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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

État espagnol : Le combat des femmes des commissions ouvrières

Cahiers du féminisme, n° 19, mars - avril 1982 · p. 30-34 · 3 854 mots

Entretien avec Alicia, Bégonia, Nuria Casals.

Nous avons rencontré à plusieurs reprises ces derniers mois, à Paris, des militantes des Commissions ouvrières (CC.OO.) de l'Etat espagnol. A la fois syndicalistes et féministes, elles ont eu, ou ont encore, la responsabilité du secteur femmes dans leur syndicat.

Nuria Casals, de Barcelone, anime le secrétariat femmes des CC.OO. de Catalogne. Begonia ei Alicia, de Madrid, avaient jusqu’au dernier congrès des CC.OO. de juin 1981, la charge du secrétariat femmes, au niveau national pour la première, au niveau de la région de Madrid pour la seconde. Elles nous ont parlé de leur combat, de leurs succès, de leurs difficultés, de leurs espoirs...

Nous n ’avons pas, dans le cadre de cet article, abordé à fond la question de la lutte pour le droit à l’avortement en Espagne, nous espérons pouvoir le faire dans un prochain numéro.

• Comment s’est développée, au sein des CC.OO., la conscience féministe, l’organisation des femmes ?

— Alicia — Dans les années qui ont juste précédé et suivi la fin de la dictature, en 1975, 1976, 1977, il y a eu de grandes mobilisations ouvrières et populaires, l’apparition au grand jour des partis, des syndicats, et de toute une série d’associations diverses. Les organisations féministes, quoique faibles numériquement, ont fait connaître leurs analyses sur l’oppression des femmes et leurs revendications. C’est alors que nous, militantes syndicalistes, nous avons été sensibilisées et nous avons pensé nécessaire d’impulser le mouvement des femmes au sein même des syndicats. A l’époque, il n’y avait ni secrétariat ni commissions femmes, et nous nous sommes mises à nous réunir entre nous, à réfléchir, à élaborer sur la question des femmes et en particulier sur celle des femmes ouvrières. C’était la première étape, tout était à faire.

Les premières années d’enthousiasme...

Nous devions rompre avec l’idée que les problèmes des travailleuses étaient les mêmes pour tous, il fallait faire admettre que les femmes subissaient une oppression spécifique et qu’elles étaient surexploitées. Il fallait convaincre nos camarades que la lutte pour la libération des femmes était nécessaire, dès aujourd’hui. Cette bataille, on l’a gagnée au sein des CC.OO. Certes, nos positions étaient controversées, il y avait un certain commissions femmes ont été ad-paternalisme, mais nous étions tout mis(e)s comme structures légales du de même assez bien acceptées. Le syndicat au même titre que les autres premier congrès des CC.OO., en instances.

1979, a adopté un programme sur la question des femmes tout à fait satis-— Bégonia — Notre travail entre faisant, vraiment révolutionnaire femmes et en direction des femmes pour un syndicat, et les secrétariats et au sein du syndicat date de 1976. La

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE plupart d’entre nous avaient eu une longue expérience de syndicaliste, y compris dans la clandestinité, sous la dictature, avant de devenir clairement féministes. Nous avions des responsabilités quelquefois importantes, notre prise de conscience féministe s’est faite au cours d’une évolution pas toujours facile en raison de la coupure qui existait (et qui existe encore) entre le mouvement syndical et le Mouvement des femmes. Nous étions d’accord avec bien des idées féministes, mais la marginalité sociale des organisations féministes nous semblait un obstacle pour la lutte. D’où notre conviction qu’il était nécessaire d’organiser les femmes au sein même du syndicat. Il faut dire qu’à part le syndicat des enseignants et quelques petits syndicats minoritaires, les CC.OO. sont le seul syndicat à avoir des commissions femmes. Ni l’UGT ni l’USO, les deux autres grandes centrales, n’ont adopté de telles structures lors de leurs congrès. Dans les CC.OO., cela a été assez facile de les mettre en place car il y avait une certaine souplesse organisationnelle : le caractère de mouvement social que nous avions sous la dictature s’est maintenu dans bien des aspects, dans les années qui ont suivi la mort de Franco. Et il est vrai, comme l’a dit Alicia, que le programme adopté au premier congrès sur la question des femmes était très avancé. La discussion qui l’a précédé a été très intéressante, en particulier sur le thème de l’avortement. C’était encore, à l’époque, un thème totalement tabou. Quelques mois auparavant, lors des élections, le PSOE n’avait pas défendu le droit à l’avortement. Beaucoup de camarades pensaient qu’il n’était pas du ressort d’un syndicat de prendre position sur ce thème. Nous avons dû les convaincre du contraire. Nous avons obtenu que le syndicat demande la légalisation de l’avortement et qu’il participe aux mobilisations sur cette question.

