Il y a belle lurette que les articles à sensation sur « la pilule qui donne le cancer » ou « le stérilet qui rend stérile » ont disparu de la une de la grande presse. Occupés à combattre l’avortement, les courants franchement réactionnaires n ont guère le temps de lutter con -tre la contraception.
Par contre, un nouveau courant apparaît ces derniers temps qui s’exprime dans une presse plutôt favorable aux idées féministes. Utilisant les difficultés que rencontrent les femmes dans leur con -traception, jouant sur la lassitude qu ’entraine l’utilisation d’une seule méthode durant des dizaines d ’années, ce courant entend, au mieux, trier entre une « bonne contraception » et une « mauvaise », au pire, remettre en cause toute contraception « artificielle » (!).
L article de Louise Briceno dans le numéro 1 8 des Cahiers du féminisme fait écho à ce courant. Il reprend l’essentiel d’une argumentation déjà paru dans l'impatient — numéro de mars 1981 — en le mêlant à des considérations portant sur la sexualité.
Avant de répondre à cet article, entendons-nous d’abord sur une définition de la contraception. Nous proposons d’appeler contraception l’ensemble des techniques, procédés, manières, qui permettent de dissocier dans la sexualité, la recherche du plaisir de la procréation. Ainsi l’éventail des manières est-il assez important, pour certaines utilisées depuis des siècles, pour d’autres datant de quelques années.
Le premier désaccord qui nous oppose à Louise est l’explication de l’apparition des techniques les plus récentes. Pour Louise, c’est essentiellement le plus grand intérêt économique qu’il y avait à limiter les grossesses qui a conduit les hommes à imposer pilule et stérilet.
Louise hésite entre deux hypothèses opposées quant à la réalité de la contraception avant l’apparition de la pilule et du stérilet. Page 26, colonne 2, elle parle « d’ignorance » sur la contraception douce. Or si, comme le dit Louise, le diaphragme et la cape étaient très populaires avant l’apparition de la pilule, il faut bien chercher la raison de leur succès ailleurs que dans la volonté des hommes et des structures économiques. On ne voit pas pourquoi les femmes se seraient pliées à la volonté des hommes si le diaphragme et la cape les avaient satisfaites. Ce sont donc — et n’en déplaise à Louise — d’autres données qui expliquent l’essor de la pilule et du stérilet : la plus grande fiabilité dans l’utilisation, la plus grande facilité d’utilisation...
Entendons-nous bien, ce n’est pas nous qui allons sous-estimer le fait que les trusts pharmaceutiques tentent constamment de privilégier les techniques qui leur assurent un meilleur profit. Mais, comme ils n’ont pu s’opposer à la diffusion de la méthode d’I.V.G. par aspiration, qui, pourtant, implique une technique plus légère qui rend facultative l’anesthésie et qui est donc bien moins « rentable » que la technique du curetage faite sous anesthésie, ils n’auraient pu limiter l’essor du diaphragme et de la cape, si ces méthodes avaient satisfait toutes les femmes.
D’autant que la recherche du plus grand profit n’autorise pas les trusts à faire ce qu’ils veulent. Louise a tort de reprendre tels quels, les exemples donnés par l’impatient pour démontrer que les trusts se moquent de la recherche. Louise doit ignorer qu’en France (et dans la plupart des pays impérialistes il en est de même) il est impossible de commercialiser une découverte pharmacologique avant quatre ou cinq années de longues expérimentations sur la toxicité, la fixation cellulaire et l’élimination... Certes, ce sont toujours les premiers utilisateurs qui servent de cobayes après les expériences sur animaux, mais comment faire autrement ? On peut accroître les délais, faire contrôler la recherche et les expérimentations par des laboratoires indépendants du profit, mais on n’évitera pas cet inconvénient. On le limitera, ce qui est déjà beaucoup. Et c’est pourquoi la LCR demande la nationalisation de tous les trusts pharmaceutiques et leur insertion dans un office national de la recherche des produits médicaux.
