’est, à l’initiative justement d’Antoinette Fouque et sur son impulsion, le travail d’élaboration et de recherche
MOUVEMENT DES FEMMES d’une science des femmes comme sujet sexué. Cette instance est vitale pour le MLF. C’est ce qui nous permet de faire l’analyse des idéologies reproduites dans toute pratique, et en particulier du féminisme comme idéologie.
— Yvette — Le féminisme est un stade, nécessaire. C’est bien la moindre des choses que les femmes aient des droits, mais il n’est pas suffisant car il nie le réel de la différence sexuelle.
• Ne réduisez-vous pas le féminisme au féminisme bourgeois, en fin de compte ?
— Jacqueline — Non, il y a un féminisme de gauche et un féminisme de droite et nous savons les distinguer, mais il n’en reste pas moins troublant que le même terme demeure de gauche à droite.
• Cela signifie-t-il que vous êtes les seules dépositaires du « Mouvement de libération des femmes » ?
— Yvette — Plus exactement, alors, c’est le MLF qui serait « dépositaire » de son histoire précise, spécifique, qui ne se laissera pas détourner : pour que des femmes existent dans l’Histoire et la transforment. Les femmes ont toujours existé comme lieu de production, de lutte, de transformation, mais cela a toujours été censuré, refoulé... et exploité.
• Mais, en vous proclamant « MLF », est-ce que vous ne manifestez pas là un sectarisme à l’image même de celui qui existe dans le mouvement ouvrier traditionnel ?
— Jacqueline — Le mouvement des femmes ou le mouvement femme, pour reprendre votre analogie, est beaucoup plus informel, hétérogène et diffus. Le MLF, ce n’est pas la même chose, ce n’est pas non plus un mouvement féministe. Quand, après la grande manifestation du 6 octobre 1979, nous avons fait une association loi 1901, nous avons enregistré cette réalité. C’était, par une inscription minimale, nous donner les moyens de nous défendre des dangers de récupération — le PC se disait, se dit toujours, la CGT aussi d’ailleurs, le parti ou le syndicat de la libération de la femme — ou d’effacement : les féministes, venues au début du MLF, disaient partout et l’écrivaient, que le MLF était mort. C’était aussi inscrire une maturation. On revient à la question du début, un mouvement qui est à soi-même son propre opérateur politique.
C’est une semaine environ avant le lancement de leur campagne publicitaire pour leur heb-do, Femmes en mouvement , que nous avons rencontré Jacqueline Sag et Yvette Orengo. C’est pourquoi nous leur avons demandé par téléphone, après coup, pourquoi elles recouraient à la publicité commerciale et comment elles finançaient cette opération pour le moins dispendieuse. A la question « Combien cela a-t-il coûté ? », J. Sag me répond : « Moins cher que ce que les journaux ont bien voulu dire ». Elle ne tient pas à rentrer dans les détails financiers car, dit-elle, « je ne vois pas pourquoi c’est toujours aux femmes qu’on demande des comptes... ». Alors pourquoi cette campagne de publicité et le recours à la publicité ? « Il y avait urgence, l’hebdo est menacé d’asphyxie ». Elles ont presque doublé le tirage de l’hebdo depuis les deux derniers numéros (80 000 au lieu de 50 000), mais la diffusion est « assez basse ».
« Jamais depuis sa création l’hebdo n’a été salué par les médias. Il y a eu un véritable barrage de l’information. » La campagne de publicité doit réparer cette injustice. Elle est conçue comme une « campagne d’information » avant tout. Elles font le pari qu’une autre publicité est possible où « les femmes sont sujets et pas objets. Ces deux femmes parlent, se parlent ». « Le texte est plus important que l’image elle-même ou que la publicité pour l’hebdo. » Lorsque je souligne l’ambiguité du slogan : « La force d’être des femmes », Jacqueline insiste sur l’aspect dynamique de cette citation d’Antoinette Fouque. Ce serait l’affirmation de la force collective des femmes prenant conscience d’elles-mêmes...
Ce qui leur a donné l’idée de faire une campagne de publicité ? La campagne de Mitterrand pendant les élections et celle d’Y. Roudy en faveur de la contraception...
C. B.
Des femmes en mouvements
MOUVEMENT DES FEMMES
— Yvette — Si notre ennemi principal est la misogynie — et non les hommes — , fondement de tous les racismes et de toutes les exploitations, nos quatre objectifs de lutte sont les quatre indépendances : économique, politique, sexuelle, et culturelle ou de la pensée.
• Pour revenir à l’actualité, quel bilan tirez-vous de la politique gouvernementale à l’égard des femmes car certain(e)s ont eu le sentiment que vous étiez « suivistes » ?