• A cette époque, étiez-vous seulement une poignée à vous battre, ou aviez-vous un appui réel des femmes à la base ?

— Alicia — Le secrétariat femmes, au niveau national, n’était pas isolé : il y avait des relais au niveau des régions et une organisation des femmes à la fois par branche de production et par zone géographique. Notre travail n’était pas essentiellement interne mais au contraire tourné vers l’extérieur. Au moment 3’ échéances particulières (négociation de conventions collectives, célébration du 8 Mars), ou pour faire de l’information (contraception, législation du travail), nous faisions des assemblées générales de femmes, sans distinction entre femmes syndiquées et non syndiquées, dans les locaux du syndicat. Ces réunions étaient très positives et faisaient apparaître les problèmes réels posés aux femmes dans les entreprises et les quartiers. A cette époque, même si nous avions des difficultés dans la pratique, nous arrivions à nous faire entendre de nos camarades hommes et nous avions l’approbation, au moins théorique, de bon nombre d’entre eux.

• La situation a-t-elle changé ?

— Alicia — Oui. D’abord, il y a la situation générale qui a changé. D’une période d’enthousiasme, de radicalisation, de mobilisation, nous sommes passés à une situation d’attentisme chez les travailleurs et les travailleuses, voire même de démobilisation. Par leur politique de compromis dans tous les domaines, de négociations généralisées sans appeler à la lutte, les directions des partis ouvriers et des syndicats portent une lourde responsabilité. Face à l’offensive permanente de la droite et de l’extrême droite, elles n’ont pas organisé une riposte de la classe ouvrière, en tant que classe, ont multiplié les appels à la prudence, contribuant ainsi à la confusion et au désarroi général. C’est dans ce cadre-là qu’il faut comprendre la crise du mouvement ouvrier en Espagne, la perte de militants des partis et la désyndicalisation importante de ces dernières années. Cela a rendu beaucoup plus difficile l’intervention femmes, tant au plan interne qu’externe.

Se battre pour le maintien des commissions femmes

D’abord, des problèmes sont apparus dès que nous avons voulu faire passer dans la pratique le programme adopté au 1er Congrès. Chaque fois que le syndicat participait à des négociations de conventions collectives, par exemple, le secrétariat femmes demandait que soient prises en compte et défendues les revendications spécifiques aux femmes, que soient combattues les discriminations sexistes au travail. Nous avons eu beaucoup de mal à nous faire entendre de nos propres camarades ! Et si nous avons eu quelques victoires dans certains secteurs (dans les professions des arts graphiques par exemple), le bilan général est assez décevant.

— Bégonia — Au moment du IIe Congrès des CC.OO. en juin 1981, nous avons dû nous battre pour le maintien des commissions et des secrétariats femmes dans le syndicat. Depuis un an, il y avait une forte campagne interne pour leur suppression , avec des arguments en tous genres. Certains disaient que les commissions femmes n’étaient pas de nature syndicale, que certains des thèmes abordés — avortements, violences sexistes — n’étaient pas du ressort du syndicat. D’autres avançaient des arguments organisationnels : les structures de femmes affaiblissent le syndicat, lui font perdre des forces militantes (les femmes pourraient se consacrer à des problèmes plus généraux...), des forces financières (permanentes, voyages...). Dans une période de difficultés, il fallait pour beaucoup concentrer les efforts et les forces sur les priorités essentielles.