Mais Louise s’en tient au seul niveau des moyens contraceptifs actuellement commercialisés. Sa démarche visant à débattre des avantages et des inconvénients des divers moyens contraceptifs serait appréciable si elle était faite sérieusement. Or elle est fortement discutable par les arguments qu’elle utilise, par les « oublis » qu’elle accumule.
Ainsi, contre le stérilet et la pilule, elle reprend les arguments de / ’Impatient. Et tant pis si ces derniers sont fragmentaires, isolés de leur contexte, outrancièrement manipulés. Enfin ! que signifie l’insistance sur l’augmentation de 39 % du taux de mortalité chez les femmes utilisatrices de pilule. Ni Louise, ni / ’Impatient ne donnent le taux de mortalité lui-même, le nombre de femmes suivies, la structure de l’échantillon... Or chacun comprend que l’accroissement de 39 % d’un taux de mortalité de 1 96 , ça n’est pas la même chose que l’augmentation de 39% d’un taux de mortalité de 10%. Mais qu’importe à l’impatient, le chiffre de 39% n’est là que pour choquer. Combien de lectrices et de lecteurs auront compris que les utilisatrices de la pilule sont 39% à mourir plus vite ?
Faut-il alors citer les dizaines d’articles qui sortent chaque année dans différentes revues scientifiques et qui disent que la pilule n’a aucun effet à long terme, si l’on excepte les cas de contre-indications (fragilité capilaire, diabète, trombose...). Nous ne le ferons pas. Car on peut tout faire dire aux articles scientifiques. Les idéologues de la bourgeoisie l’ont bien compris qui pendant des années ont submergé la presse d’articles prétendument « scientifiques » qui prouvaient que « pilule égale cancer »,
AVORTEMENT— CONTRACEPTION « pilule égale obésité »... Nous y reviendrons.
Mais cette manipulation de l’information dans un sens uniquement négatif lorsqu’elle parle du stérilet ou de la pilule s’arrête lorsqu’on aborde le diaphragme ou la cape cervicale. Pourquoi Louise ne cite-t-elle pas des articles qui démontrent qu’une utilisation fréquente de crème spermicide (plusieurs fois par semaine) entraîne une modification du taux d’acidité vaginale ? et que cela crée donc un terrain plus favorable aux infections style champignons, dont il est très difficile de se débarrasser ensuite.
Et pourquoi Louise oublie-t-elle d’autres méthodes qui pourtant pourraient entrer dans sa classification « douce » : la non-pénétration à certaines phases du cycle féminin, la capote dite « anglaise » chez nous (et que les anglais appellent « française »). C’est pourtant presque la seule méthode à la disposition des hommes, et en vente libre dans quelques supermarchés. Elle a l’avantage de ne pas demander une préparation préalable à la différence de la pilule, du stérilet, du diaphragme qui impliquent une prescription médicale. Or cet « oubli » vient fort mal ; car bien souvent seule la capote permet de confronter les hommes à leur responsabilité dans le couple en ce qui concerne la contraception. Or, si les relations amoureuses impliquent d’être au moins deux, bien souvent ces messieurs trouvent « naturel » de laisser à leur compagne le soin de s’occuper de la contraception. Il est vrai que la capote n’est pas sans défaut, mais ni plus ni moins que le diaphragme (taux d’efficacité anticonceptionnelle proche des deux éléments couplés à une crème spermicide : 97 96 ; statistique donnée par Notre corps nous mêmes).
En fait, le découpage entre « contraception dure » et « contraception douce » est une distinction artificielle relevant plus d’un mécanisme idéologique que de la réalité. Mieux vaut partir de la constatation suivante : il n’y a pas de moyen contraceptif « idéal », valable indéfiniment pour une femme. Chaque moyen a ses défauts et ses avantages qui varient suivant ce qu’on demande à la méthode choisie. Chaque moyen suppose une auto-éducation de la femme acceptant de contrôler sa contraception. Chaque moyen a quelques contre-indications majeures que la femme doit connaître. A la femme de choisir en toute connaissance de cause le moyen qui correspond à son immédiate demande.
Les femmes peuvent, au cours de leur vie, utiliser toutes les méthodes. Si c’est nécessaire, les Cahiers du féminisme peuvent insérer ici un tableau comparatif des différents moyens avantages-inconvénients (on trouvera de bonnes données dans Notre corps nous -mêmes pages 106 à 136).