— Jacqueline — Suivistes? Quand nous appelions à voter Mitterrand dès le 8 Mars 1981 ? Nous avons été des partenaires politiques, nous avons fait alliance à partir de notre position d’indépendance radicale. Comment, autrement, pourrait-il y avoir alliance s’il n’y a pas au moins deux termes ? Notre bilan, rapide, est que nous avons bien fait d’avoir fait ce choix au moment de l’élection présidentielle : la situation des femmes est, objectivement, meilleure, et les conditions de lutte plus favorables. Prenons l’exemple du 8 Mars : nous proposons que cette journée internationale de luttes des femmes soit, nationalement, par un gouvernement de gauche reconnue fête nationale, jour chômé payé pour toutes. Autrement dit, que soit reconnu que les femmes sont trois fois travailleuses et qu’ainsi la majorité des femmes maintenues à l’état de serves se trouvent les moyens de lutter.
— Yvette — Evidemment, la réponse gouvernementale, pour le moment — mais rien n’est encore fixé — est réductrice. Yvette Roudy veut faire de cette journée une occasion pour développer une campagne pour l’emploi des femmes. C’est important, mais c’est réducteur et diviseur. Si travailleuses = salariées, les autres, seraient non travailleuses ? C’est scandaleux.
• Eo ce qui concerne l’emploi des femmes, pouvez-vous expliquer la signification de votre slogan « priorité à l’emploi des femmes » ?
— Jacqueline — Comment rattraper un retard considérable sans donner la priorité à celles qui ont été laissées pour compte ? Le chômage augmente, dit-on. Mais, en réalité, le nombre des chômeurs diminue et c’est le nombre des chômeuses qui ne cesse d’augmenter. Priorité aux femmes pour l’emploi, parce qu’elles se heurtait à une double difficulté :
pour sortir des maisons où elles sont assignées, pour trouver un emploi du fait même qu’elles sont des femmes. C’est inutile de développer ici.
• Votre position ne revient-elle pas à accepter la concurrence hommes-femmes sur le terrain de l’emploi, à accepter de gérer la crise?
— Christine — Absolument pas. Considérez -vous, vous, que vous gérez la crise parce que vous vous battez pour les trente-cinq heures ?
— Jacqueline — Et rattrapper un retard, c’est s’acheminer vers une égalité de droits : où voyez -vous de la « concurrence » ? Dans la situation historique et politique présente, la première chose à dire aux chômeuses qu’on renvoie à la maison parce qu’elles font des enfants, c’est : « Imposez votre droit au travail. » Le chômage, s’il est tragique pour un homme, l’est doublement pour une femme ; le signe en est qu’il ne le paraît pas. Priorité, c’est aussi bien solidarité.
• Mais revenons à vos initiatives (8 Mars, états généraux contre la misogynie) et à vos perspectives.
— Jacqueline — Nos perspectives : la force de devenir, pour devenir des femmes. Elaborer douze propositions à partir de la description et de l’analyse de la réalité, des moyens de la transformer. Tenir nos états généraux contre la misogynie et pour la création d’un Droit des femmes (on parle aujourd’hui d’un Droit des immigrés). Faire des 6, 7 et 8 Mars trois grandes journées politiques, culturelles et de revendications sociales, avec une grande manifestation internationale...
• Comment préparez-vous concrètement le 8 Mars?
— Yvette — Par des assemblées dans toutes les villes de France, par des contacts avec des femmes en lutte dans tous les pays, des rencontres dans les rues, sur les marchés, pour rassembla' les cinquante mille signatures. Vous savez, sur le modèle italien, notre campagne d’initiative populaire l
• Pour terminer, est-ce que vous pouvez expliquer les principes de fonctionnement interne de votre mouvement ?
Des femmes en mouvement
— Jacqueline— Le moteur du mouvement, c’est le désir de chacune et le travail sur la résistance ou les freins. La structuration du mouvement, parce qu’il en a une, tient compte de la réalité de l’engagement de chacune et de son avancée. Contrairement à beaucoup de groupes issus de 1968, nous n’évitons pas, par la dénégation ou la contestation, la question du chef politique. Tout notre travail, c’est nous donner et donner au plus grand nombre de femmes l’accès à notre pouvoir faire.
• Comment sont prises les décisions, sur la base de délégations?
— D’autodélégation plutôt, mais sans autoritarisme, ni périphérisa-tion.
• Mais si une femme de province en accord avec votre démarche générale sur le 8 Mars voulait néanmoins amender votre proposition, comment pourrait-elle faire pour défendre son point de vue et faire en sorte que le mouvement se prononce et tranche démocratiquement sur sa proposition ?
— Yvette — Le mouvement n’est pas une abstraction. Une femme de province parle avec les autres femmes de province et de Paris et avec celles — ou celle — qui ont fait une proposition. Pas besoin d’amendements, le dialogue s’inscrit.