Néanmoins, nous avons gagné la bataille, avec une large majorité. Mais tout n’est pas réglé pour autant, bien au contraire, car de nombreuses militantes se sont découragées et ont quitté le secteur femmes, celles qui restent se sentent moins soutenues. Nous avons pu conserver un acquis, mais ce n’est pas un progrès ! Et cette polémique interne nous a affaiblies dans notre intervention extérieure en direction des femmes, alors que la situation est pourtant grave.

• Quels sont aujourd’hui vos thèmes d’intervention ?

— Bégonia — En tant que syndicalistes féministes, nous pensons décisif de lutter pour le droit au travail des femmes et la valorisation du travail féminin. Dans ce domaine la situation en Espagne est encore plus grave que dans d’autres pays européens. Rappelons que, sous le franquisme, le travail des femmes mariées était interdit par la loi ! Bien- sûr, l’expension économique au début des années soixante avait favorisé, malgré les interdictions légales, l’intégration des femmes à la production et commencé à faire changer les mentalités. Mais la crise économique a enrayé ce processus et à la fin de la dictature, au milieu des années 1970, la proportion des femmes salariées était encore très faible. Les habitudes, les pressions sociales, familiales, font que le travail des femmes hors du foyer est encore considéré comme anormal. Actuellement, nous sommes 30 % de l’ensemble des travailleurs productifs et, dans la situation de crise que traverse le pays, il y a un risque de voir baisser ce pourcentage. En une année, 60 % des disparitions d’emploi ont concerné des emplois féminins, et ce phénomène s’amplifie. Quand le chômage menace tout le monde, les hommes ont tendance à faire pression sur les femmes pour qu’elles renoncent à leur emploi. Et bien des femmes elles-mêmes renoncent à travailler tant cela devient difficile et conflictuel avec leur environnement. Face à cela, au début, le syndicat a pris la position traditionnelle, correcte, de défense du droit à l’emploi pour les femmes comme pour les hommes, conformément d’ailleurs au programme adopté au 1er Congrès des CC. OO. Mais, quand les choses se sont sérieusement aggravées, avec des licenciements massifs et une étape supérieure dans la crise, la position du syndicat a évolué. Des belles déclarations de principe, nous sommes passés aux « réajustements réalistes ».

Une loi qui divise chômeurs et chômeuses

Il y a actuellement en Espagne, une « loi sur l’emploi » qui établit des priorités entre les chômeurs. Les personnes ayant charge de famille bénéficient d’indemnités supplémentaires et sont prioritaires pour l’obtention d’un emploi. C’est dire que dans leur grande masse les femmes ne sont pas considérées comme des chômeuses à part entière. D’ailleurs, pour faire passer sa loi, le gouvernement a mené une vaste campagne d’explications tendant à prouver que sur les deux millions de chômeurs, seuls 25 96, chefs de famille, en étaient de véritables. Les jeunes et les femmes constituaient une catégorie de chômeurs de « moindre importance ». Bien entendu, au secrétariat femmes des CC.OO., nous avons lutté vigoureusement contre cela. Nous avons dénoncé la dynamique très dangereuse de ce genre de mesures qui fait le jeu du patronat, accentue la division entre hommes et femmes, entre différentes catégories de travailleurs et renforce l’oppression des femmes. En effet, si les femmes n’ont pas le droit au travail, elles n’ont pas non plus droit à bien d’autres choses : services sociaux, crèches, etc. C’est un renforcement des modes de vie traditionnels au sein de la famille et un retour en arrière. Malheureusement, nous avons été minoritaires sur nos positions au IIe Congrès des CC. OO. avec 1/3 des votes seulement, et notre syndicat, avec l’UGT, a signé l’« accord national sur l’emploi » qui entérine cette hiérarchie dans les chômeurs en fonction de la situation familiale. Depuis, une série de décrets sont venus compléter la loi : contrats d’ embauche spéciaux pour chefs de famille, etc. Depuis qu’il y a un nouveau régime en Espagne, c’est la première fois que des mesures clairement discriminatoires contre les femmes au travail prennent force de loi,

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE et c’est très grave. C’est d’ailleurs contradictoire avec le texte de la Constitution !