Ainsi il est vraisemblable que le « nous » de la première phrase de l’article de Louise (« actuellement nous sommes des milliers de femmes a abandonner pilule et stérilet ») peut faire l’objet d’un typage sociologique. En gros, ce sont des femmes ayant déjà une vie sexuelle stabilisée, ayant utilisé un ou plusieurs moyens contraceptifs durant de longues périodes et ayant acquis une certaine maîtrise de soi.
Mais, le diaphragme et la cape cervicale qui, plus que tout autre moyen, impliquent une connaissance de son corps, une maîtrise de ses choix immédiats, sont-ils des moyens choisis par les mineures ou les jeunes femmes au début de leur vie amoureuse ? Non. Il suffit de lire n’importe quelle statistique de centre de planification pour s’en convaincre. La démarche de Louise tend a vouloir imposer le diaphragme à ces femmes-là, en jouant sur la panique que déclenchent ses arguments contre la pilule et le stérilet. C’est une démarche culpabilisatrice, contraire aux objectifs généraux : permettre à cha-.que femme de choisir librement.
De ce point de vue, lorsque Louise emboîte le pas aux affirmations de l’impatient, il y a de quoi douter que nous ayons la même vision des dernières années. Car lorsqu’on écrit :
« Quand on compare la présentation de la pilule lors de sa sortie — efficace et sans danger, pas de contre-indication, le produit miracle — avec la liste actuelle des contre-indications, effets secondaires multiples et variés qui l'accompagnent, on ne peut qu'être altéré. »
De qui parle-t-on lorsqu’on parle de la « présentation » ?
• Des laboratoires pharmacologiques ? S’il est clair que chaque laboratoire veut vendre ses produits, il a tendance à n’informer que sur les effets favorables ; nous avons dit plus haut ce que nous opposions à cet état de fait.
• Des milieux militants ? La phrase qui dit : « La critique sur les risques et les méfaits physiologiques et politiques de la contraception dure est même considérée comme alarmiste et réactionnaire », située quelques paragraphes avant, le suggère. Certes, ne nions pas qu’il y a eu quelques exagérations militantes refusant de prendre en compte les contre-indications, d’informer. Mais outre que ces attitudes ont toujours été minoritaires dans les mouvements de lutte pour l’obtention du droit à la contraception et les mouvements féministes, cette attaque ne tient pas compte de l’histoire réelle que nous avons la plupart vécue. N’oublions pas que la première loi sur la contraception ne date que de 1967, que les décrets d’application ne sont sortis qu’en 1972 et 1973. Avant, pour obtenir la contraception, il fallait soit utiliser des canaux clandestins, soit connaître un bon toubib... N’ou- blions pas que de 1972 à il y a quelques années, des journaux comme Paris -Match, Ici Paris, Détective... et toute la presse dite féminine, multipliaient les articles contre la pilule et le stérilet. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le fait que certains milieux militants faisaient une présentation unilatérale de certains moyens contraceptifs. Or, comme toute une partie, vraisemblablement majoritaire, du corps médical s’arroge, encore aujourd’hui, le droit de décider en lieu et place des femmes et des couples, ces militantes et militants en tronquant l’information influençaient le choix de ceux qui étaient à leur contact. A long terme une telle attitude va à l’encontre du but recherché : permettre aux femmes et aux hommes de choisir librement. C’est ce combat qu’il faut poursuivre aujourd’hui. Non pas en instaurant une nouvelle morale de « douceur », d’écologie de mauvais aloi, mais en revendiquant les moyens d’obtenir une large information sur toute la contraception. Les remarques faites dans le numéro 18 des Cahiers du féminisme ont notre plein accord. S’il faut profiter de tous les médias pour susciter l’intérêt sur un sujet traité comme un tabou, c’est dans les lieux de travail et d’habitation que doit se faire l’information. L’instauration de centres d’information, de prescription, pouvant largement déborder le seul terrain de la contraception, est et doit demeurer une revendication d’actualité.
Josette et Michel Montpellier
Notes
- Josette et Michel Montpellier