Mobiliser pour le droit au travail des femmes

• Dans cette situation, que pouvez-vous faire ?

— Alicia — C’est difficile. Pour le moment nous n’avons pas réussi à créer une mobilisation importante pour le droit au travail des femmes, contre les discriminations. Il faut pourtant y arriver et ceci concerne bien entendu non seulement les secteurs syndicaux mais tout le mouvement des femmes. Voilà trois ans que chaque 8 Mars nous avançons entre autres revendications celle du droit à l’emploi. Mais il faut que cela devienne une campagne permanente avec un travail de longue haleine de sensibilisation et d’éducation. En plus du droit à l’emploi, il faut exiger en permanence le droit à la formation, à l’égalité des salaires, lutter contre toutes les discriminations et pour des équipements collectifs. Sur le terrain, dans les entreprises, il faut se battre pied à pied pour que les femmes ne soient pas les premières licenciées, pour qu’elles n’abandonnent pas, sous des pressions diverses, leur poste de travail.

• Quels sont vos rapports avec les

La lutte pour l'avortement nous a réunies toutes

Avec Nuria Casais, du secrétariat femmes des CC.00 de Catalogne : des exemples de luttes contre les discriminations des femmes au travail

— Nuria — La Catalogne est plus prospère et plus industrialisée que le reste de l’Etat espagnol. Mais la crise affecte durement les travailleuses et les travailleurs. Aussi, la bataille pour l’emploi revêt une importance toute particulière dans cette situation. Notre mot d’ordre central est « chacun doit rester à son poste », car les pressions se multiplient sur les groupes féministes ? Comment avez-vous participé aux mobilisations pour le droit à l’avortement ?

— Alicia — Les groupes femmes indépendants ont aussi, dans la situation actuelle, et c’est normal, des difficultés pour maintenir une mobilisation : les forces militantes sont peu nombreuses et les problèmes d’organisation ne sont pas résolus. Néanmoins, tant à l’échelle de l’Etat espagnol qu’au niveau des régions, il existe des coordinations du mouvement des femmes auxquelles nous participons en tant que commissions femmes des CC.OO.

Cela n’a pas été facile au départ car nous ne sommes pas un groupe indépendant de femmes : nous représentons les femmes d’un syndicat. Mais finalement, nous avons été admises à part entière dans les coordinations car nous avons su prouver, dans la pratique, que notre combat était féministe et que, pour mobiliser l’ensemble des femmes, notre présence dans le mouvement était très importante.

— Bégonia — Nous nous sommes beaucoup apportées mutuellement. En tant que syndicalistes, au niveau de l’élaboration des revendications, nous avons beaucoup contribué à faire avancer les choses sur la ques- femmes pour qu’elles renoncent à leur emploi. Et bien évidemment, ce sont les premières touchées par les vagues de licenciements. Aujourd’hui, pour la seule industrie textile, 60 000 licenciements sont prévus. En majorité, les victimes désignées sont des femmes. Il faut donc organiser la résistance.

Une autre question essentielle, dans ce contexte, est celle de l’organisation des sans-travail et de leurs droits. Chez nous, l’allocation chômage est fonction du nombre d’années de travail effectuées. Autant dire que les femmes sont toujours défavorisées avec un tel système. De plus, la loi stipule que seuls « les travailleurs avec des responsabilités familiales » peuvent bénéficier d’une indemnité supplémentaire équivalant à 6 mois d’allocation chômage. Nous allons lutter pour que les femmes s’inscrivent massivement au chômage, ce qui est loin d’être le cas actuel- tion du travail des femmes. Et puis, notre présence active dans le mouvement a permis à celui-ci de sortir d’une certaine maginalité sociale. Inversement, les groupes féministes indépendants nous ont beaucoup aidées dans notre prise de conscience de l’oppression des femmes. Et sur la question de l’avortement en particulier, c’est en partie grâce aux activités du mouvement féministe que nous avons pu progresser dans le syndicat. L’étape la plus importante a été le procès des onze femmes de Bilbao, onze femmes de la classe ouvrière vivant dans de très dures conditions. Il y a eu une très grande mobilisation pour leur défense dans tout l’Etat espagnol. Le mouvement des femmes a fait là la preuve de sa capacité à sensibiliser de larges couches de la population. Les CC. OO. ont été tout à fait partie prenante de cette mobilisation et cela a eu des conséquences très positives, à la fois dans le mouvement des femmes et dans les syndicats.

— Alicia — Sur la question de l’avortement, bien sûr, rien n’est résolu. La justice a reporté sine die le procès de Bilbao, ainsi d’ailleurs que d’autres procès du même genre. Notre principale victoire dans ce domaine a été d’en finir avec les tabous et les silences et de poser publiquement, politiquement, le problème de l’avortement. Le droit à l’avortement reste encore à conquérir, ce sera une longue bataille.

lement, et pour qu’elles réclament l’indemnité supplémentaire.

• Quelles campagnes avez-vous menées sur les discriminations sexistes au travail ?

— Nuria — L’un des moments importants de la bataille sur cette question se situe au milieu des années 1970. A cette époque, trois procès ont eu lieu sur des problèmes de discrimination salariale entre hommes et femmes de même niveau de qualification. Dans les trois cas, il s’agissait d’entreprises métallurgiques. Nous avons gagné les trois procès et, dans ces entreprises, l’égalité des salaires est devenue une réalité. L’impact de cette victoire a été très grand. Mais cela se passait dans une période d’intense mobilisation de la classe ouvière, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Nous avons également fait des procès et organisé des mobilisations

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE pour la réintégration immédiate — et au même poste que celui occupé précédemment — des femmes qui terminent leur congé de maternité. Le patronat a en effet permis aux femmes de prendre, après l’accouchement, un congé de un à trois ans si elles le désirent. Mais, en règle générale, ces femmes ne sont pas ensuite réintégrées à leur poste, sauf, si par hasard, celui-ci se trouve vacant. En période de crise économique notamment, c’est là une manière de renvoyer « en douceur » les femmes à leur foyer...

Nous avons fait trois procès exemplaires la-dessus. Nous les avons perdus. Mais ils ont contribué à une intense mobilisation syndicale dont le résultat a été la réintégration à leur poste des camarades concernées. Là encore, l’impact de cette victoire a été important. Nous ne cessons de mener bataille sur la question des équipements collectifs. L’un de nos problèmes à ce niveau est de savoir à qui demander des crèches, dans les entreprises, dans les quartiers. A Barcelone, seules deux entreprises, Nestlé et Simon, ont organisé des crèches sur les lieux de travail. D’autres entreprises allouent une indemnité de garde d’enfant qui couvre une partie des frais de crèche. Mais, de toute façon, celles-ci sont très peu nombreuses. Aussi, la majorité des femmes qui travaillent ont recours à la famille pour assurer la garde de leurs enfants. Le système des nourrices est lui aussi très peu répandu, sauf dans les milieux aisés, chez les femmes exerçant des professions libérales par exemple.

• Avez-vous mené des luttes importantes pour obtenir l’accès des femmes à des emplois traditionnellement masculins ?

— Nuria — Bien sûr. Il y a notamment un exemple qui est riche d’enseignements. A Sabadell, dans la banlieue de Barcelone, un certain nombre d’emplois ont été créés par la municipalité. C’est l’agence pour l’emploi qui était chargée de sélectionner les postulants. Nous avons mené bataille pour que ces emplois soient attribués dans des proportions identiques aux femmes comme aux hommes. Tous, il faut le préciser, étaient jusqu’alors traditionnellement réservés aux hommes (l’entretien de la voirie par exemple). Le bilan de ce combat est contradictoire : la sélection s’est finalement faite par l’âge. Seules des femmes d’au moins quarante ans et connaissant des situations personnelles particulières

— femmes séparées ou dont le mari ésT chômeur — ont été embauchées. Et au total, cela n’a concerné que quarante-cinq femmes sur les quatre cents emplois créés. Mais c’est là, malgré tout, une victoire. D’autant que nous avons obtenu, dans le cas où une femme refuserait un poste, qu’elle soit automatiquement remplacés par une autre femme. Nous avons rencontré de nombreuses réticences parmi les femmes elles-mêmes. Réticences qui sont le produit de l’absence de traditions sur cette question. Ce genre de combat a été jusqu’alors rarement mené. A Hospitalet, autre commune proche de Barcelone, les femmes ont massi-

Encore...le viol

Une femme espagnole venue se faire avorter en France est violée par un médecin.

Nous avons reçu de Madrid la copie d’une lettre adressée par le Mouvement des femmes madrilène à l’ambassadeur de France à Madrid. Nous la publions ici pour que soit connu le scandale quelle révèle. Le MFPF et le MLAC ont décidé de faire les démarches et les enquêtes nécessaires pour tirer au clair cette affaire et ne pas la laisser sans suite.

Monsieur l’Ambassadeur,

Par cette lettre, le mouvement féministe de Madrid tient à vous exprimer sa surprise, son indignation et sa protestation la plus énergique à propos de faits récemment survenus à Paris. Récemment, une femme espagnole, dans l’obligation d’avorter, a eu recours aux services du docteur Stanley A bows, membre de la Commission internationale des relations humaines, dont la clinique se trouve à Paris, 1 2, rue Pierre-Ler-roux.

Le docteur Abows annonça à sa patiente qu’il allait lui faire une anesthésie locale. Celle-ci fut donc très surprise de se voir administrer dans le bras une injection intraveineuse provoquant une anes- vement refusé ce genre d’emplois...

• Quels problèmes les femmes ont ultérieurement rencontrés dans ces emplois ?

— Nuria — Le plus souvent, les femmes ont accepté car elles avaient un besoin vital de travailler. Les premiers jours, les réactions des hommes ont été très violentes, du genre « elles prennent le travail des pères de famille », « mieux valait la prostitution »... Puis ces réactions se sont atténuées et transformées chez de nombreux travailleurs en une sorte de paternalisme fait de conseils permanents, d’aide systématique, etc.

thésie générale. Cette femme, toujours consciente, mais sans pouvoir réagir en raison des effets de l’anesthésie, a alors été violée par le médecin. Une fois réveillée, le docteur Abows répondit à ses questions en lui disant qu’il avait fait cela pour la relaxer.

Face à une agression aussi brutale, qui cumule à la fois la manifestation extrême de la violence machiste, l’abus de pouvoir de la profession et l’absence totale de possibilité de défense de la victime, nous croyons qu’il est de votre devoir, en tant que représentant de la France dans notre pays, de prendre les mesures opportunes pour dénoncer devant les instances concernées de votre pays (Ordre des médecins, justice) ce grave attentat, afin qu’il ne reste pas impuni.

En ce qui nous concerne, en tant que représentantes du mouvement féministe de Madrid, nous vous informons que nous allons tout mettre en œuvre — non seulement dans l’Etat espagnol, mais aussi dans le reste de l’Europe — pour dénoncer ce viol, divulguer le nom du médecin violeur et l’adresse de la clinique. Nous comptons sur votre diligence pour répondre à notre légitime demande.

Pour le mouvement féministe de Madrid,

Micaela Marin, Maria-Luisa Media villa.

Notes

  1. Madrid, le 21.01.1982

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